CHAPITRE V
Mont Moriah.
Notice historique. — L’esplaiiade. — Mo.squée d’Omar. — Plaque des clous eu or. — Grotte sous la roche. — -Mosquée El-Aksa. — Colonnes d’épreuves. — Lieu de la Présentation. — Salle d’armes des Templiers ét écuries de Salomon. — Pont des Ames. — Porte Dorée. — Trôue de Salomon.— Muraille des Pleurs.
Aujourd’hui, avec une autorisation que le consul peut facilement obtenir du gouverneur, il est permis de visiter Moriah, et même la mosquée d’Omar, que les musulmans regardent comme un da leurs plus célèbres sanctuaires. Le jour fixé, un cavas du consulat français vint nous prendre à la Casa-Nuova. Nous formions un petit groupe de visiteurs ; un jeune missionnaire chinois, un vieux prêtre anglais, et deux religieuses autrichiennes faisaient partie de notre société. Nous avions pris pour drogman un habitant de Jérusalem, fort instruit et parlant bien le français. Arrivés à une des portes de l'Esplanade, il nous faut subir la formalité des pantoufle.?.
Nous avons déjà remarqué que les musulmans ne laissent jamais pénétrer dans leurs mosquées avec les chaussures ordinaires; il faut accepter, à l’entrée, des pantoufles, qu’on paie, car rien ne se fait gratuitement, ou marcher pieds nus. Ce n’est point une cérémonie religieuse, mais un point d’étiquette dont on ne se départ jamais. ïlnsuite nous procédons tranquillement à notre intéressante visite.
Pour bien suivre le récit qui va suivre, quelques notions préliminaires ne seront pas inutiles. Le Moriah est une
montagne si célèbre depuis tant de siècles, qu’il n’est pas j^ermis de traiter ce sujet légèrement.
C’est sur le Moriah qu’Abraham voulut immoler son fils Isaac (1), ou sur le Calvaire, qui en est très-rapproché. Abraham était à Bersabée lorsqu’il reçut l’ordre d’immoler son fils, et c’est le troisième jour que, levant les yeux, il aperçut la montagne désignée. Or Bersabée est à trois petites journées de Jérusalem, et le nom dé Moriah a toujours été plus spécialement ap[)liqué à cette hauteur où fût bâti le temple de Salomon.
Les lieux et les distances ne sauraient mieux s’accorder avec la tradition et l’Ecriture. C’est sur le Moriah que David éleva un autel, dans l’aire d’Oman le Jébusite (2). Cette aire où les quatre fils d’Oman battaient le blé lui fut vendue six cents sicles d’or (3) (environ cent-vingt-six piastres). Quand l’autel fut élevé, le feu du ciel descendit sur l’holocauste, et l’ange du Seigneur qui avait frappé le peuple, remit son épée dans le fourreau. Pendant ce tempslà, l’arche d’alliance était sur le mont Sion.
Ce fut alors que David résolut de bâtir un temple au Seigneur, à la place de l’autel, dans l’aire meme d’Oman. Salomon exécuta ce grand projet et créa une des merveilles du monde ; mais quel immense travail ! La montagne était irrégulière, et il fallait l’aplanir ; au sud-est, l’espace était trop resserré, et il fallut l’agrandir aux dépens de la vallée ; pour cela, on fut obligé d’élever de vastes coustructions soutenues par une multitude de colonnes. La plate-forme ainsi obtenue avait six cents coudées (environ neuf cents pieds), et était entourée d’un mur d’une solidité à toute épreuve. Tout le monde connaît la description de ce temple,
(1) Oen. XXII. 8. ç2) I. Parai, xxi. ‘26.
(S) Sicle, poids et moimaie des Hébreux. Le poids équivalait à m>ul grammes euvirou et la moimaie à vingt et uu ceutins de notre
argeut.
le seul consacré au vrai Dieu. Cet auguste sanctuaire, qui faisait l’admiration de Tunivers, fut réduit eu cendres par Nabuchodonosor. Cyrus permit de le rebâtir ; mais ce second temple, reconstruit par Zoro babel, était loin d’égaler celui de Salomon, et les vieillards d’Israël, qui avaient vu le premier, pleuraient en voyant le second (1). Il subsista jusqu’à la dix-huitième année d’Hérode, qui le fit reconstruire avec une grande magnificence.
