SAINT JOSEPH
Et la Paternité Chrétienne.
Nous ne pouvons terminer cet ouvrage sans donner un reconnaissant souvenir à un personnage dont l’existence est intimement liée à la mémoire de cette église de Sainte- Anne de Jérusalem et à la grotte de l’Immaculée-Conception. Saint Joseph, en effet, le chaste époux de la Vierge Marie et le père nourricier de Jésus, ne fut-il pas le premier pèlerin de cette terre qui fut sanctifiée par notre divin Sauveur ! Ne parcourut-il pas, par les ordres du Ciel, la plupart de ces lieux que l’abbé Delaplanche nous décrit avec \in pieux respect : la Judée, la Galilée et l’Egypte ?
A l’exemple de ce bon prêtre, nous voulons lui recommander de prendre notre humble travail sous sa protection, en lui consacrant ces dernières pages. C’est ce que nous regardons comme un devoir d’autant plus doux à accomplir, que nous avons, comme Canadiens, une obligation toute spéciale à saint Joseph. Il est le Patron du Canada, choisi
(1) Les persouiies qui désireraient i'aiie quelqu’oit’raiide pour cet objet, peuvent l’adresser à Monsieur le Chancelier de l’Archevêché de Carthage à Tunis, Algérie, ou à Monsieur l’abbé Khéaume, au Séminaire, à Québec, qui la transmettra à sa destination.
dès l’aunée 1624, parles premiers missionnaires qui évangilisèrent la Nouvelle-France.
“ Nous avons, — dit le Père LeCaron, missionnaire à Québec à cette époque, — fait une grande solennité où. tous les habitants du pays se sont trouvés et plusieurs sauvages, par un vœu que nous avons fait à saint Joseph, que nous avons choisi pour le Patron du pays et le Protecteur de celte Eglise naissante. ”
A partir de cette date, nous voyons chaque année la fête de ce saint Patron chômée avec une piété et une joie toujours nouvelles. Dix ans plus tard. Messieurs de la Compagnie des Cent Associés envoyèrent de France, à l’église de Notre-Dame de Recou vrance à Québec, une image eu relief de saint Joseph qui fut placée sur l’autel. C’était un hommage de leur respect et de leur dévotion pour le saint Patron.
Le 12 juin 1636, débarquait à Québec Monsieur le chevalier de Montmagny, successeur de Champlain comme gouverneur du pays. Son premier acte, après avoir pris ]»ossessî6n du Fort, et assisté au Te Deuni d’actions de grâces pour son heureuse arrivée, fut d’accepter avec un extrêfne plaisir d’être le parrain d’un pauvre Sauvage. Le baptême se fit avec tout l’éclat d’üiie grande fête; toute la colonie et les troupes y assistaient, et pour rendre hommage à ce bon Père et Protecteur, il donnait au nouveau chrétien le nom de Joseph.
Pour comprendre tout l’amour et toute la confiance qii(; l’on avait alors à saint Joseph, il suffit de lire ce que rapporte le Père Le Jeune sur la manière dont on l’honorait en 1637:
“ La fêle du glorieux Patriarche saint Joseph, Père, Patron et Protecteur de la Nouvelle-Fmnce est l’une des ]Jus grandes solennités de ce pays. La veille de ce jour qui nous est Si cher, le jeu de l’artillerie réveilla notre joie, ou arbora le dmpeau sur l’un des bastions du Fort au bruit du
canon. Monsieur le Gouverneur Montniagny fit faire des feux d’artifice aussi beaux que ceux de France. Ou avait dressé nu poteau au haut duquel paraissait le nom de saint Joseph eu lettres de feu. Au-dessous de ce nom sacré brillaient quantité de lumières qui firent éclater les pièces d’artifice. On avait mis derrière quatorze grosses fusées qu’on fit monter les nues après les autres, au grand étonnement des Français et des Sauvages qui n’avaient jamais rien vu de semblable ; ils admiraient cette pluie d’or et de feu et les étoiles qui retombaient de fort haut. Tous les habitants du la Nouvelle-France, voisins de Québec, assistaient à cette réjonis.sance.
“ Le jour de la fête notre église fut remplie de monde et de dévotion, quasi comme un jour de Pâques, chacun bénissant Dieu de nous avoir donné pour Protecteur, le Protecteur, et, pour ainsi dire, l’Ange-Gar Jien de Jésus-Christ, son fils. C’est par sa faveur et par ses mérites que les habitants de la Nouvelle-France conservent toutes les, bonnes coutumes de l’Ancieune.”
Ce fut le 19 mars 166U, jour de la fête de saint Joseph, qjie M. Henri de Bernières, premier prêtre ordonné en Cinada par Mgr de Laval, dit sa première messe dans l’Eglise de Saint-Joseph des Ursulines à Québec.
