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CHAPITRE II

De Jaffa à Jérusalem.

Déptixt de Jftffa. — Plaine de Siii'oii. — Hainltdi. — luur îles Rinaniiile-iMaityrs. — DeKainleh à Jérusalem. — Souvenirs bihlii[ues. — Abougoclm. V^allée de Térébiutlie. — Ap|>roclie.s de,Jérusaleiu.

La nuit avait été mauvaise. Le matin, de trè.s-boune heure, j’eutendais le.s .sittiements du vent; c’était une v'‘fiie tempête. Je me lève et je vais sur la terrasse du couvent. C’est un spectacle effrayant, mais grandiose. T.a mer pousse des rugissements épouvantables ; les vagues se brisent avec fracas contre les rochers qui bordent la rade. Un vaisseau qui n’aurait pu tenir la haute mer aurait échoué contre ces écueils. La rade de Jaffa n’est pas sûre ; elle est fréquente en naufrages. Après la tempête, voihà que la pluie commence à tomber, et dans la matinée elle devient si intense que nous remettons notre départ à l’aprèsmidi. Quelques pèlerins de diverses contrées se joignent à nous. Nous voilà donc montés chacun sur notre âne, avec nos bagages ; mais nos armes, comme un meuble inutile, restent ensevelies dans nos sacs, tant le danger nous paraît improbable. C’est alors que nous commençons à reconnaître l’affreuse incommodité des selles arabes. Elles semblent faites pour exercer la patience du cavalier. Vou.s avez beau prendre des précautions ; si vous n’avez pas une selle européenne, vous êtes condamné à subir une véritable torture. Que faire ? se résigner et partir.

Nous suivons le chemin ombragé qui traverse les jardins de Jaffa, et pendant près d’une heure nous marchons au milieu d’une forêt d’orangers couverts de heurs et de fruits. Nous entrons dans la plaine de Saron, si célèbie dans les saintes Ecritures (1). Cette vaste plaine se développe de-

(1) la. zxxni. 9. — xxxv. 2

vaut iiniis dans toute sa lYagnificence. Partout de riches moissons, des blés et des orges en épis au milieu desquels on distingue une grande variété de fleurs. Les bords même de la route en sont couverts. Les tulipes, les lis, les roses, blanches, les narcisses, les anémones s’y épanouissent dans leur beauté natire et forment un tapis comme n’en a jamais eu Salomon dans tonte sa gloire. Cette terre féconde où coule encore le lait et le miel, nouriit aussi de nombreux troupeaux de bœufs, d’ânes, de chèvres et de brebis. Les voyageurs qui ont fait de cette plaine un désert, ne l’ont lias vue, assurément, aux beaux jours du printemps. On prend cependant peu de ])eine pour la cultiver. Deux bœufs traînent facilement une sorte de charrue faite d’un morceau de bois lecourbé, au bout duquel on a fixé un fer aigu. Un Arabe la tient d’une main et suit nonchalamment ses bœ.ufs. La terre est à peine remuée à une profondeur de deux à trois pouces. Quels trésors elle produirait si elle était préparée par des mains plus habiles ! Sur cette route on retrouve de beaux plants d’oliviers, de figuiers, d’orangers, surtout aux approches de Eamleh, petite ville, connue dans l’Ecriture sous le nom d’Arimathie.

Ramleh est dans une j)osition admirable. Autrefois poftuleuse et fortifiée, elle joua un grand rôle au temps des croisades. C’était la principale ville de la Palestine avec Jérusalem. Elle avait un château, douze portes et des bazars bien fréquentés, et aujourd’hui ce n’est plus qu’un amas de misérables maisons où se logent environ 4,000 habitants.

Auprès de Eamleh, est la tour des Quarante-Martyrs que nous avions aperçue d’assez loin. Elle est vraiment belle, haute, carrée, gothique, de l’époque des croisades et non du temps des martyrs de Sébaste. A côté de la tour sont les grandes ruines d’un couvent de templiers. On y remarque les fondements d’une église ; et un peu plus

loin, en descendant une trentaine de marches, on se trouve dans des galeries souterraines dont il est assez difficile

d’assigner l’usage. Il y a aussi d’immenses galeries supérieures encore en partie debout; mais paitout les ruines s’amoncellent, la tour même est entamée, et il iic faudra pas un siècle pour que ce monument disparaisse. Ce monastère devait être une sorte de forteresse placée en sentinelle, à l’approche des montagnes, et qui, par sa position, était à l’abri d’un coup de main.