Pendant le siège de Jérusalem, Titus, témoin des prodiges qui se manifestaient, voulait conserver le temple mais un soldat romain, poussé par une force divine, jeta par une fenêtre un tison ardent, et le feu se communiqua avec une rapidité effrayante. Titus fut impuissant à le conjurer, et les juifs poussèrent des cris de désespoir. Quelques , objets précieux avaient été enlevés et servirent au triomphe de Titus. On les voit encore aujourd’hui, à Piome, représentés sur l’arc érigé à Titus pour immortaliser sa victoire. Ce sont le chandelier aux sept branches, la table des pains de proposition, les encensoirs et les cymbales, etc . . .
Trois siècles après, Julien l’Apostat entreprit défaire mentir les prophéties et les vérifia à la lettre. Il convoqua les Juifs à Jérusalem et leur ordonna de rebâtir le temple. Tous se mirent à l’œuvre, avec une ardeur frénétique ; ils enlevèrent les anciennes fondations ; mais quand ils voulurent en établir de nouvelles, il en sortit de terribles tourbillons de flammes qui rendirent ce lieu inaccessible. C’est alors qu’il n’y resta plus pierre sur pierre. L’emplacement du temple fut abandonné dans les deux siècles suivants et devint méconnaissable. Seulement, les chrétiens édifièrent une magnifique église, dans la partie méridionale du parvis,, au lieu où la sainte Vierge avait été présentée au temple.
Vers l’an 636, Omar, s’étant emparé de Jérusalem, de-
(1) 1. EsJ. ni. l'ii.
manda où était la pierre sur laquelle Jacob reposa la tête quand il eut la vision de l'échelle mystérieuse. On lui désigna remplacement du temple, sous un tas d’immondices ; et Omar, sans songer que la vision de Jacob avait eu lieu à Réthel, fit nettoyer ce lieu où il y avait effectivement une roche, peut-être quelque reste du vieux temple. Omar voulut y faire bâtir une belle mosquée, qui, après avoir été détruite et reconstruite plusieurs fois, continua à |»orter son nom. Les croisés en firent une église et y établirent un couvent de chanoines augustins. Après les croisés, l’église redevint mosquée, et elle l’est encore actuellement.
Entrés par une des portes de l’ouest sur la grande Es- ])lanade du mont Moriah, nous marchons vers le nord, et nous arrivons auprès de la caserne turque, bâtie sur l'einjdacement du palais de Pilate. A côté s’élevait la tour Antonia, cette tour que Tacite nous dit avoir été d’une hauteur remarquable, con^pictioque faatigio turris Antonia .... On en voit encore les fondations formées de pierres énormes, parfaitement taillées, et sur lesquelles s’élèvent des murs modernes. En face de ces débris, on se reporte naturellement â l’époque de ce siège où la tour Antonia résista si longtemps aux efforts des Komains.
Nous pai courons l’Esplanade, et notre drogman s’arrête à chaque instant pour nous faire des rapprochements entre le temple de Salomon et les constructions musulmanes, “Là était, dit-on, le parvis^les gentils, le parvis de juifs Vatrium des prêtres, tt le sancta sanctorum. Tout était ici ou là, à peu près, car il est impossible de fixer un lieu ]>récis. Voici l’emplacement de l’aire d’Oman; mais partout règne l’incertitude. Depuis que Julien a fait disparaître les dernière, s ruines du temple, il ne reste pas pierre sur ])ierre.” Alors je me rappelai ce passage du saint Evangile où les disciples montraient de loin à Notre-Seigueur les vastes et gigantes(iues constructions du temple, et enten-
DE TEKRE SAINTE
ni
dirent sortir de sa bouche divine cet arrêt formidable: “ Vous voyez tous ces beaux édifices ; tout sera détruit, il n’en restera rien (1).”
