CHAPITRE XXVII
De Jérusalem à Naplouse
Déjiart i-le .Téru.salem. — Lieux célèbres que nous traversons. — Kl-Bireh (Béeroth). — Béitiiic (Béthel). — Djifiia (Goi-liufi). — Route de Naplouse. — .Scïlouu (Silo). — Puits de .Tacol). — Arrivée à Najilouse.
Le lundi 14 avril, il nous faut quitter -Jérusalem. -Te vais au Saint-Sépulcre pour y faire encore les stations. -Te pen.sais que c’était la dernière fois, et j’avais le cœur plein . de tristesse. Le .saint-Sépulcre attache à -Jérusalem ; on ne peut s’eu arracher qu’avec peine. C’est pour le pèlerin l’heure cruelle de la .séparation. -Je me prosterne encore une fois dans tous les sanctuaires, le Calvaire me retient plus longtemps ; je passe encore une fois ma main dans le trou de la croix, dans les fentes du rocher; je m’enfonce en-
(1) Marc. XIV. 3.
(2) Mat. XXI. 18
(3) Mat. xxr. 1.
cure une fois dans le SainL-.Séj)iilcru ; je l>aise à plusienis reprises la pierre du saint tfnnljeau, et je me retire le cœur brisé en pensant que jamais je ne pourrai revoir ces objets si chers et si sacrés. Plusieurs fois je me retourne involontairement pour les voir encore et leur dire un dernier adieu, un adieu éternel (1).
Une pensée me console ; nous partons ])our Nazareth, la patrie de la sainte Pamille ; nous allons suivre la même route que parcoururent tant de fois Jésus et Marie. C’est un voyage d’environ trente lieues. On rirait en France, si l’on disait que faire ce voyage à cheval en trois jours, est au-dessus des forces ordinaires. Ce serait vrai cependant ; car les chemins sont si difficiles et l’oir rencontre tant de choses si remarquables que quatre jours suffiraient à peine. Nous n’y avons employé que trois jours, mais notre témérité a failli nous coûter cher.
A deux heures après-midi, nous sommes a chevai. Nous avions été retardés par les adieux à des pèlerins devenus nos amis. M. le consul d’Espagne, de Damas, voulait nous donner des lettres de recommandation pour la Syrie. M. l’abbé Coderc, secrétaire du patriarche, dont je n’oublierai jamais la bonté, nous avait donné les siennes pour les prêtres des Missions où nous devions séjourner.
Nous quittons enfin la ville sainte, mon confrère et moi, accompagnés de deux moukres, dont l’un était musidman et l’autre schismatique. Nous n’avons aucune escorte ; les chemins sont sûrs. C’est la route de la Samarie et de la Galilée, qui fut toujours la plus fréquentée de la Palestine. De temps en temps, nous jetons un regard attristé vers Jérusalem, cette ville dont la destinée est si mystérieuse et qui attache le chrétien par des liens qu’on ne saurait
(1) Ce .saint abbé iJie.sseiitait déjà que la lin de su eanièie n’était pas éloignée. 11 disait son dernier adieu à Jérusalem, le 14 avril 1873, et le 8 mars 1876, il rendait sa belle âme à Dieu, a|irès avoir répandu durant sa vie sacerdotale une graude somme de bonnes œuvres.
DE TEKRE SAINTE
rompre. Arrivés sur une liauteur, nous nous arrêtons un instant ; et, le regard d.xé sur ses sombres murailles et surtout sur le dôme du Saint-Sépulcre, nous répétons ces paroles du prophète : “Jérusalem, si jamais je t’oublie, que ma langue s’attache mon palais.”
Jérusalem a disparu ! Nous gravissons, nous descendons les montagnes par des sentiers pierreux, impraticables. C’est pourtant le grand chemin {pii unissait les royaumes d’israèl et de Juda; c’est ce chemin qui a vu passer tant de petiples, tant d’armées si nombreuses, et qui a été témoin de mille combats ; et nulle part, aujourd’hui, il ne porte les traces d’une seule voiture. Je doute qu’il en existe en l’alestine. 11 faut être à l’abri de la peur et hardi cavalier pour afii’onter ces ascensions et ces descentes vraiment périlleuses. On est forcé de s’y accoutumer, et d’ailleurs les mauvais chevaux du pays ont le pied sûr comme des mulets de montagne.
Sur cette route antique, que de lieux autrefois célèbres nous allons voir à droite et à gauche ! 11 est impossible de les décrire. Les voyageurs qui parcourent rapidemet cette terre sacrée ne peuvent donner que quelques indications superficielles, et chaque localité mériterait un examen approfondi. Je me rappelle que, dans une conversation intime, un prêtre fort instruit, qui est en Palestine depuis quinze ans, nous disait que si l’on étudiait sérieusement les lieux, qu’on ne dédaignât pas d’interroger les indigènes, on réussirait a reconnaître tous les lieux dont parle l’Ecriture ; mais il ajoutait que, pour cela, l’habitude de la langue arabe e.st nécessaire. Pour nous, nous ne pouvons qu’effleurer, comme nos devanciers, un sujet qui, plus tard, nous l’espérons, sera traité à fond.
C’est sur le mont Scopus que nous avons fait nos derniers adieux à Jérusalem, et c’est aussi sur cette hauteur que le grand-prêtre Jaddus vint à la rencontre d’Alexandre
le Grand et le reent coinnie un triomphateur. Alexandre reconnut en lui riioinnie vénérable qu’il avait vu en songe, et .‘^e ]>rosterna pour adorer le nom de Dieu écrit sur sa tiare. Le conquérant, devant lequel la terre se taisait, offrit un sacrilice à Jérusalem et traita avec bonté le peuple de Dieu.
