‹ Le pèlerin de Terre SainteChapitre 51 sur 100 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Courses autour de Bethléem.

Foutaiii»; .scellée. — Etangs et jardins de Salomon. — tlroUe et N’illàgè des Pasteurs. — Maison de saint Joseph et jirotte du Lait. — ludustrie et mœur.s des habitants de Betliléera. — Messe à la grotte de la Crèche.

Après avoir visité les sanctuaires de Bethléem, nous faisons une intéressante excursion atix étangs de Salomon qui n’en sont éloignés que d’environ cinq kilomètres (un peu plus de trois mille). Le chemin, comme tous ceux de, la Palestine, est tortueux et difficile, et ce jour-là nous prenons une monture. Nous marehions silencieusement sur le versant d’une montagne, lorsque tout à coup nous aperçûmes des gazelles dont, sans doute, nous avions troublé' le repos et la solitude. J’étais heureux de trouver l’occasion de voir ces charmants animaux se jouer dans leur pleine liberté.

Rangés sur une ligue comme des soldats qui vont aü combat, ils franchissaient, avec une légèreté incroyable, les rochers et les buissons, disparaissaient un instant poiir faire ensuite de nouveaux bonds. Nous les suivîmes autant que la vue nous le permit, et, je l’avoue, cette petite scène égaya le désert. Une heure aprè.s, nous apercevons’ une sorte de vieux château fort, dont les angles sont flanqués de tours et de créneaux. 11 est occupé par deux ou trois soldats de la troupe irrégulière qui gardent les eaux et la route d’Hébron.

A une centaine de mètres (environ trois cent trente pieds) de ce château, est une petite construction qui surmonte la fontaine scellée dont parle Salomon dans le Cantique des cantii(ues (1). On l’appelait ainsi parce qu’elle était fermée et qu’on n’allait pas y puiser. Une bougie à la main, on entre par une porte basse, et on descend par im escalier de vingt-six marches dans une chambre souterraine voûtée à plein cintre. Elle est en grande partie taillée dans le roc vif. Au milieu, est un bassin où l’eau vient se jeter et d’où elle part par un aqueduc. De là on pénètre dans une autre chambre semblable, où l’eau la plus limpide sort dti rocher et coule par un canal dans un petit réservoir qui communique avec celui de la première chambre. Toutes ces .eaux, sortent en murmurant doucement et forment, en se réunissant, un volume assez considérable pour être conduites à Bethléem et de la à Jérusalem, à une distance de près de quatre lieues.

Auprès du vieux château dont nous avons parlé, est un réservoir surmonté aussi d’une petite construction où l’eau de la fontaine scellée vient se verser, et c’est de là qu’on la dirige à volonté dans les bassins ou dans Taqueduc qui va à Bethléem et à Jérusalem. Un peu plus bas sont les étangs de Salomon, au nombre de trois. Ils se succèdent sur un terrain en pente, de sorte que les eaux recueillies dans la première piscine se déchargent dans la seconde et de la seconde dans la troisième. C’est un grand et bel ouvrage qui, au temps de Salomon, devait passer pour une merveille.

Il n’était pas sans génie, ce grand roi qui, à travers les montagnes, allait chercher les eaux d’une source limpide et, par un canal qui existe encore et que nous avons suivi sur le flanc des montagnes, à travers les roches éparses, les conduisait dans la cité chérie de son père, pour les faire

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parvenir ensuite à Jérusalem et jusque clans le temple du Seigneur.

Ces bassins ou étangs sont d’une solidité à toute épreuve. Les siècles et les révolutions ont passé, et ils restent. Au fond de la vallée, ils sont creusés clins le roc. Des murs d’une grande épaisseur et construits avec des pierres énormes les séparent. Les bords sont soutenus par une forte maçonnerie, et comme les eaux pluviales sont nécessaires pour les alimenter, on a pratiqué des entailles profondes dans le flanc des montagnes qui les entourent pour faciliter l’arrivée des eaux. Le premier bassin a une longueur de cent seize mètres (trois cent quatre-vingt-quatre pieds), une largeur de soixante-dix (deux cent trente-deux pieds), et SBj)t à huit (de vingt- trois à vingt-six pieds et demi) de profondeur ; le second est plus étendu et plus profond ; le troisième et le plus grand a cent soixante-dix-sept mètres (près de cinq cent quatre-vingt-dix-huit pieds) de longueur et quinze (près de cinquante pieds) de profondeur, en sorte que, selon un calcul exact, ces trois bassins pourraient contenir quarante-deux millions deux cent trente mille litres d’eau (à peu près dix millions de gallons).

En suivant l’acqueduc, à environ deux kilomètres (un mille et quart), on est en face de la colline d’Ktam(l), célèbre dans l’Ecriture. Lè, le voyageur s’arrête étonné d’apei'cevoir, au fond de la vallée, la verdure lapins fraîche, les |)lus beaux arbres chargés de fleurs et de fruits et les jardins les mieux cultivés. C’est là qu’était le jardin fermé qui faisait les délices de Salomon : Hortus conclusus. Les jardins actuels, cultivés par de pauvres fellahs, ne sont plus fermés; les bêtes de la montagne peuvent les ravager sans obstacle, et ri la végétation est encore si belle dans ce vallon, qu’était-ce au temps de Salomon qui n’épargnait rien jiour en faire un paradis de délices. “ J’ai fait,, dit-il lui-

(] ) .liif,'. XV. s. — Iliiil. XI. 13.

même dans l’Eccl^siaste, j’ai fait des jardins et des vergers, j’ai crensë des réservoirs pour arroser les plantes de jeunes arbres.”

