CHAPITRE XXIX
Nazareth.
La maison de la sainte Vierge. — Autres lieux remarquables. — Vue de Nazareth. — Moeurs des Nazaréthains.
La m tison de Marie à Nazareth, fut un des premiers lieux honorés par les chrétiens. Constantin la couvrit d’une belle église. Pendant le siège de Jérusalem par les croisés, cette église fut pillée et saccagée, mais non détruite. Tancrède la restaura. En 1263, elle fut renversée par des hordes sauvages, et en 1291, la maison de la très-sainte Vieige, qui avait été épargnée, fut enlevée de ses fondements et transportée à Tersate, en Dalmatie, et, trois ans après, à Eecanati et à Lorette.
Les habitants de la Dalmatie furent extrêmement surpris de trouver une maison en pierres rouges inconnues dans le pays, de forme orientale et placée sans fondements sur le sol. Elle n’avait qu’une porto et une fenêtre. A une des extrémités était un autel surmonté d’un crucifix ; dans une niche, une statue en bois de cèdre représentant la sainte Vierge avec l’Enfant- Jésus, une armoire renfermant quelques vase, s, enfin une petite cheminée à l’orientale.
Le peuple était dans l’admiration, lorsque le curé de
Tci'satc, retenu au lit depuis trois ans par une hydropisie incurable, parut au milieu de la foule et raconta qu’au moment où il avait été guéri, une révélation lui avait fait connaître que cette demeure était la même que celle où le Verbe s’est fait chair, que l’autel était celui qui fut dressé par saint Pierre pour y célébrer le saint sacrifice, et que le crucifix et la statue avaient été faits par saint Luc. Une députation fut envoyée à Nazareth et constata que la sainte maison s’appliquait parfaitement aux fondations qui étaient restées. Cette translation est un fait si constant, si bien prouvé qu’il e.st inutile de s’y arrêter. Deux fois j’ai fait le pèlerinage de Lorette, et j’ai eu occasion de me convaincre qu’aucun fait historique ne repose sur des témoignages plus solides.
Maintenant pénétrons dans le sanctuaire de Nazareth, où le Fils de Dieu s’est incarné dans le sein d’une Vierge. Il est vrai, la sainte maison est à Lorette ; mais sur remplacement où s’opéra le grand mystère, on a dressé un autre autel. Au-dessous, sur le marbre blanc du pavé, ou a gravé ces mots : Verhum caro hic factum est : c’est ici que le Verbe s’est fait chair. C’est dans ce petit sanctuaire que l’ange apparut, que Marie fut saluée pleine de grâce, que le Saint- Esprit survint eu elle et que la vertu du Très-Haut la couvrit de son ombre, et c’e.st dans ce lieu si saint que j’ai eu le bonheur de célébrer le plus saint des mystères. Voilà encore un jour qui restera à jamais gravé dans mon cœur
Après avoir vu deux fois Lorette, aucun lieu ne m’intéressait plus vivement que Nazareth. Je voulais m’expliquer la po,sition de la santa Casa. Bien des fois j’y suis allé seul et, dans mou imagination, je reconstruisais les murs da la sainte maison, telle que je l’avais vue ; je rencontrais des obstacles, je demandais des explications, je trouvais que les auteurs qui ont traité cette matière manquaient de clarté.
Enliii, voici les idées auxquelles je me suis an'été : Une église avait été construite par sainte Hélène, enveloppant dans ses vastes proportions la sainte maison, à peu près comme aujourd’hui la cathédi'ale de Lorette. Cette maison était adossée cà une grotte qui était d’une profondeur peu considérable. On y descendait par six marches. Au moment où elle allait disparaître sous les coups des musulmans et des barbares, les anges furent chargés de la soustraire à là profanation. Fut-elle immédiatement transportée en Dalmatie ? c’est une question à laquelle je ne saurais répondre.
L’époque de son apparition à Tersate est certaine, celle de sa disparition de Nazareth n’est nullement constatée. Dieu fait ce qu’il veut, et quand il le veut. L’église de Nazareth, où elle avait été renfermée, fut ruinée de fond en comble. Le fanatisme musulman empêcha longtemps de rétablir ce sanctuaire. Les PP. Franciscains, ces gardiens intrépides ou plutôt ces martyrs des saints lieux, s’obstinèrent à habiter au milieu des décombres, jusqu’à ce qu’ils eussent obtenu, en 1620, de l’émir Fakreddin, l’autorisation de rebâtir l’église ; mais ils furent obligés d’en diminuer les proportions. Elle fut à peine le tiers de la basilique de sainte Hélène dont on voit encore quelques arceaux et une partie du pavé. Ce fut alors, qu’en déblayant le terrain, on retrouva les fondements de la sainte maison de Lorette. Quelques années après, l’église fut brûlée par les tribus nomades du Jourdain, et les Pères furent encore réduits à habiter des ruines.
