‹ Le pèlerin de Terre SainteChapitre 87 sur 100 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Trappistes, Chartreux, Sœurs de Sainte- Claire, Cères de la Uédeinpiiou. Missionnaires, Filles de la Charité, etc.

Telles sont les mœurs et les coutumes de quelques-uns des ordres religieux de la vie contemjilative ; mais ces choses, néanmoins, ne sont si belles que parcequ’elles sont unies aux méditations et aux prières : ôtez le nom et la pi’ésence de Dieu de tout cela, et le charme est presque détruit.

Voulez- vous maintenant vous transporter à la Trappe, et contempler ces moines vêtus d’un sac, qui bêchent leurs tombes ? Voulez- vous les voir errer comme des ombres dans cette grande forêt de Mortagne, et au bord de cet étang solitaire ? Le silence marche à leurs côtés, ou s’ils se parlent quand ils se rencontrent, c’est pour se dire seulement : Frères, il faut mourir. Ces ordres rigoureux du christianisme étaient des écoles de morale en action ; institués au milieu des plaisirs du siècle, ils offraient sans cesse des modèles de pénitence et de grands exemples de la misère humaine aux yeux de la prospérité.

Quel spectacle que celui du trappiste mourant ! quelle sorte de haute philosophie ! quel avertissement pour les

hommes ! Etendu sur un peu de paille et de cendre, dans le sanctuaire de l’ëglise, ses frères rangés en silence autour de lui, il les appelle à la vertu, tandis que la cloche funèbre sonne ses dernières agonies. Ce sont ordinairement les vivants qui engagent l’infirme à quitter courageusement la vie ; mais ici c’est une chose plus sublime, c’est le mourant qui parle de la mort. Aux portes de l’éternité, il la doit mieux connaître qu’un autre, et d’une voix qui résonne déjà entre des ossements, il appelle avec autorité ses compagnons, ses supérieurs même à la pénitence. Qui ne frémirait en voyant ce religieux qui vécut d’une manière si .sainte, douter encore de son salut à l’approche du passage terrible ? Le christianisme a tiré, du fond du sépulcre toutes les moralités qu’il renferme. C’est par la mort que la morale est entrée dans la vie : si l’homme, tel qu’il est aujourd’hui après sa '■bute, fût demeuré immortel, peutêtre n’eût-il jamais connu la vertu.

Ainsi s’offrent de toutes parts dans la religion les scènes les plus instructives ou les plus attachantes ; là, de saints muets, comme un peuple enchanté, accomplissent sans paroles les travaux des moissons et des vendanges ; ici les filles de Claire foulent de leurs pieds nus les tombes glacées de leur cloître. Ne croyez pas toutefois qu’elles soient malheureuses au milieu de leurs austérités ; leurs cœurs sont purs, et leurs yeux tournés vers le ciel, en signe de désir et d’espérance. Une robe de laine grise e.st préférable

à des habits somptueux Eh ! de combien de cha-

gi’ins ce simple voile baissé entre ces filles et le monde ne les sépare-t-il pas !

En vérité, nous sentons qu’il nous faudrait un tout autre talent que le nôtre pour nous tirer dignement des objets qui ,se présentent à nos yeux. Le plus bel éloge que nous pourrions f.dre de la vie monastique serait de présenter le catalogue des travaux auxquels elle s’est consacrée. La religion, laissant à notre cœur le soin de nos joies, ne s’est

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occupée, comme iine tendre mère, que du soulagement de nos douleurs ; mais dans cette œuvre immense et difficile elle a appelé tous ses fils et toutes ses filles à son secours. Aux uns elle a confié le soin de nos maladies, comme à cette multitude de religieux et de religieuses dévoués au service des hôpitaux ; aux autres elle a délégué les pauvres, comme aux sœurs de la Charité. Le père de la Rédemption s’embarque à Marseille : où va-t-il seul ainsi avec son bréviaire et son bâton ? Ce conquérant marche à la délivrance de l’humanité, et les armées qui l’accompagnent sont invisibles. La bourse de la charité à la main, il court affronter la peste, le martyre et l’esclavage. 11 aborde le dey d’Alge.r, il lui parle au nom de ce roi céleste dont il est l’ambassadeur. Le Barbare s’étonne à la vue de cet Européen, qui ose seul, à travers les mers et les orages, venir lui redemander des captifs ; dompté par une force inconnue, il accepte l’or qu’on lui présente ; et l’héroïque libérateur, satisfait d’avoir rendu des malheureux à leur patrie, obscur et ignoré, reprend humblement à pied le chemin de son monastère.