Kn effet, quand on parcourt ces lieux, on se demande : Que sont devenus ces immenses blocs de ])ierres, entassés là par les siècles, ces prodigieux travaux dont la solidité semblait défier l’action du temps ? L’ oracle divin s’est accompli ; il ne reste plus que la mosquée d’Omar, fort remarquable, sans doute, mais qui n’a aucun rapport avec le vieux temple détruit.
Nous montons, par de beaux escaliers, sur la plateforme, qui est au milieu de l’esplanade. On l’appelle le haut parvis. Elle est élevée d’environ cinq mètres (seize pieds et demi) au-dessus du sol. Nous entrons dans la mosquée par la porte du nord, qu’on appelle la porte du Paradis. Elle était autrefois en si grande vénération, parmi les musulmans, qu’ils n’y passaient jamais.
Quand nous pénétrons dans l’intérieui', quelle sur|)rise ! Au centre nous apercevons une roche énorme, entourée d’un grillage et de deux rangées de belles colonnes, et surmontée d’une coupole qui se distingue par ses proportions et forme uir ensemble imposant. C’est cette roche que les musulmans appellent Sakhrah, et dont ils l'aconteiit des aventures puériles. Il faut écoutei', sans rii-e, toutes ces histoires plus ou moins ridicules, auti'ement vous exciteriez le fanatisme des gardiens qui vous conduisent.
La roche est un grand bloc de pierre calcaire, non taillé, ayant assez la forme d’un bouclier. La surface supérieure est inégale et percé d’un trou rond, taillé perpendiculairement. Ce bloc peut avoir de nei’f à dix mètres (trente à trente trois pieds) de longueur sur une largeur égale. Du côté du nord, il repose sur le roc, tandis que, vers le sud, les bords s’appuient sur des ouvrages en maçonnerie.
(1) Marc. XIII. 2. — Luc xix. 44.
LE l’ÈLEHlN
Les guides unt soin de vous faire remarquet qu’autrefois la roche se soutenait d’elle-inême, et qu’on ne l’a appuyée que parceque les femmes turques enceintes étaient trop effrayées en la voyant suspendue sans aucun soutien. Au-dessus de la loche, à hauteur d’homme, est établie une espèce de tente eu soie verte et rouge. Elle rappelle, aux croyants, la tente que Dieu donna à Adam lorsqu’il eut retrouvé Eve sur une montagne, près de lA Mecque, après l’avoir cherchée cent ans. Je répète cette histoire au vieux prêtre anglais, qui était à côté de moi, et qui, à cause d’un peu de surdité, n’avait pas compris. Je lui souffle donc ces quelques mots à l’oreille. Toute sa gravité britannique l’abandonne, et il éclate de rire. Je le contiens, car les gardiens jetaient déjà sur lui un regard indigné.
I,a roche Sakhrah, disent les fidèles du Koran, est une des roches du paradis. Pour la rendre plus vénérable, on a prétendu que Mahomet y avait mis le pied, en venant, par les airs, de la IMecque à Jérusalem, monté sur le cheval que lui avait donné l’ange Gabriel. La pierre, s’étant penchée sous le pied du prophète, en conserva l’empreinte. Ou voit encore, à l’extrémité ouest du rocher, une autre empreinte, comme d’une main. Elle est attribuée à l’ange Gabriel ; voici cette fable : “ Mahomet, monté sur El-Borak, jument blanche, dont l’ange Gabriel lui avait fait cadeau, partit pour le ciel, afin d’y traiter d’affaires importantes. Le Sakhrah se souleva, voulant suivre le prophète ; mais Dieu ne voulut pas priver le monde de ce rocher béni. Il envoya l’ange Gabriel, qui, d’une main, le retint, et l’empreinte de la main y resta.”
Je répète ces traditions musulmanes à mon Anglais. Cette fois, il est pris d’un fou rire ; mais cette explosion excita heureusement une toux prolongée, ce qui détourna l’attention des gardiens. Au sud, on voit l’étendard du prophète enroulé autour de sa lance, et le drapeau déployé d’Omar, et de plus les selles d’El-Borak, qu’on ne
lÆ TRllKE SAINTE
rlistinguc ]i<is pavfaitGment, car ce sont tout simpleiuent (les inoiccaux d’une corniche en marbre blanc.
