‹ Le pèlerin de Terre Sainte [microforme]Chapitre 86 sur 170 · L: 1 Nous passons ensuite à côté du champ des Pois-Chiches · texte numérisé non relu

L: 1 Nous passons ensuite à côté du champ des Pois-Chiches

de | auquel se rattache une légende assez curieuse, On rap-

la porte que Notre-Seigneur — d'autres disent la sainte Vierge, — passant par là, et avant vu un homme qui semait des pois, lui demanda d'une voix douce et amicale ce qu'il se-

ns mait, Cet homme lui répondit qu'il semait des pierres.

is

A cette parole de moquerie, le Sauveur répondit: “Tu récuéillera ce que tu as semé.” Et, à la moisson, au lieu dé pois, il ne trouva que des pierres ; et aujourd’hui encore,

le champ est couvert de petites pierres qui ressemblent à des pois. Tous les voyageurs aiment à recueillir de ces

) (1) Gen. xXxXv, 19,

petites pierres. Nous naus sommes contentés de leur témotepage ; nous n'avions pas le temps de descendre et d'aller en ramasser.

Quelques instants après nous arrivons en face du cou, vent de Saint- Elie, qui appartient aux Grecs non unis. C’est une véritable forteresse qui pourrait soutenir un siège, Il remonte à une haute antiquité, et on lui a donné cette forme et cette solidité pour le mettre à l'abri des incursions des Arahes.

A Ja gauche du chemin, on montre un rccher, sur lequel on dit que le prophète Elie se concha, lorsque, fuyant la colère de JCzabel, il vint dans les déserts de Juda. Nons lisons au 111° livre des Rois qu’'Elie, étant allé à Bersabce, éavanca dans le désert à la distance d’une journée de chemin, et qu’il se coucha et s'endormit sous un genévrier; que l’ange du Seigneur lappela ; qu'à son réveil, il trouva auprès de Jui un pain cuit sous la cendre ct un vase d’eau ; qu'après avoir bu et mangé, il s’endormit de nouveau, et qu'ensuite, fortifié par ce pain miraculeux, il marcha quarante jours et quarante nuits jusqu’à la montagne d'Horeh. La tradition locale rapporte que le prophète, s'étant levé, laissa l'empreinte de son corps dans le rocher sur lequel il était couché. J'ai examiné cette empreinte, qui est encore aujourd’hui très-visible et accuse Ja forme d’un corps. On ne voit plus de genévrier qui ombrage ce rocher. Je laisse à d’autres le soin de faire cancorder le récit sacré avec cette tradition locale. Je n'ai pu y parvenir. Bersabée est À une distance d'au moins deux journées, et ce lieu ne ressemble pas au désert de Juda.

Du couvent de Saint-Elie, on aperçoit Jérusalem et Bethléem, coup d'œil qui donne lieu à bien des rapprochements. Tout près de là, se trouvait autrefois une belle église, bâtie sur le lieu où le prophète Habacuc, portant le diner à ses moissonneurs, rencontra un ange, qui lui dit de le porter à Babylone et de le donner à Daniel qui était dans Ja fosse

aux lions ; et l'ange le transporta lui-même à Babylone avec la vitesse des esprits (D).

Après quelques minutes de marche, nous trouvons une citerne délabrée qu'on appelle le puits des Mages. C’est là que les rois mages, après avoir quitté Jérusalem, se reposèrent et revirent avec tant de joie l'étoile qui Jes conduisit au berceau de Jésus-Christ,

Sur la route de Bethléem à Jérusalem, on rencontre À chaque pas quelque souvenir religieux, quelque monument antique, Nous avions à jieine marché quelques minutes, et À une faible distance de la route, on nous montra l’endroit Gù était autrefois un térébinthe qui ombragea la sainte Famille, quand la Vierge-\fère alla présenter au Seigneur son divin Fils,

Ilexiste une charmante tradition au sujet de cet ä&rbre, Fandis que la sainte Famille était réunie sous ses branches, avec les deux tourterelles, l'arbre s’inclina, en étendant <es rameaux comme une couronne pour saluer cet Enfant qui était le Dieu de la suture, N’est-il pas dit au livré de la Sagesse : ,Pai éfenda mes rameaux comme le térébinthe, et mes rameaux sont des rameaux d'honneur et de erûce.” “Toutes les nations, dit nn pèlerin du Xtie siècle, baisaient cet arbre en souvenir de cet événement.” Combien on regrette qu'un Arabe, qui voulait empêcher de fouler son champ, lait brulé en 1645, et qu’on ait été oblivé d’en marquer la place par un tas de pierres !

