CHAPITRE PREMIER ee
Jaffa ou Joppé.
Antiquités de Jatfa. — Séjour à Jaffa. — Visites des jardins,
24 mars.
Quel beau jour! Voilà que nous allons entrer dans la Terre sainte, cette terre, objet de tous nos vœux. L’aurore commençait à illuminer de ses plus purs rayons les flots azurés de la mer, lorsque tout à coup retentit sur le pont un cri de joie. Jaffa! Oui, c'est Jaffa, cette charmante ville bâtie sur une petite colline, en forme d’amphithéâtre, qui se présente tout entière à nos regards, avec ses vieux murs crénelés et ses terrasses arrondies en forme de voupole. De la mer, le coup d'œil est féerique ; c’est comme un bouquet resplendissant au milieu d’une forêt, Sur le rivage, de blanches maisons étagèes et qui paraissent bien plus belles qu’elles ne le sont en réalité ; autour de la ville, des jardins, des bosquets immenses, et un peu plus loin, le désert.
Le paquebot s'arrête à une certaine distance, en face de la ville, Les barques seules peuvent vous conduire à terre. Le port est petit, en partie ensablé, Les bâtiments même d'un faible tonnage sont obligés de se tenir dans la rade, et encore, la rade est fort dangereuse, ear le fond west qu'un banc de rochers qui s'étend le long de la côte, Tout autour de Ta ville, apparaissent à ln surface de la mer des brisants qui laissent à peine quelques petites passes pour les barques,
Notre bateau est à peine à l'ancre que nous sonanIes témoins d'un spectacle vraiment curieux, Voilà une multitude de barques montées par des Arabes qui accou- 4 rent, se précipitent, luttent entre elles pour arriver des premières. On voyait ces trop hardis marins, au risque de tomber dans la mer, se erumponner à quelques corda-
W ves pour attacher leurs barques et sauter duns le bateau, Ê atin d'avoir plus de passagers à descendre et gagner un ‘4 peu plus d'argent. On eût dit autant de corsaires affamés j: RME
ff qui venaient nous dévaliser, Rien de plus importun que fe ces Arabes avides qui se disputent les voyageurs et qui, if
quand ils vous conduisent à terre, vous demandent le double où le triple du prix convenu. [l'est prudent aussi de ne pas se presser; car l’Arabe, alléché par la soif du É 1 vain, entasse le plus de passagers qu'il peut, et ce n’est
; pas toujours sans danger, Quelques jours plus tard, on nous racontait qu'une barque trop chargée, sortant de Jaffu pour vagner un paquebot, avait chaviré sur les brisants, et que quinze à vingt personnes avaient péri avant que les chaloupes pussent arriver à leur secours.
Après deux heures d'attente, nous parvenons à retirer | nos billers qui doivent nous servir pour le reste du voyage, li: et voilà que nous touchons enfin cette terre si désirée.
Malgré mon état de souffrance, je sentis en moi de bien
vives émotions. Mille souvenirs du passé m'assiégeaient ; et j'aurais été heureux si, dès le premier pas, j'avais pu
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me prosterner et baiser respectueusement ce sol sacré ; mais voilà une foule tumultueuse qui s'agite autour de nous, et nous avons de la peine à entrer dans le couvent des l'P, Franciscains, situé 15, tout près, sur le bord de la mer, La caravane francaise avait pris les devants et y était déjà installée; mais la charité est ingénieuse, et elle nous trouve un logement au haut du monastère, dans une chambre où l'on arrive par un dédale d’escaliers et de terrasses. A cause de la colline qui, en cet endroit, est très-escarpée, le couvent n’a que son rez-de-chaussée sur le bord de lu mer, et il s'étage en arrière, de telle façon qu'il se trouve presque de niveau avec la ville haute, C'est un site trèspittoresque ; mais la construction est loin d’être magnifique, et je suis convaincu que le pauvre d'Assise y reconnaftrait la simplicité primitive de ses enfants. Des terrasses, la vue se prolonge agréablement sur la mer; elle s'étend même un peu sur la terre et jusqu'aux déserts,
Que de souvenirs se rattachent à Jaffa! C’est la ville des pèlerins ; c’est Joppé si célèbre dans les saintes Ecritures ; Joppé, une des plus anciennes villes du monde, On dit même qu'elle fut bâtie avant le déluge et que c’est là que Noë construisit son arche. Elle fut le partage de la tribu de Dan (1). Ce fut à Joppé qu'arrivérent les cèdres du Liban pour la construction du temple de Salomon (2), C’est à Joppé que Jonas, fuyant la face du Seigneur, vint s’embarquer pour Tharsis (3, C’est là qu'eurent lieu plusieurs combats livrés successivement par Judas Machabée et ses frères (4).