La fête de saint Joseph fut une fête d’obligation dans tout le Canada jusque vers l’année 1744, qu’elle fut renvoyée au dimanche suivant, avec plusieurs autres, par l’autorisation du Souverain Pontife.
Enfin l’Eglise Universelle, par ce même Souverain Pontife, a, pour ainsi dire, voulu mettre le comble à notre bonheur en choisissant au dix-neuvième siècle pour son Patron, Celui que, près de deux siècles et demi auparavant, l’Eglise du Canada avait adopté pour le sien. C’est aussi au jour béni de la fête de saint Joseph, que Son Eminence le premier Cardinal de notre chère patrie, marchant ainsi sur les glorieuses traces de nos ancêtres, a voulu recevoir la con-
sécration épiscopale, et témoigner par là sa confiance en la protection du saint Patriarche de Nazareth, et l’amour filial que nous devons avoir j)our le Protecteur de l’Eglise du Canada.
Oui, saint Joseph est bien véritablement notre Père, à nous tous. Canadiens catholiques. Et comme c’est en cette qualité de Père qu’il nous apparaît en compagnie de Jésus et de Marie, nous ne croyons mieux faire, que d’offrir à nos lecteurs quelques pages, tirées ilu Messager de St-Joseph, livraison de janvier 1887, sur ce grand saint, considéré comme modèle de la paternité chrétienne. Puissent-elles inspirer aux enfants ce respect, cette obéissance et cet amour filial qu’ils doivent à leurs pères, aux pères ce dévouement, cette abnégation et cette vigilante sollicitude avec le.squels ils doivent travailler au bonheur temporel et surtout spirituel de leurs enfants, et contribuer ainsi à mettre la paix et la joie au milieu de toutes les familles de notre pays, comme Joseph au milieu de la sainte Eamille de Nazareth !
(Du Memiiter de ,S/ .-Juficjdi do l’icauvuis, Fiaiii-iO.
“ Saint Joseph, a écrit un célèbre directeur des âmes, a “ été comme un Sacrement du Père éternel.” Celte pensée est aussi juste que profonde. Qu’est-ce qu’un sacrement? Un saciement est un signe qui recouvre une grâce, une vertu, une grandeur cachée. Telle est la notion du sacrement dans le sens large et générique.
“ Qu’a été saint Joseph, par ra[)port au Père éternel ? Il a été son ombre, son représentant sur la terre. Dans sa paternité d’adoption, il a été son glorieux lieutenant ici-bas. Le Père céleste vivait en lui, comme dans un autre luimême. Il avait versé dans son cœur tous les trésors de son amour paternel pour son tlivin Fils fait homme. De même qu’en lui-même il aimait son Fils comme sou Verbe éternel, de môme eu Josc[)h, il aimait ce Fils adorable.
comme Verbe incarné. Toute la dilection de sa paternité divine se reflétait dans la dilection de sa paternité adoptive du Gardien de Jésus. Il n’y a donc rien d’étonnant que, dans l’Evangile, Joseph soit constamment appelé Père de Jésus.
“ Ce nom glorieux lui est donné habiluelleraent sans réserve et sans réticence, et cela avec une parfaite justice ; car, par les soins que le saint Patriarche prenait de la vie de Jésus, il en était véritablement le Père. La conservation de la vie n’est que la continuation de la création, ou, en d’autres termes, n’est que la création perpétuellement renouvelée. Joseph, bien que simple flls d’Adam, par lui-même pouvait donc, sans commettre aucune usurpation, dire au Verbe incarné :
“ O Dieu adoré par les Séraphins, comme Jéhovah, j’ai “ le droit de vous appeler mon Fils: Vous êtes mou Fils. “Comme votre Père-Dieu vous a engendré de toute éter- “ nité, moi, votre Nourricier, je ne cesse dans le temps de “ vous donner chaque jour une perpétuelle génération : l’en- “tretien de votre vie n’en est que l’incessante rénovation. “Je suis votre Père, et vous me devez l’amour, le respect “ et l’obéissance de toute piété flliale. ” Ciel du Ciel ! (juelle grandeur ! quelle dignité surhumaine ! Dieu soumis à un humble mortel !... Dieu obéissant à la voix de l’homme ! ! ...
“ Il en fut pourtant ainsi. Par là même que Joseph était le Père de Jésus, il était en possession d’en exercer tous les droits. Par ce titre, il était le protecteur, le gouverneur, la providence, le maître de l’Enfant divin. Aussi lui donnait-il ses ordres; et l’Eufant-Dieu, avec une respectueuse déférence, lui obéis.sait comme à sa céleste Mère : Et il leur était soumis. Voilà qui donnerait le vertige à notre ])auvre raison, si la foi ne venait nous expliquer le mystère de tant d’élévation d’une part, et de tant d’abaissement de
l’autre. Dans le sujet actuel, c’est cet enseignement de la foi qu’il nous faut présentement méditer et comprendre.
