I.E PEI.ERM
tempérament déréglé- Il me fallait de folles aventures et de poétiques désordres. Bref : je désertai mes drapeaux avant que d'entrer en campagne. Je jetai l'épée pour prendre la mandore, et le casque du chevalier pour la toque du troubadour. Vue nuit j'enlevai Brigitte ; et nous voici, courant ça et là , oiseaux de printemps et d'amour , sans devoir, sans joug, sans souci. Au diable serments et bannières!
— Et toi? dit Farelli à Brigitte.
— Moi ! j'avais été vouée à la Vierge ; et ma mère m'avait fait promettre , aux jours de mon enfance , d'entrer dans un saint monastère ; mais je préférais un mari. Le premier qui m'offrit sa main , je l'acceptai malgré mes parents ; et ma pauvre mère en mourut. Elle était tout à fait dans son tort. Par malheur, je n'aimais pas le moins du monde celui que j'avais épousé. Il avait des vertus , j'en conviens : mais quoi de plus ennuyeux que les vertus ! Il me parlait morale et piété : moi, je voulais amour et fêles. Alors m'apparut Théolin : je ne vis plus que lui sur la terre. Viens] me dit-il : — Allons ! répondis-je ; et nous parlimes radieux. Théolin, le long de la route, m'avait composé ce refrain : Au diable fa) aille et mari!
— A toi maintenant, Farelli ! dit le ravisseur de Brigitte.
— Soit. Ma carrière vaut la vôtre. Je m'étais fait moine en Calahre; chaque jour je disais ma
messe ; et, dans mon cloître révéré, j'étais réputé pour un saint. Puis , j'avais une admirable voix ; et quand je chantais à l'église , on venait m'écouter de dix lieues à la ronde. Un jour , une noble et belle dame que j'avais souvent remarquée sous les saints parvis de mon monastère , m'appelle à la ville voisine. Je m'y rends , c'était un devoir. Fous m'avez charmée, me dit-elle ; enivré je tombe à ses pieds , le cœur se prend , la tête se perd ; j'oublie et ma robe et mon cloître. La dame était des bords du Rhin : elle m'enlève à l'Italie. Je pars pour son château d'Allemagne où nos jours s'écoulent au milieu des délices. Hélas ! elle meurt peu après, et l'on me chasse de chez elle. Que devenir? que faire? où aller? J'avais ma voix, je prends ma harpe ; et le prêtre devient trouvère. J'avais jeté le froc aux orties ; je ne me souciais nullement de me lancer dans la voie des remords , de la pénitence et des macérations ; je préférais amour et bombance. Au diable autels et sacristies!
Un singulier éclat de rire est parti du pilier de la plate-forme.
— Nous amusons les chauves-souris ! s'écrie la ribaude surprise.
Mais de bruyants coups de tonnerre accueillent aussi les trois confidences. Chacun , reprenant la parole , résume en quelques mots sa vie : l'une avait trahi son mari, l'autre avait trahi son drapeau ; le dernier trahissait son Dieu.
LE PÊLEKM. 25
— Quoi ! Farelli ! dit Théolin. tu sors d'un couvent?...
— J'étais prêtre.
— Adorable ! délicieux ! reprend le troubadour complètement ivre, il me vient une idée sublime. Tu es prêtre ! . . . eh bien ! . . . marie-nous ! . , .
— Mais j'ai un autre époux ! dit Brigitte.
— Qu'importe ! s'écrie Théolin.
— Raison de plus! ajoute le moine.
II se lève, la tète en feu ; et, vidant un nouveau flacon :
— Dressons un autel ! poursuit-il. Vite! un crucifix! une chape!... Enfants! je suis l'église... et le ciel.
Il croise les bras et se courbe avec le geste de I humilité chrétienne. Puis, étendant ses mains sur eux à la façon d'un saint apôtre, il reprend d'un ton solennel :
— Dieu et moi, nous vous bénirons.
A celte moquerie sacrilège , Brigitte et son ravisseur n'ont répondu que par de nouveaux transports et de nouvelles acclamations. Ils font à la hâte un semblant d'autel avec la table de l'orgie ; ils relèvent sur un tréteau ; ils y adjoignent une marche; ils y placent deux grands bâtons qu'ils arrangent en manière de croix; ils coupent le linge de la table pour en fabriquer une espèce de surplis dont ils revêtent l'ancien moine ; ils n'oublient aucun détail d'impiété pour que rien ne
20 I.E l'ÊLERIS.
manque à la scandaleuse parodie. Le prêtre monte ensuite à l'autel ; et les deux amants s'agenouillent.
En ce moment l'orage éclatait : la foudre , en traversant les montagnes , avait embrasé l'atmosphère. De tous côtés accouraient, comme des bataillons ennemis, sur la vallée d'Eberstein-burg. des nuages chargés de tonnerres, qui, se ruant les uns sur les autres, étendaient le chaos dans l'espace. Tout est flammes et tourbillons, tout est incendie et ravages. L'ouragan, chargé des vengeances divines, et messager sans miséricorde , a traversé les plaines du ciel. Il fond sur la tour d'Eberstein-burg, déracine en passant les arbres, renverse maisons et murailles. C'est l'affreux géant des tempêtes, le génie des destructions, la colonne de mort , la Trombe.
Farelli , Théolin , Brigitte , aveuglés et déjà maudits , couvraient de leurs imprécations impies les mugissements de la tourmente. Le moine, en guise d'eau bénite , avait du vin dans une coupe : il en asperge les époux. Sa voix entonnait un cantique... 0 Dieu juste! quel coup de foudre ! Plus d'autel , d'époux ni de prêtre. La trombe, en tournoyant sur le fort, a tout saisi, tout emporté. L'abîme a englouti sa proie.
Farelli , Théolin , Brigitte , où êtes-vous , infortunés !... Autel , table , sièges , et même vieux pans de murailles , ont roulé au pied du roc
d'Lberstein-burg. Os débris glacent de terreur. "Mais les mécréants foudroyés , où est leur sang ? Où sont leurs corps?...
Le démon seul eût pu répondre.
Vers l'aurore , le jour suivant , que de joies éclataient dans la contrée! L'ancien fort tombait en ruine ; le sacrilège , à la suite duquel Eberstein-borg devait cesser d'être la désolation et l'effroi du pays , avait été consommé pour la délivrance générale ; le supplice des neuf cbevaliers, condamnés à l'affreux jeu de quilles , était terminé pour jamais. Un vieux berger, pendant l'orage , avait assisté de loin à l'épouvantable catastrophe. Il la raconta en ces termes :
— J'ai vu , au milieu de la trombe , et pour s'emparer des trois victimes, le diable lui-même en personne. Il en prit une sur un bras , sur l'autre il avait la seconde ; et , pour enlever la dernière, n'ayant pas un troisième bras , il l'avait tortillée dans sa queue '.
