‹ Le pélerinChapitre 17 sur 19 · I.FRIN · texte numérisé non relu

I.FRIN

jours le point de mire de l'Europe, le sujet de l'attention publique et l'objet des controverses générales. Nous retournâmes au salon. Les fils du prince et notamment l'aîné sont des jeunes gens remarquables. Plein d'esprit et parfaitement élevé, l'héritier de Son Altesse Royale sera aussi, un jour , un souverain distingué. Bade est vraiment aimé des cieux.

La conversation se prolongea fort longtemps. Le grand-duc se plaisait à me faire raconter une foule d'anecdotes qui semblaient l'intéresser. Hélas! c'est que, dans ma patrie, bien que je sois loin encore du temps où l'on plie sous le fardeau des âges, j'ai vu tant d'hommes et de lieux ! tant de beaux jours et tant d'orages !... J'ai tant senti et tant souffert ! ma vie eut tant de joies et de larmes!... Aussi, que de souvenirs et de drames dans ma pensée ! Je suis un long recueil d'émotions , un livre entier d'événements. Souvent on me le fit ouvrir , ce livre ! et , sur bien des rives lointaines, au milieu d'un cercle attentif, souvent j'en feuilletai les pages.

Le duc de Bade dine à deux heures. Son grand

• chambellan , le comte de Brussel , devait, à la

chute du jour , me faire faire une excursion en

calèche dans le parc de Son Altesse Royale. Ce

parc magnifique a quatorze lieues de tour ■. Le

1 Une de ses royales allées, bordée d'arbres centenaires, a six lieues de longueur.

U PÈLtitn. 287

Imps était beau : la voiture du comte de Brusscl, attelée d'excellents chevaux , fendait les airs comme un wagon : on ne dit plus comme une flèche. 2,800 daims, environ 800 cerfs, et plus de 1,200 sangliers peuplent l'enclos royal : mon guide . intrépide chasseur , me les fit voir, entre ehien et loup, du milieu d'un épais taillis; et je fsS ravi du spectacle.

Son Excellence le chevalier Dubois , grand niaréchalda palais, et d'une noble famille française, m'avait comblé de prévenances affectueuses ; je lui serrai la main en quittant Carlsruhe, comme à un bon et ancien ami ; car c'était un compatriote ; et, quand l'àme est à l'unisson, tout compatriote est un frère.

Je ne restai que deux jours à Carlsruhe; j'y dînai chez le marquis d'Eyragues, ministre de France , dont j'avais beaucoup connu à Paris la belle-mère, madame de Morelle. Je fus au théâtre où Son Excellence le baron de Blettesdorf m'attendait dans sa loge ' ; et, le lendemain, je partis pour \ix-la-Chapelle, où j'allais retrouver ma famille.

Le bateau à vapeur sur lequel je redescendais le Rhin , était la Pille de Muyence. J'y rencontrai M. futur Bohain , autrefois rédacteur en chef du

1 La salle de spectacle de Carlsruhe esl petite, mais jolie. Le i;rand-<luc aime et protège les arts. Son théâtre a de bons acteurs î et i> vi^ jouer à merveille le postillon de Lonju

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Figaro à Paris, et aujourd'hui propriétaire-gérant du Courrier de l'Europe à Londres. Nous débarquâmes ensemble à Manheim, ayant tous deux la même pensée : voiries ruines d'Heidelberg.

Je ne puis décrire Manheim : je ne l'ai vu qu'au clair de la lune ; et cette manière de regarder une ville, quelque poétique qu'elle soit, n'est pas d'un usage adopté. Je dirai seulement que cette cilé passa silencieusement devant moi, sous les pâles rayons de Phébé, comme une vague apparition.

Mais , où suis-je? qu'ai-je aperçu? en face de moi : les ruines d'Heidelberg ! Je m'arrête : je me recueille.