Ihentôt nous découvrons la mer Morte etraiicienne Anathot (1), })atrie du propliète Jérémie. D’un autre côté, c’est Gabaa (2), patrie tle Saül ; ensuite sur mie colline, l’ancienne Gabaon (o), aujourd’hui El-Gib. Ce fiirent les chefs des Gabaonites, qui, par ruse, obtinrent de Josué de ne pas être euvelo]i[)és dans l’anathème, et c’est aussi à Gabaon que Josué, trouvant la journée trop avancée pour achever sa victoire contre Adonisédec, roi de Jérusalem, et les trois rois amorrhéens, dit, en présence des enfants d’Israël ; “ Soleil, arrête-toi sur Gabaon, lune, n’avance point sur la vallée d’Aialon; ” et à sa voix, le soleil s’arrêta jusqu’à ce que la victoire fut complète.
Je passe sous silence une foule de lieux moins célèbres, les deux Béthoron, Bama de Benjamin, Emmaüs où se rendaient les deux disciples qui furent rejoints par Xotre- Seigneur, et j’arrive à la fontaine El-Birch, petit monument d’m'i jallit une belle source d’eau excellente.
A quelques jias de là, on entre dans le village, appelé autrefois Béeroth, situé à trois lieues de Jérusalem. C’est là que Marie et Jose[ih s’aperçurent (pie Jésus leur manquait. C’est la première station, quand ou vient de Jérusalem, et il n’est pas étonnant que Marie et Joseiih crussent qu’il était avec quel(]u’un de leur connaissance. “ Les charmes du saint Enfant, dit Bossuet, étaient merveilleux, et il est à croire que tout le monde le voulait avoir. ” A El-Bii'eh, on voit encore les restes d’une ancienne église, de style gothiipie, consacrée à la sainte Vierge. Elit* date
(1) .Itrciii. 1. 1.
{'Ij 1. Kois. X. 20.
(0) .loslK'. X.
DK TERRE SAINTE
jirobablement des croisades. Il serait eacore facile de la faire sortir de ses ruines.
De là nous nous sommes dirigés vers Béthel, aujourd’hui Hétine. de voulais voir Béthel, cette ville si célèbre, une des plus anciennes de la Palestine. C’est à Béthel qu’i\brabam se sépai'a de Lot (1) ; c’est à Béthel que Jacob eut la vision de l’échelle mystérieuse (2). Samuel y venait tous les ans rendre la justice au peuple (3) ; avant la construction du temple de Jérusalem, ou y accourait de toutes parts pour adorer le Seigneur. C’est à Béthel que Jéroboam ])laça le veau d’or et les divinités qu’il fit adorer aux Israélites (4). Aujourd’hui Béthel n’est plus qu’un misélable village, (avec une population de 300 habitants tout au plus,) où l’on ne trouve que (juelques ruines éparses cà et là sur la monta.gne.
J’avais satisfait ma curiosité, j’avais vu Béthel ; mais le détour que nous avions été obligés de faire, nous avait emporté un temps précieux. Le jour baissait, le ciel couvert de nuages était sombre, la nuit menaçait d’être obscure, et il nous restait une longue route à parcourir ; il nous aurait fallu deux heures de jour, et nous n’avions pas, comme Josué, le pouvoir d’arrêter le soleil.
Que devenir au milieu de ces montagnes, de ces ravins, de ces abîmes où la route était à peine tracée ? Il fallait bien nous confier à nos moukres; mais quelle confiance donner à un musulman et à un grec ? Encore si nous avions pu discuter avec eux notre position; mais ils ne savaient que l’aiabe, et impo.ssible de leur foire rien comprendre autrement que par des signes. Ils avaient mission de nous conduire à Djifna, et nous étions forcés de nous en rapporter à eux.
Xous marchions plus lentement, le musulman en tête,
(1) (.ieii. X[II. 1. lliid. xxvin. 12.
(^1; III. Rui.-i. XII. 2S.
(S) I. Rois. VII. le.
LE PÈLEIfIN
avec un long bâton ; nous faisons ainsi une longue course ; niais voilà que tout à coup, notre musulman s’arrête; il paraît inquiet, embarrassé ; il avait perdu son chemin ; il nous fait descendre une hauteur, à travers des pierres énormes par une pente rapide, sans aucune trace de sentier et puis nous remontons revenant presque sur nos pas. Nos guides cherchent le chemin en tâtonnant avec leurs bâtons et prennent nos chevaux par la bride pour leur faire franchir, les passages dangereux. Nous patientons d’adord; mais ce manège se renouvelle à chaque instant. Nous descendons, nous remontons au risque de nous bri.er à chaque y>as.
Mon confrère pense comme moi que, dans ces conjonctures, il est bon de s’adresser à saint Joseph, ce que nous faisons de tout cœur. Un moment ayu'ès, nous marchions par un chemin plus doux sur le flanc d’une montagne, et je réfléchissais à notre position ; je regardais à dioito et à gauche si, dans l’obscurité, je n’apercevrais ]ioint quelque abri où nous pus.sions passer le reste de la nuit, et je ne voyais rien. Je fis part à mon confrère de cette pensée et j’ajoutai: “Vous savez que je suis très-convenablement armé. Pendant' que l’un dormirait, l’autre veillerait;” mais il rejeta bien loin cette idée. J’admiiais son sangfroid et son caractère inaccessible à la peur. Allons donc, me disais-je tout bas, allons sous la garde de Dieu et la protection de saint Joseph.