1 Une chose assez curieuse , c'est que , maintenant encore, sur le plateau d'Kberstein-burg, il se remarque une boule et des quilles. A quel propos les tient-on là? Certes personne n'a envie d'aller grimper au haut de cette montagne et dans ces ruines inhabitées pour faire une partie de quilles ; et. d'ailleurs, avec qui la ferait -on? Il n'y a là qu'une vieille femme et un jeune garçon qui ne pensent guère à se donner celte récréation. On dirait qu'il est resté clans l'air et dans les traditions du lieu, je ne sais quoi de singulier qui y impose un jeu de quilles. Je pris la boule entre mes mains et fus tenté de
28 LE PÈLEKIN.
la lancer... Du reste, personne n'y joue; la vieille me l'a affirme. On m'avait assuré aussi qu'il se trouvait une pierre, sur la tour, où s'était empreinte une des griffes du diable au moment où il s'envolait avec le trouvère et la ribaude sur les bras , et l'apostat roulé dans la queue. En effet, M. le comte de lu Garde, M. le baron de la Roche, M. Mathéus et moi, nous sommes parvenus à la trouver; et, sur le livre d'Eberstein, nous l'avons constaté et signé.
Une nouvelle inattendue était venue consterner Bade. S. A. R. Monseigneur le duc de Bordeaux avait éprouvé un accident grave. Son cheval s'était renversé sur lui dans une promenade et lui avait cassé la cuisse. De promptes nouvelles, par bonheur, avaient tranquillisé l'Allemagne : mais princes et peuple s'étaient émus au récit de ce funeste événement ; et , à l'exemple de la France , l'Europe entière avait tremblé.
Je m'étais dirigé vers Schaffouse. Kirchberg était le but lointain vers lequel se tournaient mes regards ; mais l'état de l'illustre prince , bien que rassurant, ne lui permettant pas encore de rece-
50 I.E PÈLERI\.
voir de visites , il fallait allonger ma route : je choisis celle du Tyrol.
Faut-il l'avouer? Après le bruit , le mouvement et les plaisirs de Bade , j'éprouvais un Lien indicible à respirer enfin sans contrainte au milieu d'un pays tranquille et sur des plages isolées. Pèlerin fatigué , je me reposais délicieusement de la foule élégante et merveilleuse des bains d'Ems , de Wisbaden et de Bade , en passant libre et à mon aise au milieu d'une population étrangère, où je ne courais plus le risque d'être coudoyé et reconnu à chaque pas par des privilégiés de la mode. C'est qu'il est , parfois , si bon de se replier sur moi-même , de penser à autre chose qu'aux futilités de la terre, de ne plus appartenir entièrement au monde, et de se dire enfin : Je suis seul. Hélas ! et pourtant ces mêmes mots m'avaient glacé jadis au bois de la Haye alors que je quittais famille et patrie ! Ces mêmes mots seraient horribles, s'ils devaient être ceux du reste de la vie !
Je suis devant la chute du Rhin.
Quel spectacle que celui d'un fleuve entier, se précipitant de toute sa largeur, et avec le bruit du tonnerre, de quatre-vingts pieds de hauteur ' ! Ce ne sont plus ici les nappes jaunes et sales d'une
1 Celte immense cascade est à une petite lieue de Schaffouse, entre Neuhausen (village du canton de Schaffouse ). et le château BaUival de Lauffen (du canton de Zurich); le tonnerre produit par la chute s'entend d'une lieue à la ronde.
quan li lé de cascades suisses ; ce sont des terrants de cristal où se jouent, aux \'vu\ du soleil, toutes les couleurs prismatiques de l'are-en-ciel. Quoi de plus prestigieux sur ces pittoresques rivages, que ces flots brisés en poussière qui tombent, se relèvent , tourbillonnent ; cl que , ça et là , les vents éparpillent dans L'air en paillettes rose etargeni . en émeraudes et saphirs ! Puis , qu'il est grand et solennel ce roulement continuel du fleuve • ■oui ant à l'abîme des mers depuis la création du globe , et devant sans doute poursuivre ainsi sa course jusqu'à la consommation des temps ! Que la pensée s'arrête , petite et tremblante, devant ce tableau sans interruption , et cet infini sans limites!
Des rochers , couverts d'arbrisseaux et de mousse , dressent leurs crêtes hardies en travers de la cataracte , et la divisent en trois parties , dont la principale tombe avec tant d'impétuosité, qu'un vieux château qui la domine en ressent une sorte de tremblement perpétuel. Ce spectacle , au premier coup d'œil, est d'un désordonné sauvage : mais que la réflexion survienne, et l'enthousiasme grandit. Ces tourmentes de la nature , ces commotions de l'atmosphère, ces renversements à fracas, ces pluies d'écume blanche et ces nuées de poudre d'iris, tout cela, immuable dans son désordre même . marche comme la création entière , mesurée, soumise et sublime.
Les maisons du canton de Saint-Gall ont leur cachet particulier. Elles sont revêtues , à la manière des poissons, de petites écailles en bois. La capitale du pays se prétend la plus haut placée en Europe , non à l'envisager sous le rapport politique , mais à la prendre du niveau de la mer : ce qui n'est pas la même chose. Au milieu de cette cité est un couvent catholique ; àl'entour du couvent catholique est , en guise de ceinture , une ville entièrement protestante ; et àl'entour de cette ville protestante , est un pajs tout catholique. Cela fait des cercles bizarres l.
Je courais la poste aux bords du lac de Constance. J'avais traversé la ville où fut brûlé Jean Huss.La. solitude était profonde. Le soleil, se couchant à l'horizon , reflétait ses rayons dorés sur le tranquille miroir des eaux. Le site avait un charme sauvage , et la nature un éclat mélancolique. Transportant ailleurs sa pensée , on y rêvait du ciel et des hommes, de la souffrance et du bonheur , de la patrie et de l'exil. De l'exil! J'allais à Kirchberg !...
J'avais vu autrefois le lac bleu de Genève , j'examinai avec attention le lac vert de Constance : un noir m'attendait à Ischel. Pourquoi ces couleurs différentes entre les eaux de ces bassins?
1 Près de Saint-Gai! est le pont, fort admiré, de Siter. L'aspect des monts, couverts de neige, d'Appenzell, est là d'un effet admirable.
U PÊLERI.V •""
Les savants leur en demandent la raison : mais les lacs , jusqu'à ce moment , y ont mis peu de complaisance. Ils refusent de s'expliquer.
Je soupai à liheineck ; j'y retrouvais encore le Hliin que je suivais depuis Rotterdam. Je touchais aux monts du Tvrol ; et, remonté dans ma voiture, je m'endormis profondément.