Le magnifique palais d'Heidelberg , commencé en 1346, fut continué successivement par les divers souverains du Palatinat. La façade , élevée en 1612, est d'une structure admirable. La grande reine Elisabeth d'Angleterre y demeura quelques jours : une porte monumentale, bâtie pour elle en une nuit, selon les annalistes, en consacre le souvenir. De quelle étendue était cette royale résidence ? Combien s'y élevait-il de tours et de flèches, de colonnes et de statues ' ? Qu'avaient coûté ces merveilleux bas-reliefs, ces portiques à ogives, ces salles de chevalerie et ces chefs-d'œuvre de

' J'ai compté à l'extérieur plus de soixante statues assez bien conservées. La salle des chevaliers a encore de belles sculptures intérieures.

sculpture? A cela qui pourrait répondre! Rien de plus saisissant, de plus grandiose et de plus lamentable que le tableau de ces ruines ! Le fer et la flamme, y passant, y ont marqué leurs traces, en caractères indestructibles, sur la destruction ellemême. Renversé, ravagé, brûlé, parles armées de Louis XIV, lors de l'incendie général du Palalinat en 1689, ce palais, fantôme immobile, œuvre épouvantable du démon des combats, gigantesque accusation, ce palais, qui n'est là, en quelque sorte, ni tombé ni debout, présente tous les prodiges de l'architecture , au milieu de toutes les horreurs de la dévastation. C'est, pour ainsi dire, l'immortalisation de la fureur guerrière : c'est une page d'anathème , contre le génie des conquêtes, écrite en pierres brûlées et croulantes.

Heidelberg conserve encore trop de murs , de statues , de colonnes, de portiques , de vitraux et de salons, pour être entièrement une ruine : il ne lui reste plus assez de toits, d'abris, de voûtes et d'enceintes, pour pouvoir être une demeure. Là, dans un silence de mort , tout paraît avoir les bruits de la vie : car tout y parle à la pensée, tout y remue l'esprit et le cœur. Ces tours à demi abattues par les explosions de la poudre ont encore une crête altière. Elles ouvrent leurs flancs vides et nus : mais , à travers leurs larges crevasses, on contemple encore leur force , on admire encore leur orgueil. Elles semblent crier,

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du fond du passé, aux exterminateurs de leur

leuips : Vous n'êtes plus, et j'existe encore. Honte d vous! je vivrai toujours.

Je demeurai longtemps , assis sur des décombres, devant cet amas démesuré de ruines imposantes et de splendeurs éteintes. L'art, cependant, loin d'être humilié el confus des dégradations de cette plage où son front s'élevait si fier, l'art continue à y régner. Rien n'a pu effacer ses merveilles : elles ressortent des ravages et resplendissent du contraste. Il est frappé, mais non à mort. Peut-être est-il plus grand que jamais, fixé dans ce palais-sépulcre. 11 y est immuable et sublime.

J'entrai sous l'antique chapelle ; elle a son toit et ses plafonds. On pourrait y officier. J'explorai les longues galeries du château où pousse l'herbe et croissent les ronces. Leurs croisées ne sont plus que des brèches; leurs portes ne sont que des trous ; et, pourtant , leur aspect impose : on dirait des arcs de triomphe mutilés. Je parcourus un dédale d'appartements. J'y cherchais quelques souvenirs de ces grandes figures historiques, qui , passant là pleines de vie, s'étaient élancées vers la gloire et n'étaient arrivées qu'à la tombe. Là, rien ne disait plus leurs exploits ; rien môme n'y disait leurs noms. Valait-il donc la peine d"a%oir tant remué , tant combattu, tant ambitionné, tant souffert, pour en arriver, après l'excès

1E PÈLERIN. 2'Jl

du bruit et de lu fatigue, à l'éternité du silence et

de l'oubli!...