Oevant la porte du Paradis, dans la première enceinte circulaire, on voit encastrée dans le pavé, et un peu plus élevée que le pavé, une belle plaque de jaspe où il y a eu vingt-trois clous en or, fixés par Mahomet lui-même. Ces clous mar quaient le temps que devait durer le monde. Vers la fia de chaque siècle, un clou se détache et va consolider le trône d’Allah (Dieu). Un jour, le malin esprit entra par la porte du Paradis et se mit à détacher et à voler ces clous ; mais, surpris par l’ange Gabriel, il fut battu et à jamais chassé de ce glorieux sanctuaire. Trois clous et demi y restent encore, et y resteront sans doute longtemps, car on veille à leur conservation. Voilà les misérables puérilités qu’on débite sérieusement et dont se repaît le jiauvre peuple. Faut-il être surpris que mou Anglais se détournât de nouveau pour donner un libre cours à ses gestes dédaigneux !
Il est temps d’entrer dans la grotte pratiquée sous la roche ; on y descend par un escalier de quinze marches. Cette grotte peut avoir deux mètres (six pieds et demi) de haut, sur cinq à six (dix-sept à vingt pieds) de longueur et uujieu moins de largeur. C’est le Sakhrah qui sert de plalond. La partie du rocher qui fait saillie, au-dessus de l’entrée, .s’appelle langue, parce qn’elle daigna répondre à l’exclamation de joie d’Omar, quand il découvrit ce prétendu oreiller de Jacob. Omar s’écria : “ Salut à toi...,” et le rocher répondit; “A toi salut.” Les guides nous montrèrent les niches et les autels où Abraham, David, Salomon, Jéstis, l’ange Gabriel, saint Georges se tenaient et faisaient leur prière. Pendant que je les considérais, voilà qu’un gardien frappe un grand coup do pied au milieu delà grotte, et le rocher rendit un son creux. C’est là, d’après les musulmans, le puits des âmes. Chaque semaine, disent-ils, du dimanche au lundi et du jeudi au
LE PÈT.EEIN
vnirlrcdi, les âmes des musulmans se réunissent dans ce puits, ] our y adorer lâieu. 11 y a là probablement quelque ancienne citerne, car il est certain ([ue le mont M oriab avait été creusé dans bien îles endroits. Tacite lid-méme affirme <[ue les montagnes recouvraient des soutirrains, et qu’il y avait licauconp de jiiscines et de citernes: Cavati suh terrà montes, et piscivre, cister- ■mi'qiic servonctis imhrihvs.
Nous quittons la masquée d’Omar, et nous nous dirigeons vers la mosquée El-Aksa. En y entrant, on reconnaît la disjiosition inléricnie d’une église chrétienne. (J’est assurément remplacement de cette magnifique basilique ([ue dustiiiieu fit élever en l’honneur de la Mèie de Dieu, et qui fut ap| elée l’église de la rrésentation, parce que c’est vers cette partie de raucien temple que les parents de j\Iarie l’offriient au Seigneur. Cette église dut subir bien des changements à l’époque où les Sarrasins la convertirent en mosquée. Vers le neuvième ou le dixième siècle, elle fut presque entièrement rebcâtie, et ce fut alors que la longueur en fut diminuée et la largeur augmentée.
Peiidaiit le règne des croisés, auprès de l’église était le palais du roi, et plus taid l’habitation des Templiers. Aujourd’hui, la mosquée. El-Aksa a près de quatre-vingts mètres (264 ])ied.s) du nord au sud sur cinquante (16ô pieds) de largeiu'. Elle a sept nefs formées par quarante colonnes environ et plu, sieurs piliers. Les colonnes sont en marbre et viennent de monuments plus anciens. Au centre est une coui>ole fort élevée, qui donne à l’édifice un caractère imj)Osaut. Dans la nef du milieu, est une pierre rectangulaire qui couvre, disent les musulman.s, les tombeaux des fils d’Aaron.