Peu après, je me réveillai. Mes chevaux allaient hride abattue. Il était nuit; de pâles étoiles s'éteignaient au firmament; et, au milieu de l'obscurité qui couvrait la terre, je n'apercevais que des gorges profondes au fond desquelles j'entendais bouillonner des torrents. Le vent mugissait tristement à travers des forêts de sapins suspendus sur des rocs escarpés ; quelques oiseaux de proie. à larges ïtiles noires, sortis des excavations de la montagne, voltigeaient à travers les ombres. C'était un lugubre désert où rien ne signalait ht présence de l'homme ; et pourtant cela me paraissait d'un grandiose admirable ; c'était une magnifique horreur. Glacé de surprise et de froid , je plongeais avidement mes regards sous les crevasses volcaniques et les déchirements convulsils de cette nature farouche, et je nie sentais hors de moi. Le postillon, selon la coutume, sonnait du cor par intervalles. L'air était lent et monotone; on l'eût dit imprégné de larmes. L'écho des torrents et des bois répétait ces accords plaintifs. Cet ensemble était saisissant. J'élevai mou âme
Ll M l.l'RIN
vers Dieu. Oli ! il y a trois choses bien inspiratrices pour la prière : la nuit, le ciel et les montagnes. Je m'étais doucement endormi ; le jour avait reparu lorsque je rouvris les yeux. Changement de scène total ! J'avais gravi les monts du Tyrol; d'épaisses et lourdes ténèbres ne m'environnaient plus. Je me trouvais au sein des nuages : blanche et vaporeuse région. Ce n'était plus un cauchemar au bord des précipices, mais un songe aux palais d'Ossian. Du reste, je n'y voyais pas plus distinctement d'une façon que de l'autre ; je n'avais fait (jue passer d'une fantasmagorie noire à une fantasmagorie blanche. Des tourbillons de vapeurs, semblables à des flocons de neige réunis , couraient au-dessus de ma tête et se déroulaient sous mes pieds. Parfois, ils s'entr'ouvraient soudain; et, à travers des portiques aériens, j'apercevais un angle de rocher, un coin de forêt, un fragment de vallon , un bout de hameau , une portion de ruines. Puis , tout cela disparaissait pour m'offrir une montagne coupée en travers par une ceinture de fumée, une cascade interrompue dans sa chute par une barre de nuées, des arbres à tige pyramidale d'un vert foncé, traversés par de fuyantes lignes d'albâtre et ressortant de ces espèces de linceuls comme les ifs d'un champ funèbre. Toutes ces découpures variées , ces prismes à mille facettes , se succédant sans relâche et troublant jusqu'à l'intelligence, formaient je ne sais quel
LK l'LIERI^. 35
pays chimérique au milieu duquel je courais moimême, avec la rapidité de l'éclair, moitié homme cl moitié nuage.
I m' lutte sérieuse était engagée entre le soleil et le brouillard. Le premier en sortit triomphant. 11 parvint à dégager l'atmosphère de ces exhalaisons magiques ; et, le reste de la journée, je pus contempler, sans voile aucun, les hautes chaînes du Tyrol que je franchissais comme un trait. Je n'aurais osé m'arréter ; car le pays qui m'enchantait se fût emparé de moi aussitôt ; et je ne serais plus reparti.
La nuit me surprit au village de Sleuben. J'y demandai l'auberge du lieu, ce gite est impossihle à décrire. On m'y prépara un repas, le repas ressemblait au gite. Steuben se compose d'une masse de baraques, enfumées par la pipe et bâties le long d'un torrent. Dominé par des rochers à pic, il n'a qu'une heure de soleil par jour dans la plus belle saison ; et ses habitants ne tiennent à l'espèce humaine que par la forme corporelle. La réunion de toutes ces choses était repoussante et difforme. On respirait, chez cette peuplade, de fétides vapeurs qui faisaient partie de ses habitudes d'existence. J'\ mangeai quelque chose de long, de coriace et de noir, qui me parut être des tiges de bottes, bouillies dau> une sauce au tabac, avec assaisonnement de fenouil. ()n appelait cela du chamois.
ô<î LE PÈLERIN.
Je repartis au grand galop.
Mais , en Allemagne , il est un fléau auquel on ne peut se soustraire : fléau qui est partout : c'est la pipe. Nul remède contre cette peste ! l'Allemand est inhérent à sa pipe ; elle fait partie de son individu et de sa vie. Il se promène en fumant; il boit, il mange , il dort en fumant. J'en ai vu un qui , sur douze heures , en avait onze la pipe à la bouche , et regrettait ses privations de la douzième. J'en ai vu un autre , dans l'exercice des mêmes fonctions, qui avait à peine cinq ans. En certains endroits de l'Allemagne, la pipe est, pour l'étranger qui ne fume pas, la fatalité des anciens. Elle le poursuit comme les Furies poursuivaient Oreste. Elle est au théâtre , à la promenade , aux salons, aux tables d'hôte, aux chemins de fer, aux voitures publiques , aux bateaux à vapeur. On a beau crier, de l'air! de l'air! il faut subir la pesie d'autrui ! et devenir peste soi-même ; car, bon gré malgré, l'on s'imprègne du miasme national. L'Allemand du dix-neuvièmesiècle, placé, relativement à la pipe , au degré de civilisation du sauvage enfumé sous sa hutte, vous impose son tabac sans égards, sans politesse, et n'ayant pas même l'idée qu'on puisse préférer un air pur à de puantes haleines. Il brûle des herbes pourries , et les croit d'excellents tabacs. J'ai rencontré un Allemand, sur un bateau à vapeur, qui, pendant trois heures, a fumé devant moi deux énormes pipes turques et
LE PELEKM. 37
trois cigares, sans jamais laisser sortir la moindre exhalaison de sa bouche. Il aspirait et avalait toutes les bouffées de son tabac avec une sorte d'extase religieuse; que devenaient-elles ensuite' Je ne m'en suis pas enquis. Ce funieur-phénoinène, cette cheminée sans tuyau . devrait se montrer en public , derrière une toile et aux foires, comme perfection de l'espèce. On m'a dit qu'il était de Bohème, et (pie cela se voyait dans plusieurs tribus sauvages. Quel progrès... vers la barbarie !
Inspruck , capitale du Tyrol , est une ville remarquable '. Son église de Saint-François possède un des plus beaux monuments funéraires qui existent : le tombeau de Maximilien Ier 2 ; 28 statues colossales en bronze l'entourent. Cette assemblée de héros et de rois est de la plus majestueuse
1 L'architecture de ses maisons est assez singulière. La plupart, au lieu d'avoir des façades plates et unies, se festonnent en petites tourelles rondes, ou pavillons carrés, qui font avancement sur la rue. Inspruck est traversée par V/nn.
