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Le pélerin

A peu de distance de Bade est Salsbach, où périt Turenne '. Un obélisque en granit s'y élève ; et le carré de terre où il est placé a été réservé et déclaré territoire français, par un article du traité de Vienne. On y arrive par une longue allée au bout de laquelle est une maisonnette babitée par un sous-officier chargé de la garde du monument. Là est le noyer sous lequel déjeuna Turenne avant sa dernière bataille, et où son cheval le ramena mourant. Là on montre encore le bouh't

• I.e 27 juillet 167.1.

IF Pt'fFRIN. 2.

2 LE PKLERIfl.

qui tua l'immortel capitaine. Là on rêve gloire et patrie.

J'avais visité le Mercure ', l'Yberg % la Chaire du Diable 3, et les Trois Chênes ; il ne me restait plus à faire que l'excursion d'Eberstein-burg. J'y fus au lever du soleil. J'avais trois compagnons de voyage, le comte de la Garde, le baron de la Roche et M. Mathéus. Nous gravîmes le rocher avec enthousiasme ; nous avions présente à la mémoire la vieille légende d'Augsbourg. Je questionnai l'espèce de sorcière et le jeune garçon qui demeurent dans ces ruines; et leurs réponses, à notre grande surprise, me confirmèrent ma légende.

— Monsieur ! me dit la vieille en un langage à peine intelligible, ici est la place où les neuf chevaliers jouaient aux quilles chaque nuit. Leur boule était d'or, vous savez !

— Et les quilles étaient d'airain, continua le jeune concierge. C'était épouvantable, messieurs : on en frissonne encore au pays. Le diable présidait au jeu.

1 La plus haute montagne des environs de Bade. Elle est à droite des rochers de Schlossberg et s'appelle aussi Stau/fi'nberg. Il y avait là un autel à Mercure. La vue y est admirable.

2 Superbes ruines où habitent, dit-on, des lutins qui y ont été portés dans des sacs par des moines.

3 Teufelskausel. Plusieurs chemins mènent au vieux château d'Eberstein. L'un y conduit par la Chaire du diable.

LE PÈI.EKI*. 3

J'écoulais et j 'étais ravi : le fond de ma légende était là. En voici maintenant les détails.

Le Jeu de quilles d'Eberstein-bur;

Or, il y avait en ce temps-là, au beau pays de Bade, un vieux fort nommé Eberstein-burg. Bâti avant la naissance du Christ, sur un rocher de six cents pieds de haut, dominant les vallées du Rhin, ce fort était l'effroi du canton. Et pourtant de ce castel, naguère, était sorti plus d'un héros. De ces murs partit en l'an 984, le vaillant Louis d'JUbersteln pour aller combattre les Hongrois avec Henri l'Oiseleur. Le comte Eberhanl, peu après, assiégé par le roi Othon, s'y était couvert de lauriers '. Pourquoi donc, maintenant, les villageois d'alentour évitaient-ils de passer sous les remparts d'Eberstein - burg ? Pourquoi faisaient-ils le signe de la croix lorsque, seulement, il en était question devant eux. Ce lieu terrible étaitil donc habité par des bandits , ou hanté par l'esprit malin? La suite éclaircira ce mystère.

Le fait est que les portes du château étaient fermées depuis nombre d'années, qu'il n'y logeait

1 othon fit la paix avec lui et lui donna sa sœur en mariage.

4 M PÈLERn.

aucun être vivant, et que les hautes tours d'Eberstein-burg ne voyaient plus ni nobles suzerains ni belles dames. L'œil y cherchait inutilement les plis d'une bannière ; l'oreille y guettait en vain le cri des sentinelles : il n'y planait que des hiboux, il ne s'y promenait que des ombres.

La contrée se lamentait journellement de la position d'isolement où la mettait le fatal château ; personne n'osait approcher de ses fortifications; et, loin d'y posséder un riche et puissant seigneur, ouvrant sa bourse aux malheureux, les hameaux d'alentour n'avaient là qu'une citadelle frappée d'anathème qui repoussait les vovageurs. Oh! qu'ils eussent voulu l'abattre!

