‹ Le pèlerin de Terre SainteChapitre 70 sur 100 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De Beyrouth à Smyrne.

Départ à liord d’uu |)aquel)ot français. — Tripoli. — Littakié (Laodiere}.

Alexandre t te.— Mersina. — Ehodes.

Nous faisons nos adieux à Peyvoutli ; ce n’est pas sans regret que nous nous séparons des PI’. Lazaristes qui nous ont prodigué les plus tendres soins. Nous allons reprendre la mer que nous ne quitterons que par intervalles, et parcourir toutes les côtes de l’Asie mineure jusqu’à Constantinople. Kn arrivant sur le Niémen, Lateau des Messageries, nous aper'^evons le pont couvert d’Arabes, d’ Arméniens, de Grecs, etc., et littéralement encombré ; mais ce n’est plus l’horrible et dégoûtante saleté que nous avions trouvée sur le bateau russe.

Le Français sait partout et en toute circonstance établir, même parmi les étrangers, un peu d’ordre et de propreté ; r,e n’en est pas moins un spectacle étrange, et que nous aurons sous les yeux jusqu’à Siuyrne et même Constau-

LE F'ÈLEJilN

tinople. “ Les Arabes, me disaient les officiers, smit indisciplinables ; il faut un peu les abandonner à eux-niôines.”’

Et eu effet, j’ai remarqué que tout ce peuple se distinguait par son insouciance et le désordre dans tout ce qui l’entoure. Sur le pont, ce sont de vrais ménages. Cbacua repose sur ses baguges, quelques-uns sur une sorte de matelas qui les suit dans tous leurs voyages. Ils sont là étendus nonchalamment, presque immobiles, fumant leurs, pipes ou leurs cigares, se faisant à eux-mêmes la plus simple et la plus sobre des cuisines. Un peu de pain,, quelques oignons ou quelques concombres, des oranges et de l’eau, raremeut un peu de viande, les têtes ou les pieds, des animaux tués à la cantine, voilà leur confortable. Il vivent, pour ainsi dire, de rien, et on a de la peine à comprendre une pareille sobriété.

Couchés presque toute la journée, exposés aux ardeunsdu soleil dans ces climats brûlants, auprès de la michine où sur l’avant, tous, hommes, femmes, enfants, même des plus petits, supportent une pareille épreuve avec une patience stoïque ou plutôt avec une apathie inconcevable. Chaque fois que nous voulons arriver sur la dunette qui nous est réservée, il nous faut passer entre deux haies d’êtres humains.

Ici s’étend le corps d’un homme, là le pied d’une femme s’avance dans le passage ; plus loin, c’est un petit enfant qui crie ; ailleurs, c’est un mari qui cherche à travers les cheveux de sa femme si quelque étranger n’y a point fait élection de domicile ; ailleurs, c’est une femme qui cherche et tue les insectes importuns qui la piquent et en envoie aux passants. Le costume est fort négligé, et cependant rien d’immodeste ne vient blesser les regards. Le spectacle n’est que dégoûtant. Les femmes ont les cheveux épars, sans aucun ordre, ce qui leur donne un aspect re.. poussant.

En un mot, tous sont habitués à porter des vetements couverts de poussière et de crasse. Quelques-uns néanmoins sont vêtus plus proprement, et l’on m’a assure que tout ce peuple est plus victime de son insouciance que de la misère. Voilà le milieu où doivent vivre une centaine d’Européens. Heureusement, tout ce monde est confiné sur une partie du bateau, il ne va jamais sur le grand pont, il ne pénètre pas dans les salles ni dans les cabines.

Il ne faut que quelques heures de Beyrouth à Tripoli, et, le matin de bonne heure, nous voyons apparaître, sur la plage, cette antique cité divisée en trois parties bien distinctes, comme l’indique son nom. Tripoli a joué un grand rôle dans l’histoire des croisades. Elle est aujour-^ d’hui bien déchue de son ancienne splendeur. Cependant, elle conserve encore une certaine importance ; sa situation avantageuse, son commerce de blé, de cotou, d’huile, de soie, attirent encore quelques navires étrangers dans son port. Nous sommes restés une partie de la journée devant Tripoli ; nous avons eu le temps de la contempler, pendant que le vaisseau se chargeait d’une quantité énormes de marchandises. Ce n’est que le soir, bien tard, qu’on lève l’ancre. Le matin, nous sommes devant Lattakié.

Lattakié, l’ancienne Laodicée, est environnée de belles cultures et fait un commerce assez considérable ; elle e.xpédie les produits de Hamak et de la vallée supérieure de rOronte. Là, rien d’intéressant pour le voyageur. Pendant presque toute la journée, ou entend continuellement le cri striilent des machines et des poulies qui montent les marchandises.

Pendant ce temps-là, nous éprouvons une chaleur torride. Ces côtes de Syrie sont brûlantes. Avec des productions si variées, avec un ciel si pur, cette contrée, où, selon les poètes arabes, chaque montagne porte l’hiver sur sa tête, le printemps sur ses épaules, l’automne dans son

sein, taudis que l'été dort nonchalamment à ses pieds, cette contrée si favorisée du ciel, autrefois le rendez-vous de tous les peuples, ne présente plus aujourd’hui que des traces de dévastation et de ruines.