De ces réservoirs, dont nous venoiis de parler, les eaux coulaient naturellement dans les jardins pour les arroser, et, outre ces immenses réservoirs, une source abondante et limpide sort du jned de la montagne et sillonne ce petit Eden. C’était là le lieu de prédilection du grand roi, et l’historien Josèphe nous apprend qu’il y venait chaque jour de grand matin, vêtu de blanc, monté sur son char et entouré de ses gardes. Il est probable qu’il y avait là un palais ; on en retrouve des restes auprès du village d’Ortas dont les habitants possèdent aujourd’hui les jardins.

Nous poursuivons notre route sur le flanc des montagnes, en longeant toujours l’aqueduc dans lequel on remarque, de distance en distance, des ouvertures pratiquées sur les sommités, sans doute pour laisser échapjier l’air qui pourrait rompre la continuité de la colonne d’eau dans les endroits où les tuyaux montent et descendent ; car ils ne sont pas jilacés sur une pente continue. Bientôt nous apercevons Bethléem, et le chemin par où nous rentrons est si rapide que les mulets ont de la ])eine à le monter. De ce côté, la position de Bethléem est très pittoresque, et, comme toutes les villes de l’Orient, elle est plus belle de loin que de près.

Après quelques instants de repos, nous reprenons nos montures, et nous nous dirigeons vers la grotte des Pasteurs. Nous voilà dans une belle campagne assez bien cultivée. C’est là qu’autrefois eut lieu une des scènes les plus naïves de la Bible, de legrettais de n’avoir pas à la main le livre (le Kuth ; car nous ])assions par le champ, où cette étrangère qui voulut s’attacher au jieuple de Dieu vint recueillir les épis que les moissonneurs de Booz laissaient tomber à dessein. Booz la recniiiiut pour sa parente, et, selon la loi de

Moïse, il la prit pour son épouse, et Dieu lui donna pour fils Obed qui fut père de Jessé, père de David.

Pendant que je repassais dans ma mémoire cette délicieuse et candide églogne, nous arrivons à un lieu qui rappelle des souvenirs bien plus doux encore ; c’est celui où l’ange du Seigneur se présenta aux bergers qui veillaient à la garde de leurs troupeaux (1), pendant cette nuit à jamais mémorable où naquit le Sauveur. “Je vous annonce, dit l’envoyé céleste, une grande nouvelle : il vous est né, en la cité de David, un Sauveur qui est le Christ, le Seigneur. Et voici le signe auquel vous le reconnaîtrez: Vous trouverez Un enfant enveloppé de langes et couché dans une crèche. ” Et aussitôt une multitude d’anges fit entendre ce beau cantique : “ Gloire à Dieu au plus haut des deux.”

Ce lieu est distant de Bethléem d’environ une demilieue. Il est situé au milieu d’un plant carré d’oliviers, entouré de murs en pierres sèches. Cette grotte assez profonde est, selon la tradition, la ciypte de l’église bâtie par sainte Hélène sur l’endroit où les anges annoncèrent aux bergers la naissance de Notre-Seigneur.

C’est là que s’élevait autrefois la Tour du Troupeau (2), où Jacob vint dresser sa tente, après avoir enseveli Rachel et lui avoir élevé un monument funèbre ; c’est de cette Tour du Troupeau dont paile le prophète Michée, lorsqu’il annonce que la première puissance arriva jusqu’à elle. Et, en effet, ces lieux ne sont-ils pas tout pleins de la puissance de Dieu ? ces champs solitaires n’annoncent-ils pas encore la gloire de Celui qui règne air plus haut des deux ? Comme ces pauvres bergers, nous avons été à Bethléem, et nous avons vu tous les lieux où se sont accomplis les grands mystères qui leur avaient été annoncés, et, comme eux, nous nous retirons en bénissant Dieu.

n I J-iii’. 11. b. lliaj. 15.21. — Midi. n'. S.

Nous revenons à Bethléem par le village des Pasteurs, et là nous rencontrons un prêtre français que l’amour des Lieux saints a fixé depuis de longues années en Palestine, li a passé par bien des épreuves; il a souffert la persécution, surtout à Eeit-Djallah, où il secondait puissamment les efforts de Mgr Yalerga. Aujourd’hui il entreprend d’élever une église au village des Pasteurs dont il est le curé. Léjà les murs sont sortis de tei're, et son zèle sera satisfait en célébrant les offices dans un joli sanctuaire, qui remplacera la petite chapelle provisoire où il réunit à présent son intéressant troupeau (1).