Mais, selon de vieilles prédictions, Ebersteinburg ne devait commencer à tomber en ruine, et cesser d'être un épouvantail pour le pays qu'au jour où un infâme sacrilège aurait lieu sur sa plate-forme. Or, comme il n'y entrait aucun individu , il ne s'y commettait aucun crime.

D'où venait donc que ce castel était si cruellement abandonné de Dieu et des hommes ? Le bruit public l'expliquait ainsi : Neuf chevaliers de haut parage, revenant un jour des plus célèbres tournois d'Aussbourg, y avaient établi leur résidence. Qui leur avait livré le manoir? A quels titres y régnaient-ils? L'histoire se tait sur ce point. La seule chose incontestable, c'est que ces

i.e rÈLEnn. 5

chevaliers, criblés de dettes, un peu gens de sac et de corde, y menaient fort joyeuse vie. L'argent roula d'abord à grand flots ; peu à peu il diminua : puis il manqua complètement. Que faire? l'embarras croissait. Les preux se changent en bandits. Ils sortent à la picorée de leurs remparts pour aller s'approvisionner de toutes choses. Il leur faut vivres et gibier, de bons vins et de jolies filles. Leurs rapines et leurs brigandages soulèvent d'indignation les seigneurs voisins. Plusieurs s'arment et les combaltent; mais les guerriers d'Eberstein - burg étaient d'invincibles athlètes , de véritables foudres de guerre. Ils triomphent de tous côtés. Force est de se soumettre à leur loi.

Tant que les chevaliers n'avaient eu affaire qu'à des puissances de robe ou d'épée, la fortune leur avait constamment souri. Mais les bandits, perdant toute mesure, osent s'attaquer à l'Église ; ils pillent un saint monastère : c'en est fait ! leur perte est jurée. L'abime va s'ouvrir sous leurs pas.

Lne excommunication est lancée. Leurs armes sont frappées d'anatbème; et, tombés dans une embuscade, les neuf félons sont massacrés. Qui donc a opéré ce prodige ? Quelles sont les vaillantes troupes qui purent ainsi dompter les invincibles d'Eberstein-burg?Les chroniques n'en disent rien. La tradition même est muette.

fi LE PÈl.ERI*.

Les châtelains n'existant pins, les portes du château se fermèrent; et alors commencèrent les effroyables récits, les terrifiantes visions. Les neuf chevaliers, maudits du ciel, n'avaient pu reposer en paix dans leur tombe. Ils étaient condamnés, en expiation de leurs forfaits, à surgir chaque nuit de leurs cercueils, et à venir, armés de pied en cap, jouer aux quilles sur le plateau de leur manoir, depuis l'heure où commencent les ténèbres jusqu'aux premiers rayons du matin. Les neuf quilles étaient d'airain, et la boule était d'or massif. Hélas! le jeu était horrible. Chaque quille représentait un bandit ; et lorsqu'il en tombait une frappée par la brillante boule, il tombait un des chevaliers. La commotion et la chute était d'une violence à tuer; et aucun n'y eût survécu, si, d'avance, il n'eût été mort. Il y avait quelque chose d'atrocement plaisant dans cette infernale partie où chaque joueur frémissait de ce qu'allait renverser sa boule ; en vain s'efforçaient-ils tous de mettre un soin extrême à faire ce qu'en termes de l'art on appelle à ce jeu, chou-blanc; la malicieuse et perfide boule allait, heurtant et renversant : quilles et guerriers culbutaient. Il en partait des cris lamentables. C'était un vrai champ de bataille où le péril était inévitable, où la torture était permanente, et où il ne manquait... que la gloire.

Souvent un malheureux joueur , dont la main

mal assurée tremblait d'épouvante , se persuadait en visant, que la boule bien dirigée passerait sans loucber une seule quille. Vain espoir : il en tombait neuf; et tous les combattants renversés gisaient sur le carreau l'un sur l'autre. Le diable présidait au jeu ; et , à chaque cri de douleur , il joignait un éclat de rire.