Pendant ce temps, nous arrivons à un endroit plus périlleux, les chevaux hésitaient à descendre ; nous étions comme dans des frondrières. Les moukres allaient et venaient avant que de faire passer nos chevaux. L’obscurité était telle que ma vue me trompait à chaque instant, et sans ressentir aucune atteinte de la peur, je voyais des abîmes là où il n’y en avait pas.
Une fois, je m’arrête tout à coup; nous sortions d’un chami» ])our entrer dans un chemin. 11 fallait traveiser une
sorte de haie, et pour la franchir, je voyais comme un petit pont de la largeur d’une planche, et à droite et à gauche, comme un fossé large et profond. J’hésite, je recule ; nous discutons, et mon compagnon, dont la vue est meilleure, franchit hardiment le passage. Je le suis, et grand est mon étonnement de n’avoir pas été englouti. Ce n’était pas la lin ; les chemins devenaient plus difficiles. Pendant le jour, ils sont presque impraticables ; que doivent-ils paraître piendant la nuit ?
Cependant voilà qu’une lueur d’espérance ranime notre courage. En face, dans le lointain, nous apercevons une lumière, et nous ne doutons pas que ce ne soit Djifna ; nouvelle déception. Environ une demi-heure après, nous traversons ce village dont j’ignore le nom. Nos moukres marchaient fièrement à notre tête ; nous passions à travers les huttes des villageois qui nous regardaient avec un air d’étonnement, et nous suivions un étroit sentier sur le flanc d’une montagne.
A droite, le terrain paraissait à pic, et il eût fallu peu de chose pour rouler dans l’abîme ; à gauche, c’était un autre spectacle : les toits des maisons arabes étaient couvi‘i’ts de trotipeaux de chèvres et de moutons, et j’admirais 1 adresse de ces animaux sautant sur ces toits, qui d’un coté étaient fort bas, et se groupant les uns contre les atitres pour, passer la nuit et respirer un air frais. Des lumières ]>lacées à chaque cabane donnaient à ce spectacle (pieliiue chose de saisissant et de pittoresque.
Ajirès avoir franchi ce village, il nous faut encore redescendre, remonter. Que le temps paraît long, quond on est dans l’obscurité, et comme on se demande si ce ser.i bientôt Uni. Enlin, nous voilà dans une vallée qui paraît moins sauvage, et nous arrivons au pied d’un mur bâti en pierres sèches. Nouvel obstacle, il faudra encore rétrograder, me disais-je ! Nos moukres en ont décidé autrement. Les
Ltï Ï^ÈLËKIN'
voil;'i qui se mettre à l’œuvré, font nne brèche au iniii' et y font passer nos chevaux. Je' ne pus qu’admirer leur sansfaçon.
M )i’ès quelques détours, nous sommes enfin à JJjifna, où nous fûmes bien dédommagés par l’accueil vraiment cordial d’un bon prêtre italien qui en est le curé. Il nous reçut comme des frères et consentit à peine à voir les recommandations de son supérieur que nous lui ])résentions.
Nous sommes dans la tribu d’Ephraïin. A gauche, nous avons les montagnes dont les formes sont encore belles, mais qui ne sont plus couvertes de vignes. Depuis longtemps les pressoirs d’Ephraïm ne foulent plus la vendange dont les prophètes déploraient si souvent l’abus, qu’ils lançaient leurs malédictions aux enfants d’Ephraïm. e hriis E pJtra im .
En sortant de Djifna, nous marchons par une vallée riche et verdoyante. Eientôt nous gravissons une montagne escarpée dont le versant est planté, comme les vallées, d’oliviers, de figuiers et de grenadiers. Quelques coteaux cependant sont garnis de vignes. vSans doute les campagnes sont désolées, les villes détruites. “ La gloire d’Ephraïm, comme dit Osée, a disparu. ” Toutefois, ce rr’est plus l’affreuse mrdité des rivnges de la mer Morte. Là, nrille fleurs ])articulières à ces climats croissent à travei’s les pierres ou au milieu des blés et étaleirt leurs corolles nuarrcées des ])lus vives couleurs. Nous arrivons à une pente très-rapitle ; mais à droite et à gauche nous adirrirons de rnaguititjues oliviers séculaires (jui étendent au loin leurs rerneaux chargés de Heurs.
Environ une heure a])rès, toujours sur le penchant de la montagne, nous passons aupi ès d’une source très-abondante dont les eaux bien dirigées arrosent un grand nombre de jardins échelonnés ju.squ’à la vallée. L’onl se repose avec
DK TERRE SAINTE
délices sur ces belles cultures. Nous descendous et nous continuons notre route par un étroit vallon, sillonné par un courant d’eau et planté de beaux arbres. Soi'tis de ce défilé, nous traversons une campagne, et nous passons près de Seiloun (Silo) que nous laissons tà droite.
Nous regrettons de ne innivoir visiter ce lieu si célèbre dans les saintes Ecritures (1). 11 est vrai, il y a longtemps que Silo est détruit. Jérémie parle de Silo comme d’un lieu frappé de malédiction à cause des crimes d’Israël. Du temps de saint Jérôme, on n’y trouvait plus '|ue les fondements de l’autel des Holocaustes, et aujourd’hui c’est un monceau de ruines. Une mosquée seule reste debout, construite avec de belles pierres et du marbre provenant sans doute des monuments anciens.