M. l’abbé Morétain est un prêtre de Lyon ([ui use de toutes les industries de la charité pour former auprès de Bethléem une chrétienté nouvelle, dans un village abandonné. Lorsque ce bon prêtre nous aperçut, il vint au-devant de nous et nous exposa l’embarras où il se trouvait au moment même. Il avait à baptiser un petit enfant ; mais il lui manquait un parrain, et il aurait voulu le trouver parmi les pèlerins. Il en fait la proposition aux membres de notre petite caravane. “.J’accepterais volontiers, lui disje ; mais vous voyez que je suis vieux, et ce pauvre enfant ne me connaîtra jamais.” Enfin, apiès quelques ex- ])lications, je vis que cette mission honorable se résumait en une simple aumône, et je suis devenu le parrain d’un jietit garçon du village des l’asteurs. Il se nomme en arabe Attala, qui signifie ou Théodore. Puisse

ce petit ange croître dans la foi et adorer })our moi Jésus, avec les bergers, au lieu sacré de la crèche.

Auprès du village des Pasteurs, sur un terrain escarpé, inculte, on montre l’emplacement de la maison de saint

(1) AiijüUi'd’liui, celle c"li.sc luit ronieineiil du villugi; des Pustunv, dont lu populution e.st d’environ .six cents hubitunts, composée en grande jiartie de Grecs et do Musulnums ; sur ce nombre, on eom])tiiit déjà, en l(S.St>, près d’une centaine de oiitlioliiini'.s.

-Toseph. Il y eut autrefois un oratoire, dont on voit encore les fondations taillées dans le roc. Si cette tradition, esc vraie, dira-t-r«u, coniineut saint Joseph, ayant une maison à Bethléem, fut-il obligé de se retirer dans une grotte Selon les uns, cette maison lui serait échue par succession après son retour d’Egypte; et, selon d’autres, il n’y fut pas reçu par le locataire quand il vint cà Bethléem, et c’est l’opinion la plus probable : il y avait alors foule dans cette petite ville.

Plus près de Bethléem, au ilelà du village des Pasteurs, on trouve la grotte du Lait. On dit que Joseph, averti par l’ange qu’Hérode chercherait l’Enfant pour le faiie mourir, se retira dcàns cette grotte pour faire les apprêts du voyage, et que la Vierge Marie, effrayée, laissa tomber quelques gouttes de son lait virginal, qui communiquèrent à la pierre de cette grotte crayeuse la vertu .de procurer du lait aux nourrices. Quoi qu’il en soit, depuis cette époque, beaucoup de mères, soit catholiques, soit schismatiques et même musulmanes, viennent y prier la sainte Vierge, et beaucoup attestent avoir obtenu la faveur désirée.

Nous rentrons à Bethléem, et nous passons le reste du jour à acheter des objets de piété. Une partie des habitants sont fellahs ou cultivateurs ; les autres ont des chapelets, des crucifix et des médaillons, la plupart en bois d’olivier. Les plus beaux ouvrages sont en nacre et représentent des sujets religieux, spécialement la crèche, l’arrivée dés niagës, l’ange et les bergers, la fuite en Egypte. Le pèlerin aime à remporter dans sa patrie quelques-uns de ces pieux objets qui lui rappellent le souvenir de cette Bethléem si chère à son cœur.

Bethléem a pour le voyageur plus d’attrait que les autres villes. Ses habitants sont doux et affables. Ils sont généralement mieux vêtus, d’une taille plus élevée. Les

femmes ont toutes le même costume, c’est-à-dire une robe bleue, une tunique rouge et, sur la tête, un voile blanc qui descend jusqu’à la moitié du corps. C’est fort simple; mais elles ont une autre parure qui est du plus haut prix ; tout le monde loue leur vertu. L’éducation n’est pas négligée. Dans l’école du couvent, on apprend l’arabe et l’italien, et chez les Sœurs de Saint- Joseph, il y a des centaines d’élèves qu’on instruit aussi bien (pden France (1). I>es schismatiques y sont reçues et y sont nombreuses. I^es religieuses visitent aussi les malades et leur donnent des soins à domicile.

Le soir de cette journée si bien remplie, nous faisons une seconde fois la procession aux sanctuaires, et le lendemain, de bonne heure, je célèbre la sainte messe dans la grotte de la Crèche. Mes compagnons de voyage s’étaient préparés à y faire la sainte communion ; c’est ce qui me procura la faveur d’y célébrer une seconde fois, contre l’usage. Arrivé dans ce sanctuaire avec un enfant pour me répondre, voilà que le plus âgé de nos Colombiens prend l’enfant par le bras, le renvoie et se met à sa place, voulant avoir le bonheur de servir la sainte messe dans ce lieu vénéré. Combien je fus édifié de la piété de ces bons Espagnols, venus de si loin pour adorer Jésus-Christ sur son berceau ! Avec quel bonheur je bénis, selon les formules franciscaines, tous les objets de piété dont ils avaient couvert la sainte crèche '

(1) Les Sœurs de Saint-Joseph, établies eu Palestine en 1848, ont des maisons et des écoles florissante,s k Jém.salcm, Bethléem, Reit-Jalla, Kamlé, Jafla, Rauiollats.

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