Les villageois d'alentour , du pied de la vieille forteresse, entendaient le nocturne jeu. Quelquefois , au clair de la lune , ils voyaient les chevaliers noirs, les quilles d'airain et la boule d'or s'escrimer ensemble et conjointement. Au sommet du roc, une chauve-souris monstrueuse y voltigeait de droite et de gauche ; des exclamations de souffrance et de fureur parvenaient jusqu'à eux ; et , le sang glacé dans les veines , ils soupiraient après le jour de l'infâme sacrilège qui dea ait être, selon des oracles certains, le grand jour de la délivrance.

Deux jeunes troubadours, un malin, joyeux enfants du gai savoir, arrivent à Eberstein-burg. Bons vivants , pèlerins d'amour , et de tournure gracieuse , ils allaient de château en château chantant les héros et les belles ; ils savaient des tensons admirables. L'un d'eux était alerte, égrillard ; l'autre était gente demoiselle.

Us entrent gaiement à la première auberge du hameau.

— Bon vieillard! dit Théolin , le jeune trou-

8 LE PÈLEKIN.

vère, au maître de l'hôtellerie, m'est avis qu'il y a un beau château de ce côté. Quel chemin prendon pour s'y rendre?

Le villageois ébahi ouvre des yeux immenses, demeure un instant sans parole, et fait dévotement le signe de la croix.

— Jésus, Maria! répliqua-t-il. Est-ce que vous penseriez à monter là-haut ?

— Pourquoi donc pas? repartit Brigitte, la compagne du troubadour.

— C'est que , balbutia le vieillard , cette forteresse est maudite. Il n'y entre que des esprits.

— Que font-ils là ?

— Us jouent aux quilles.

Théolin éclata de rire.

— Par ma foi! C'est original. Nous irons faire leur partie.

— Mais, reprit le villageois scandalisé d'une pareille gaieté , ce sont de mauvais esprits.

— Tant mieux : nous fraterniserons. J'irai présider à leur jeu.

— Vous prendriez la place du diable?

— Comment ! le diable est là ?

— En personne.

— Ah ! je grillais... de le connaître. Voilà une excellente occasion. Je tendrai ma main à sa griffe.

— Elle brûle !

— J'aime le feu.

LE PELERI.T. 9

Le maître d'auberge frissonna de la tête aux pieds.

Quant à Brigitte, elle avait, alternativement, pâli et ri. Cette jeune fille, vive et légère, était un miroir qui réfléchissait toutes les impressions et qui n'en gardait aucune. Elle fait résonner sa mandore.

— Les malins esprits ! le démon ! se prit-elle à répéter d'un ton insouciant et folâtre. Ce doit être curieux à voir. Nous leur ferons de la musique. Mais peut-être n'aiment-ils pas les visites ; Théolin ! s'ils allaient nous mal recevoir ?...

— Comme un chien dans un jeu de quilles ! interrompt le troubadour.

— Ce serait le cas en effet , répliqua Brigitte en riant aux éclats. Mais , pourtant , si le diable a été bien élevé , ce qui me parait présumable , vu qu'il est de bonne maison , il ne doit pas être grossier. D'ailleurs, je chanterai un air à sa gloire.

— Et Dieu ?

— Chacun son tour, mon ami. Dieu ne peut pas éternellement accaparer à lui seul toutes les hymnes : cela doit même l'ennuyer. Il est assez juste que , de temps à autre , on fasse aussi quelque chose pour ce pauvre Satan qui, du reste, a pu être calomnié dans beaucoup de circonstances. Et puis, il a aussi son chez-lui, où il est souverain seigneur. Il est bon d'avoir des amis partout.

— Voudrais-tu te donner au diable?

— J'ai juré de n'être qu'à toi.

Les troubadours sortaient de l'auberge. Le vieillard , qui les avait reçus , les voyait s'éloigner sans regret ; il leur trouvait l'air si libre et si gaillard qu'il lui tardait de s'en débarrasser. En ce moment, un troisième enfant de la gaie science, une espèce de barde à longue robe , à ceinture flottante , à chevelure noire et à figure dramatique, aborde Théolin et Brigitte.

— Frères ! salut ! dit L'étranger.

— Compagnon ! sois le bienvenu , répondit le premier trouvère. D'où arrives-tu?

— D'Italie.

— Beau pays! Ton nom?

— Farelli.

— Et tu chantes ?