2 II est en marbre rouge et blanc, entouré de vingt-quatre lri> reliefs en marbre blanc, achevés en 1505. qui sont, la plupart, des chef»-dVi*u\re. et qui représentent les fait^ les plus célèbres de la vie de l'empereur. Vingt sont do sculpteur Alexandre < Matines, Cl M quatre autres des rri
l>- < nlogne. Au-dessus du monument est agenouillé 1 milieu en habita impériaux et de grandeur au-dessus de nature.
le statue fut coulée en \?>s-2 par un SiciKeo.) Quatre .1. l'entourent. sjmhole des quatre pi iih qiales vertu du naoMi que . la justice, tapri '• orreel I" modéra/tien.
38 LE PÊL-UIN.
solennité. Godefroid de Bouillon y ligure, Charles le Téméraire en fait partie. Clovis y est appuyé sur un bouclier orné de fleurs de lis. L'ensemble est d'un effet magnifique '.
L'église fut commencée en ISoâ. La coupole en est élégante. Le saint le plus vénéré en Styrie, saint "YYolfgand y est représenté. On raconte que le peintre qui y travaillait recula d'un pas sur son échafaud pour voir l'effet de son ouvrage : il achevait la main de l'élu. Tout à coup l'échafatid s'enfonce ; et le peintre va périr. 0 prodige ! la main qu'il a tracée sur la toile s'avance et saisit la sienne. Il est retenu et sauvé. Damien Amm avait donné la vie à son tableau ; son tableau le rend à la vie. 11 avait demandé à ses pinceaux un chef-d'œuvre ; il en obtint bien plus : un miracle.
Mais quel est ce tombeau moderne?... Un inon-
1 Voici le nom des autres principales statues : Ferdinand le Catholique, roi d'Aragon ; Albert Ier, empereur ; Frédéric II d'Autriche, comte du Tyrol ; Léopold II I, duc d'Autriche, bisaïeul de Maximilien ; Rodolphe de Hapsbourg , empereur; Leopold le Saint; Frédéric III; Albert II ; Théodoric , roi des Ostrogoths; Philippe le bon; Arthur, roi d'Angleterre en j i2. etc., etc. Il y a huit princesses dans ces vingt-huit sialues, parmi lesquelles est Marie de Bourgogne, femme de Maximilien et fille de Charles le Téméraire. Outre ces vingt-huit -tatues gigantesques, il y en a encore vingt-trois plus petites et <;n bronze dans la chapelle, nommée la Chapelle d'argent. Elles représentent des saints et bienheureux de la maison de Hapsbourg. Là est le beau tombeau de l'archiduc Ferdinand
it rsLERlfl. '>'.)
tagnard tyrolien, armé de sa carabine, \ e>t représenté debout . appuyé contre un roc, et déployant une bannière sur laquelle se lisent ces muts : Dieu ! l'empereur! et (a patrie! Son feutre, orné de pluun-> nationales , est sur la pierre auprès de lui. Ce béros : c'est André Ho fer.
Parcourez les vallées du 1} roi , et , sur toutes les maisons , à côté des images sacrées , que verrez-Tons? André Hofer. Interrogez patres et laboureurs : quel nom viendra sans cesse à leurs lèvres? André Hofer : toujours André Hofer ! Il fut jadis le libérateur du pays ; il en est aujourd'hui le saint.
André Hofer naquit dans une chétive auberge à Saint- Léo nard , où il vivait obscur et inconnu. Doué d'une haute piété, d'un cœur ferme, d'une stature athlétique et d'une imagination ardente, il sort tout à coup de sa retraite , en 1809 , alors que le I \ roi , au pouvoir des Français, était donné par Napoléon dans le traité de Presbourg , à la maison de Bavière. Aux armes! s'écrie le héros : Aux armes! à la liberté ! Sa voix court de rochers en rochers, sa voix est l'appel de la gloire, et le Tyrol entier se soulève.
Le peuple a deviné le grand homme. Il n'a pas songé qu'André Hofer , humble et modeste laboureur, n'était nullement versé dans l'art de la guerre; il s'est dit (pie sous l'habit rustique il y avait là un grand capitaine : l'instinct national l'a
40 l.E PtLEKlV
nommé, à l'unanimité, commandant en chef du Tijrol. Et seul, du fond de ses montagnes, André Hofer. dévoué à la maison d'Autriche , repousse l'armée bavaroise. Il n'a ni force ni trésors : n'importe! il a son bras et son àme. Il osera combattre la France.
L'armée franco-bavaroise, sous les ordres du duc de Dantzick , marche contre le montagnard. Elle arrive aux gorges du Brenner1. Écoutons le récit du combat par un officier bavarois 2.
— Nous formions l'avant-garde au nombre de quatre mille. A peine étions-nous engagés dans un ravin profond dominé par d'immenses focbers que j'entends ce cri sur nos têtes : Hans ! l'heure est- elle venue ?
— Oui! répond une voix terrible. Puis, ces paroles solennelles :
— du nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit! Soldats du ciel , lâchez les cordes !
Au même instant cris et détonation. La montagne semble éclater. Des masses de rochers, d'arbres et de terrain s'écroulent. Mille des nôtres sont écrasés et broyés sous les foudres du montagnard. Hofer se précipite sur nous. La débandade est générale ; et le Tyrol a triomphé.
Hofer entra vainqueur dans ïnspruck , où l'on
1 Dans le Passeyer-Thal.
2 Ce récit fut consigné, à celte époque, dans VAnttual
Ixcgislcr .
Ll l'tlElW.V. 41
battil monnaie en son nom1. L'Autriche envoya à
son aide; et son triomphe fut complet. Le Guillaume Tdl monarchique . bien- qu'il fût chef suprême d'armée , ne quittait ni le costume ni les habitudes de son village ; la seule chose qui le distinguait était la longueur de sa barbe qui l'avait fait surnommer par ses ennemis : le Barbu. Du reste , refusant toute distinction , ne voulant ni argent ni récompense , André Hofer était constamment le simple paysan tyrolien , sans ostentation et sans vanité. Le soir, en temps de guerre, à la tète de ses soldats, il s'agenouillait au bord des torrents; et, son chapelet à lamain, récitait tout haut sa prière. Le ciel semblait alors lui sourire. Hélas ! les triomphes finirent. Hofer, après avoir
1 V midi, Hofer. de la fenêtre de sa chambre, à l'auberge de l'Aigle d'or, harangua le peuple d'Inspruck. Son discours finissait ainsi : — « Je suis venu combattre ici pour Dieu, l'empe- ■ reur et la patrie. Que ceux qui ont les mêmes sentiments
viennent à moi! ils seront mes frères d'armes. Mais je le-.
veux vaillants et honnêtes : sinon . qu'ils demeurent chez
eut. l'euple. je ne vous abandoune plus, aussi vrai que je
m'appelle André Hofer. J'ai dit; vous m'avez vu : Dieu vous * garde ! n
Dana son Histoire de Xapoleon, M. de NorvÎDS, bien que peignant André Hofer sous les plus noires couleurs, et comme un guerrier capucin, ne peut néanmoins s'crnpécher de dire, i d pariant de cet hercule fanatique : lu quatre jours, il fil
6,000 prisonniers et délivra son pays tout entier, o ll est à remarquer qu'en six semaines, ce chef presque souverain, administrateur puissant, ne dépensa que 500 florins à Inspruck.