A chaque station, quelques Arabes descendent et d’autres passagers les remplacent. Une dame russe, dont le fils est gouverneur de Saint-Pétersbourg, vient souvent converser avec moi et aime à entamer des discussions religieuses. Sans avoir dç grands jn’éjugés contre les catholiques, elle est si entêtée dans le schisme qu’elle voudrait que l’Eglise catholique aille cà Saint- Pétersbourg. Je lui démontre jusqu’à l’évidence que c’est à la Pussie à venir à Pome.

Mais c’est temps perdu que discuter avec ces sectaires de mauvaise foi ; je n’ai pas mieux réussi' avec un Grec rédacteur du journal la Turquie. Il paraît instruit, il étudie l’Ecriture ; nous avons discuté, dans le Nouveau- 'Pestament, les textes qui assurent la primauté à l’Eglise romaine, 11 convient que les Latins ont raison ; mais il manque d’énergie, l’esprit national le retient, et surtout l’intérêt; car il ne pourrait plus écrire dans son journal dévoué au schisme.

Quel mélange de nations diverses -parmi les passagers; quelle diversité' d’opinions et de rites ! Là, les Américains, les Belges, les Erancais coudoient les Orientaux de toutes les contrées de l’Asie. On remarque surtout un patriarche de je ne sais plus quel rite ; il est presque toujours. seul, ne prenant pour ainsi dire aucune nourriture et ne parlant qu’à un ju'être tjui l’accompagne. A côté est un derviche tourneur, jeune homme trune charmante figure, d’un visage assez doux, ahable envers les étrangers. Sur sou habit blanc, il porte un manteau doublé d’hermine. Pauvre jeune homme, digne d’un meilleur sort! Tl va a Constantinople j)Our déployiu' son habileté dans les danses des derviches tourneurs. Pendant que j’observais ces divers personnages, nous arrivions à Alexaudretto.

DE TERKE SAINTE

De Lattakié à Alexandrette ia traversée est courte, mais on reste longtemps en rade ; car le bateau charge une giande quantité da marchandises, surtout de la laine, du coton et du blé. Tous ces produits viennent de l’intérieur. Alexandrette est le port de la ville importante d’Alep. Bagdad suit aussi la même voie. Toutes ces marchan lises sont apportées à dos de chameau. Ce porc reçoit aussi toutes les marchandises qui viennent en partie de Beyrouth, eu partie directement d’Europe, pour être expédiées dans l’intérieur. Tout ce spectacle commercial ne nous offre rien d’intéressant, et nous quittons avec plaisir Alexandrette, nous dirigeant vers Mersina.

Le samedi, 11 mai, nous arrivons, le matin, à Mersina, petite ville située à l’extrémité de la Méditerranée, tout près du golfe de Séleucie. Nous apercevons les sommets du Taurus couverts de neige. La Cilicie est devant nous ; c’est là que se trouve Tarse où naquit saint Paul et où il fut élevé par Gamaliel, Tarse qui devint la plus célèbre école littéraire de toute l’Asie. Tarse n’est qu’à trois lieues de Mersina ; elle est traversée par le Cydnus, si célèbre dans l’histoire d’Alexandre, (pii faillit y perdre la vie. Non loin de là est le Sélef où périt Frédéric Barberousse. Ces deux rivières versent l’une et l’autre leurs eaux fraîches et limpides à l’entrée du golfe, le Cydnus à deux lieues de Taiaous, et le Sélef, après avoir arrosé les ruines de l’ancien port de Séleucie.

Nous avons passé le dimanche à Mersina où il y a une chapelle catholique desservie par deux PP. Franciscains. L’air de Mersina est malsain ; les lièvres y sont fréquentes et les chaleurs excessives. Aussi, dans l’été, Mersina est désert ; les habitants quittent leurs demeures et vont passer quelques mois sur la montagne. Les PP. Franciscains sont obliges de suivre leur troupeau ; et pour lui continuer leurs soins, ils vont établir une petite chapelle dans ces montagnes où ils sont forcés de se réfugier.

LK PÈLRUIN

Nulle part je n’ai ressenti une chaleur pins étoulfanto qu'à Mersina. Il fut un nioinent où le vent soulfiant du désert échauffait tellement l’atmosphère, qu’il était impossible de rester sur le pont du l)ateau et (pi’il fallait descendre dans les cabines. Nous avons hâte de quitter Mersina, et nous aspirons après Ithodes, où nous devons descendre quelques heures.

L’ile de lîhodes se présente d’abord, comme toutes les îles de cet archipel, sous une forme âpre et niontagneuse ; mais (luand on approche de la ville, tout change. Une belle et magnitique végétation forme comme un immense bouquet au-dessus des Ilots. L’aspect de la ville, avec ces vieilles et fortes niiu'ailles, ses minarets, .ses villas, excite, au plus haut point, la curiosité du voyageur (l).