Joppé fut une des premières à recevoir l'Evangile. Bientôt on v compta un grand nombre de disciples. Saint Pierre y ressuseita Thabithe (5). On montre encore hors de la ville l’'endrois où habitait cette sainte veuve, C’est
(1) Josué, XIX, 46. (2) 1. Parul. 11, 16. (3) Jonas. 1, 5
(4) 1, Mach, x. 75. (5) Act, IX. 36 — X, 32e
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la propriété d’un musulman, et il est difficile d’y pénétrer. Saint Pierre, après avoir ressuscité Thabithe, demeura plusieurs jours à Joppé, chez un corroyeur nommé Simon. Là, 1} eut la vision si célèbre qui lui enjoignait de porter l'Evangile aux Gentils ; là il reçut les serviteurs du centurion Corneille, qui vinrent le prier de se rendre à Césarée, ville bâtie par Hérode, sur la côte, entre Jaffa et le mont Carmel. Nous avons visité cette maison de Simon que le prince des apôtres honora de sa présence, ou plutôt l’emplacement de cette muison, car ce n’est plus le même édifice. C’est aujourd’hui une grande salle voûtée dont on a fait une petite mosquée, et cette construction nouvelle, aussi bien que l’ancienne, est située en face de la mer, comme le disent les Actes des apôtres (1).
Jaffa a subi bien des révolutions, bien des destructions ; mais, à cause de son heureuse situation, elle s’est toujours relevée de ses ruines. Napoléon lui-même, lors de sa triste expédition de Syrie, y laissa des souvenirs déplorables. On montre encore dans le couvent arménien non uni la salle où il fit empoisonner les pestiférés Ce fait, affirmé par des auteurs dignes de foi, est nié par quelquesuns, entre autres par M. Thiers.
25 mars.
La caravane francaise part pour Jérusalem, et nous restons ; mon état de santé ne me permet pas de la suivre.
C’est un usage assez général, parmi les pèlerins français de prendre, à Jaffa, un costume plus approprié aux exigences du climat. Je suis loin de blâmer cette précaution hygiénique ; mais ce travestissement n’en offre pas moins un spectacle assez bizarre. Les prêtres surtout subissent une transformation qui prête à rire. De même que David se sentait mal à l’aise avec les habits et les armes de Saül.
ainsi les prêtres revêtus de grandes robes blanches, avec
(1) Act, X. 6
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un fusil en bandoulière, sont visiblement embarrasses de leur personne. Un jeune ecclésiastique, bien rasé et revêtu de ce nouveau costume, paraissait complètement désorienté, et un monsieur qui était à côte de nous nous le dépetgnit par un mot assez piquant: “C’est, dit-il, un pêcheur à la ligne,” Ce jour-là, ce fut pour nous une résolution inébranlable de ne jamais abandonner Phabit ecclésiastique.
Dan: le cours de la journée, nous avons visité à loisir les jaruins de Jaffa, ce paradis terrestre de Ja Palestine. Pour un Européen qui ne les a pas vus, il est difticile de se former vne idée exacte de ces magnifiques bosquets, arrosés par mille canaux, et où la végétation se développe d’une manière extraordinaire, En les décrivant, on n'a pas à craindre de tomber dans lexagération. Donnez donc un libre cours à votre imagination. Figurez-vous une enceinte d’une étendue de plus de deux milles, toute plantée des plus beaux arbres : c'est une forêt verte et odorante d'orangers chargés de fleurs et de fruits, de grenadiers dont les pommes le disputent en éclat aux fleurs qui les ont produites, de vananiers au feuillage large et satiné, de liguiers de toute espèce, d’'amandiers, de pêchers, d’abricotiers, de pruniers et de palmiers s’élevant au-dessus de cet Eden enfermé dans des haies de nopals.
1). puis quelques années, ces jardins se sont beaucoup agrandis. De toutes parts, on aperçoit au loin de nouvelles plantations ; et si l’on avait des bras laborieux et intelligents, la majeure partie de la plaine se convertirait en un immense jardin. On trouve l’eau à quelques mètres verges) de profondeur, et en l'élevant à la surface, eomme on le pratique déjà dans les endroits cultivés, on obtiendrait ua airosage suffisant pour tirer de ce sol fertile des trésors inappréciables.
Les orangers ont surtout attiré notre attention. [ls attelynent une hauteur prodigieuse et forment une cime plus étendue, mais moins épaisse que les plus beaux pommiers
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