12 I.E PÉLEKI5.
mérité le nom de libérateur, y joignit celui de martyr. Pris par trahison dans la nuit du 26 au 27 janvier 1810 , il fut conduit en Italie, et périt, fusillé, à Mantoue.
— A genoux ! lui dirent les grenadiers chargés de l'exécution fatale.
— >Ton ! répondit fièrement le montagnard ; c'est prosterné , le front sur la poussière , que, tout à l'heure , j'ai remis mon àme à Dieu ; c'est la tête haute et debout que , maintenant , je livre mon corps aux hommes.
Et sous le plomb fatal... il tomba «.
Lorsque l'empereur actuel futàlnspruck, sept à huit mille arquebusiers tyroliens vinrent des quatre coins du pays, dans leur costume montagnard, pour lui prêter foi et hommage. Ils lui jouèrent un drame en plein air , dont Hofer était le héros : Ferdinand Ier les fit entrer tous dans son palais ; et, seul, au milieu de ces 8,000 hommes armés jusqu'aux dents , il marchait sans gardes et tranquille.
A deux lieues d'Inspruck est la fameuse Martinsff^and:]a mu raille de Saint- Martin. Elle a , dit-on ,
1 Ce fut le 10 février 1810. Hofer avait alors 43 ans. Ses lettres d'adieu à sa femme et à son frère sont d'une simplicité si louchante qu'on ne peut retenir ses larmes en les lisaut. Il s'y trouve des phrases d'une poésie étonnante. Celle à son frère se termine ainsi : « La mort ne m'apparait que douce. Plus de regrets : je vais au ciel. O monde qui finis, adieu ! »
huit cents pieds de hauteur. Là se passa un fait si extraordinaire , qu'on serait tenté de le classer parmi les légendes fabuleuses; et pourtant nul fait n'est plus vrai.
Haximilien l" chassait au chamois. Il disparait dans les montagnes : surprise et terreur générales. On le cherche de toutes parts : l'empereur sans doute a péri. Mais quel bruit?... C'est le son du cor. D'où part-il? Du creux d'un rocher d'une hauteur démesurée. La foule accourt au pied de ce pic: elle y aperçoit l'empereur. Mais il ne peut sortir de l'excavation où, précipité par un accident déplorable, il s'est accroché dans sa chute. Il est là , au sommet des airs , sans secours et presque mourant. Mille efforts sont essayés pour parvenir jusqu'à lui : pas un moyen d'aucun côté, ni par le haut, ni par le bas. Trois jours se passent ainsi au milieu de tentatives infructueuses et d'angoisses perpétuelles. Haximilien . exténué de souffrance et de faim , n'avait plus qu'un souffle de vie. L'évêque et le clergé d'Inspruck, sortis en procession de leur église , se prosternent au pied du roc. Ils portent le viatique au monarque; ils lèvent vers lui l'hostie sainte. Maximilien , à demi relevé, communie de pensée et d'âme ; puis il retombe inanimé ; et le peuple, désespéré, entonne l'office des morts.
« Un ange à ce moment le saura , » disent les chroniques du temps. L'histoire adopte un autre
récit. Oswalcl Zips, chasseur de chamois, monte au sommet de Martins-Wand. De là , il se laisse glisser de rocher en rocher , vers l'inabordable caverne. 11 a fait le sacrifice de sa vie ; il roule , il se suspend . il se couche , il se retient , il s'accroche; il parvient enfin jusqu'à l'empereur. Là, le saisissant par la ceinture, il recommence un même supplice ; il se rejette de nouveau d'un rocher à un autre , saute d'un angle à une pointe , se redresse , se renverse , se relève . lutte audacieusement contre le précipice ; et de crevasse en crevasse , à demi lancé dans l'espace , à demi saisi par la mort , tombe vainqueur au pied du rocher. Il avait sauvé l'empereur. Et, sur les rivages de i'Inn d'où partaient les hymnes funèbres , le Te Deum a retenti ».
On me parla beaucoup à Inspruck du fameux Priesnitz de Graefenberg . Cet homme , simple paysan , a imaginé un singulier mode de guérison pour toute espèce de maladie. Lorsqu'un mourant se voit condamné par les médecins et abandonné par la Faculté, il court implorer Priesnitz , et ce dernier commence sa cure. Il fait dabord suer son malade à grosses gouttes ; il le jette ensuite dans un bain d'eau glacée. De là, il le retransporle
' Ce trait historique est consacré en Allemagne par une foule de monuments, .l'ai vu un tableau qui représentait la belle scène de la Communion. In célèbre poète allemand a fait sur ce sujet une superbe ballade. Usuald Zips fut anobli.
LE PÈI.LRIV 45
au feu , et renouvelle les sueurs. Puis , lui imposant une vie d'eau froide . de linges mouillés, de fenêtres ouvertes ef d'air gelé, il le fait alternativement transir et étouffer, grelotter et bouillir. Ces épreuves dûment subies, le patient se trouve en bonne voie de salut; la santé lui est rentrée , violemment , cbaude et froide, par tous les pores. i en mourir... de surprise.
Quelle immense et ricbe vallée ! quelle imprenable forteresse ! C'est la ville de saint Ruperl. C'est le vieux Noricum : Salzbourg ». Après avoir appartenu successivement aux Romains, aux Visigoths, aux Huns et aux Hérules , Salzbourg demeura
1 PrietnitZ n'habite pas Inspruck. mais il y a une maison établie d'après son système et dirigée par M. Fritz. Beaucoup d'autres pays en ont autant : même Paris , m'assure-t-on. Je suppose qu'on aura modifié le traitement en France.
'-' Là était la colonie romaine connue sous le nom de Juvania. Les Romains occupèrent le Noricum jusqu'en 74-2 . ou il fut pillé d'abord par Alaric roi des Visigolhs. et ensuite par .Util». roi des Huns. En 476, le roi des Hérules Ottocar descendit par le Aorkum en Italie, ou il se fit proclamer roi. Kn 477. / iihnnar. l'un des lieutenants d'Ottocur, arrive à la tête d'une horde de Hérules et saccage tellement la belle ville de fuvania qu'à l'exception des ruines et de la Forteresse située sur la montagne, il ne reste plus vestige de sa splendeur d'alors. >aint Rupert. évéque de Worms. et de la race des rois de Franronie , obtint du duc de Bavière Théodore II, en 096. la donation du pays de Salzbourg. Il releva l'ancienne ville . parmi les belles cités d'Allemagne, Salzbourg prit et garda son rang.
longtemps paisible sous la domination de ses archevêques ; mais que de changements l'attendaient! Le 11 février 1803 , Salzbourg passa à S. A. I. Ferdinand , grand-duc de Toscane , qui en prit possession sous le titre d'électeur. Le 15 mars 1806 , Salzbourg fut donné à la maison d'Autriche sous la qualification de duché. Le 14 octobre 1809, le traité de Vienne céda Salzbourg à l'empire français. Le 19 septembre 1810, Salzbourg fut remis à la Bavière ; enfin le 1er mai 1816. Salzbourg revint de nouveau à la couronne impériale d'Autriche.
