CHAPITRE V
Antourah et le Liban.
De Beyrouth à Autourah. — Le consul français dans le Liban.
Pollège d’Antourah. — Patriarcat maronite.
T.e 3 mai, nous partons, de Beyrouth pour aller visiter Antourah, village situé dans les montagnes du Liban. Pendant trois heures, nous suivons le bord de la mer; il n’y a pas d’autre chemin que le sable du rivage, tantôt dur, tantôt mouvant. Bien de plus agréable que cette course. L)’un côté, les vagues qui viennent en écumant se briser sous les pieds de nos chevaux ; de l’autre, une plaine fertile et bien cultivée et, un peu plus loin, la chaîne des hautes montagnes du Liban. A chaque instant, on rencontre de jolis ruisseaux qui se jettent dans la mer, après avoir fécondé les vallées et le liane des montagnes où ils ont pris leur source ; mais nous arrivons à des rochers infranchissables qui interceptent la route.
Il faut quitter les bords enchantés de la mer pour gr.ivii des pentes escarpées, par un chemin taillé dans le roc. Ce passage que franchirent autrefois des armées entières, que suivirent les divers peuples de l’Orient, nous paraîtrait impraticable en France, ,et l’on nous affirme que c’est le meilleur de tout le Liban. Ce sont, en divers endroits, comme des escaliers en pierre, où nos chevaux français se
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liriseraient, s’ils coiiseiit aient à y faire quelques pas ; mais les chevaux et les mulets arabes y sont tellement habitués, qu’ils y marchent avec la même facilité que dans la plaine.
Bientôt nous redescendons sur le bord de la mer et, à nos pieds, est rembouchure du fleuve du Chien, l’ancien Lycus. Ce fleuve célèbre n’a que quelques lieues de cours. Il sort d’une caverne dont l’entrée a la forme d’une voûte, et coule constamment entre des montagnes escarpées et des vallons boisés, où il entretient la fraîcheur.
En descendant, nous remarquons i)lusieurs inscriptions anciennes, nue entre autres qui indique que ce chemin a été tracé par Antonin le Pieux. Les parois des rochers portent différentes sculptures antiques et remarquables, des figures ihiéroglyhiques, des caractères cunéiformes qui ont exercé la sagacité des savants.
Dans le petit delta sablonneux formé entie la mer et les rochers qui bordent le cours du fleuve, nous apercevons nue escouade de soldats turcs, qui faisaient leur repas et prenaient un peu de repos, avant de franchir le passage et ■ de se rendre à Beyrouth, Ce lieu pittoresque offre un des ;points les plus intéressants de toute cette côte.
Après avoir traversé le fleuve, nous continuons notre ‘course à travers les montagnes que cultive le pauvre maronite avec une ardeur incroyable. Partout où il y a quelques pouces de terre ainsi qu’un peu d’eau, on voit, comme nous d’avons déjà dit ailleurs, de jolis plants de mûriers entremêlés de blés et autres céréales. Le mûrier est la ressource principale du Liban, qui n’a d’autre commerce que la soie. ■Quelle patience ! quel travail pour former ces terrasses soutenues par des murs en pierres sèches !
Enfin, après bien des détours, après avoir traversé plusieurs cours d’eau qu’on fait circuler sur le penchant des montagnes, pour arroser les vignes, les mûriers, les concombres, nous apercevons le petit village d’Antonrah, attaché
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nu liane de la uioiitagne, et. plus bas, sur un teitre, l’établisseiueut des religi-uses, et, un peu plus loin à côté, sur une ai.tre élévation, le patriaicat maronite.