Tout le monde sait que les fils d’Aaron sont morts au lé.sert, et n’ont jamais vu la teire promise, mais qu’im- Dorte aux musulmans? Non loin du iMihrab, vers lequel ils se tournent pour prier, se dresse un Menbar, belle
chaire que le sultan Nour-eil-Diu fit sculpter a Alep, et (lue Saladiu, fit placer dans cette mos([uée, (lu’il avait purifiée avec lie l’eau de rose, pour la consacrer au dieu de r Islam. Le maliométisnie est vraiment un mélan<*e informe de paganisme, de judaïsme et de christianisme. Non loin de cette chaire admirable, dont je viens de parler, est une chapelle à deux Mihvah. Le plus voisin de la chaire est dédié à Moïse, et l’autre à Issa (Jésus). Dans ce dernier, on remarque l’empreinte dite d’un ])ied de Jésus- Christ, que les mahométans ont en grande vénération. A l’endroit de l’ascension, il manque une empreinte, mais il est fort douteux que ce soit celle-là.
C’est dans cette mosquée que se trouvent les colonnes d’épreuve: ce sont deux colonnes ti'ès-rapprochées l’une fie l’autre, et un homme d’une grosseur ordinaire peut à peine passer entre deux. Heureux celui qui triomphe de cet ob.stacle ! Après sa mort, il ira droit au ciel. Malheur à celui qui fait des efforts inutiles! Où ira-t-il ? Le passage s’est déjà agrandi p)ar le frottement; le chemin du ciel, {>ar conséquent, est devenu plus facile. Malgré cela, j’ai lutté en vain contre le marbre indocile; il n’a pas voulu céder. Où iiai-je ? iMon compagnon, plus heureux, a pu effectuer ce beau passage ; mais mon gros Anglais s’est contenté d’en rire et n’a pas mêm ; essayé.
C’est à peu près dans ce lieu que, selon la tradiiion, habita la sainte Vierge (1) après sa préseiiLation au temple. C’e.st là que la prophétesse Anne, fille de Plianuel, à la vue de Jésus, célélrrait les louanges de Dieu et parlait de cet enfant à tous ceux (pii attendaient la réilemplioii d’Israël. C’est là que le vieillard Siméou pressait l’enfant entre ses bras et invofjuait la mort, parce que ses yeux, après avoir contemplé le Sauveur, la lumière des nations, n’avaient plus rien à voir en ce monde.
(1) Luc. II. ib.
A l’extrémité de ces nefs, vers l’occident, on admire un long éditice divisé par un rang de piliers qui supportent la voûte. C’est l’ancienne salle d’armes des Templiers.
de liasse sous silence une foule d’objets moins intéressants, plusieurs petits édifices construits çà et là sur la surface de l’Esplanade, et que les musulmans ont de.stinés à divers usages religieux. En sortant de la mosquée El- Aksa, nous nous dirigeons à l’angle sud-est du Moriah, et nous allons visiter les chambres souterraine.s ([u’on appelle ordinairement écuries de Salomon. On y descend par un escalier de trente-deux marches ; et, en descendant, les gardiens nous montrent ce qu’ils disent être le berceau de l’Enfant Jésus. C’est une niche en pierre, sculptée en coquille. Elle est sous un dais soutenu par quatre colonnettes de marbre ; c’était au moyen âge une chapelle, nommée le Berceau de Jésus. Là, nous dit la tradition, habita saint Siméon | et la sainte Vierg*^, après l’offrande de son fils, resta quelques jours au[)rès de ce saint vieillard.
Comme nous l’avons vu dans cet article, le mahométisme a défiguré les traditions chrétiennes les plus respectables ; il y a mêlé une foule de fables; mais la véiité projette une lumière qui la fait toujours discerner de l’erreur. La contre-façon porte avec elle le caractère indélébile du mensonge; et, malgré tout ce que le mahométisme a pu inventer, le mont Moriah n’eu reste pas moins un des lieux les plus intéressants et les plus vénérables pour le chrétien. Poursuivons notre excursion, et nous trouverons encore plus d’une occasion de nous en convaincre.