Un côté de cette place forte est défendue par la rivière de Salzach ; et les autres sont protégés par un demi-cercle de rochers sous lesquels il faut passer pour s'introduire dans la ville. Le vaste tunnel , percé dans le grès , qui traverse \eiVonehberg au sommet duquel est la citadelle, a 415 pieds de long sur 22 de large et 39 de haut '. C'est un admirable travail. Le 16 juillet 1669 une masse de rochers du poids de 2 à 3,000 quintaux, se détacha tout à coup du Monchberg % avec un
1 II fut achevé le 15 novembre 1767 sous la direction de Zimmermann , Hanovrien. et d'après les ordres de l'archevêque Sigismoud de SchraUenbach. A l'issue de cette porte souterraine est la statue du roi Sigismond, qui a 16 pieds de haut, qui est d'un seul bloc de marbre blanc, et qui pèse, dit-on. "00 quintaux.
2 Du haut du Monchberg on jouit . selon les expressions de
fracas épomantable , renversa la superbe église et le séminaire de Saint-Marc détrnisitla chapelle de l'>< rgl, écrasa une quantité de maisons, et engloutit une foule d'habitants. La catastrophe fut horrible '.
On montre aux voyageurs , à Salzbourg , la maison où vécut Mozart 2, et celle où mourut Paruedse 3.
M. Reichart (Guide des voyageurs en Europe). « d'une des * plus magnifiques vues qu'il y ait dans l'univers. « Des châteaux, des prairies . des jardins, des métairies, des ruines, des villas, des forêts et des rivières, se déroulent aux regards; et cela, encadré à l'horizon par des montagnes colossales, détachées les unes des autres et groupées sur des plans divers.
1 I.a moitié de la ville fut couverte d'un nuage de poussière; il périt beaucoup de monde; et il y eut une infinité de personne* mutilées parmi celles qu'on retira de dessous les décombres.
2 La maison de Mozart est vis-à-vis l'hôtel des Trois Alliés,
li naquit en 17 >6. Son tombeau est à Saint- Sébastien. J'ai vu sa statue en bronze qu'on fondait à Munich pour Salzbourg.
3 Elle est sur la petite place du Marché, n» 597. Le portrait de /'litapliraste Paracelse, mort en 1541, est peint sur le fronton du bâtiment; et smi corps repose dans l'église Saint- Sébastien ou il a un tombeau en marbre blanc. Il avait d'abord été enterré dans le cimetière; mais la postérité, reconnaissante de vs lra\aux. transféra sa dépouille dans l'église, deux cents ans après sa mort ; et alors, à l'inspection du cadavre, on reconnut, pour la première fois, qu'il avait péri de mort violente. Des docteurs, ses antagonisKs. l'avaient assassiné ,i la suite d'un repas, en le précipitant du haut d'un rocher,
48 LE PÊLERI.V
En 1815 , on avait trouvé , à la place où était sans doute l'antique Juvania, le pavé en mosaïque d'un bâtiment romain; cette année (mai 1841), en creusant la terre pour ériger un monument au fameux Haydn, dont se glorifie Salzbourg ', on découvrit deux nouvelles salles de quinze à vingt pieds carrés , pavées de jolies mosaïques. Je ne sais ce qu'on va en faire.
J'arrivai peu après à Ischel ; je ne complais m'y arrêter qu'un jour ou deux ; mais , à l'aspect de cette vallée ravissante , mes idées changèrent. Comment passer sur cette terre où la nature a entassé tant de merveilles sans lui payer un long tribut d'admiration ! Plusieurs genres d'intérêt , en outre , se rattachaient pour moi à ce lieu : c'était là , qu'après sa captivité de Blaye , Son Altesse Royale Madame, duchesse de Berry, était venue recouvrer le repos et la santé; c'était là (ju'habitait la royale famille d'Espagne , alors que Zumalacarreguy remplissait l'univers du bruit de sa gloire. Sa Majesté l'archiduchesse Marie-Louise
comme il retournait à son logis. Ses meurtriers l'avaient fait ensuite rapporter chez lui , et ils l'avaient déclaré mort d'une apoplexie foudroyante; en le déterrant, on lui trouva le cou brisé; et l'infamie fut découverte.
1 Haydn a son tombeau à Saint-Pierre. Il naquit, en 173.". ;i Rohrau , près de Prague. Le prince d'Esterhazy lui a étel i un monument funèbre dans l'église de son château d'Eisenstadt. Le prince a dans un des salons de ce même château le forte-piano sur lequel Haydn composait.
y élait depuis quelques semaines' ; et l'on y attendait l'empereur.
Le lendemain de mon arrivée , M. le comte de Bombelles, grand maître de la maison de Sa Majesté Marie-Louise , me présenta à l'auguste princesse que j'avais connue naguère impératrice à Paris. L'archiduchesse de Parme , entourée des dames de sa maison , me reçut avec une grâce inexprimable. Elle parut se plaire à me faire parler de la France, et m'écoutait avec un vif intérêt. La littérature française lui était parfaitement connue ; mon dernier ouvrage était auprès d'elle. On voyait que tout ce qui avait rapport au beau pays dont elle avait été jadis souveraine, ne pouvait lui être indifférent. Elle- racontait quelques-uns de ses souvenirs avec une simplicité pleine de grandeur qui me frappa vivement. Il y avait tant de dignité dans son maintien, tant de bonté dans son langage , et tant de douceur dans son regard , qu'il était impossible de se dérober au charme qu'elle étendait autour d'elle! Aimable, généreuse et bienfaisante, elle était adorée à Ischel. Son nom est resté cher à Vienne ; et , sous ses lois , Panne est heureuse.
L'archiduchesse avait daigné m'inviter à dîner pour le lendemain : je m'y rendis avec empres-
1 (tu sail que le titre <!<■ Majesté a i téconservé à la souveraine de Parme.
50 LE PÊLERI.T.
sèment. S. M. savait que j'écrivais mes voyages , elle parut désirer qu'Ischel fixât particulièrement mon attention.
— Je vous mènerai aux belles salines de Berueck, me dit-elle.
Et , le diner fini , nous partîmes.