Au moment où nous ajipioehions d’Anlourab, beaucoup de maronites en habit de fête, la plupart armés d’un fusil, circulaient j>ar tous les sentiers des montagijes. Le consul français de Beyrouth faisait sa visite au patriarche et aux jirincipaux établissements de la montagne, c’était un jour du fête pour les maronites. Ils aiment tant la France ; c’est pour eux une seconde piatrie. Après ses malheurs, ils semblent l’aimer encore davantage. Aussi noti’o consul était-il reçu ]tarmi eux comme un protecteur et un père. Tout ce Ion peuple était en mouvement, et partout bd faisait cortège. (J'était une marche triomphale; de fréquentes déchaiges avaient lien en son honneur, et toutes ces joyeuses détonations étaient ré} étées ] ai toi. s les échos des montagnes.
Nous ne lenconirions jiartfjut qi e des visages souriants, éqanouis, heureux de témoigneu' à la France leur attachement dans la Ijci sonne de son représentant. Cet amour séculaire des maronites }iour la France s’est monti'é plus vif ejue jamais, au moment de nos désastres (1). Une multitude ri’hommes était tlescendue à Beyrouth, pourattendie l’arrivée du paquebot fiançais et avoir les dernières nouvelles. Quand ils apprirent que la France avait succombé, uji immense cri de douleur se lit entendre, et on ouvrit immédiatement une souscription qui, eu égard à la jiauvreté de ce peuple, se troinAi considérable.
(1 ) Ci'b derniers désastres, dont parle l'abbé Delaplauclie, se iaj)pürtent à la malheureuse guerre t'raiieo-prussienne de 1870 et 71. Terrible châtiment de llieu qui est venu s’abattre eoinme la foudre sur la Fille aîuée de l'Eglise, alrn de lui l'aire coniprendre encore arrjourd’hui qu’elle doit être avant tout sincèrement chrétienrre et catholique, coturue la France d’autrefois ; la France de saint Louis ! Ne l’oublions pas, c est â cette condition seule que la Fiance pourra encore un jour faire trembler les l’uissauces qui Font humiliée sans miséricorde
Des Français qui étaient présents m’ont raconté à ce sujet les détails les |)lus touchants. Ils ont été témoins des scènes les jdus émouvantes. C’était une désolation générale. Ces ]ianvres maronites soulfraient tles malheurs de la France ; tous, en regardant tristement leurs montagnes, pleuraient. Ce spectacle tit une profonde impression sur nos compatriotes établis en Syrie. Le souvenir s’en conservera longtemps.
C’est donc au moment (,)ù toute la montagne était en fête (lue nous arrivâmes à Antourah, chez les PF. Lazaristes, où nous fûmes accueillis comme à Beyrouth. A Antourah, il existe depuis longtemps un collège dirigé par cette savante et modeste congrégation. Tâi, dans ce lieu solitaire, loin du bruit et du tumulte des villes, les Pères donnent une belle et solide éducation à plus de cent vingt jeunes gens maronites, grecs, métualis, druses et même mahométans.
Damas leur fournit uu fort contingent ; les Européens de Beyrouth et même les juifs leur envoient des élèves. Tous suivent Je même règlement ; tous s’attachent à leurs pieux instituteurs et montrent une docilité que l’on rencontre rarement dans nos collèges de France. On ne violente la conscience de personne, pourvu que la règle soit observée ; mais la plupart des élèves sont catholiques de différents rites, tout en suivant au collège le rite latin. Rien de plus édifiant que la tenue des ;élèves, leur recueillement dans le lieu saint, leur empressement à fréquenter les sacrements. Les Pères m’ont affirmé que, l’oin d’être obligés d’exciter leur zèle, il leur fallait le modérer.
J’ai passé plusieurs jours dans ce collège ; j’ai, un dimanche, assisté aux offices chantés par les Pères et par les élèves, et nulle part, je n’ai rencontré une piété plus simple, plus douce, plus aimable. Tous chérissent cette solitude tous paraissent contents; les visages sont épanouis; la joie
brille sur tous les fronts, et l’étiauger, ei\ so mêlant à leurs récréations, serait tenté de se fixer dans ce délicieux séjour. Les études sont soigneusement cultivées. Là, on apprend le grec, le latin, le français, l’anglais, l’italien, l’arabe et toutes les langues en usage dans l’Orient. Le français est la langue du collège, et c’est pour cela qu’eu Syrie on trouve aujourd’hui tant de personnes qui parlent le français. Bénis soient ces dignes enfants de saint Vincent qui propagent dans tout l’Orient l’amour de l’Eglise et de la E rance.
