‹ Le Pélerin de Sainte-AnneChapitre 6 sur 41 · UN DOCTEUR COMME IL Y EN A TROP · texte numérisé non relu

UN DOCTEUR COMME IL Y EN A TROP

L'élection des commissaires d'école venait •d'avoir lieu à Lotbinière, et la plupart des élus savaient lire. Zidore Eossette, le maître d'école, se sentit perdu. 11 se décida à renoncer à l'enseignement. Il écrivit, en conséquence, au président des commissaires, une lettre agrémentée de fautes, qu'il signa Rosette, et secouant la poussière de ses semelles, il partit.

Dans le même temps une jeune fille disparaissait, c'était Geneviève Bergeron.

E-echerchée par lui depuis longtemps, Geneviève était une naïve et confiante jeunesse, qui voyait dans tout amoureux un mari futur. Madame Letellier l'avait prise sous sa protection,

et par ses conseils et sa prudence, elle avait éloigné le danger. Mais depuis que l'ange gardien était dans la tombe, la vertu s'en allait par lambeaux.

Et Rossette était un enjôleur. Les promesses ne lui coûtaient rien.

Ils arrivèrent ensemble à Québec, sur le bateau de Mathurin.

Or ce jour-là, vers les deux heures de relevée, un jeune homme, porteur d'une barbe rousse, et chaussé de bottes longues, était appuyé nonchalamment sur un de ces énormes poteaux de bois franc autour desquels les matelots enroulent les amarres des vaisseaux. De temps en temps il levait la tête et ses yeux verdâtres semblaient interroger le vent qui soufflait de l'ouest et le cap Diamant qui fermait le fleuve à quelque distance en amont. Dès qu'une voile paraissait en se balançant comme une aile fl'o'soau, il se servait de ses mains fermées en tube, comme d'une longue-vue, pour la mieux voir, puis il reprenait sa posture nonchalante- La mer était basse.

Des gamins, les pieds nus, couraient sur la 5rrèvè vaseuse, à l'endroit où s'élève aujour-

d'hui le marché Champlain. Des canots, des chaloupes, des vaisseaux de toutes sortes, couchés sur le flanc, attendaient la marée montante pour reprendre leur allure coquette.

Deux hommes vêtus de toile grise et coiffés de chapeaux de paille, pagayant avec vigueur pour refouler le courant, longèrent alors le quai où se tenait le jeune homme à barbe rouge.

— A ce soir, docteur, crièrent-ils.

— Bonne chance ! répondit la barbiche enflammée.

— La cage est au Cap-Iiouge, reprirent les canotiers.

— Soyez prudents.

— Nous sommes vieux dans le métier ; nous sommes des élèves de Cambrai, dit l'un.

— Oui, seigneur ! fit l'autre avec une conviction sincère.

Le canot s'éloignait toujours. L^ne petite voile carrée, toute blanche, apparut rasant les quais vis-à-vis la citadelle. C'était le bateau de Mathurin. Il décrivit une courbe et vint 3'échoucr sur kl rive.

Aussitôt on vit un vieillu'd infii-me sortir

de l'auberge de V Oiseau de proie. Il se traînait plutôt qu'il ne marchait. Il était véritablement tout disloqué. Il paraissait souffrir beaucoup et faisait peine à voir.

En arrivant au bateau, il poussa un gémissement sourd et se laissa choir sur le pont. Il fut vite entouré de curieux.

— Voilà, commença-t-il d'une voix pleureuse et cassée. Je suis tombé, il y a quelques jours, du toit de cette maison que vous voyez là — il montrait l'auberere — et les médecins m'ont dit que je n'avais rien de brisé... Ils m'ont laissé souffrir... Vous voyez, messieurs, vous voyez mes jambes ?... Vous voyez mes mains ? Ils disent que c'est la fièvre qui cause ce dérangement des jointures, et que ce cela va se passer... avec le temps.

— Comme c'est venu, je suppose, observa un loustic ?

Plusieurs se permirent de rire. Le vieux éclopé leur dit :

— Ah ! si vous enduriez mon mal, vous ne ririez pas.

La femme de Nazaire Filteau observa avec

justesse qu'il fallait avoir le cœur dur pour rire d'un vieillard tant affligé.