Sa Majesté m'avait donné une place dans sa calèche. Trois autres voitures suivaient. La cour de l'archiduchesse se composait ainsi : Le comte de Bombelles, grand maître de sa maison, noble Français plein d'esprit et de cœur; la comtesse de San Vitale, jeune et jolie dame d'honneur ;les barounes de Palavicini et de Sobel, charmantes dames du palais; le comte de San Vitale, chambellan; le colonel de Richer , trésorier ; le chapelain de la princesse ; et le jeune comte de Montenuovo un des plus beaux officiers de l'Allemagne.
La route d'Ischel à Berneck est percée de la manière la plus romantique à travers des rochers sauvages. Marie-Louise descendit de voilure au pied de la haute montagne où sont les salines. Soixante mineurs , en costume de fête , y attendaient l'auguste princesse. Ils portaient un chapeau de feutre vert garni de rubans et surmonté d'un rameau de chêne : on eût dit les chevaliers d'Avenel au torrent de la Dame blanche. Leur élégante veste , eu drap vert-bouteille , à revers de couleur plus claire, était serrée autour de leur taille par une ceinture de cuir verni où brillaient
LE PELEK1.V 51
les armes d'Autriche. Les instruments de leur
métier étaient brodés en or sur leurs feutres' ; et leur chef marchait à leur tête'.
Cette gracieuse troupe avait préparé des chaises à porteurs pour l'archiduchesse et sa suite. Nous y primes place , et , en peu d'instants , nous fûmes à l'entrée des salines. Là, non loin de la cascade de Rosa, une nouvelle troupe de mineurs, formant haie , leur hache à la main , saluèrent la fille des Césars de leurs nombreux vivat que répétait l'écho des rochers. Le bruit des torrents accompagnait leurs voix ; le vent balançait doucement les rameaux de chêne qui couronnaient leurs fronts. Rien n'était factice et trompeurdans l'enthousiasme de ces enfants de la nature et des montagnes. Aussi , leurs accents , leurs figures et leurs poses, âpres et francs d'expression, étaient sublimes d'harmonie.
Deux pyramides en marbre, avec des inscriptions en or à la gloire de l'empereur d'Autriche . s'élèvent à l'entrée des salines. Un bâtiment couvert est en face ; il fallut y changer de toilette et se revêtir du costume de rigueur. 11 consiste en une espèce de blouse à ceinture qui vous enveloppe des pieds à la tète, et en un chapeau à
1 De petits marteaux, de petite-, haches et de petites piques.
- i e chef, nommé /niitemeister (capitaine des mineurs), est un officier distingué. Ses ancêtres étaient Français. <>n l'appelle le comte de f recourt.
52 LE PÈLERI.f.
larges bords qui tiendrait lieu de parasol si l'on devait aller au soleil : or , sous la région des mineurs , ce n'est pas lui qu'on va chercher.
Nous semblions , sous nos habits , près de partir pour le bal de l'Opéra. J'avais un donjino marron. De petits wagons dans leurs rails nous attendaient à la porte. Nous montâmes ; et nous partîmes pour notre voyage sous terre , avec la rapidité d'une flèche.
Nous fendions les airs sous des galeries étroites et tournantes. En avant et en arrière couraient avec nous des mineurs, les uns portant des lampes de forme antique , et les autres des espèces de torches en cire. Tout cela jetait à la fois des torrents de lumière et de fumée à travers d'obscures vapeurs et de ténébreuses allées; tout cela, insaisissable dans ses formes , avait l'air de larves errantes.
Tout à coup les wagons s'arrêtent ; nous avions fait un quart de lieue environ dans les entrailles de la terre. Un précipice est devant nous : il est à pic: comment descendre? Un mineur enfourche une'espèce de rampe perpendiculaire, fait asseoir un de nous à califourchon derrière lui ; et , tour à tour, sur des poutres cylindriques, nous liions au fond de l'abîme. C'était horriblement agréable.
Ce mode de course n'est cependant pas de nécessité pour les dames. On en a un autre à leur ser-
vice. De petits chariots les lancent avec plus d'égards dans le gouffre. C'est beaucoup moins éeheoelè : partant, c'est d'un moindre mérite.
Ici : quel merveilleux spectacle ! Je reviens de l'étourdissement qui m'avait saisi en glissant appuyé sur le dos de mon mineur, au bruit éealatant des fanfares. J'ouvre à la fois les yeux et l'oreille. J'aperçois devant moi une salle voûtée à perte île vue, que trois ou quatre mille bougies illuminent. Les murs cristallisés de cette enceinte reflétaient autant de myriades d'étoiles qu'il y avait de lumières. La voûte , en stalactites imitant les diamants , formait une espèce de firmament radieux où scintillaient des feux de mille couleurs, astres factices et magiques. L'air retentissait d'harmonies.
Au milieu de cette vallée sans ciel , de cette terre sans végétation , et de ce pays sans nature, s'étendait un lac d'eau salée. Une barque était sur la rive. On eût dit la barque à Caron. Le clapotement de la rame sur ces eaux stagnantes et noires , au sein de ces vastes et profondes cavernes , eût eu quelque. chose de sinistre et de terrifiant , si les illuminations n'avaient ébloui le regard, si la musique n'avait charmé l'oreille : mais là, tout était étrangement prestigieux.. On ne savait trop que choisir parmi les émotions dont on se sentait assiégé. Ces espèces de Vulcains qui nous entouraient sans enclumes et sans fourneaux ; cette
T(4 LE PELERIV
manière de Slyx sur laquelle nous voguions sans ténèbres et sans fantômes ; ces réminiscences de Minos et de la Fable qui venaient frapper l'imagination sans mensonge et sans déraison : puis, à travers toutes ces choses , les bougies d'un salon de fête , une princesse souveraine , des airs de valse et de galop, les bannières impériales : que de disparates bizarres ! Le monde réel y heurtait le monde fantastique. Il y avait là, pour ainsi dire, confusion de temps et d'idées, pêle-mêle d'enchantements ' .
• Sortis des salines de Bemeck, nous redescendîmes la montagne sur des traîneaux tirés par des mineurs, jusqu'à l'endroit où étaient restées les voitures de l'archiduchesse. Je m'étais fait expliquer la manière dont on exploitait ces établissements. En voici le détail succinct.
Les colossales montagnes où sont les salines de Berneck contiennent 30 ou 40 salles dans le genre de celle où j'étais descendu. On remplit d'eau ces immenses enceintes, creusées par l'homme, au moyen de tuyaux de conduite. Lorsqu'elles sont pleines, il se détache de la voûte, au bout d'environ quinze jours , deux ou trois pieds de terres cristallisées qui ont la dureté de la pierre ; ces terres se délayent et communiquent à l'eau leurs substances salées; puis, elles reforment plus bas un terrain compacte et solide ; et le plancher se trouve ainsi remonté de tout ce que la voûte a perdu : la hauteur du lieu n'en a aucunement changé. Cette opération terminée, on fait repartir l'eau par des conduits, comme on l'avait fait arriver; et on la dirige vers de grands bâtiments où le feu se chargera de lui extraire son sel. On évalue à 40 ou 50 millions ce que rapportent, annuellement, les salines au gouvernement de l'Autriche.