De sombres méditations courbaient ma tête. J'étais retombé, tics adversités du prochain, surines propres afflictions. Je me rappelais mes souffrances, mes douloureuses pertes de cœur. Tant decoups ont frappé ma vie !... M. Victor Bohain vint à moi ; il comprenait mes rêveries ; et , tirant un cahier de sa poche, il me lut le quatrain suivant .

^< Ne songe plus à ta misère !

« Bien futiles sont nos tourments .

Il nous faut si iieu sur la terre :

Lt si peu, pour si peu de temps ' !

Je soupirai et nous partîmes 2.

1 Ces vers sont la traduction d'une des strophes de la fameuse ballade du l 'icairc de Wakefield, par M. Victor Bohain . Cet écrivain distingué se propose de publier un recueil de ses traduction» des meilleures poésies auglaises.

2 Du sommet des tours d'Heidelberg, d'où l'on domine Mau huim. l'œil suit au loin les sinuosités du Necker ou Neckar, rivière qui traverse la vijle. On me montra Schuelsingen . château de plaisance <lu grand-duc de Bade, renommé par la beauté de son jardin anglais. Dans les caves du palais d'Ilcidel-

>t une vieille tonne gigantesque qui contient 3 bouteilles de vin. Il y a des souterrains, assure-ton. qui, pasmq) tous la rivière, communiquent du château à la montagne en face. Au pied de celte montagne est Wrssgass, maison el terrain au bord du Necker, où les étudiants viennent se battre. ' v-i leur f'ré-aux-Clercs.

mmerçaots d'Heidelberg se plaignent amèrement do

292 1 E PÈLERl.'V.

Heidelberg a une université renommée. Ses étudiants sont, dit-on. au nombre 7 à 800, parmi lesquels on compte des Anglais et des Français. Je remarquai, à la bibliothèque de la ville , deux manuscrits de Luther ' , et des extraits de Bible en 107 langues ou idiomes. D'Heidelberg je partis pour Heppenhein et Darmstadt. J'admirai les ruines de Starkenburg et de 3/alikopus; je ne séjournai point à Francfort ; et je me retrouvai à Wisbaden.

Je ne devais m'y arrêter un instant , que pour y revoir un professeur français , nommé M. Plasson , auquel j'avais voué depuis longtemps une affection particulière et qui s'y trouvait établi ; mais Son Altesse Royale madame la duchesse de Nassau, désirant me garder un jour, daigna m'inviter à diner ; et une dernière fois encore , je repris chez elle, le soir, mes habitudes de trouvère.

Sur le bateau à vapeur de Mayence , je passai devant le beau château de Joliannisberg ; et je songeai avec un vif regret que j'avais traversé l'Allemagne et vu une partie de ses illustrations , sans m'ètre rencontré avec le plus célèbre des di-

la ligne de douanes qui leur fait payer les denrées françaises à un prix exorbitant. « Votre gouvernement, me disait l'un ■ d'eux , aurait dû élever la voix. » C'est vrai : mais la paix à tout prix!...

' L'un contient quelques-uns de ses sermons; l'autre la reproduction des prophéties d'Isaïe.

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plomates du siècle : le prince de Metternich. Une espèce de fatalité m'avait constamment séparé de lui. Il voyageait en sens opposé.

Les bords du Rhin , entre 3Iayence et Cologne, ont des sites si enchanteurs que je voulus , quittant mon navire, aller les explorer à pied'. Je descendis donc en pèlerin , sur ces rivages magiques ; et , après avoir contemplé, quoique de loin, les ravissantes ruines de Rheinstein , dressées sur la pointe d'un pic , et dont le prince Frédéric de Prusse s'est fait un admirable château gothique , je me mis à errer à l'aventure au milieu des gorges de montagnes qui s'ouvraient çà et là. Je ne pus jeter qu'un coup d'oeil rapide sur Falkenburg et Riebierhohn \ Je gravis les deux pics sauvages où étaient jadis les castels de Katz et de Maus : le chai et la souris. Ces deux habitation* féodales du temps passé, répondant dignement à leur nom, se faisaient une guerre acharnée. Le chat, cependant, ne croqua point la souris. Tous deux ont encore un simulacre d'existence. Aucun n'a tout à fait disparu 3.