— J'ai là ma harpe.

— Veux-tu faire route avec nous? Joignons nos accords !

— Volontiers. Où allez-vous?

— A l'aventure. Quand nous sommes mal nous partons; nous restons quand nous sommes bien. >~otre loi c'est l'indépendance , et notre route le plaisir. Vie joyeuse te convient-elle?

— Je ne puis en supporter d'autre.

— Es-tu libre aussi ?

— Comme l'air.

— Bien. Le jeu , le vin et l'amour !

LE PÈI.ERH. 11

— L'argent , la bombance et les belles !

— C'est cela. Ta main , camarade !

— La voici.

— Partons !

— Je te suis.

— Encore un de la même trempe ! se disait tout bas l'aubergiste : et ils vont tous les trois... au diable! La volonté de Dieu soit faite !

Tbéolin revient sur ses pas.

— Ami! dit -il au maître d'auberge, nous allons décidément demander un giteàla forteresse hantée. Y aura-t-il à manger là-haut?

— Oui , si vous y portez des vivres.

— Quoi ! les amateurs de quilles n'ont pas de cuisine? Ils jouent à jeun, le ventre creux? Tes esprits sont de pauvres diables.

— Voulez-vous pâtés et jambons ?

— Donne-nous de cpuoi faire ripaille. Nous aimons aussi le gibier. Voilà de l'or : tue tes volailles. As-tu du vin?

— Non.

— Quel dommage !

Le villageois s'empresse de leur livrer ses pro visions ; et les troubadours gravissent le mont d'Eberstein-burg. Théolin , le long de la route, interrogeait son compagnon.

— Où as-tu couché l'autre nuit?

— A Baden, répond Farelli. Je n'y ai vu de curieux qu'un magicien de Bohème qui y demeure

au pied d'une montagne nommée Stauffenberg , où il prétend que le corbeau enchanté du château des Rochers vient lui communiquer l'avenir '.

— Ah! lui as-tu parlé?

— Sans doute. Tu sauras que ce vieux fou s'imagine que la petite vallée de Baden jouera quelque jour un grand rôle. Je m'en suis moqué à sa barbe. Tel fut notre risible entretien. Nècromantissime devin ! viendra-t-il , sur ces hautes plages, les princes et chevaliers de la Table ronde ? — Troubadourissime chanteur! il y aura quelque jour ici des tables rondes où s'assiéront tous les princes et les chevaliers de la terre. — Aurez-vous l'enchanteur Merlin? — Non. Mais nous aurons beaucoup mieux : l'enchanteresse... à nom semblable. — Et. non pareille ? — Justement.

Le chemin peu frayé que suivaient Théolin , Brigitte et Farelli , offrait à chaque pas des obstacles ; et leur conversation s'en trouvait forcément suspendue. Des arbres renversés , des ravins profonds , et des rochers à pic , coupaient les communications. Il faisait un soleil ardent. La sueur coule de leurs fronts , la fatigue brise leurs membres ; et pourtant ils ne se découragent point ; ils arrivent au vieux castel.

1 Le grand Stauffenberg est plus connu maintenant sous le nom du Mercure. Les ruines du vieux château, et les rochers du Schlossberg ont encore aujourd'hui pour dominateur, selon la tradition, ce même corbeau enchanté.

LE PÈLEKU. 13

Les portes en étaient fermées.

— Enfonçons-les! dit Théolin.

Ils frappent à coups redoublés. Ils s'ouvrent un passage , ils entrent.

Le manoir est entièrement désert. Les troubadours parcourent avec une curiosité moitié tremblante et moitié gaie ses appartements intérieurs. ' Leur aspect est lugubre 5 les oiseaux de proie y ont seuls établi leur demeure. Tout tombe en vétusté sous ces murailles redoutables. Une humidité sépulcrale y pénètre jusqu'aux os. On dirait qu'il s'y respire un souffle d'anathème et de mort. Vainement Théolin et Brigitte ont essayé plusieurs fois , en traversant ces salles désertes , d'entonner de gais refrains ; leurs voix n'ont eu que des modulations funèbres ; et leurs rires leur ont fait peur.