Le docteur qui rêvait sur le quai, tout à l'heure, arriva comme par hasard. Le vieillard lui répéta ce qu'il venait de raconter aux gens de la barge, ajoutant quelques remarques fort peu agréables à l'adresse des médecins.

— Doucement, père, fit le jeune homme, d'un air contrarié ; n'insultez pas tout le monde de la science médicale à cause de l'ignorance de certains individus.

— Pardon, supplia le vieillard, pardon si je vous ai offensé ; mais je souffre tant !

— Je puis vous remettre aussi bien que vous étiez à l'âge de vingt ans, repartit le docteur.

— Vous ?

— Oui, moi.

— Ah ! c'est donc le bon Dieu qui vous amène ici ?

— Il va le guérir ! il va le guérir ! murmurèrent les femmes !

Et chacun joua du coude et de l'épaule, pour se faire place auprès des pavois où le vieillard s'était traîné.

— Montrez-moi vos mains, fit le docteur rousseié.

Le vieux tendit ses mains déchaînées. Le jeune homme les palpa, les examina, fit jouer les doigts, pressa les jointures. L'autre criait comme un forcené. Les habitants étaient dans Tadmiration. Le docteur prit une fiole pleine d'une liqueur rouge et la versa sur les parties lésées. Ensuite, il s'attaqua aux jambes. Le bonhomine résistait. Il n'était pas capable d'en supporter davantage, jurait-il. Il y avait des femmes qui pleuraient. L'homme de l'art ne se laissa pas attendrir. C'eût été de la lâcheté !

Au bout d'un quart d'heure le malade s'écria :

— Je ne sens plus de mal I je suis guéri I Son sauveur lui dit :

— Marchez, ne craignez rien. Venez avec moi.

Un cri ^'enthousiasme s'éleva du bateau.

— Comment pourrai-je vous payer ? je suis pauvre, bien pauvre, exprima l'heureux vieillard.

— Bah ! fit le médecin, je soigne les pauvres pour l'amour de Dieu, et les riches, pour de l'argent

Puis, se tournant vers les habitants qui descendaient à terre :

— Messieurs, si jamais vous avez besoin de mes services, venez à l'hôtel de V Oiseau de proie, rue Cham^lain.

Presque tout le monde lui fit escorte. Chacun s'en revint souriant et heureux, tenant de petites bouteilles remplies jusqu'au goulot, d'une eau colorée qui pouvait guérir de tous maux, même de la soif. La recette avait été bonne.

Rossette avait suivi les autres, quand il voulut payer, le docteur lui dit :

— On ne parle pas de cela. Je suis votre débiteur.

— - Vous, mon débiteur ? ... je ne comprends pas. . . .

— J'ai bonne mémoire. Vous m'avez traité avec bonté jadis, eh bien ! c'est à mon tour, quoi de plus naturel ?

— Diable ! vous m'intriguez : qui êtes- vous donc ?

— Qui je suis ? devinez. Si vous ne trouvez pas, tant mieux. Moi, je sais que vous êtes maître d'école, que vous vous appelez Rossette, que Cxcneviève...

— Par les cornes de Satan ! vous savez bien des choses, exclama Rossette.

Et il dévisageait le marchand de drogues, et il se mettait l'esprit à la torture pour retrouver, dans le passé, quelqu'un qui resseml;)îât à cette barbe roussie, jetée en broussaille sur cette figure de fouine. Soudain :

— Ha ! coquin, je te reconnais !

Et il lui lança son nom à la figure.

— Eh ! oui, vous l'avez ; c'est cela ; c'est lui... c'est moi, affirma le jeune homme... On gagne sa vie comme l'on peut.

— Et les affaires ont l'air, de bien aller.

— Pas mal. Au reste, j'ai plus d'une corde à mon arc. Mais j'ai des associés de fortune... et d'infortune.

— Je comprends, fit Rossette.

— Faites-vous encore l'école ? demanda le docteur.

— Non, cela ne paie pas assez, et fatigue trop.

— Que faites-vous ?

— N'importe quoi.

— Avez-vous de l'argent ?

— Un peu.

— Voulez-vous entrer dans nos rangs ?

— C'est dit. Les yeux fermés, de confiance. Après cette singulière entrevue, le maître

d'école alla prendre Geneviève au bateau, et la conduisit chez Mademoiselle Paméla E-ossette^ sa sœur, une modiste d'un certain renom établie au iS° 30 de la petite rue Saint- Joseph.

Page 1