1 A mon premier voyage sur le Rhin, j'avais été de Coblentz i W isbaden en poste et par Ems.

- Immenses ruines près du fleuve.

"■ Entre Cologne et Mayence, en face des ruines de Lahneck, le roi de Prusse fait relever le vieux château de StolxenfeU Ityle gothique, ba Majesté y dépense des sommes énoret ce sera d'à ne beauté a<-h< \

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Sternberg et Liebenstein , désignés sous le nom Jes Deux Frères, sont deux manoirs à une portée de canon l'un de l'autre. Là vivaient YÉléocleet le Pohjnke des bords du Rhin. Ce sol a retenti de leurs crimes '.

Une étroite vallée, entre deux montagnes à pic, se présentant à mes regards , je m'y dirigeai lentement. Le ciel était sombre et couvert. La nature avait je ne sais quelle mélancolie sauvage qui serrait péniblement le cœur, sans perdre néanmoins de son charme.

Je m'arrêtai devant une petite chapelle ombragée d'arbres ; et j'allais me dire « prions ! « lorsqu'un inconnu en sortit. Ce n'était point un vieillard, et pourtant il avait des cheveux blancs ; ce n'élait point un piètre , et pourtant il avait les mains jointes. Sa taille, quoique un peu voûtée, me parut encore élégante. A mon aspect il fil un cri... un cri de surprise et de joie : Le vicomte d'Arlincourt ici !

Je reconnus, à l'instant même, un ancien compagnon de jeunesse ; mais il y avait près de vingt ans que nous ne nous étions rencontrés. Je l'avais laissé jeune, brillant et beau. Gérard de M***, alors beaucoup plus âgé que moi , était le plus aimable , le plus spirituel et le plus gai des fashionables de l'époque. Quel changement dans sa personne ! Il

1 La légende de ces deux castels est tellement usée et connue que je me garde de la redire.

s'aperçut de ma surprise ; il me prit la main tristement.

— Asseyons-nous sur cette espèce de pierre tumulaire ! me dit-il avec un douloureux sourire. Elle convient ;i l'histoire que j'aurais à vous raconter. Vous souvenez-vous avec quel plaisir, autrefois, je vous faisais mes confidences?... Elles n'étalent pas tristes alors. Aujourd'hui, ra'écouleriez-vous?

— Oui, certainement, répondis-je.

Gérard commença en ces termes.

La soirée d'adieu.

Je n'ai pas toujours été , vous le savez , tel que vous me voyez maintenant , avec ce teint flétri , ces joues caves , ces yeux éteints et ces cheveux blancs. Il fut un temps, bien loin aujourd'hui, où, comblé de tous les dons de la nature, j'entrais gaiement dans la carrière. Rien ne me manquait alors pour prendre place au joyeux banquet de la vie, parmi les favoris de la fortune. J'avais un beau nom, des biens considérables, une position indépendante. Mêlas ! quand le bonheur luit ainsi sur une tète privilégiée ayant un long avenir devant elle, c'est une proie friande qu'il offre aux coups du sort, et sur laquelle le malheur se précipite

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avec avidité. Je n'avais que la religion du plaisir ; et celle-là ne se comprend que trop au jeune âge, bien qu'elle ait aussi ses mystères. Dieu m'en a cruellement puni. Si j'eusse été d'un autre siècle , j'eusse embrassé , loin des bumains et au fond de quelque ermitage , la vie des Pères du désert ; je les trouvais si admirables , dans mes premières années , alors que je lisais l'Écriture sainte ! L'humanité passée me paraissait en eux si sublime et si haute, que j'avais peine ensuite à me baisser vers mon époque pour y regarder l'humanité présente ! Oh ! ces impressions du temps de l'innocence reviennent à l'âge des douleurs : j'ai prié jeune, je prie vieux. Les extrémités de la chaîne , la tombe et le berceau , finissent par se rapprocher ; l'enfant marchait à la vieillesse : le vieillard revient à l'enfance. Que le printemps ait été pur, l'hiver pourra être serein. .

