CHAPITRE XXXII
Saint- Jean-d’Acre (Ptolémaïde).
En descendant du Carmel, nous découvrons toute la côte jusqu’au delà de Saint- Jeau-d’ Acre. Cette ville semble donner la main à Khaïpha, et cependant il faut près de quatre heures pour parcourir la distance qui les sépare. Il n’y a pas d’autre route que le sable de la mer. On suit sans cesse tous les détours du rivage; mais qu’il est beau ce rivage ! Les rayons du soleil qui se jouent dans les flots, donnent à la mer une couleur d’émeraude moirée d’or, et les vagues argentées viennent mollement se briser sur le sable. Cette plage paraît solitaire, comme le désert. Aucune voile, aucune barque de pêcheur ne se berce sur ces ondes tranquilles. Cependant, la Prusse y envoie de temps en temps quelque vaisseau, sachant ([ue la rade, parfois dangereuse, est généralement bonne et pourrait devenir meilleure.
A une demi-lieue environ de Khaïpha, nous traversons le Cison, qui roule encore un volume d’eau assez considé-
LE rÈLERlN
rable. En liiver, c’est un grand lieuve : en été, son lit est à sec, et renibouchure est presque comblée par les sables que le vent soulève. Nous laissons derrière nous les beaux jardins de Khaïpha ornés de magnifiques palmiers, et nous sommes dans la plaine de Saint-Jean-d’Acre, aujourd’hui aride et désolée.
Sur notre route nous rencontrons quelques voitures qui roulent sur le sable; ce sont des Européens qui passent d’une ville à l’autre ; mais plus souvent nous trouvons des Ai'abes à pied, vêtus d’une tunique légère, retroussée jusqu’au dessus du genou et retenue par une ceinture. Leurs jambes et leurs bras noirs et nerveux sont complètement nus ; la tête seule est garantie contre l’ardeur du soleil par des coiffures lourdes et incommodes, mais nécessaires dans ces climats, où il faut avoir toujours la tête en moiteur.
Avant d’entrer dans Saint-Jean-d’Acre, nous traversons le Bélus si célèbre dans l’antiquité. Son cours n’est que de deux lieues. Les eaux ne sont pas abondantes, cependant c’est à l’aide du sable que charrie cette petite rivière que les Phéniciens découvrirent la manière de faire le verre, invention admirable dont la science s’est servie pour scruter les secrets de la nature et porter ses regards jusque dans les profondeurs du ciei.
Nous pénétrons dans la ville par runique porte pratiquée dans ses murailles. Saint-Jean-d’Acre est l’ancienne Acco de la tribu d’Aser. Quand Ptolémée s’en fut emparé, elle s’appela Ptolémaïde. Cette ville fut des premières à recevoir l’Evangile, puisque saint Paul, venant de Tyr, y pa.ssa un jour avec les frères i^l). Plusieurs évêques de Ptolémaïde parurent avec honneur dans les Conciles, à Nicée, à Constantinople, à Chalcédoine.
Lorsque Ptolémaïde fut au pouvoir des croisés, les chevaliers de Saint- Jean s’y établirent, et la ville prit le nom
(1) .\ut. XXI. 7.
DE TEKUE SAINTE
de Saiut-Jeaii-d’Acre. Cette ville a subi un grand nombre de sièges. Le plus reniai quable est celui des croisés commencé en 1180, et qui ne se termina que deux ans après par la chute de cette ville. C’est un des événements les plus mémorables, non-seulement dans les guerres saintes, mais dans les auiules du monde. Napoléon l’assiégea aussi à la fin du siècle dernier ; mais le pacha, secondé par les Anglais, la défendit avec succès contre les Français.
Aujourd’hui Saint- Jean-d’ Acre ne présente qu’un faible intérêt : toute sa gloire est dans le passé. Ses murailles délabrées ne supporteraient pas la moindre attaque sérieuse. Les rues étroites, tortueuses et sales semblent appeler le fléau des maladies contagieuses qui viennent si souvent décimer la population. (1)
Cette ville renferme encore un bon nombre de chrétiens. Les PP. Franciscains prennent soin de la paroisse latine. Les Sœurs de Nazareth ont une école parfaitement tenue, où elles reçoivent les élèves de tous les cultes, et spécialement des Grecs unis. L’année dernière, elles ont préparé à la première communion vingt-cinq jeunes filles du rit grec, et l’évêque catholique uni de la ville a présidé cette belle cérémonie dans la chapelle des Sœurs, selon les usages de son rit, mais en langue arabe ; car les Syriens ne connaissent pas assez le grec pour célébrer en cette langue. Les religieuses sont françaises et jouissent de la plus haute estime. Ce sont nos écoles qui propagent en Orient, avec le catholicisme, l’amour de la France.
A Saint- Jean-d’ Acre, nous avons été accueillis avec la plus tendre cordialité par les PP. Franciscains. Fatigués de cette multitude de courses qui se succédaient sans relâche depuis notre départ de Jérusalem, nous avons résolu
(l) En 1884, la population de Sain t-Jean-d’ Acre s’élevait à près de huit mille habitants ; sur ce nombre on ne comptaitqu’environ huit cents catholi(|ues.
lÆ PÈT.Ki;JN
de prendre la voie de mer jjour nous rendre à lleyrouth. Nous espérons par là nous épargner de nouvelles fatigues, et je ne sais si nous ne sommes point tombés de Cliarybde en Scylla; car ce n’est pins sur un vaisseau français que nous allons monter, c’est sur un vaisseau russe qui doit bientôt paraître; c’est le seul qui prenne des passagers à Saint- Jean-d’Acre.
Nous nous entendons avec l’agence russe pour monter à bord. Nous espérions partir le soir du 22; mais un dernier télégramme annonce que le vaisseau ne sera en vue que vers minuit. Il faut se résigner à partir au milieu d’une nuit obscure.