Malgré cette désolation, j’aurais voulu voir ce lieu qui rappelle tant de souvenirs, ce lieu où l’Arcbe d’alliance (2) resta plus de trois siècles, ce lieu où Samuel fut consacré au Seigneur et où il annonça à Héli les malheurs qui allaient fondi e sur lui et ses enfants ; il fallut nous contenter de le saluer de loin. Les aventures de la veille nous avertissaient de profiter du temps et de ne pas trop retarder notre marche. Nous poursuivons notre route et nous allons descendre de cheval, à l’ombre d’un l.eau chêne vert, au milieu d’un champ cultivé.
Là, nous nous installons de notre mieux et nous faisons gaîment un repas champêtre. Le prêtre italien de Djifna avait eu l’attention de garnir nos sacs ; nos provisions en ])ain et en viande étaient ]dus que sullisantes ; nous partageons avec nos moukres, qui .s’empicssent d’aller chercher de l’eau fraîche à une .source qui coule au jiied de la montagne voisine. Le repas ,se termina par une tasse de café fait au moyen d’une lampe à esprit de vin.
(Ij J. Rots. J. 1
(2; Ibid. IV. 4.
Nous nous disposons à reprendre notre route ; mais auparavant je voulus essayer mon revolver. Le coup qui partit s’en alla retentir dans les luontagnes et fut répété ])ar mille échos. Nos moukres parurent stupéfaits. Je voulais leur faire voir qu’au besoin je saurais me servir de cette arme. Avant de quitter ce lieu, nous mesurâmes l’espace que couvrait ce vieux chêne qui a vu passer tant de générations, et nous trouvâmes qu’il ombrageait une surface circulaire de vingt mètres, (un peu plus de soixantesix pieds) de diamètre.
Après avoir marché plus de trois heures sans rencontrer rien de bien remarquable, nous arrivons à une vallée spacieuse en face de deux montagnes dont la cime s’élevait audessus des autres, ne laissant entre elles qu’un étroit vallon qui s’ouvrait dans la plaine même où nous étions. Ce .sont les monts Hébal et Gaiizim. Nous étions auprès du puits de Jacob (1), que les chrétiens appellent le puits de la Samaritaine. Là, nous descendons et nous examinons attentivement les re.stes d’une vieille égliise qui couvrait le puits célèbre.
Quel triste spectacle ! des monceaux de ruines, des troncs de colonnes gisants, un puits profond rempli à moitié et presque toujours sans eau. Ma pensée se reportait naturellement vers le pa.ssé. Je voyais Jacob arrivant de la Mésopotamie et achetant, des enfants d’Hémor (2), une portion de champ que, sur son lit de mort, il léguait à son fils Joseph.
Je voyais les enfants d’ Israël raipportant de l’Egypte les ossements de Joseph (3), pour les ensevelir dans cet héritage.
Je me rappelais surtout que Notre-Seigneur, après la mort de saint Jean-Baptiste, vint se reposer sur le bord de ce puits et eut avec la Samaritaine cette admirable conver-
ti) Jeiiii. IV. 11.
pi) Lien, xx.xiii. lu.
(:{) Exuilc. XI II. 19.
sation qui la convertit; et en considérant les ruines qui m’entouraient, je pensais h cette vénérable impératrice Hélène qui couvrit la Palestine de monuments sacrés et n’oublia pas le puits de la Samaritaine, et puis aux croisés qui relevèrent les ruines faites par les barbares, et firent reparaître tant d’églises qui sont tombées sous les coups de nouveaux démolisseurs.
Le tombeau de Joseph n’est pas éloigné du puits de la Samaritaine. C’est une construction moderne élevée sur l’ancien tombeau. Saint Jérôme nous apprend que tous les frères du saint patriarche furent ensevelis au même lieu. Ainsi. Joseph qui a été une des plus frappantes figures de Jésus-Christ, repose au milieu de ses frères, et après trentequatre siècles, son tombeau est encore connu et vénéré, comme celui de sa mère auprès de Bethléem.
On se demande comment la Samaritaine pouvait venir de Naplouse ouSichem,où il y a de si belles sources, puiser de l’eau au puits de Jacob. La meilleure réponse qu’on puisse faire à cette difficulté, c’est qu’elle ne venait pas de Naplouse, mais de Sichar, petite ville située dans le voisinage, et que sa maison pouvait bien être très-rapprochée du puits profond dont elle venait chercher l’eau.
Une autre difficulté qui m’a paru plus sérieuse et dont me parle aucun voyageur, c’est qu’à quelques pas du puits de Jacob, passe un petit ruisseau d’eau limpide et trèspotable. Le temps ne m’a pas permis de remonter ce courant pour en connaître la source ; mais il n’est pas douteux uu’il n’ait été amené là tout récemment par des conduits ou qu’il ne coule que dans de rares circonstances ; car Jacob n’aurait jamais eu l’idée de creuser un puits de plus de cent pieds de profondeur, s’il avait eu à sa disposition un courant semblable.
Suivons maintenant l’étroite vallée qui va nous conduire à Naplouse. Nous cheminons dans une forêt d’antiques oli-
viei's. Adroite, le mont Jléltal lèvm fièrement la tête; à gauclie, nous avons le mont Garizim, où chaque année, au temps de la Pâque, les Samaritains de Naplouse viennent encore dresser leurs tentes et offrir leurs sacrifices sanglants. Au moment où nous arrivions, ils y étaient tous réunis, et c’est pourquoi nous n’avons pu voir le vieux Pentateuque, ({u’ils conservent si précieusement depuis^ tant de siècles. Il paraît qu’ils sont réduits à un très-petit nombre, et il est assez probable que cette secte opiniâtre ne tardera pas à disparaître.