J'avais la passion des voyages ; je laissai mon père à Paris , et je fus parcourir l'Espagne. Une dame de haut rang , la belle marquise de Noliros, s'y rencontra sur mon passage... Ce moment décida de ma vie.

Dona Antonia de Noliros habitait la Navarre. Ses parents lui avaient imposé pour mari un hidalgo de la contrée , riche et puissant , mais sombre et brutal. Il ne s'était uni à elle que par convenance et calcul. Elle aussi , de son côté, n'avait jamais ressenti pour lui la moindre affection. Or, une

le PÈLEBIlf. 297

femme mariée sans amour . <m une plante qui croit sans soleil, une fleur qui passe sans parfum. La condition première de sa nature lui a été enlevée. Elle n'a que la vie factice : la véritable vie lui manque.

Je l'avoue , le remords dans l'àme : j'entourai Antonia de toutes les séductions de la tendresse et du dévouement. Je lui lis une atmosphère saturée de parfums et d'adulations , au milieu de laquelle, humblement agenouillé , je lui offrais la coupe enchantée des plaisirs et de l'amour. Antonia entendait pour la première fois le langage de la passion ; elle n'avait jamais aimé son mari qui, presque toujours absent et livré à des goûts ignobles, la laissait belle et sans appui, parmi les dangers les plus irrésistibles... Bientôt l'infortunée fut à moi.

Un an se passa dans toutes les délices que peut procurer ici-bas la possesion d'une femme adorée. J'avais tout oublié près d'Antonia , patrie , position et famille. J'avais renoncé à l'état militaire où j'étais entré , pour ne me consacrer qu'à elle ■ Toute une carrière de gloire, me disais-je enivré de ma flamme , vaut-elle une année de bonheur! » Mes serments de dévouement sans bornes et de constance éternelle lui étaient répétés chaque jour. Elle les écoutait avec ravissement; elle y croyait de bonne foi. Elle m'aimait de toutes les forces de son existence et semblait avoir peur de

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ne pas encore m'airaer assez. Elle m'avait tout sacrifié , jusqu'à sa réputation . et regrettait de n'avoir eu que cela à perdre pour moi. Du moment où son cœur avait parlé, elle avait comme franchi d'un bond toutes les barrières des convenances et toutes les coutumes de la société : heureuse de penser qu'il n'était rien que ne put braver son amour. Hélas ! et c'était moi qui, prenant cette âme pure et candide au milieu du calme de l'innocence, en avais ainsi fait une nature ardente et exaltée, sous le feu de mes coupables enseignements. Je l'avais accoutumée aux exagérations de l'àuie et aux emportements des sens: mes armes allaient se replier contre moi-même ; la foudre , travaillée de mes mains, allait éclater sur ma tète.

Triste fragilité du cœur ! Chaque jour je commençais à sentir avec désespoir que ma passion se refroidissait. Antonia ne me paraissait plus le modèle accompli des femmes. D'autres beautés attiraient mon attention. Je causais avec d'autres qu'elle. Je m'absentais sans trouble et sans peine. Quand nous nous retrouvions ensemble , les accents et les paroles ne se se croisaient plus, entre nous, si rapides et si puissants ; naguère, ils semblaient jeter un déii fantastique d'en saisir toutes les expressions : maintenant ils se succédaient . sur mes lèvres , languissants et décolorés. Je me disais , à l'écart, que ma position était inconvenante , qu'il fallait un terme à toute chose, que

j'avais ridiculement abandonné ma carrière, que

je me devais aussi à ma famille , et que ma patrie uie réclamait. Je me faisais, alors, une l'ouïe de sages réflexions, qui m'eussent paru autrefois d'exécrables pensées. Tout changeait d'aspect à mes yeux : e est que mon cœur avait changé. Infortunée Anlonia ! Le sien , lui seul , restait le même.