“ La grandeur de la paternité n’est pas assez comprise dans notre siècle. Et cependant quelle grandeur dans le titre de père ! Ce nom a reçu un sacre d’h nneur, par le ]>assé, dans toutes les langues et dans toutes les traditions. Les peuples chrétiens surtout ont compris que si le nom de Dieu est adorable, si le nom de roi est auguste, et si le nom de prêtre est divin, le nom de père est descendu du Ciel tout resplendissant de l’auréole qui brille au front de Dieu lui-même : De qui vient toute paternité dans les deux et sur la terre. Ils ont compris spécialement que, par suite de la haute dignité qui l’honore, il a une mission aussi élevée que sa dignité. A leurs yeux, la mission du père est un sacerdoce, une royauté, une magistrature suprême. C’est qu’en effet, en associant le père à son pouvoir créateur, en le rendant participant de sa divine paternité. Dieu l’établit en même temps son pontife, son vice-roi, et le juge dépositaire de ses droits dans la famille. Voilà ce qu’oublie notre société, qui semble désapprendre les sublimes enseignements de la foi.
“ Mais Dieu qui, dans sa miséricordieuse prescience, a préparé des remèdes pour tous les siècles, a tenu en réserve pour le nôtre le modèle le plus achevé, le plus sympathique, le plus ravissant de la paternité humaine. Aux confins des deux Testaments, il a ]dacé, sur un haut piédestal d’honneur, un Patriarche auguste, réunissant, dans sa personne mille fois bénie, toutes les vertus et toutes les dignités des patriarchats des âges passés et des âges futurs, et élevant ses regards et sa grande figure par dessus toutes les générations qui passent, pour dire à toutes et spécialement à la nôtre :
“ Regardez- moi ; Dieu et sa providence m’ont établi comme le gardien et le gérant des nobles destinées qu’il
DE TEKKE SAINTE
“ vous préparo, dans les saintes influences qui, par leurs “ grâces, découlent de la haute pîiterniio qui m’a été accordée : “ Il m’ont placé gardien. Ma paternité est l’exemplaire “ de toutes les paternités qui veuillent l’honorer. C’est sur “elle <iu’il faut calquer et former les vôtres. Kxamineiî “ donc et étudiez, pour élever l’édifice de la dignité de votre “ vie selon l’exemplaire qui vous est montré ; Regardez et "faites comme le modèle. ”
“ Que les pères chrétiens regardent alors et contemplent le sublime exemplaire qui leur est proposé. Qu’ils entrent par la pensée dans le sanctuaire où Joseph et Jésus vivent et travaillent à Nazareth. Quel spectacle! Le Patriarche dirige et gouverne son Fils d’adoption. Mais quelle incomparable sagesse dans sa direction ! Quelle perfection ineffable dans tous les actes de sou gouvernement ! C’est l’autorité dans le respect, le commandement dans l’amour, l’ordre dans l’adoration. Quelle noblesse avec quelle bonté ! Quelle majesté avec quelle douceur! Quelle précision dans l’ordonnance du travail avec quelle incessante sérénité céleste ! Et dans le divin Pupille, quelle soumission avec quelle vénération ! Quelle abnégation avec quelle tendrese. Quelle ponctualité dans l’exécution de toutes les prescriptions avec quel bonheur ! Jamais rien de pareil ne s’est vu sur la terre. Et la Reine des anges, auguste Mère de Dieu, est là contemplant tout dans le ravissement et méditant tout dans son cœur.
“ Ah ! si les choses se passaient ainsi dans tous les foyers chrétiens, quelle transfiguration bénie s’opérerait bientôt dans le monde ! Le ciel ne tarderait pas à descendre sur la terre. Que les pères finissent donc une bonne fois par comprendre leur autorité, leur dignité, et l’amour qu’ils doivent à leurs enfants. Qu’ils comprennent que ces enfants, dons du ciel, appartiennent à Dieu avant tout. Qu’ils les respectent et qu’ils les aiment, comme le saint Patriarche a respecté et aimé Jésus. Que, comme ce modèle parfait de
LE PÈLERIN r»K TERRE SAINTE
la vraie paternité, ils pratiquent la justice et la sainteté ; que comme lui ils se couronnent du diadème de la vertu, qu’ils dominent par leur dévouement et j ar une auguste gravité, et ils seront aimés et obéis.
“ Kois de la société domestique, les itères doivent se souvenir que le sceptre ([u’ils tiennent en main est tout à la fois un sceptre de commandement et de protection. Les faibles mais royales créatures, soumises à leur autorité, baiseront alors avec respect et amour ce sceptre qui ne commande que pour protéger. Elles se grouperont avec joie sous l’égide d’une paternité qui ii’ordonue le bien que pour ne pas punir le mal ; elles seront tout obéissance et tout affection pour ses moindres désirs. Leur piété filiale, par un culte tout religieux, fera de sa vie une vie de bonheur. Le foyer domestique deviendra un sanctuaire de paix. ”