Auprès de la ville se trouve le couvent des PP. Franciscains, bâti sur l’emplacement de la maison de saint Nicodème. Il y a une petite chapelle qui, d’après une tradition fort respectable, occupe la place même de la maison du saint. Aussi, en y célébrant la .sainte messe, j’ai ajouté à l’oraison des saints le nom de saint Nicodème, patron de ce lieu, et je me suis rappelé avec plaisir ce pas.sage de l’Evangile où, à l’occasion de l’ensevelissement de Jésus, il est dit : Nicodème vint aussi apporter des j arfums. Venit et Nicodemnfi . . .

27 mars.

Le voilà enfin arrivé ce beau jour où nous allons voir Jérusalem. La route est encore longue, mais elle est praticable. C’est toujours la jilaine de Saron jusqu’aux montagnes. Ce n’est pas un Lhemin étioit et solitaii'e ; c’est une grande voie à laquelle il ne manque qu’un encaissement bien entretenu. Je n’ai rencontré (lu’une seule charrette, pas une voiture; mais, à la place, beaucoup d’ânes, de mulets, de chameaux et quelquefois îles chevaux arabes qui pa.ssaient comme un trait. Cette route est très-fu'quentée, surtout à l’époque des iièlerinages. A des di.stances assez rapprochées, on trouve des tours de gardes, où l’on peut faire manger les chevaux et boire un verre d’eau plus ou moins limpide. On peut même y passer la nuit, si l’on est surpris par l’heure ; mais sans autre lit que la

terre, à la façon des Arabes. Voilà les hôtelleries de la Palestine.

En traversant lentement, comme nons le faisions, cette vaste plaine de Saron, que de souvenirs bibliques se sont représentés à ma mémoire ! Je foule aux pieds, me disaisje, une terre pi'esque inliabitée aujourd’hui, mais où ont passé cent peuples divers. A la place de ces chétives masures s’élevaient des villes célèbres. Que de lieux mémorables il faut laisser de chaque côté de la route ! Là, tout près, était Thamna, où Juda, lils de Jacob, se rendit pour tondi'c ses brebis (1 ) ; où .Samson descendit pour se marie)', dans le voisinage de laquelle il bi’ûla les blés des Philistins et déchira le jeune lion (2),

A droite, au couchant, j’apei'çois le pays des Philistins, et je comprends que cette riche plaine pouvait nourrir ces milliei'S de combattants dont parlent si souvent les livres saints, .le me rappelle ces villes fameuses, Jamnia, Accaron, et surtout Azot, où. était le temple de Dagon dans lequel fut placée l’arche du Seigneur (J); Azot, où saint Philippe alla enseigner l’Evangile après avoir baptisé le trésorier de la leine d’Ethiopie (4). Là ausi était Oeth, ])atrie de Goliath ; Saiaa, où naquit Samson ; et à une assez faible distance, le champ de bataille où l’arche fut pi'ise et où périi'ent les enfants d’Héli avec des milliers d’Israélites.

Cependant le terrain devient inégal et ])ierreux ; nous approchons des montagnes. Nous faisons une halte. Nous pouvons nous juocuier quelques vei'i'es d’eau, et nous mangeons nos petites provisions dans une soi'te d’hôtellerie où nous reti'ouvons le consul esp,agnol de Damas, que nous avions déjà vu à Paiuleh. C’est un homme instruit, parlant bien le français, excellent eatholitiue, qui fait le pèlerinage de .léi'usalem avec toute sa famille. Un de ses pe-

()) (ifii. XXXV III. ):î.

(It .-Net. VIII. •III.

(‘it .lu, U. XIV. 1 .

(3) 1. Koiti. V. ],

tits eufauts était placé sur nue mule, avec sa buuuedui le tenait entre ses bras, sous une tente imi)iovisée pour le préserver des ardeurs du soleil. La route devient pénible, et cependant notre moukre suit, nu-pieds, comme la veille, et il fera tout le trujet, neuf lieues, à travers les cailloux, sans se plaindre. Pour un peu d’argent, (pie ne fait-on pas ?