On ne trompe point l'œil d'une amante. Les reproches de l'indignation, les larmes du désespoir, vinrent ajouter des tortures de plus aux supplices que j'endurais. Parfois, aux brûlantes paroles d'Antonia , quelques restes de flamme se rallumaient encore en mon sein ; mais ils s'y éteignaient peu tprés : et le froid n'y redescendait que plus glacial. Je n'aspirais qu'à rompre mes chaînes.

11 n'arriva, sur ces entrefaites, une nom elle désastreuse qui me parut un coup de fortune. Mon père, ayant compromis sa situation financière par de fausses spéculations, m'écrivait qu'il était au bord de l'abîme ; qu'un brillant mariage pour moi, terminant un -procès ruineux, pouvait seul sauver la famille; et que ce mariage, à peu près arrangé «l'avance, devait me paraître un devoir.

Je remis la lettre à la marquise.

— Gérard! qifavez-vous résolu? me dit-elle avec épouvante.

— J'obéirai! lui répondis-je.

Elle tomba comme morte à mes pied-

Mon père avait prévu , sachant mes tendres liaisons, les difficultés qui pourraient s'opposer à son désir ; et, s'étant trouvé en relations d'affaires avec le marquis de Noliros dont le caractère lui élait connu , il avait cru pouvoir correspondre avec lui à cœur ouvert. Un jour, la marquise re* çoit une lettre de son mari , timbrée de Madrid , qui lui enjoignait de partir sur-le-champ pour venir le rejoindre. L'ordre était précis et sévère. Elle accourt vers moi sa lettre à la main. Des pleurs inondaient son visage.

— Mon Dieu ! que résoudre? dit-elle.

— Il faut obéir ! répondis-je.

Antonia sèche ses larmes. L'éclair d'une fureur concentrée éclate en ses regards. Elle a compris que tout était fini entre nous. La sécheresse de mon accent et la tranquillité de mon maintien l'ont complètement éclairée. Plus d'illusions : plus d'amour. L'espérance , qui leurre si souvent avant qu'on n'en soit arrivé à lui dire adieu à ellemême , l'espérance ne lui est plus permise.

— Eh bien ! reprit froidement Antonia : votre conseil sera suivi , votre vœu sera exaucé : nous obéirons tous les deux. Mais qui partira le premier ?

Cette question , faite d'un ton de raillerie funèbre , avait quelque chose de calme et de menaçant qui me fit passer un frisson dans les veines?

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— Je l'ignore , balbutiai-je. Décidez vousmême !

— Moi ! non. Je veux que ce soit le destin.

— Le destin! Qu'entendez-vous par ce mot?

— Le hasard , la fatalité , Dieu , si vous voulez : peu m'importe !

— Antonia ! je vous croyais pieuse.

— Autrefois , oui. Aujourd'hui , non. Je n'ai plus foi à rien ici-bas. Il fut un temps, Gérard ! où , près de celui que j'aimais , mon cœur croyait devoir se parer et, pour ainsi dire, se parfumer d'idées religieuses , afin d'être une demeure plus digne de lui. Ce temps de délices a fui. On est venu briser la demeure. Qu'en est-il advenu ? Elle est vide.

Je frissonnai encore à ces mots , où entrait une sorte d'insouciance farouche. Je voulus répliquer ; elle m'interrompit avec un sourire à la fois hostile et compatissant.

— Non, non, pas de réponse , Gérard. Nulle expression convenable , nul mot réparateur ne viendraient à votre bouche. L'instrument n'a plus de sons lorsqu'il n'a plus de cordes. D'ailleurs , votre silence est doux , quoiqu'il ait un sens implacable. Je sais ce qu'il y a dans votre âme : épargnez-moi , du moins , de l'entendre !