Du puits de la Samariteine à Naplouse, il faut environ une demi-heure. Nous appiochions de cette ville, lorsque •nous aperçûmes se reposant à l’ombre quelqu’un qui nous ])arut de loin vêtu comme un prêtre. Nos regards se fixent sur lui, et il ne tarde pas lui-même à reconnaître en nous des confrères et des compatriotes. C’était en effet le prêtre français chargé de diriger la petite chrétienté de Naplouse.
Quel bonheur, loin de la patrie, de rencontrer un compatriote qui nous accueille comme des frères. Ce vénérable ecclésiastique a su, par sa cordialité et sa franchise, conquérir l’estime et l’affection de la population entière, à quelque culte qu’elle appartienne. Nous descendons de cheval, et nous faisons avec lui notre entrée dans la ville.
Naplouse est la reine de cette contrée, et cependant quelle triste ville ! rues étroites, bazars obscurs, pavages en grosses pierres, où l’on risque à chaque instant de tomber ; aucune régularité, c’est un vrai dédale. Malgré cela, elle passe pour être très-riche. Les mahoniétuns, qui sont en très-graml nombre, sont devenus moins fanatiques. Les chrétiens et les prêtres ne sont plus exposés à leurs avanies. Personne ne nous a insultés, quoique nous ayons parcouru en tous sens la ville, le soir même et conduits par un enfant.
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C II A P l T RE XXV \ l\
De Naplouse à Nazareth.
Pfiitiiteiuiui- snmai'itaiii. — Sébastieh (Saiiiarie). — liiiines ili- Sainarie. — lie|ia.s auprès d’un ])uits. — Sanour ( llétliulie). — Djéuiiu'. — l’iaiiu' irEsdreloii. — Zévaiii (Jezraël) — SoUnii (Suiiaiu). — L(i petit Ilortiion. — ■ .Montagnes île flulilée. — Saint I.onis arrivant à Nazarcdli.
Avant de quitter Naplouse, nous demandâmes à voir le Peutateuque écrit en langue et en caractères samaritains sur de grandes l'euilles de parchemin roulées sur des baguettes. Cet important et précieux manuscrit se trouve dans la .synagogue samaritaine ; mais, tous les samaritains étant campés sur le Garizim pour leurs sacritices de la Pâque, il ne se trouva personne pour nous recevoir. D’après le témoignage du prêtre français qui réside à Naplouse, c’est vraiment un manuscrit très-remarqualrle par son antiquité, et selon l’opinion la plus probable, il remonte à Mariasses qui, le preniiei', .sacrifia dans le temple de Garizim, l’an 33U avant Jésus-Christ fl).
En sortant de Naplouse, on suit une belle et fertile vallée, où coulent plusieurs sources abondante.";, dont on fait circuler les eaux pour arroser une étendue coirsidérable de terrain. Avec Jaffa, c’est le .site le plus agréable, le mieux cultivé de la Palestine. On ne voit, de toutes parts, que des oliviers, des cognassiers et une foule d’arbres dont j’ignore le nom. C’est dans les environs que le Tasse a su placer sa forêt enchantée; le lieu était admirablement choisi. Cette vallée se prolonge entre l’Hébal et le Garizim ; et, à droite et à gauche, on aperçoit de nombreux villages appliqués aux flancs des montagnes comme des nids d’hirondelles.
(1; Josèpbe, Antiq.
Après deux heures de marche, après avoir traversé une longue suite de collines, nous descendons dans une vallée ’> nous sommes aujuès de Sébastieh, l’ancienne Samarie.
Cette ville, qu.i fut pendant deux siècles la résidence des rois d’Irsaël, et donna son nom à toute la contrée, était arrivée à un haut degré de prospérité et de gloire. Elle subit bien des échecs (1). Salmanasar la détruisit, et tous les habitants furent emmenés captifs en Assyrie. Elle fut rebâtie et détruite plusieurs fois. Hérode lui rendit son ancien éclat et l’appela Sélmste, en l’honneur d’Auguste. Il l’embel.it de plusieurs édifices, dont le principal était un temple, devant lequel il y avait une place immense (2).
Saint Philippe porta l’Evangile à Samarie, et il y fit tant de conversions, que saint Pierre et saint Jean vinrent visiter les disciples et leur imposèrent les mains, afin qu’ils reçussent le Saint-Esprit. Le christianisme y fit de grands progrès. Aux Conciles généraux assistèrent et souscrivirent plusieurs évêques de Sébaste. Les invasions des Perses et des musulmans en ont fait disparaître les monuments ; et là, comme ailleurs, à la place d’une grande ville, on ne retrouve plus que des débris et un misérable village.
Rien de plus intéressant que les ruines de cette vieille capitale. De loin, je n’apercevais d’abord sur la hauteur que quelques huttes d’Arabes, et au milieu, des ruines qui paraissaient celles d’une église, et je me disais : “ Est-ce donc là l’emplacement de la grande Samarie ? ” Mais quand je fus monté, mes idées s’agrandirent, et alors je dus reconnaître que jamais, peut-être, aucune ville ancienne ne fut plus avantageusement située. Ce n’est jîas une montagne, mais c’est un vaste plateau allongé sur un mamelon dont les formes sont presque régulières, ayant tout autour, à ses pieds, une belle et profonde vallée, fermée par de hautes montagnes qui l’environnent comme une immense ceinture.
(1) IV. Ro's. XVII et xviii.
(2) Act. VIII. 5.
Samarie ne pouvait guère être prise que par la famine. Le siège qu’en fitBénadad, roi de Syrie (1), en est une preuve remarquable.