Arrivés à la plate-forme d'Eberstein-burg, ils aperçoivent , dans un coin , un vieux jeu de quilles abandonné. La boule avait dû être fort belle ; elle était de métal doré. Quant aux quilles , elles étaient d'airain ; mais il n'en restait plus que trois. Les six autres se sont perdues.

Qui l'aurait. imaginé! un inconcevable désir , une irrésistible envie de jouer aux quilles s'empare des trois voyageurs ; et , bien qu'il n'y eût rien là de complet pour satisfaire à ce besoin , les voilà commençant la partie.

— A vous, Théolin! dit Brigitte.

Le trouvère lance la boule. Elle atteint avec vi-

gueur une des quilles , et, chose inconcevable, la fait sauter en l'air hors du jeu. Par malheur, en retombant , elle atteint Farelli à la jambe , et le renverse à l'improviste. L'homme et la quille roulent à terre.

— A mon tour ! a repris Brigitte.

Et tandis que Farelli se relève à demi boiteux de sa singulière chute , Théolin s'établissait sur un petit tas de pierres voisin , pour être à l'abri des accidents et y dominer la partie.

— D'ici, je jugerai les coups, disait-il. Brigitte a dirigé habilement sa boule ; mais le

pied lui a glissé par suite du violent effort qu'elle s'est donné ; et la jeune fille est tombée le front sur la poussière. Théolin se précipite à son secours. Hélas ! les pierres sur lesquelles il était monté s'éboulent à l'instant sous lui : il dégringole et roule avec elles.

— J'ai gagné, dit Brigitte en se relevant d'un air médiocrement charmé. Regardez ce qu'a fait ma boule !

Elle avait abattu deux quilles.

— L'impertinent jeu ! s'écrie Farelli en ramassant Théolin, dont le nez s'était désagréablement endommagé en se frottant contre des objets infiniment plus durs que lui. Pour moi, j'en ai assez : j'y renonce. Ma jambe est comme raccourcie.

— Mon nez s'est au contraire allongé, réplique avec humeur Théolin.

le rfeiniR. ii

— Je n'ai rien d'allongé ni de raccourci , reprend la fille du gai savoir. Mais j'aurais, le cas échéant, assez de force pour m'y faire. Sur ce, point de soucis! et chantons !

Pas un ne se trouvait en voix. Ils reprennent leurs excursions; ils visitent les donjons et le> galeries ; la solitude y est profonde, l'abandon complet, et le délabrement général. Ni gardien, ni concierge. Il est évident que la forteresse a été frappée de malédiction , et que nul être humain n'a osé y fixer sa résidence. Ebersteinburg appartient à l'abîme.

Ils s'arrêtent dans la salle des banquets , où jadis les neuf célèbres chevaliers savouraient les délices de la bonne chère. Ils vont furetant dans les buffets et bahuts qui garnissaient l'enceinte. 0 surprise! il s'y découvre encore une quantité de vins lins. De nombreux flacons de liqueurs y sont rangés avec ordre et symétrie. Il y a de quoi griser cent personnes.

Tout cela, sans doute, a été abandonné le jour où l'anathème de l'Église voua ce lieu à l'exécration publique.. Nulle âme chrétienne, depuis, n'aurait eu l'audace impie de jeter un œil de convoitise sur ces provisions de débauche; elles ne conviennent qu'aux damnés.

— Quel bonheur! le vin nous manquait, dit Théolin à Farelli ; j'avais justement une soif...'

— Soif du diable !

10 LE PÈLï.RIN.

— Précisément.

— Cette salle, interrompt Brigitte, a une odeur fétide et lourde. Sortons! l'air me manque : j'étouffe.

— Moi ! j'ai faim, reprit Farelli.

— Dressons une table au dehors! dit Théolin. Montons sur le plateau de la tour! et buvons-y le vin des maudits, à la lumière du soleil !

— Et à la barbe du Seigneur.

Farelli , prononçant ces mots et sorti de la sombre enceinte , avait l'œil levé vers le ciel, en provocateur indomptable. Son visage , d'une beauté mâle, avait un caractère sinistre. Brigitte le trouvait superbe ; et pourtant il l'épouvantait.