Antonia sortit lentement. Je n'osai retenir ses pas. Avait-elle espéré le contraire !

Le lendemain . je reçus un petit billet d'elle.

Il calma pour un instant mes appréhensions et mes remords. Dona Antonia paraissait résignée à son sort. Elle se reprochait ses scènes de jalousie ; elle me demandait pardon des peines qu'elle m'avait causées. Parlant de son mari sans effroi , elle sentait qu'une séparation éternelle était devenue indispensable entre elle et moi. Elle ne me demandait plus qu'une soirée d'adieu, une seule soirée : la dernière ; et elle désirait que ce fût à la villa Noliros. Là, avaient commencé nos amours : là , elle voulait qu'ils finissent. Une douce et tendre mélancolie régnait dans cette lettre qui me toucha jusqu'aux larmes -, et j'acceptai le rendezvous. Le jour et l'heure furent fixés.

La villa Noliros était un pavillon solitaire, au milieu d'un bois, et loin de toute habitation. Des fossés plein d'eau l'entouraient , et si le bâtiment avait eu des tourelles et des ponts- levis, il eût ressemblé , en petit , à un caslel du moyen âge. J'y arrivai le soir vers neuf heures.

Je ne sais pourquoi , mais en entrant dans ce lieu plein de tendres souvenirs, un pressentiment affreux me saisit. Les murailles me semblaient noires ; les lumières éclairaient mal ; le silence y était plaintif, et la solitude , funèbre. L'amour avait fui cette demeure : n'y restait-il plus que la mort?

Antonia , vêtue de blanc et dans une toilette ravissante d'élégance et de coquetterie , me reçut

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au fond d'un boudoir tout en glaces et sous une atmosphère embaumée. Elle avait désire que son appartement me rappelât ceux de Paris ; car depuis longtemps elle s'élait plu à changer toutes ses habitudes espagnoles pour adopter les coutumes françaises. Des lumières , allumées dans des yases d'albâtre, jetaient de doux reflets autour d'elle. Flusieurs cassolettes de la Chine y exhalaient des odeurs suaves. C'était un sanctuaire d'amour.

A cet aspect inattendu , devant cette jeune femme si attrayante et si dévouée , je me sentis reprendre à celte vie de voluptueuse ivresse que , là même, et à ses genoux, j'avais tant savourée naguère. Je revoyais mon adorable Espagnole telle qu'elle m'était apparue pour la première fois, dans sa splendeur printanière , environnée de mille prestiges. Je retrouvai mon cœur prêt à battre.

— Que tu es belle ! m'écriai-je.

Je tombais de nouveau à ses pieds.

— Erreur! illusion ! me dil-elle. C'est le dernier éclat de la lampe... alors que va s'éteindre su flamme. D'ailleurs songez-y bien , mon ami ! ce n'est pas ici une nuit d'amour: ce n'est qu une ■^nirée d'adieu. J'ai appris de vous la première : \ous apprendrez de moi la seconde.

Elle souriait tristement ; et ^a main blanche , tendue vers moi . m'attirait doucement auprès d'elle. Je m'assis sur son canapé. Des pleurs hu-

mectaient sa paupière ; et je me sentais hors de jiioi. Je passai mon bras autour de sa taille ; je revenais à nos beaux jours... Elle se leva brusquement.

— Gérard ! parlons départ! me dit-elle.

— Non , pas encore ! répondis-je.

— Ah ! reprit-elle en tressaillant , le mot est bien choisi : pas encore !

Son accent et sa physionomie avaient pris un tel caractère d'irritation et de dédain que j'en demeurai confondu.

— Antonia!... continuai-je.