Enfin, en 1730, ils élevèrent l’église et le couvent qui existent aujourd’hui ; mais le pacha leur laissait si peu de temps, qu’ils ne purent découvrir le sol de l’ancienne église. Il leur fallut se contenter de déblayer la grotte et de bâtir à la hâte sur les ruines de l’ancienne église, ce qui occasionna un exhaussement de terrain d’environ deux mètres (six pieds et demi). Par conséquent, ils ne purent déblayer entièrement la santa Cam et reconnaître les fondations
que les députés de Dalinatie et d’Italie avaient vues et constatées peu de temps après sa translation à ïersate et à Lorette, et qu’on avait encore retrouvées en 1620.
Aujourd’hui, au lieu de descendre dans le lieu de l’Annonciation par un escalier de six marches, comme on le faisait encore en 1638, il faut, à cause de l’exhaussement du sol, descendre dix-sept marches. L’emplacement de la sainte maison se trouve donc en partie recouvert par cet escalier. Une pierre noire ])lacée de cha [ue côté à la huitième marche en indique l’extrémité sud. La porte nord qu’on a bouchée à Lorette répond au milieu de la grotte. A l’angle-ouest de la grotte, on voit une sorte d’ouverture qui figure la fenêtre de l’apparition, en sorte qu’on ss demande si l’ange apparut d’abord sous la grotte.
Je voulus savoir pourquoi cette ouverture n’était pas placée comme à Lorette, et il me fut répondu qu’on n’avait pu faire autrement, raison qui ne me satisfit pas. Quand donc viendra le jour où l’on enlèvera toutes les constructions superposées pour mettre à nu les fondations de ce sanctuaire le plus saint de l’univers, et faire briller d’une clarté nouvelle le fait miraculeux de la translation?
Les Franciscains trouvent dans Quaresmius d’excellentes indications pour déblayer l’église du Thabor, n’y en trouveraient-ils pas pour déblayer la santa Casa ? Quelle joie dans toute la chrétienté, si un jour on pouvait porter à l’incrédulité moderne ce glorieux défi : Vous ne voulez pas croire à un fait si bien constaté par l’Eglise ; croyez-en vos propres yeux. Allez à Lorette, prenez les mesures exactes de la sainte maison, et allez ensuite à Nazareth, et vous verrez qu’elles s’appliquent parfaitement aux vieilles fondations qu’on a découvertes, et expliquez-nous ensuite comment cette sainte maison a pu traverser la mer pour venir se poser à Lorette, sur le sol, sans aucune fondation.
Rien de plus touchant que l’aspect des lieux que NotreîSeigneur a honorés de sa présence. Après avoir célébré
deux fois à l’autel de l’Annonciation, avec quel respect j’ai visité toutes les grottes attenantes que Jésus, Marie et Joseph fréquentèrent si longtemps ! J’ai voulu voir aussi l’atelier de saint Joseph, transformé en église; il est à une certaine distance du lieu de l’Annonciation.
Une bonne religieuse nous fit remarquer qu’à Nazareth, l’atelier était toujours séparé et même éloigné de la maison d’habitation, et que, aujourd’hui encore, les choses se passaient ainsi, tant les coutumes se conservent bien en Orient. Nous avons encore visité une autre église ou chapelle, au milieu de laquelle ou voit une vaste pierre ou rocher qui servait de table à Notre-Seigneur et à ses apôtres, avant et après sa résurrection.
Nous voulûmes aussi aller voir la fontaine de Marie, et boire quelques gouttes de son eau. La source est enfermée dans l’église des Grecs, et de là, par un aqueduc, l’eau est conduite à la fontaine qui en est rapprochée. C’est là que la Vierge Marie venait puiser de l’eau, pour les besoins d’une famille pauvre et obscure, que les anges auraient été heureux de servir. C’est l’unique fontaine rapprochée de Nazareth. L’eau y est peu abondante, et il y a toujours encombrement.