Les deux troubadours et la jeune fille sont au sommet de la grande tour; ils y portent leurs vins et leurs vivres : l'orgie aura lieu en plein air. Devant eux quel admirable spectacle ! A leurs pieds un précipice et des rochers à pic. Du nord à l'ouest les vastes et fertiles campagnes du Rhin, terminées dans un lointain bleuâtre par les hautes montagnes des Vosges. Ici et là de vieilles cités : les clochers de Bastadt et de Spire ', les castels de Schaitenbourg et de Fursteneck, les tours crénelées d'Ullembourg. A l'est , la vallée de la

1 On y voit de plus, aujourd'hui. Carlsruhe et beaucoup d'autres villes nouvelles.

LE PÈLER1S. 17

Mourg, le mont et l'autel de Mercure. Au midi, la Chaire du diable '.

En ce moment, selon la légende , Satan, revêtu d'un habit de moine, était installé dans cette chaire, et y prêchait une multitude de villageois accourus pour l'entendre ; on le prenait pour un homme de Dieu. Cette chaire était taillée dans le rocher en manière de tribune, et planait avec majesté sur une vallée paisible et riante. L'habile souverain des ténèbres, ayant pris la forme et la tenue d'un ministre du ciel, débitait là au peuple ébahi, une foule de maximes étranges qui, sous de pieuses apparences, recelaient des hérésies monstrueuses. L~n affreux poison coulait de ses lèvres de miel; et d'infernales pensées assortaient de ses religieuses paroles. Un démon de petite taille était blotti au fond de sa chaire; et, faisant l'office de diacre, il lui soufflait, dit-on , ses harangues.

Tout à coup Satan s'interrompt. Il a perdu le fil de son discours ; son oreille (et il l'a très-fine) était ailleurs qu'à son sermon. Son regard même était absent.

— Qu'est-ce qui me trouble? dit-il tout bas, d'un air goguenard, en se penchant vers le diablotin.

1 On ne l'aperçoit pas de la plate-forme d'Eberstein-burg ; mais 011 en distingue la place.

Celui-ci, qui était chargé d'aider aux idées de son prince, lui tire humblement sa calotte, ainsi que cela se devait , et ayant fait la révérence :

— Monseigneur! lui répond-il à demi-voix, ce sont deux troubadours mécréants, et une gentille ribaude, qui s'emparent d'Eberslein-burg.

— En es-tu bien sur , moinillon ? dit Satan jouant avec les grains de son rosaire... non bénit.

— Ne plaisantez pas, monseigneur ! La chose est grave.

— En vérité !

— Est-ce que j'oserais mentir à Votre Majesté! Ce soir, aux murs d'Eberstein-burg, j'en ai la conviction intime, il se verra d'étranges choses.

— Bien ! reprit Satan ; partons vite ! L'assemblée villageoise n'avait rien vu ni rien

entendu de cet aparté. Elle croyait que le saint homme ne s'était interrompu un instant que pour puiser, dans le silence d'un court recueillement , les inspirations du génie. Désappointement général ! Sa Majesté infernale coupe court aux exhortations commencées ; il croise les bras sur son sein ; et, après une parodie de bénédiction donnée à la foule hébétée, il salue prestement et s'échappe. La légende assure que lui et son compagnon, se changeant en chauves-souris, furent se pendre par la patte au chapiteau d'un vieux pilier sur le plateau d'Eberstein-burg.

U PELEItn. 19

Cependant Brigitte et les deux troubadours avaient mis le temps à profit. Une table était déjà dressée à l'extrémité de la grande plate-forme du castel. Ils y avaient posé des sièges ; rien n'allait manquer au repas: car les insensés avaient découvert, dans de vieux coffres, des couteaux, des verres, des plats et jusqu'à du linge de table. D'invisibles agents les secondaient : ils feront payer cber leurs services.