Partout c’est le même spectacle ; le missionnaire qui part pour la Chine rencontre au port le missionnaire qui revient, glorieux et mutilé, du Canada ; la sœur grise court administrer l’indigent dans sa chaumière ; le père capucin vole à l’incendie ; le frère hospitalier lave les pieds du voyageur; le frère du Bien-Mourir console l’agonisant sur sa couche ; le frère Enterreur porte le corps du pauvre décédé ; la sœur de Charité monte au septième étage pour prodiguer l’or, le vêtement et l’espérance ; ces filles, si justement appelées Filles-Dieu, porte et reportent çà et là les bouillons, la charpie, les remèdes ; la fille du Bon-Pasteur tend les bras à la fille déshonorée, et lui crie : Je ne suis point venue pour appeler les justes, mais les pécheurs ! L’orphelin trouve un père, l’insensé un médecin, l’ignorant uii instructeur. Tous ces ouvriers eu œuvres célestes se pré"

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cipitent, s’animent les uns les autres. Cependant la reli gion, attentive, et tenant une couronne immortelle, leur crie : “ Courage, mes enfants ! courage ! hâtez-vous, soyez plus prompt que les maux dans la carrière de la vie ! méritez cette couronne que je vous prépare : elle vous mettra vousmêmes à l’abri de tous maux et de tous besoins.”

Au milieu de tant de tableaux, qui mériteraient chacun des volumes de détails et de louanges, sur quelle scène particulière arrêterons- nous nos regards? Nous avons déjà parlé de ces hôtelleries que la religion a placée dans les solitudes des quatre parties du monde, fixons donc à présent les yeux sur des objets d’une autre sorte.

Il y a des gens pour qui le seul nom de capucin est un objet de risée. Quoi qu’il en soit, un religieux de l’ordre de Saiiït-François était souvent un personnage noble et simple.

Etait-il quelque chose qui pût briser l’âme, quelque commission dont les hommes ennemis des larmes n’osassent se charger, de peur de compromettre leurs plaisirs, c’était aux enfants du cloître qu’elle était aussitôt dévolue, et surtout aux Pères de l’ordre de Saint- François ; on supposait que des hommes qui s’étaient voués à la misère, devaient être naturellement les hérauts du malheur. L’un était obligé d’aller porter à une famille la nouvelle de la perte de sa fortune ; l’autre de lui apprendre le trépas de son fils unique. Le grand Bourdaloue remplit lui-même ce triste devoir ; il se présentait en silence à la porte du père, croisait les mains sur sa poitrine, s’inclinait profondément et se retirait muet, comme la mort dont il était l’interprète.

Croit-on qu’il eût beaucoup de plaisirs (nous entendons de ces plaisirs à la façon du monde), croit-on qu’il fût fort doux pour un cordelier, un carme, un franciscain d’aller au milieu des prisons annoncer la sentence au criminel, l’é-

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conter, le consoler, et avoir, pendant des journées entières, l’àme transpercée des scènes les plus déchirantes ? On a vil, dans ces actes de dévouement, la sueur tomber à grosses gouttes du front de ces compatissants religieux, et mouiller ce froc qu’elle a pour toujours rendu sacré, en dépit des sarcasmes de la philosophie, biit pourtant quel honneur, quel profit revenait-il à ces moines de tant de sacrifices, sinon la dérision du monde, et les injures même des prisonniers qu’ils consolaient! Mais du moins les hommes, tout ingrats qu’ils sont, avaient confe.ssé leur nullité dans ces grandes rencontres de la vie, puisqu’ils les avaient abandonnées à la religion, seul véritable secours au dernier degré du malheur. O apôtre de Jésus-Christ, de quelles catastrophes n’étiez- vous point témoin, vous qui, près du bourreau, ne craigniez point de vous couvrir du sang des misérables, et qui étiez leur dernier ami ! Voici un des plus hauts spectacles de la terre : aux deux coins de cet échafaud, les deux justices sont en présence, la justice humaine et la justice divine; l’une implacable et appuyée sur un glaive, l’autre, tenant un voile trempé de pleurs, se montre entre la pitié et l’espérance : l’une a pour ministre un homme de sang, l’autre un homme de paix : l’une condamne, l’autre absout : innocente ou coupable, elle dit à la victime : “ Meurs ! ” La seconde lui crie : “ Fils de l’innocence ou du repentir, montée au ciel ! ”

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