Nous sommes dans la vall‘e de Raphaïm (des Géants), où David battit deux fois les Philistins et brûla ‘leurs idoles (2). C’est la plaine la plus fertile qui soit auprès de Jérusalem. Nous j'assons près des ruines de la maison du saint vieillard Siméon, et nous rentrons dans la citée sainte,

(1) Dan. xIV, 32, (2) I. Rois. v. 18.

246 LE PÉLERIN CHAPITRE XXV Voyage à la mer Morte et au Jourdain.

Départ. — De Jérusalem à Saint-Sabus, — Monastère de Saint-Sabus, — Camipement sur le bord du Cédron, — De Saint-Sabas à la mer Morte, — La mer Morte, et comment elle a été formée, — Qualité de l'eau de lu mer Morte, — Navigation sur la mer Morte, — Le Jourdain, —— Souvenirs qu'il rappelle, — Du Jourdain à Jéricho, — Jéricho, — De Jérusalen à la fontaine d’'Elisée, — Rose de Jéricho, == Pomme de Sodome,

Nous avions formé le projet de faire le voyage de la mer Morte et du Jourdain, seuls, sans escorte, comme le voyage de Bethléem, Il paraît que nous aurions commis une grave imprudence, que nous aurions été expusés à être dépouilés pur les Bédounins qui sont encore puissants dans ces parages, Unc convention arrêtée entre le gouvernement turc ct les chefs de ces tribus exige que les voyageurs aient une escorte. On nous raconta qu'une dame anglaise s'était obstinée à faire seule ce voyage, qu’elle était tombée entre les mains des Bédouins et qu’elle était rentrée à Jérusalem dans un état déplorable,

Nous consentimes done à prendre une escorte, et l'entrepreneur des caravanes voulut bien se charger de nous procurer des tentes. Nous partons avec la caravane française, et nous formons, à sa suite, une petite Caravane de sept à huit personnes. Nos Espagnols-Américains en faisaient partie. Nous montons à cheval. La route est tellewent difficile que les Arabes seuls peuvent faire ce trajet ù pied. Ce voyage ue ressemble à aucun autre, et quand la mer Morte ct le Jourdain ne rappelleraient aucun souveuir religieux, on devrait encore l’entreprendre et surtout aller par Saint-Sabus.

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Sortis par la porte de Jaffa, (1), nous longeons les murailles et le mont Sion; nous arrivons à la fontaine de Kovel, et nous suivons le torrent du Cédron, qui est com plètement desséehé, mais qui, dans la saison des pluies, doit se gonfler horriblement; car les abimes qu'il creuse et les traces que laissent ses débordements, annoncent qu'il roule alors ses eaux avec fureur,

Après avoir marché environ une heure, nous perdons de vue Jérusalem, et nous nous enfoncons dans les défilés des montagnes, Il est impossible, en France, de se former une idée de ce chemin tantôt tortueux, quelquefois un peu plus droit, mais presque toujours couvert de cailloux roulants et uême de pierres énormes, très-souvent tracé par des pentes plus où moins rapides, À chaque instant, le cheval doit descendre comme de hautes marches ; plus souvent encore, il lui faut suivre un petit sentier sur le bord d’un abime ; en sorte que, S'il fait un faux pas, 1l peut tomber et rouler avec son cavalier dans un précipice.

Bientôt nous traversons le Cédron ; nous approchons de Saint-Subus. Nous distinguons les deux tours du monastère, Nous montons par un chemin tracé duns le roc, Nous avons sur notre gauche le lit du torrent, abime profondément creusé entre deux murs de rochers à pie où l’on aperçoit les ouvertures d'une foule de grottes qui servaient autrefois habitations aux anachorètes de la laure de Suint-Sabas,

Rien ne peut donner une idée de l'aspect sauvage de ce lieu, C’est une gorge affreuse, hérissée de roches nues sur lesquelles plane une éternelle désolation. Le silence de la mort règne dans ce désert, On n'apercoit pas un seul être vivant dans ces antres solitaires, où vivaient, au V° siècle,

(1) À une certaine distance, en dehors de la porte de Jafta, s'élève aujourd’hui (1887) un magnifique hôpital dans lequel les malheureux de toute nation et de toute croyanue reçoivent une généreuse hospitalité, Cet hôpital, dont le coût s'élève à près de cinquaute mille piastres à été construit aux frais d’un jeune français, M, le comte de Piellat,

dix mille anachorètes, On a peine à comprendre comment ils pouvaient entrer dans leurs cellules on en sortir, la plupart étant pratiquées dans des endroits inabordables,

