‹ Le pèlerin de Terre SainteChapitre 63 sur 100 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

De Saint-Jean-d’Acre à Beyrouth, à bord du Rostock russe.

Après un sommeil troublé et bien court, nous entendons frapper rudement aux portes du monastère; C’est l’agence ru.sse qui nous fait prévenir (jue le paquebot est en vue. Vite, nous nous mettons en mesure de partir. La nuit, c’est quelque chose de pénible et de rebutant de suivre sans lumière un guide par des passages inconnus, et surtout de descendre et de monter de grands escaliers extérieurs, presque sans appui ; et cependant, c’est bien par là f[u’il faut commencer.

La sortie du couvent est difficile, et le bureau russe est perché sur la terrasse d’une maison, et la nuit, pour l’escalader, on risque de se rompre bras et jambes. L’agent nous reçut avec politesse, et nous eûmes le temps de contempler, du haut de cette terrasse, l’arrivée du vapeur qui se fixa à trois kilomètres (un peu moins de deux milles) eu

mer. C’est uu beau spectacle que la vue d’un vaisseau qui, au milieu des ténèbres, glisse comme un phare mobile sur la surface des flots.

Le signal est donné, et nous partons précipitamment, portant avec nous nos petits bagages, continuel embarras du voyageur. A la lueur d’une misérable lanterne, nous traversons je ne sais combien de ruelles, sous la conduite, je crois, de quelques Arabes que je pouvais à peine suivre. Arrivés au lieu de l’embarquement, nous nous jetons vite dans une nacelle, ou plutôt, on m’y pousse, et j’y tombe comme un colis.

Nous voilà sous la garde de Dieu, car, pour les hommes, il ne faut guère y compter. Les Arabes sont d’une hardiesse épouvantable. Plus d’une fois, il me sembla que la frôle barque, rudement poussée yjar les bras vigoureux de nos rameurs, allait chavirer. Au bout de quelques instants, on accoste le va])eur. Il faut ,se lancer sur l’échelle. Je laisse passer les plus piessés. Enfin, deux Arabes me poussent fortement sur l’escalier; mais une corde invisible s’empare de mon cha])eau et le jette à la mer. Des Arabes .s’en aperçoivent et le voient flotter. Le recueillir fut l’affaire d’un instant. Mon chapeau me revient plein d’eau, trop heureux de le recouvrer dans cet état, car j’aurais été condamné à avoir la tète nue je ne sais combien de temps. J’arrive au haut de l’échelle et je jette un coup d’oui sur le bateau. Oh ! quel horrible spectacle ! 11 était littéi’ale-

meut couvert de passagers, .sans le moindre vide. L’agent m’indiqiuî les secondes. “ Comment passer ? ” lui dis-je. Et il me répond avec un sans-gène imperturbable : “ Comment passeï'? à travers les jambes et les têtes.”

C’était au milieu de la nuit, et tous étaient couchés ])êle-niêle, sans laisser le moindre intei'stice. “ Mais, si je blesse quelqu’un, répliquai-je. — Que voulez- vous, réj)onditil, avec la môme insouciance. — Mais, ajoutai- je, je ne vou-

cirais pas faire de mal. — Il y a mille deux cents passagers couchés sur le pont ; il faut savoir se prêter aux circonstances.” Cette dernière raison me paraît concluante. Je vais doucement ; je froisse l’un, je froisse l’autre. L’un soulève sa tête; l’autre sa jambe. Quelques-uns, sur lesquels j’appuie trop fort, crient ; j« trébuche à chaque pas, je tombe à droite et à gauche et enfin, j’arrive aux secondes, où je suis loin de trouver le confortable des vapeurs français.

Je me jette sur un lit, et je dors quelques instants. Bientôt le jour commence à paraître ; je me lève et je me sens balloté comme au milieu d’une tempête, et en effet, la mer était devenue mauvaise. Le vaisseau ressemblait à un berceau d’enfant, fortement secoué dans tous les sens. Je ne puis me tenir debout et je saisis la rampe de l’escalier. Je veux voir quel aspect présente le pont. Je n’avais pu en juger, en le traversant pen lant la nuit. C’était le spectacle le plus étrange, le plus bizarre, le plus grotesque dont on puisse jamais être témoin.

Je ne puis mieux le comparer qu’à un vaste bazar, rempli de vieilles étoffes de toutes couleurs, au milieu desquelles s’agitait une fourmilière d’êtres vivants avec des têUs plus ou moins hideuse.-. Une odeur infecte s’exhalait de cette agglomération fétide, et l’air de la mer était impuissant à l’emporter. Le cœur en était affadi et malade. Quels étaient donc ces pauvres passagers, entassés les uns sur les autres ? C’étaient des paysans russes, des provinces méridionales; des pèlerins revenant de Jérusalem, et que la Russie transporte à des prix fort réduits. On nous a assuré que l’impératrice avait recommandé de leur accorder toute sorte de facilité pour le passage.

Quand je considère ces pauvres pèlerins et les sacrifices qu’il leur faut faire, j’admire leur courage. Quand je songe qu’il leur faudra passer huit à dix jours, dans le triste état

où je les vois, avant de débarquer à Constantinople ou à Odessa, pour suivre ensuite la voie de terre, je ne sais dans quel équipage, je reste confondu de tant d’abnégation, surtout quand je la compare avec la délicatesse de nos Français, avec cet amour du bien-être qui a pénétré dans toutes les classes. Malgré cela, je n’en reste pas moins convaincu que la piété s’allie mieux avec la propreté.

Le paysan russe, sans se livrer au luxe et à la mollesse, ne pourrait-il pas conserver une noble simplicité ? Ses vêtements, quelque grossiers qu’ils soient, ne pourraient-ils point présenter un aspect moins répugnant ? Je m’abstiens de retracer ici le tableau vrai de tout ce (pie j’ai vu. Le lecteur détournerait les veux avec dégoût. Il me suffira

de dire que tout ce peuple m’a paru disgracié de la nature- Les figures des hommes étaient vieillies avant le temps, et la plupart des femmes semblaient arrivées aux dernières limites de la laideur. Un teint jaunâtre, de grandes rides précoces, des cheveux en désordre, des habits dont j’ignore la couleur primitive, mais dont les uns paraissaient cendrés, d’autres d’un noir pâle et sale...

C’est assez... Je considère attentivement cette foule silencieuse ; j’essaie de la traverser ; mais, comme la veille, je ne trouve pas où poser le pied, et me voilà forcé de rentrer. Cependant le tangage est devenu si fort que, si je ne me fusse fortement retenu au haut de l’escalier, je roulais en bas. Cette secousse m’occasionna à la jambe une blessure assez grave.

Quand je fus rentré au .salon des .secondes, ce fut un autre spectacle. Le mal de mer .s’y faisait horriblement sentir; mon confrère était si malade, que je craignis un in.stant de le voir mourir. Je fus effrayé de son état. Je réveille un médecin russe qui était là. Il avoua son impui.ssance à le soulager. 11 le considéra un instant, lui indiqua une position plus favorable, et puis il retomba impassible dans le sommeil d’où je l’avais tiré. Heureuse-

LE PÈLEIÜN

ment, notre traversée devait être courte, et l’air du rivage, plus efficace que l’art médical, allait chang -r un état qui devenait dangereux.

Noua apercevons Beyrouth,

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