Je suis sur la route de Jérusalem, et tout m’intéresse. Les montagnes mêmes ne sont ]ias muettes. Elles ont leur langage cpii parle des ])ros])érités du passé et de la désolation présente. J’ai remarqué des restes de travaux que les Juifs avaient élevés ]iour les rendre fertiles. Beaucoup présentent l’aspect d’étages successifs où l’on pouvait planter la vigne, l’olivier ou d’autres arbres. En certains endroits, on voit encore de vieux oliviers assez vigoureux ; mais, évidemment, la malédiction pèse sur cette terre ingrate. Presque partout, la roche nue se montre à travers quelques plantes sauvages ou (pielques maigres buissons qui croissent d’eux-mêmes. Aucune trace de culture ; ([uel contraste avec la plaine de Saron 1

Pendant plusieurs lieues, on monte, oir monte toujours sans apercevoir aucun village, pas même une hutte d’Arabe. Jérusalem est à plus de sept cent mètres (2325 pieds) d’élévation. La route est parfois affreuse, malgré les redressements et les réparations qu’on y a faits. Quelquefois elle serpente autour des rochers ; quelquefois elle e.st enfoncée auprès d’un torrent. Des pierres tantôt aigues, tantôt arrondies et glissantes la recouvrent dans toute sa surface. Je ne m’arrêterai pas davantage à décrire ces tristes lieux, où l’on se demande comment tant de villes célèbres ont pu s’élever ; car, autour de moi, il n’y a presque aucune montagne (pii n’ait été habitée par une population laborieuse. Je suis dans le voisinage de Nicopolis, de Nob, de Bethsamès, etc., je suis presque au centre de la Judée, entre la mer Morte et la grande Mer.

J’aperçois les possessions antiques des tribus d’Ephraim, de Benjamin et de Juda, et pour m’expliquer l’affreux changement qui s’est opéré, j’ai besoin de me rappeler les malédictions des prophètes et surtout d’Isaïe,

Après avoir gravi les coteaux pierreux de ces tristes montagnes, nous atteignons un sol élevé sur le revers duquel est assis le village de Kariath-el-Enab, village aux raisins. Il porte aujourd’hui le nom d’Abougoche, que lui a valu ce fameux brigand qui dévalisait les voyageurs et s’était rendu redoutable dans toute la contrée. 11 jouit maintenant avec sa famille du fruit de ses rapines, dans une sorte de palais qu’ils s’est bâti sur la montagne, et il laisse passer en toute liberté les pèlerins. Ce village est l’ancienne Kariathiarim de la tribu de Juda, si célèbre par le séjour qu’y ht l’arche du Seigneur ; c’est, du moins, l’opinion la plus commune (1). Lorsque les Philistins l’eurent rendue, les habitants de Bethsamès, frappés d’une grande plaie pour avoir porté des regards indiscrets sur ce monument de la gloire du Seigneur, demandèrent à ceux de Kariathiarim de la recevoir chez eux (2). Elle fut placée dans la maison d’Abinadab où elle resta vingt ans.

On voit encore, à Kariathiarim, une grande église sous l’invocation du prophète Jérémie. Elle est à trois nefs et de style gothique. Depuis que les barbares avaient massacré, pendant une nuit, tous les religieux du couvent, l’église était convertie en écurie ; mais bientôt, sans doute, elle reparaîtra dans son premier éclat. Elle pourra devenir un lieu de station pour les pèlerins allant de Jaffa à Jérusalem.

A une petite distance, sur le sommet d’une montagne, on aperçoit le village de saint Samuel, connu dans la bible sous le nom de Eama ou Ramathaim-Sophim. Il est habité par quelques Arabes qui ont transformé en mos-

(1) 1. Koia VII. ... 1. Parai. Xiii. 5 . . . . (2) 1. Rois. xvir. 2.

Dlî ÎEKKE SAINTE

quée le tombeau de Samuel. Non loin de là étaient Maspha, Gabaa, Socho, etc. Toutes ces villes sont égalées au sol, et l’étranger demande où sont leurs ruine.s.