Nous allons au monastère ; c’est un des édifices les plus pittoresques qu’on puisse voir, [Il est adossé à une haute montagne et s'élève en gradins sur les rochers qui dominent le lit du Cédron, Ce monastère, autrefois l'asile d’un grand nombre de saints et de martyrs, est aujourd’hui en la possession des (Grecs non unis. Dans la partie suptrieure, il y a deux tours du haut desquelles on peut défendre l'entrée du content contre les agressions des Arabes, Sur l’une d'elles, est un moine de garde,

Quand on arrive à la porte du couvent; ce moine descend un panier dans lequel on doit déposer une lettre du patriarche grec de Jérusalem. Sans cette lettre de recommandation, l'entrée du couvent est interdite, Cette formalité observée, la porte s'ouvre, et nous descendons, par de longs escaliers, dans une petite cour pavée. Nous visitons le tombeau de Saint-Sabas et ensuite l’église Saint. Nicolas, toute taillée dans le roc.

De là nous entrons dans une petite chapelle où l’on conserve les reliques des anachorètes martyrisés par les bandes de Chosroès au commencement du vit siècle. A cette époque, quatre mille religienx vivaient dans ce couvent et dix mille dans les antres des rochers, et aujourd’hui il n’y a que vingt ou trente moines qui sont obligés de faire venir

de Jérusalem tout ce dont ils ont besoin, excepté lean ;

car il y a une excellente soure2 dans le couvent, Le mo-

nastère possède une belle église richement restaurée par

les Russes.

On voit, auprès d’un mur, un palmier que les moines

disent planté par saint Sabas et qui donne des dattes sans noyaux. [Il est l'objet des soins des religieux et pourra vivre encore bien des siècles.

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Je ne puis passer sous silence une grotte et une petite chapelle habitées autrefois par saint Sabas. Elles sont pour ainsi dire suspendues sur le Cédron. De là, œil du voyageur plonge, avec une sorte de frayeur, dans labime creusé sotfs ses pieds, Cette grotte s'appelle Ja grotte dn Lion, parce qu'un lion vint s'y coucher, jendant que Île saint était soiti, À son retour, plein de confiance en Dien, il y rentra et se mit à réciter son office; et, en le récitant, il s'endormit, Le lion le stwisissant pur un bras le traîna dehors, Le saint, réveillé, rentra ct recommenca son office. Il s’endormit de nouveau et fut trainé dehors comme la première fois. Alors il dit au lion d’un ton sévère: “ \’y at-il donc pus place pour dou F7 Et il lui assigna un coin, Le lion sy installa et continua d'y habiter avec le saint.

Quoi qu'on doive penser de cette histoire, il n'en est pas moins vrai qu'aujourd'hui encore des oiseaux sauvages planent au-dessus des rochers, descendent et viennent imauger sur les épaules et dans les mains des moines. n Syrie, j'ai entendu raconter plusieurs faits de ce genre, Dans ces lieux si sauvages où Panimal ne trouve aucune nourriture, il semble déposer sa férocité et se montrer reconnaissant envers la main charitable qui vient à son secours. Combien de faits non moins extraordinaires M. de Montalembert ne raconte-t-il pas dans son Héstotre des Moines d'Occident !

Le soir du méme jour, nous revenons sur nos pas à une demi-lieue du monastère, et nous campons sur les bords du Cédron. Là, nous commencons à imiter la vie nomade des Arabes. Sur un petit terrain assez bien choisi, se dressent nos tentes blanches dont l'aspect forme un contraste frappant avec celles des Bédouins qui sont noires et aunoucent quelque chose de sinistre. Notre escorte, nos moukres et ceux de la caravane francaise veillent autour

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des tentes, ou plutôt font semblant de veiller ; car il n'y a pas apparence de danger.

Au moment où tont le monde commenceait à dormir, je n'écarte à une certaine distance des tentes pour contempler la heauté du ciel; j'étais seul, lorsque j'entends de loin des pas précipités, Je me sens saisi d’une sorte de frayeur, et je reviens vers le campement; mais les Bédouins ne tardent pas à arriver près de moi. Je fais bonne contenance, je les regarde passer, [ls étaient loin d'avoir des intentions hostiles, Ils portaient du lait pour le déjeuner des pèlerins,

Je rentre et je me mets en devoir de me coucher, Un léger matelas étendu par terre, voilà tout notre Hit: mais la terre n'est pas humide, et la tente inet à Pabri de Pair de Ta nuit, funeste aux étrangers, Te pus à peine fermer les veux quelques instants. Dès quatre heures, on est debout, on prend un café au lait et lon part.