La mosipiée El-Aksa repose, du côté de la vallée, sur d’immenses constructions voûtées, à plein cintre, et soiftenues par quatre-vingt-seize piliers. Cuand on se promène dans ces souterrains, vastes, profonds, solitaires, à la lueur rie quelques tlambeaux qui projettent au loin une
DE TERKE SAINTE
lumière vacillante; quand on examine ces énormes blocs de pierre dont les voûtes soutiennent une montagne d’édifices, ou se demande comment et pourqoui les hommes ont entrejais un si grand ouvrage. On nous dit que ces galeries souterraines ont été construites par Salomon, pour exhausser le Moriah, qui, de ce côté, avait une dépression considérable.
Il est vrai que la dimension des pierres, et le mode de construction, et surtout la grandeur de l’entreprise, couvieuneut parfaitement à ce grand roi ; mais, assurément, il y a eu des restaurations postérieures. Il est resté même sous ces voûtes immenses une quantité considérable de matériaux et de décombres. Ces souterrains avaient nue issue dans la vallée ; on remarque des portes qui n’avaient pas été construites sans un but utile, et je serais porté à croire que ces vastes galeries servaient à contenir les grands approvisionnements du temple, qui était, comme une ville, entouré d’une multitude de constructions à l’usage des j^rêtres et des lévites.
Ces souterrains, où l’on retrouve encore des vestiges de piscines, ne pouvaient-ils pas être en communication avec le temple ? Tous les anciens auteurs nous attestent que le mont Moriah recélait dans ses entrailles d’immenses cavités creusées de main d’homme. Il est certain aussi que l’aqueduc de Salomon amenait sur le mont Moriah les eaux de la fontaine scellée dont nous parlerons plus loin. Le frère Liévin nous assure qu’en 1868, après quelques ré|iai'ations aux coufluits, l’eau de cette fontaine y arriva de nouveau; en sorte que, si l’on réparait convenablement les ouvrages du grand roi, Jérusalem serait admirablement pourvue d’eau, comme aux beaux jours de sa gloire.
Xous continuons à longer le mur est de l’E-sfulanade, bâti sur le bord de la vallée de Josaphat. 11 est élevé et la vallée est très-profonde. C’est comme un abîme. Le mont des
Oliviers se dresse devant vous et semble creuser encore la vallée. Nous arrivons au pont des âmes. On y voit im Mihrahai une colonne couchée horizontalement, dépassant la muraille du côté de le vallée, à peu près comme une gargouille ou une pièce de canon, braquée vers le sommet des Oliviers. Le pont part de cette colonne et est attaché au sommet des Oliviers ; vous ne le voyez pas. Kien de surprenant; car, di, sent les musulmans, il est plus fin que le fil d’un rasoir; mais, pour certains croyants, il est visilde. Après que les mérites et les péchés auront été pesés dans une balance suspendue â quatre arcades d’un portique qui est en face de la porte sud de la mosquée d’Omar, les âmes viendront sur ce pont où elles doivent ,se promener. Les jirstes n’auront rien à craindre, car leurs anges les .soutiendront; les autres perdront l’équilibre, tomberont dans la vallée de Josaphat et .seront engloutis dans l’enfer. On voit encore ici comme l’erreur .se plaît à défigurer la vérité.
Nous continuons à marcher vers le nord, et nous arrivons à une petite forêt de cactiers d’où s’élève, en forme de forteres.se, la Porte dorée. Là, les souvenirs religieux se représentent en foule. C’e.st par cette Porte dorée que, le jour des Rameaux, descendant la montagne des Oliviers, Notre-Seigneui fit son entrée triomphante dans Jéru.salem (IL C’e.st par cette porte qu’il passa plusieurs fois avec la sainte Vierge, ses Apôtres et la foule de .ses disciples. Nous nous précipitons à genoux, et nous faisons une prière, nous souvenant de cette parole : “ Dites à la fille de Sion que son Roi vient à elle plein de douceur^ non ])us comme les ])ui.ssaiits de la terre, monté sur un char de ti’ioni]>he, mais avec la simple et modeste monture qui convenait à ses patriarches et à ses anciens rois.” Ce fut aussi jiar celte porte que passa l’empereur Héraclius
(1) Mat. XXI. 1.