[schel, petite ville charmante, située sur la Traun et Y /schel, était à peine connue il y a quelques années. Elle n'avait de remarquable que ses salines ; et ses bains n'attiraient personne. Quel changement aujourd'hui ! les voyageurs y affluent. Ses «aux, dont on a reconnu et constaté la puissante vertu, sont devenues des eaux à la mode. Il n'est bruit que du cercle de merveilles dont la nature s'est plu à l'environner. Iscbela, dans un rayon de quatre à cinq lieues, plus de vingt-deus lac non moins curieux les uns que les autres ,
et se déployant sous des rochers gigantesques \ Les uns sont vert-pomme , les autres noir-charbon, ceux-ci jaune-pistache, ceux-là bleu-indigo, fous limpides et transparents.
Le Schafsberg , le Itighi de la haute Autriche, élève là sa crête orgueilleuse. Pour y arriver il faut bien des fatigues et bien des heures : souvent le voyageur, découragé, s'arrête accablé sur la route. Si ses guides n'étaient là pour lui prêter secours, et l'aider à se traîner de crevasse en crevasse, soit debout , soit à quatre pattes, et s'accrocbant ici et là le long des flancs escarpés de la roche, il reculerait consterné. Mais aussi , arrivé iiu but. quel spectacle !... On plane sur un hémisphère inconnu que l'imagination la plus créatrice n'aurait pu se représenter. On a sous les yeux seize lacs, immenses réservoirs d'eaux encadrés de pics sauvages, et les glaciers de la Styrie, de la Carinthie, du Tyrol et de l'Autriche; les monts de la Bohême et de la Bavière ; les tours de Munich et de Batisbonne. C'est au Schafsberg qu'il semble que le démon dut transporter le Christ, lorsqu'il lui dit : Voici l'univers, adore-moi, je te h livre. On est sur une des pointes du globe , à six
1 Voici leurs noms : Gmundensee . Landachsee. Olfensec. Albensee, Wildensee. les deux Langbadsee. I'Altersee. Mondsee. Fuschelsee. Krottensee. Wolfgandsee. Kroellensee, Mittelsee. ilûnucbsee, Schwarsensee . Nunensee. Slallstadtsee. les <!eu\ Gosansee, Aeransee, Grundelsee. Kamet^f''. Ti>[ilihspe.
mille pieds au-dessus dn niveau de la mer. Des campagnes , des villes , des rivières , des forêts , les œuvres les plus colossales , s'abaissant humblement devant vous, fuient et se perdent dans l'espace. On se sent là , avec orgueil , le fils du ciel, l'image de Dieu. Là, sous ses pieds et sur sa tète , l'homme a la terre qu'il domine , et le firmament qu'il mesure '.
Le baron de Frenilly, Français d'un haut mérite, se trouvait alors à Ischel. Je passai chez lui de charmantes soirées avec l'aimable comtesse de Wrbna, et son amie la princesse Thérèse d'Auesberg. Le baron m'avait mené au lac de Hallstadt, aux cascades de ffaldbachstrab, à l'aqueduc de Gosau et à la tour de Kolowrat; l'archiduchesse Marie-Louise me fit proposer une excursion au lac de ff'olffjand et au Mondsee. Ce fut une journée de délices.
Nous partîmes à neuf heures du matin. J'étais dans la voiture de la princesse ; et Sa Majesté me redisait , avec un charme extrême , les vieilles légendes du pays. Les récits où entre le surnaturel ont toujours un intérêt extraordinaire . même quand la raison les rejette. L'archiduchesse me parla delà fameuse Dame blanche, qui, dit-on, ne manque jamais d'apparaître au palais impérial
' Les allemands prétendent que lorsque le démon dit au Cbrisl . .Irfore-moi . je te livre la terre, il ajouta : Je n'en excepte que Paris; je me réserve <i jamais ce lien.
alors qu'il doit mourir quelqu'un de la maison d'Autriche ; et, à ce sujet, elle me raconta l'anecdote suivante :
» Sa mère était princesse de tapies ; sa grandmère , la reine des Deux-Siciles , préoccupée du sort de sa fille ', fut consulter une vénérable religieuse à qui l'avenir était parfois révélé. — Priez pour mon enfant! lui dit-elle ; priez pour son prochain mariage! — Je ne le puis, répond la sainte. Ce serait prier pour la mort d'une mitre.
« La reine ne comprit rien à ces paroles : mais, peu de temps après , la première femme de François II descendit au tombeau; et l'empereur demanda la main de la princesse de Naples. L'oracle se vit expliqué.
« L'aïeule de l'archiduchesse Marie-Louise crut devoir retourner vers la sainte religieuse et renouvela ses questions; la réponse fut celle-ci :
« — Votre fille sera heureuse; mais lorsqu'elle aura trente-cinq ans , Dieu la rappellera à lui.
<t Cette fois , la phrase était claire. La nouvelle impératrice monta au trône avec la conviction qu'elle aurait une belle destinée, mais une courte vie. Elle en parlait souvent à ses jeunes enfants ; et à cette époque elle ne s'en attristait nullement. Trente-cinq ans. C'était loin alors. Hélas ! Le temps marche vite ! L'impératrice, à mesure que le fatal
1 Cette fille fut la mère de Marie-Loneis.
ternie se rapprochait . éloignait le souvenir de la prophétie. Bientôt elle cessa d'en parler. L'année qui précéda sa mort, une grave maladie mil ses jours en danger. — Calmez-vous ! dit Sa Majesté à ceux qui l'entouraient, mon heure n'est pas encore venue. Si le ciel me rappelle à lui, ce ne sera (jue l'année prochaine.
« Les trente-cinq ans arrivèrent. Un jour, une sœur de Marie-Louise, âgée de 8 à 10 ans, et qui depuis fut impératrice du Brésil, accourt épouvantée vers sa mère.
« — Derrière votre fauteuil , dit-elle , je viens d'apercevoir à l'instant...
« — Achève ! Quoi ?
« — La Dame blanche.
■ — Ce n'est pas pour toi, mon enfant, répond l'impératrice d'un air calme. Elle vient me chercher : c'est l'heure.
• Le lendemain elle était morte '. »
Nous étions arrivés à Wolfgand , les voitures de la princesse s'arrêtèrent. Avant de nous embarquer sur le lac , nous fûmes visiter l'église : cinquante -sept tableaux y .racontent la vie de
1 L'archiduc Rodolphe était dangereusement malade, mais les médecins ne désespéraient nullement de sa vie. Un fonctionnaire du château, se promenant de long en large, aperçoit tout à coup devant lui la Dame blanche. Il veut s'élancer elle, il tombe. On le trouva le lendemain évanoui ; et l'art In duc Rodolphe était mort.