Après une marche pénible, nous descendons par un chemin escarpé dans la vallée de Térébinthe, où passe un torrent célèbre dans l’Ecriture par la victoire de David sur Goliath. Cette vallée, assez étroite, est une des plus fertiles et des plus riantes de la Palestine. Le Térébinthe, qui lui a donné son nom, est un bel arbre dont la feuille ressemble à celle du laurier. C’est de la résine de cet arbre qu’on extrait la térébenthine. Nons traversons le torrent sur un mauvais pont. Je descends au fond de son lit pour choisir et emporter cinq pierres polies, en souvenir de celles que I)avid prit ] our combattre le géant. Au fond de ce torrent, il coulait encore un filet d’eau claire ; mais, dans les pluies, il doit grossir énormément ; et tout annonce, sur ses rives, qu’il parcourt alors en lüUgissant ces lieux solitaires.

Ensuite il nous faut gravir et descendre plusieurs montagnes qui ressemblent, de loin, aux murs d’enceinte d’une forteresse. Partout où la vue peut s’étendre, on n’aperçoit que des pierres; on dirait qu’un immense volcan a couvert de ses laves cette terre désolée. La nature entière semble s’attrister ; les chemins même sont plus âpres et plus sauvages. Toute végétation a disparu. Encore, çà et là, quelques pâles oliviers, quelques pauvres villages au flanc des montagnes ; mais rien, absolument rien de ce qui annonce le voisinage d’une grande ville : le désert, et puis le désert. Quand on se rappelle que les prophètes ont épuisé ce que le langage humain a de plus sublime pour célébrer la gloire de S ion, on se demande : Est-ce donc là, au milieu de ces rochers arides, de ces affreux ravins, que Dieù a placé cette ville d’une beauté si parfaite ? Hœccine est urbs perfecti decorie ? Il y a là un mystère profond que

LK PÈLEIÜN

le chrétien peut découviir. Ce n’est plus la cite du grand roi, c’est la cité déicide.

iJ’autres pensées viennent m’agiter ])lus puissamment encore. Je me rappelle cette parole de l’Evangile : Ecce ascendimvfi Jerosolymam : Voilà que nous montons à Jérusalem. Et, en eft'et, pour arriver à Jérusalem, que l’on vienne du nord ou du midi, du levant ou du couchant, il faut monter sans cesse, jusqu’à ce qu’on trouve cette cité célèbre, cachée comme un nid d’hirondelles, au milieu de sa ceintui'e de montagnes. Xous montons donc à Jérusalem ; je vois de loin blanchir la cime des oliviers, et à côté, j’aperçois des tours, des murs, des dômes ; c’est Jérusalem ! ... Ce qui se pa.ssa alors dans mon âme, je ne [)uis le rendre. Je descends ; je veu.x entrer à pied dans cette cité sainte où mon Sauveur a porté sa croi.x. Une émotion profonde me saisit ; mes idées se confondent ; je vois la gloire passée de cette cité chérie de Dieu, dont ou a raconté tant de choses merveilleuses ; je vois l’affreuse ingratitude de cette malheureuse ville qui demanda que le .sang du juste retombât sur elle et sur .ses enfants ; et puis, j’ai sous les yeux le tri.ste tableau de son éternelle désolation, statuta desolalio. Malgré cela, je t’aime, ô cité coupable, qui expies dans les humiliations le crime de tes pères ; je t’aime, parce que tu as été le tabernacle du Très-Haut, l’institutrice de la foi, la gloire du peuple chrétien. Je t’aime, parce que les plus grands mystères se sont accomplis dans ton enceinte et que tu montres encore à toutes les nations le sépulcre glorieux de mon Sauveur. Je t’aime, et je suis venu te chercher de bien loin, et je regarde comme le plu.s beau de mes jours celui où j’ai le bonheur de pénétrer dans tes murs, et je puis bien répéter avec Chateaubriand ; Quand je vivrais mille ans, jamais je n’oublierai ce désert qui semble respirer encore la grandeur de Jéhovah et les épouvantemeuts de la mort.

DK TERRE SAINTE

Cependant le soleil baisse ; les ombres noircissent la cime des montagnes; nous sommes aux constructions russes, et nous faisons notre entrée dans la ville sainte par la porte de Jaffa, où nous passons sans aucune formalité. En (jiielques minutes, nous arrivons à la Casa-Nuova, hôtellerie des Pères de Terre-Sainte, brisés d’émotions et de fatigues. Nous sommes reçus comme des amis, et un bon Frère nous installe chacun dans une jolie cellule. Il était trop tard pour aller se prosterner au saint Sépulcre ; Téglise était fermée, et les clefs sont consignées enti'e les mains des gardiens turcs.

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