Nous avons d’abord visité les ruines de l’église ou cathédrale de Saint- Jean - Baptiste, dont quelques parties sont encore assez bien conservées. Cette église, qui avait été élevée par Théodose au iv® siècle, subit le sort de toutes celles de ces contrées malheureuses ; mais elle fut rebâtie avec une grande magnificence par les chevaliers de Saint- Jean qui voulaient ainsi honorer le tombeau de leur saint protecteur. On descend dans le caveau où est le tombeau de saint Jean-Baptiste, par un escalier de vingt et une marches. Saint Jean-Baptiste fut mis à mort par Hérode Antipas (2) dans le château de Machérus ou Machéronte. Ses disciples emportèrent son corps et l’ensevelirent. Il est très-probable que ce fut à Samarie, puisque les païens de cette ville violèrent son tombeau pour plaire à Julien l’apostat. Des chrétiens zélés sauvèrent, au prix de leur vie, quelques parties de ses reliques. Saint Jérôme atteste que de son temps on vénérait à Séb.iste les mausolées d’Abdias, d’Elisée et de saint Jeaii-Baptiste. Sainte Paule, qui les visita, y vit s’opérer des prodiges.
Les musulmans respectent les tombeaux de ces trois saints, et ils n’empêchent jamais les chrétiens d’y enti’er. Quand on est en bas de l’escalier, on voit, au moyen d’une lumière, dans le mur de face-, trois ouvertures rondes : ce sont les trois tombeaux, qui ont la forme hébraïque. Celui qui se trouve à droite est celui de saint Jean-Baptiste.
Samarie était bâtie comme une couronne sur le sommet d’une montagne. Nous avons donc parcouru ce plateau. Partout des monceaux de cailloux et de grosses pierres. Çà et là des débris de colonnes dont plusieurs ont rpujé
(1) IV. Koîh. VJ, ‘24.
(2) Mat. XIV.
jn.sciu’au fond de la vallée. Les matériaux ordinaires n’ont "iière résisté à l’action du temps.
Un pen plus loin, dans un champ de blé, au milieu de 1) aux oliviers, nous avons trouvé debout seize fûts de colonnes enfoncées. Une de ces colonnes était dégagée jusqu’à sa base et attestait que le sol primitif est exhaussé de ]ilusieurs mètres (un bon nombre pieds) ]>ar les ruines amoncelées. Ailleurs, à l’angle nord-ouest du plateau, on Voit encore les restes de deux tours qui devaient défendre la porte de la ville. Cette porte s’ouvrait sur un vaste espace, aujourd’hui cultivé, labouré.
Deux rangées de colonnes, dont on voit encore quatrevingt-quatre debout, soutenaient, dit-on, une immense galerie. La ville entière pouvait venir y chercher l’ombre et la fraîcheur. Pâen ne m’a paru plus digne de fixer l’attention que ces colonnes sans chapiteaux, enfoncées dans la terre et s’élevant au-dessus à une hauteur considéralile. On se rappelle ces paroles du prophète Michée: “Je ferai de Samarie un monceau de pierres dans un champ où l’on plante la vigne ; je ferai rouler ces pierres dans la vallée et j’en mettrai à nu les fondements.”
Nous nous sommes assis un instant sur des débris pour mieux contemjiler le spectacle que nous avions sous les yeux, et nous nous sommes demandé comment cette multitude de chars, dont il est si souvent parlé dans les Ecritures, pouvait aborder à cette porte et pénétrer dans la ville ; car, à nos pieds, est une pente si abrupte qu’aucune voiture ne peut la gravir. 11 fallait donc qu’une route dont il ne reste aucune trace fût prati(piée sur les flancs de la montagne.
Du reste, en examinant attentivement la j)osition de cette grande ville, les vallées et les montagnes qui l’environnent, on s’ex})liquo facilement les grands événements qui se sont passés sur ce petit coin de terre. 11 sendale
DK TERRE SAINTE
qu’il ne manque rien à ce malheureux pays [)our redevenir ce qu’il était au temps de Notre-Seigneur.
Alors la moindre bourgade comptait plusieurs milliers d’habitants, et aujourd’hui, presque partout sur ces collines et ces montagnes si fertiles, régnent la désolation, la solitude., le silence de la mort. Quittons cette triste nécropole des grandeurs humaines, et reprenons notre route. Comme à Béthel, nous nous sommes arrêtés trop longtemps, et la nuit viendra encore nous surprendre avant que nous n’arrivions à Nazareth.
Al )i’ès une marche assez longue et presque toujours sur les montagnes, au bord de belles vallées, nous sommes arrivés à un lieu où, près d’un chemin à droite, se trouve un puits d’eau potable. Il faut, comme la veille, s’asseoir sur la terre pour prendre son repas ; mais nous n’avions plus l’ombre si fraîche du vieux chêne. Le puits était entouré de quelques bergers qui venaient abreuver leurs troupeaux, comme au temps d’Isaac et de Jacob. Il y avait aussi plusieurs femmes qui étaient venues là d’assez loin pour puiser de l’eau, mais (jui étaient bien loin de ressembler à Rebecca et à Rachel.
Nons nous plaçâmes un peu à l’écart. Nous envoyâmes nos moukres chercher de l’eau. 11 fallait avoir recours à ces femmes qui seules avaient une corde et un vase convenable pour eu tirer. iMoyennant le bakchich ordinaiic, on nous remplit une bouteille qui fut bientôt vide, tant la soif nous pressait. Nous fîmes sigtie, et une personne prit la cruche d’une autre et nous l’apporta. Alors il s’éleva entre ces deux femmes une querelle affreuse, à lacpielle il ne manqua qu’une bataille en règle.