L’entrée du port ra])pelle naturellement le souvenir de ce fameux colosse de trente-cinq mètres (cent-seize pieds) de haut dont les pieds reposaient sur les môles de la passe, entre les jambes duquel passaient les plus gros vaisseaux.

Qü’est-il devenu ? Un demi-siècle après son élévation, un tremblement de terre le renversa (2). Relevé par Vespa.sden, il gisait de nouveau sur le sol quand les Sarrasins s’emparèrent de l’île. Au lieu de le relever, ils le vendirent à un Juif, qui le mit en pièces. On désirerait du moins retrouver l’endroit où reposaient ses pieds. On m’eu a indiqué plusieurs, mais je crois qu’il n’y a rien de bieu positif. Cette merveille du inonde a complètement disparu. Les pyramides seules ont été resjiectées par les siècles.

(.1) liii |iopuUitioii it; ri U; lie IMioiles, eu 1880, .s’élevait à 38,000 habi . tiiiits.

(2) Le colosse de Rhodes, ipii est considéié comme Tune des sept merveilles du momie était une immi;iisi; statue d’airain représeutaiit Apollon ou le Soleil ; il servait de phare ; et c'est à tort (pi on a prétendu que les vaisseaux passaient entre les janihes du colosse. 11 était érigé eu pleine terre, au fond du bassin des galères. Sa construction remonte vers l’an :180 avant Jésus-Christ. {Dict. Uaiccrscl, 1880.)

DE TEREE SAINTE

Un antre souvenir bien autrement précieux se présente au voyageur chrétien, ce sont les glorieux exploits de ces généreux chevaliers qui, pendant deux siècles, tinrent en échec la puissance ottomane. Rhodes s’était rendue célèbre par son amour des sciences et des arts. Pendant plusieurs siècles, elle avait été le rendez-vous des philosophes, des poètes et des sculpteurs. Caton, Cicéron, César et beaucoup d’autres étaient venus s’y perfectionner dans l’art de la parole.

Les sculpteurs y abondaient. Du temps de Pline, il y avait à Rhodes trois mille statues, parmi lesquelles trois colosses ; mais c’est aux chevaliers qu’elle doit sa plus grande célébrité. Foulques de Villaret, chassé de la Palestine, vint y arborer l’étendard de la croix. L’île fut fortifiée sur tous ses points, et devint, pendant deux siècles, le boulevard de la chrétienté contre la barbarie musulmane. Ou connaît l’héroïque défense de cette place par les chevaliers ; on sait qu’ils ne furent vaincus que par la trahison. Ce ne fut pas, comme on l’a dit, la poudre qui leur manqua. On en a découvert, tout récemment, une quantité considérable dans les souterrains.

Sous la célèbre église de Saint-Jean, qui était restée debout, existait une ancienne poudrière qui, en 18.56, à l’occasion de fouilles que l’on pratiquait, fit explosion et renversa de fond en comble l’église et une partie de la ville. Nous avons visité ces ruines, qui sont encore telles qu’au jour de l’explosion. La ville elle-même est encore à peu près dans le même état qu’au jour où elle fut prise. Les Turcs ne réparent pas, mais ils ne détruisent pas. Villiers de l’Ile-Adam s’y reconnaîtrait encore après trois siècles. Il retrouverait encore les mêmes rues désertes et obscures, des voûtes, d’immenses boulets en pierre, des canons sans affûts, des fenêtres en ogive, des croix, des armoieries des plus nobles familles d’Europe, des^fleurs de lis, des inscriptions latines, des statues de saints.

Von s ne feriez pas un pas dans la rue des Chevaliers sans y rencontrer quelqu’un de ees pieux souvenirs. C’est un véritable musée chrétien. La population seule a changé. Dans les bazars et sur les quais se meut une foule bigarrée, mélange bizarre de toute nation. Les Grecs dominent dans l’île, mais sont exclus de l’intérieur de la ville.

Nous remontons sur le bateau, et, après avoir traversé une multitude d’îles, de rochers, de golfes, doublé des caps et passé tout près de Pathmos où le disciple bien-aimé écrivit de si mystérieuses révélations, nous arrivons à cinq heures du matin devant Chio, ville importante, capitale de l’île du même nom fl).

Chio est la plus belle des Sporades, la plus riche et la* plus brillante des îles de la mer. Elle produit encore aujourd’hui des vins excellents et des baumes répandus dans tout l’Orient. La ville de Chio est bâtie sur le bord de la mer; elle est entourée d’une végétation magnifique, au milieu de laquelle se détachent un grand nombre de maisons blanches qui ressemblent à des palais.

Derrière la ville, à une certaine distance, s’élèvent de hautes montagnes grises, nues, décharnées, qui font encore mieux ressortir toute la fraîcheur des riants paysages qui s’étendent à leurs pieds. Après avoir admiré cette île enchantée, nous entrons bientôt dans le golfe de Smyrne.

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