Non loin d’Antourah est le patriarcat maronite. Il semble qu’il n’y ait que quelques pas, et cependant il nous fallut une heure et demie, par des chemins affreux que les indigènes trouvent excellents, tant ils sont peu gâtés. Nous désirions faire une visite au patriarche, et un B. Lazariste voulut bien nous accompagner. Le siège du patriarcat n’est pas une ville, pas même un village ; il apparaît sur une hauteur presque inabordable, comme une véritable forteresse d’où l’on jouit d’une vue magnifique. D’un côté, la mer semble se briser à vos pieds et, de l’autre, les montagnes déploient gracieusement leurs pentes cultivées et leurs sommets dénudés.
Ce palais patriarcal ne brillerait pas dans une ville d’Europe ; ce n’est pas une construction riche, élégante ; c’est une simple maison très- vaste, mais à un seul étage, avec terrasse. Du côté de la cour est une petite chapelle qui ne se fait remarquer ni par son style, ni par ses ornements. Tout cet ensemble convient parfaitement à ces lieux sauvages et aux habitudes de ce bon peuple maronite qui, à chaque instant, vient sans façon au patriarcat, comme si c’était une propriété''commune, tant la simplicité des mœurs antiques règne encore dans ces heureuses contrées.
Un vaste divan, à l’orientale, sans aucun luxe, sert pour les réceptions. Le patriarche est toujours entouré de deux évêques, dont l’un remplit les fonctions de vicaire-général
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pour le spirituel, et l’aiitre de procureur pour le temporel. Le Liban compte environ 30i>,000 habitants, et il est divisé en huit ou neuf diocèses ; mais un usage ancien exige qu’il y ait toujours douze évêques à l’iinitation du collège apostolique. Ceux qui n’ont pas d’évêché sont destinés à rem- ])lacer ceux qui disparaissent. Le patriarche a toujours soin de compléter le nombre my.stérieux consacré par cet usage.
Depuis plusieurs années,. l’instruction a fait de grands progrès parmi le clergé; plusieurs de ses membres ont fait leurs études à Antourah ou chez les Jésuites, quelques-uns à la Propagande de Home. L’évêque procureur parle cinq à six langues. Les deux secrétaires, jeunes encore, parlent très-bien le français et sont des prêtres vraiment distingués. Le patriarche est un vénérable vieillard dont la figure ridée, les cheveux rares, la longue barbe blanche, le maintien grave et modeste inspirent le plus profond respect. Notre audience ne fut pas difficile à obtenir, aussi, nous nous trouvâmes parfaitement à l’aise au milieu de cette belle réunion d’évêques et de prêtres étrangers. La conversation s’anima. L’Eglise et la France en firent naturellement les frais. Le digue patiiarche ne tarissait pas quand il parlait de la France et du Saint-Père. Un de .ses secrétaires nous traduisait immédiatement ses paroles ; car le patriarche comprend le français, mais ne le parle pas. Que de questions il m’adressa, et quand les réponses étaient dans son sens, il laissait échapper un sourire ai)prob.ateur qui semblait rajeunir .sa figure de vieillard.
Nons nous sommes retirés comblés de bénédictions de ces vénérables évêques, enchantés de cette belle simplicité, de ces mœurs primitives cjui se sont conservées dans les montagnes, malgré tant de révolutions et de malheurs. Un des secrétaires, jeune prêtre d’un caractère doux et bienveillant, vint nous reconduire, nous retint longtemps sur
la montagne et nous t(5moigna nn si vif int<ir(^t que nous ne pourrions l’oublier.
Le lendemain nous rentrons à Beyrouth et nous faisons nos préparatifs de départ. Le JViémen est en rade.