Les Grecs, plus nombreux, ont de la peine à souffrir les Latins qui se trouvent obligés, quand les citernes sont taries, de faire trois kilomètres (environ deux milles) pour se procurer de l’eau. Ce sont les jeunes filles qui sont chargées de cette rude corvée. On les accoutume de jeune âge à porter des cruches sur leurs têtes, ce qui donne à leur démarche quelque chose de raide et de mesuré.
Une religieuse déplorait devant nous le triste sort de ces pauvres petites filles, qu’on envoyait tous les matins, nu-pieds, à une grande distance, par des chemins raboteux, chercher de l’eau, avec une lourde cruche sur la têto, et qui lui arrivaient en classe exténuées de fatigue. C’est
ainsi que sont traitées les jeunes ooinpatriotes de la sainte Vierge.
Nous avons passé plusieurs jours à Nazareth, et nous avons voulu jouir du coup d’œil de cette ville, dont nous avions été privés en arrivant le soir. Nous montons sur une colline, et de là, nous pouvons admirer la situation pittoresque de cette petite ville devenue si célèbre Nazareth nous apparaît, avec scs blanches maisons, rayonnant comme un lis virginal ; c’est bien la Heur de la Galilée où a grandi dans l’ombre la plus belle lieur qui se soit épanouie sur la terre, cette fleur sortie de la racine de Jessé, où a germé ce rejeton divin qui .s’est assis sur le trône de David et dont le royaume n’aura point de fin.
Nazareth, vue d’une hauteur, est belle. Des vignes, des grenadiers, des oliviers et beaucoup de nopals entourent la ville, et tempèrent l’éclatante blancheur du sol et des maisons ; mais que l’intérieur est sale et dégoûtant ! Des rues tortueuses, non pavées, remplies d’immondices, voilà le spectacle qu’on a sous les yeux.
Les habitants sont vêtus assez convenablement ; généralement les femmes ne se voilent pas comme en Egypte et ailleurs. Dans les jours de fête, elles sont vêtues de blanc. On dirait que c’est une première communion générale. Nous y avons passé le dimanche de Quasimodo qui était la Laque des Grecs, et il est hors de doute que les plus beaux costumes étaient en évidence. Malgré cela, je suis obligé de contredire ce que la plupart des voyageurs ont dit de la beauté des femmes de Nazareth. J’avoue que je n’ai rien remarqué d’extraordinaire, et une religieuse me disait qu’à vingt-cinq ans toute la heur de la jeunesse est hétrie.
11 paraît (|ue les mariages se font à un âge encore bien tendre. Le climat et l’usage ont force de loi. Pendant notre séjour, a eu lieu une gi'andc noce musulmane; je ne
DR TERRE SA.INTE
l’ai vue que do loin, mais je l’ai entendue de trop j>rès. Pendant une nuit entière, nous avons été fatigués par le bruit et le tumulte des convives, par les sons aigus et stridents des cymbales, entremêlés de quelques décharges. C’est encore la coutume de ])orter en grande pompe tous les objets précieux de la fiancée, sans doute pour étaler sa richesse ; et il paraît même qu’on emprunte ce qui manque, pour se montrer avec plus de luxe et d’ostentation. La vanité .se trouve partout.
Les jeunes filles, même chrétiennes, portent bien jeunes encore, autour du cou et de la tête, des colliers de pièces d’or, d’argent ou de cuivre, .selon leur fortune, et quand on en demande la raison, on répond invariablement que c’est la coutume. On a souvent répété que l’Orient est immobile. Il est vrai que nulle part on ne conserve plus religieu.sement les traditions, nulle part on n’est plus esclave des usages anciens. Le costume, le langage, les habitudes sont encore les mêmes qu’autrefois ; puis, en étudiant les divers peuples de ces contrées, on est frap|)é de la ressemblance qu’on leur trouve avec les personnages bibliques.
Cependant, depuis quelques années, les mœurs et les usages de l’Occident pénètrent peu à peu, même dans l’intérieur. Nos missionnaires et nos religieuse.s, en instruisant les enfants du peuple, ont mis en honneur la langue française et fait tomber une foule de préjugés contre la religion catholique, préjugés tellement invétérés qu’il semblait impossible de les déraciner ; mais la civilisation moderne qui fait aussi invasion sur les côtes, détruit une partie du bien que font les missionnaires et les religieuses, et i-etarde la conversion de l’Orient. Quant à Nazareth, cette ville est bien partagée sous le rapport de l’instruction. Les enfants de tous les cultes sont admis dans les écoles, et le nombre des chrétiens s’augmente sensiblement.