Nous ne comprenions pas un mot des injures qu’elles vomissaient; mais la colère devait être grande, car l’une d’elles, la plus âgée, écu niait de rage, et la voilà iiui, les cheveux épars, les yeux égaré.s, le visage comme celui d’une bacchante, accourt veis nous.
Je reste immobile, tenant fortement de la main droite le vase d’eau qui avait soulevé cette tempête. Elle s’agitait et parlait avec fureur, témoignant qu’elle voulait son vase. Notre calme l’atterra, et nous finîmes tranquillement notre repas. Je ne pus m’empêcher de dire à mon confrère: “ Assurément ce n’est pas une chrétienne, c’est une possédée. ”
A peine sommes-nous en route que nous apercevons, sur la gauche, la petite ville de Sanour, située sur une colline arrondie. C’est l’ancienne Béthulie, patrie de Judith. Ce lieu s’accorde parfaitement avec la description de l’écrivain sacré : d’un côté, à quelque distance, les montagnes de la Samarie dont les habitants occupaient les défilés ; auprès de Béthulie, une magnifique plaine où pouvaient se développer les masses assyriennes avec leurs tentes. C’est dans le voisinage que se trouvait Dothain (1), où les frères de Joseph gaidaient leurs troupeaux quand ils le vendirent aux Ismaélites. Bientôt nous arrivons à un lieu d’où l’on aperçoit la plaine d’Esdrelon et les montagnes de Nazareth. Mais que nous sommes loin encore! Ce jour-là, il nous faudra passer plus de quinze heures à cheval.
Nous arrivons à Djénine, petite ville toute mahométane, où la tradition place la guérison des dix lépreux. Avant d’y entrer, nous apercevons une sorte de camp où les caravanes dressent leurs tentes auprès d’une source très-abondante qui arrose les jardins et porte ses eau.x à travers la plaine. Au milieu de la ville, il y a une autre source non moins abondante. Comme nous sortions de Djénine, quelques enfants se mirent à nous jeter des pierres ; nous tournâmes bride comme pour revenir sur eux : en un instant ils disparurent. 11 paraît qu’autrefois on ne traversait pas la ville sans avoir à subir quelques avanies de la part de ses fanatiques habitants.
(1) U(îii. XXXVII. 17.
DE TEKRE SAINTE
De là noi)3 entrons dans la fameuse plaine d’Esdrelon que nous n’avons pu traverser eu moins de quatre à cinq heures. Cette plaine, la plus vaste et la plus célèbre de la Palestine, a environ douze lieues sur cinq. Elle n’est pas parfaitement unie; elle présente plusieurs ondulations de terrain ; elle est traversée par divers courants d’eau dont les uns se jettent dans le Joiu'dain, les autres dans la Méditerranée. Excepté le Oison tous sont à sec, hors la saison des pluies. Du côté du Jourdain, cette plaine se divise en trois parties : la première se prolonge entre le Thabor et l’Hermon, la seconde entre le petit Hernion et le Gelboé, la troisième entre le Gelboé et Djénine. C’est de ce dernier côté que nous sommes entrés. Nous apercevions devant nous, sur notre droite, toutes ces montagnes, et nous étions loin de soupçonner que nous les verrions si longtemps.
Cette plaine est appelée le paradis et le grenier de la Syrie. Nous l’avons trouvée couverte de riches moissons, et cependant elle est très mal cultivée. Les Arabes se contentent de déchirer un peu la terre et d’y jeter la semence, et le sol est si fécond qu’elle se couvre de blés magnifiques. Que serait-ce, si elle était cultivée comme en France.
Nous marchons le plus vite possible ; car nous voyons que le soleil, quoique ardent, s’abaisse sur l’horizon, et la route est langue. Malgré l’heure qui nous presse, nous sommes toujours en face des monts Gelboé qui semblent s’obstiner à nous poursuivre. C’est dans cette plaine que vint camper Saül pour combattre les Philistins. C’est dans ces montagnes que les Israélites furent taillés en pièces; que Saül, qui avait consulté la pythonisse d’Eudor (1), périt avec ses trois fils. Triste défaite qui fournit à David le sujet de cette belle élégie qui a immortalisé les monts Gelboé f2).
Après deux heures, nous sommes à Zérain (Jezraël) où
(1 ) I. Moi», xxviii. 7.
(21 IL Roi». I. 21.
habitèrcni deux rois d’Israël, Acliab et Joraiii. L’histoire de Xubotli (1) et de sa vigne, puis le châtiment de l’impie. Achab et de Jézabel (2), les terribles exécutions de Jehu (3) ; tout ce passé si dramatique se représenta devant nous, et en contem})lant un petit tertre gratifié de quel(|ues huttes arabes, je disais : “ Est-ce donc là cette hère Jezraël ornée de palais où Jézabel étalait sa beauté?” A deux lieues ouest de Zérain, on aperçoit Zélaphec, autrefois Aphec (4), où Bénadad, loi de Syrie, dans un combat, perdit cent mille hommes, et ensuite vingt-sept mille qui furent écrasés sous les murs écroulés de la ville.
Du côté opposé, sur notre droite, au pied du Gelboé, se trouve la source où Gédéon (5) ht boire ses soldats et en choisit trois cents qui mirent en déroute cette armée des Madianites et des Amalécites si nombreuse qu’on la compare aux sauterelles répandues dans la plaine, et le nombre des chameaux aux grains de sable qui sont sur le bord de la mer (6).