Nous quittons, pour ne plus le revoir, le Hit du Cédron qui décharge ses eaux dans la mer Morte, Je crois qu'aueun voyageur ne l'a parcouru en entier, tant 1lest effrayant et sauvag:, Je jette un dernier regard sur le Heu de notre campement entouré de toutes parts de hautes montagnes dénudées qui se dressent eomime d'immenses forteresses. À peine voit-on les déchirures du torrent, tant elles sont

étroites et profondes,

Nous voilà done cheminant dans les ravins, sur les versants et les arêtes des montagnes qui semblent se multiplier et devenir plus homibles que la veille. C’est assurément le plus affreux désert qu'on puisse imaginer, Evidemment, nous approchons de ces lieux où tomba le feu du ciel ; et, en effet, du haut d'une montagne nous découvrons la mer Morte.

C’est une blanche nappe d’eau qui se dessine parfaitement au pied des montagnes de Moab, de ces montagnes

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qui se dressent devant nous comme une immense muraille, d’une hauteur prodigieuse, La mer paraît, pour ainsi dire, à nos pieds; il semble qu'il ne faudra qu'une demi-heure pour descendre sur le rivage, Illusion, il fant encore marcher quatre heures, Il est vrai, nous remontons nn pen vers Je nord-est ; la mer paraît et disparaît ; au lieu d’approcher, elle semble s'éloigner,

Nous sommes en vue de Nébi-Moussa, tombean de Moïse, Sur une haute montagne, À la place d’un ancien couvent, les musulmans ont bâti une mosquée, avec un minaret, son appendice indispensable ; et ils ont prétendu que là était le tombeau de Moïse, et pour aceréditer eette fable, ils ont inventé une foule d'histoires qui ne méritent aucune créance. Les mahométans vont en pèlerinage à.ee prétendu tombeau de Moïse,

Sur Je chemin que nous parcourons, nous rencontrons à chaque instant des amas de pierres, en forme de pain de sucre, qui avertissent les musulmans que là ils sont en vue de Nébi-Moussa. Bientôt les chemins deviennent plus âpres et plus difficiles encore, La prudence exige qu’on descende de cheval, tant les pentes des montagnes sont escarpées. La végétation à disparu complètement, Des pierres, des rochers énormes, une suite de sommets dénndés, interrompus par des déchirures horribles et profondes, dont les parois sont comme d'immenses pans de murs qui atteignent parfois la hauteur de trois à quatre cents mètres (mille à treize cents pieds) : voilà le triste spectacle que uous avons sous les veux.

Ces pierres sont en caleaire bitumineux; elles sout noires, et on dirait qu'elles ont été longtemps soumises à l'action des flammes. Le feu de Sodome n'a-t-il point exercé jusque-là sa dévorante activité / Enfin, je ne crois pas qu'il y ait dans le monde un seul endroit qui présente un aspect aussi effrayant. J'ai vu les Alpes et les Apennins ; mais rien approche de cette horrible et solennelle

solitude, On répète involontairement: le châtiment de Dieu a passé par là ; Dieu à imprimé sur ces rochers la malédiction qu'il prononça contre Sodome et Gomorrhe,

Enfin nous sortons de ces interminables défilés, Une plaine iinimense et déserte se déroule devant nous. La wvr semble à nos pieds, et il nous faut encore plus d'une heure pour aller nous asseoir sur ses bords. Jamuis route ne n'a para plus longue, tant j'avais le cœur brisé du spectacle offert à nos yeux.

Nous voils sur le bord de la mer Morte (1). C'est la Bible à la main qu'il faut étudier ce lac maudit el toute la contrée qui l’'environne. “ Lot, nous dit la Genèse, se séparant d'Abrahum, choisit la contrée du Jourdain qui élail arrosée, comme le jardin du Seigneur el comme l'Egypte, uvant que le Seigneur eût détruit Sodoinc ct Gomorrhe,"

A Ja place de la mer Morte, était une vallée fertile que l'Ecriture appelle la vallée des Bois. C’est Hi que Lot dressa ses tentes jusqu’à Sodome et Cromorrhe (21, Le Jourdain traversait done cette vallée, et par ses débordeiuents, il la fertilisait comme le Nil fertilise l'Euvpte, et, après avoir reçu plusieurs affluents, 1l allait se décharger dans la mer Rouge, Il reste encore quelques traces de son cours primitif,

Cependant les crimes de Sodome avaient lu imcsure, etils aitirèrent sur cette malheureuse crée le plus

terrible châtiment, le plus effroyable boulever-ement qui

ait eu lieu sur la terre depuis le délige. Le Seigneur tit

descendre du ciel une pluie de souffre et de feu qui détruisit ces villes coupables, tout le pays d'alentour, et ne lssa pas un brin d'herbe sur la terre.

Le texte sacré dit formellement que c’est le feu du ciel

(1) Gen, XIV. 8. (2) Ib, mix 24,

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