Théolin, Brigitte et Farelli, tout en préparant leur festin, avaient goûté les vins du manoir. Quel parfum et quel goût exquis ! Leurs terreurs se sont dissipées. Ils couraient, riaient et chantaient, déjà la tète un peu perdue. Ils ne voient plus que les plaisirs du banquet ; ils ne sont qu'aux joies de la vie. Pas un d'eux ne remarque que le soleil s'est obscurci ; qu'un gros nuage noir s'avance pesamment à l'horizon , et que l'air s'est chargé de vapeurs sulfureuses. Aucun péril ne se présente à leur idée. On leur eût dit: Voici In tempête l qu'ils n'en eussent ri que plus fort. Les trois extravagants sont à table.

— Or çà! mes joyeux camarades! dit Farelli d'une voix creuse : chantez donc ! nos flacons se vident. Ne devons-nous faire que boire ?

— Faisons de tout! s'écrie Théolin. Je suis en train : par où commencer? il n'est rien, foi de gai luron ! dont je ne me sente capable.

— Moi de même ! reprend Farelli en passant

son bras autour de Brigitte, avec un regard enflammé. Et toi, ma belle enfant?,..

— Moi de même.

— Compagnon ! poursuit Théolin. Elle et moi nous allons te chanter notre ballade favorite. C'est celle des jours de licence ; elle sera ici à sa place.

Brigitte aussitôt prend sa lyre.

La vertu, parmi les humains, Qu'est-elle ici bas ? Duperie.

Que font triompher les destins?

La perfidie.

Quant à Dieu , pourquoi le prier?

Dieu prend parti pour le coupable, Et l'humanité doit crier :

Honneur au diable!

Les acclamations de Farelli saluent les accords de Brigitte. C'était au tour de Théolin.

Le Très-Haut défend le plaisir :

Satan nous prescrit le contraire.

Satan nous crie : Il faut jouir!

On le préfère.

L'un dit : Bombance et volupté !

L'autre : Amour saint, frugale table !

Ma foi ! je n'ai point hésité :

Vive le diable !

La foudre commençait à gronder et accompagnait les impies. Farelli saisit sa harpe. Son front audacieux, comme inspiré par de noirs génies, rayonnait d'un éclat sinistre. L'écho va répéter ses blasphèmes.

Je crois aux têtes couronnées, .le crois à l'astre souverain.

Je crois aux tristes destinées Qui pèsent sur le genre humain. Je crois au bonheur des rebelles.

Je crois aux délices du jeu.

Je crois au vin, je crois aux belles.

Je crois à tout... hormis à Dieu !

Je sais me faire à la souffrance.

Je me ris des infirmités.

Je me permets l'intempérance

Et j'appartiens aux voluptés.

Ni parjures, ni perfidies,

Ne m'alarment. j'en fais l'aveu ;

Car. en ce monde de folies.

Je tolère tout... hormis Dieu !

Il est partout des jouissances.

Il en est jusque dans les maux.

Plaisir naît parfois des souffrances ; Et nuit fait valoir les flambeaux.

22 I.E EÈUWIK.

Pour mon cœur tout a donc des charmes : Hiver et printemps, glace et feu.

Repos et bruit, rires et larmes.

J'aime tout... je ne hais que Dieu !

Les longs roulements du tonnerre et les feux qui sillonnaient la nue , répondaient au blasphémateur.

— Bravo! bravo! s'écrie Théolin. Il y a parfait accord entre nous. Mêmes pensées , mêmes délires.

— Et pourtant, reprend Farelli, nous ne nous connaissons pas encore. Il me semble que le moment serait venu de nous révéler mutuellement qui nous sommes. Je parierais qu'il y a eu dans nos destinées l'analogie qu'il y a dans nos sentiments. Voyons! Théolin, qui es-tu?

— Qui je suis? tu vas le savoir. Farelli! J'étais chevalier ; je partais pour la terre sainte ; et j'avais fait serment au pied de je ne sais quel autel, de ne déposer les armes qu'après ni'ètre agenouillé à Jérusalem devant le tombeau du Christ. Eh bien ! je rencontrai Brigitte ; elle s'empara de toute mon àme ; j'étais déjà las, je l'avouerai, de mon projet d'expédition en Palestine. Les chefs qui m'exerçaient aux armes, m'avaient paru insupportables. Mon élément n'était pas la guerre ; j'avais la discipline en horreur. Il me fallait une vie de liberté , une existence d'amour , une carrière de plaisirs. J'étais de nature gaillarde et de

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