DK TKKRK S.VTNTE
quand il entra dans la ville, pour porter la vraie croix au Calvaire. Celte ]iorte est murée du côté de la vallée, parce que les musulmans croient que c’est par cette porte que les chrétiens rentreront en vainqueurs dans la cité de David.
Un peu plus loin, on rencontre une petite mos:iuée que les musulmans appellent Trône de Salomon, parce qu’ils croient qu’il mourut là sur son siège. La grille extérieure est couverte de chilfons que les musulmans y suspendent ])ar dévotion à ce grand roi ; triste hommage rendu à sa mémoire. Nous ne quitterons pas le Moriah sans dire un mot du mur des pleurs.
A l’angle sud-ouest de la grande enceinte, se trouvent les restes d’une muraille que les Juifs regardent comme ayant appartenu au temple de Salomon. Ils vont prier, pleurer devant ce mur tous les vendredis, excepté celui qui fait partie de la fête des Tabernacles. Autrefois, cette nation désolée allait prier et pleurer sur l’emplacement de .son temple ; mais, depuis qu’Ümar a élevé .sa mosquée, elle doit .se contenter de répandre ses larmes devant cernuiextérieur de l’enceinte, sur une petite place dallée, longue d’environ cinquante mètres (165 pieds) et large de quatre (13 pieds 3 pouces). Il serait difficile d’assigner l’époque précise à laquelle remonte ce vieux pan de mur ; mais ils est probable qu’il a été construit par Salomon ou par (juelqu'un des rois de J uda. 11 est fait avec des pierres de deux à trois mètres (environ 7 à 10 pieds) de long, en bossage, et bien travaillées. A mesure que les assises s’élèvent, la dimension des blocs diminue, et les assi.ses sont eui'etraite sur les piécédentes.
Le vendredi de la pa.ssion, le jour de la compassion de la .sainte Vierge, je voulus assister à cette triste réunion de tout un peuple pleurant sur les imines de sa patrie. Nous descendons par des rues étroites et sinueuses au pied
ilu mont Moviah, et nous nous trouvons en face de cëtte place des pleurs qui était toute couverte d’hommes et de femmes assez proprement vêtus, tantôt priant et lisant tout haut, quelquefois gémissant. C’est un spectacle curieux, mais lamentable. Les hommes sont debout contre !a muraille, avec leur bible hébraïque, la tête posée contre une pierre, la retirant et la rapprochant en prononçant les paroles sacrées, quelquefois redisant les mêmes paroles. Les seules que j’aie pu saisir sont : amen, alléluia.
Les femmes comme les hommes occupent une partie de cette muraille, ou se tiennent à une faible distance, les unes debout, faisant des salutations mélancoliques, ou tristement accroupies lisant dans leurs bibles, ou gémissant; vous n’en voyez pas une seule se détourner, ni donner le moindre signe de légèreté, malgré les curieux qui circulent et les regardent. Que disent-ils dans leurs prières ? Ils se lamentent, ils lisent les p.saumes et Jérémie. Ils demandent que Dieu fasse cesser le châtiment qui pèse sur eux, et tous répètent en gémissant ce cri de douleur : “ Combien de temps encore, ô Dieu ! ”
Ce spectacle a produit sur moi un vif sentiment de compassion, et il me semble que, malgré le temps et l’espace, je les vois, je les entends encore. Pauvre peuple aveugle, qui lit sa condamnation sur les seules ruines qui restent debout auprès de son temple détruit. Depuis dix-huit cents ans, il semble dire à Dieu : “ Pourquoi nous as-tu abandonnés? Quand donc rétabliras-tu le royaume d’Israël ? ” Et dans ses mains il tient le livre divin, comme s’il voulait sommer Dieu de tenir sa parole, et il ne voit pas qu’il accomplit lui-même cette divine parole et la malédiction qu’il a invoquée quand il disait ; “ Que son sang re-
tombe sur nous et sur nos enfants.”