A une heure de Jezraël, nous approchons ]:>rè3 de Solem (Sunam) où étaient venus camper les Madianites avant de combattre contre Gédéon, et les Philistins avant d’en venir aux mains avec Saül (7 ). Abisag, épouse de David, était de Sunam. C’est là aussi qu’Elisée ressuscita le hls de la Sunamite qui lui avait donné l’hospitalité (8).
Sunam est au pied du petit Hermon ; on l’appelle le ]ietit Hermon, non pas que ce soit une petite montagne, mais pour le distinguer du grand Hermon, le géant des monts de cette contrée, toujours couvert de neige. Le petit Hermon e.st une montagne étendue et élevée. En vain nous marchions, toujours il paraissait être à la même distance. Nous avions beau le prier de disparaître, il s’obs-
(1) III. Rois. XXI. (2) IV. Rois. ix. lu... (3) Ibid, ix et x.
(4) III. Rois. XX. 2ü. (5) Jug. vu. 1. (6) Ibid, vn 35.
(7) I. Rois. XXVIII. 4. (8) IV. Rois. iv. 12.
tiiuiit à nous poursuivro. O coiubitMi est fatigante et ennuyeuse une longue route, à ttavers une plaine cultivée, mais sans aucun arbre, à côté de montagnes qu’on ne peut dépasser qu’eu plusieurs heures !
Enfin l’Hermon consent à nous quitter ; le Thabur nous montre sa cime arrondie et verdoyante, et, au côté opposé, à l’extrémité de la plaine, nous apercevons la i>ointe du Carmel, ün instant après, le phare resplendit au loin sur la mer et ses rayons étincelants, traversant aussi riminense plaine, parviennent jusqu’à nous. Au pied du petit Hermon, en face «lu Thabor, on voit le village de Naïin (1), oii Notre-Seigneui ressuscita le fils d’une pauvre veuve. Sur le lieu du miracle s’éleva autrefois une église aujourd’hui en ruines.
Les montagnes de la Galilée s’approchent ; mais la nuit est arrivée lorsque nous venons tomber dans une étroite gorge, après avoir traversé le Oison à sec, à l’endroit même où eut lieu la célèbre bataille de Débora et de Barac contre l’armée innombrable de Sisara. Nous voilà de nouveau au milieu des ténèbres, obligés de faire une longue ascension par des sentiers abruptes et partout ailleurs estimés impraticables.
Nous .sommes tout près de ce lieu bordé de rochers affreux (2) d’où les Nazaréthains voulurent précipiter Not.re- Seigneur qui enchaîna leurs mains et passa tranquillement au milieu d’eux. On croit que la sainte Vierge, apprenant qu’on voulait faire mourir son Fils, accourut effrayée jusque sur une colline, au sud de la ville. On y trouve les ruines d’une église dédiée à Notre-Dame de l’Effroi.
Je marchais avec précaution au milieu de ces rochers, gourmandant mon confrère qui ne pensait pas au danger et qui n’attendait pas même que les moukres lui traçassent le
(1) Luc. VII. 11.
(2) Ibid. IV. 29.
LK PÈLEltlN
chemin. Après uiie longue heure, voilà que tout à coup nous entendons retentir, dans ces solitudes, les aboiements d’une multitude de chiens. C’était l’heure où ils prenaient possession de la ville de Nazareth. Tout le monde sait qu’en Orient une foule de chiens errants parcourent toutes les nuits les rues des villes en faisant un vacarme épouvantable.
Enfin, du point élevé où nous sommes parvenus, nous apercevons quelques lumières. C’est Nazareth. Je la salue avec respect. C’est donc, me disais-je, c’est vers cette petite ville, jusqu’alors presque inconnue, qu’un ange, parti des hauteurs du ciel, dirigea son vol rapide. C’est là que, s’inclinant devant une jeune Vierge, il la salua pleine do grâce (1). Je répétai alors plusieurs fois VAve Maria, le Magnificat et autres prières à la sainte Vierge. Je me sentais heureux d’entrer dans cette ville que Notre-Seigneui, la très-sainte Vierge et saint Joseph habitèrent près de trente années.
Entrer à Nazareth, je ne crois pas qu’il puisse y avoir dans la vie de moments plus délicieux. Mais à côté d’une douce émotion se trouve presque toujours une déception. Il y avait au moins dix-sept heures que nous avions quitté Naplouse, et nous avions un extrême besoin de repos. Nous frappons à la porte de l’hôtellerie du couvent, et personne ne répond. Il était dix heures et demie. Nous voilà exposés à passer la nuit couchés à la porte. Enfin, après vingt minutes d’attente, un Frère vient nous ouvrir. Il était temps, car nos forces étaient épuisées.
Ici, j’aime à rappeler l’exemple de saint Louis, grand roi et grand saint. 11 est bien digne de servir de modèle à ceux qui visitent les Lieux saints. Aucun pèlerin n’a édifié comme lui tout l’Orient. Sa mémoire y est restée en bénédiction. C’est la veille de l’Annonciation que, revêtu
(1) Luc. I. 26.
d’un cilice, il se divis;o vers Nazareth. A la vue de la citd sacrée, il descend de chaval, il se prosterne et ensuite marche à pied, et, malgré les fatigues d’une longue course, il jeûne ce jour-là au pain et à l’eau. Les offices de la fête sont célébrés avec une solennité extraordinaire. Saint Louis fut la dernière tête couronnée qui visita cet auguste sanctuaire avant que la sainte maison fût transportée à Lorette.