— Oh ! assez ! interrompit-elle. Ne vous est-il donc pas évident , comme à moi , que nous n'avons plus de langage possible !... Vous rappelezvous ce qu'étaient ici nos entretiens d'autrefois ? Vous saviez alors ce qu'il fallait dire , et moi ce que j'avais à répondre. Tout est désappris maintenant; je ne sais plus que ce qu'il faut taire.

— Que ce qu'il faut taire ! eh ! quoi donc ?

— La seule vérité d'ici-bas.

— Que vous appelez... ?

— La souffrance.

Elle s'était approchée d'une table à thé sur laquelle un réchaud à esprit-de-vin faisait bouillonner de l'eau chaude. Il y avait là les fruits que j'aimais , les gâteaux anglais qu'elle savait être de mon goût , le thé , ma boisson favorite. Rien n'était oublié de ce qui pouvait m'être agréable. Oh !

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ces petits repas d'autrefois ! qu'ils m'avaient paru ravissants! Celui-là , disposé comme les autres, était aussi chez elle et près d'elle. Hélas! qu'il leur ressemblait peu !

Le thé fut bientôt préparé. Je regardais Anlonia... sans oser rompre le silence : je savais que mes paroles et ma voix ne lui faisaient plus que du mal.

— Antonia ! lui dis-je soudain , croyez - vous donc ici souffrir seule ?

Elle tourna sur moi un regard étonné.

— Aon , si, au dehors, je regarde. Oui, si, au dedans , je compare.

J'allais combattre ses idées.

— Gérard ! continua-t-elle avec une froideur pleine de solennité : j'étais jadis simple et naïve ; je suis devenue , sous vos leçons , impétueuse et passionnée. Vous avez changé ma nature : subissez-la ! ce sera juste.

Je restai muet de surprise. Il y avait une douleur inerte dans sa pensée, et une folle activité dans son regard. Ce. mélange terrifiait.

Antonia s'aperçut de mon trouble. Son visage reprit sur-le-champ une sérénité angélique. Il se trouvait près d'elle une lyre; elle la prit négligemment et en tira quelques accords. Puis , d'une voix mélodieuse, elle chanta une romance française. Le refrain en était, adieu. Je suffoquais, j'étais au supplice.

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— Oh! à mon tour, assez! m'écriai- je. Assez! vous me tuez !

— Moi aussi.

En prononçant ces mots singuliers, la marquise de Noliros versait du thé dans nos tasses. Et, s'agitant à cet effet, elle s'efforçait d'avoir l'air occupé de toute autre chose que de notre entretien. Une longue pause suivit.

— Je vais vous paraître bizarre : reprit-elle d'un air vif et pénétrant. Voyez cette table à pivot, sur laquelle je viens de poser deux tasses de thé. Faites-la tourner rapidement , sans rien casser ni rien répandre. Gérard ! j'}" attache une idée.

Antonia , je l'avais toujours remarqué, se complaisait à des minuties superstitieuses. Tantôt, elle comptait les feuilles d'une marguerite; et si leur nombre était impair, elle en tirait un sombre présage. Tantôt elle ouvrait un livre au hasard , et ,' si , sur la ligne au haut de la page , elle ne trouvait aucune idée triste , elle s'écriait : C'est bonheur ! Je ne doutai pas, cette fois , qu'elle ne cherchât un pronostic quelconque dans l'extraordinaire jeu qu'elle me proposait, et la table tourna de suite. Antonia fermait les yeux.

— Regardez donc ! repris-je avec joie. Je n'ai rien brisé sur la table. Je n'ai même rien répandu. C'est de bon augure sans doute?

— Je ne jugerai que plus tard. Donnez -moi maintenant ma tasse.

J'obéis : elle la vida.

— Et vous ?

Je suivis son exemple.

Antonia , le coude appuyé sur la table et le visage caché dans sa main , demeura quelque temps immobile et muette. 3Ion cœur battait avec une violence extrême. Une foule d'idées affreuses me venaient à l'esprit : je pressentais je ne sais quoi d'horrible... La marquise, en ce moment, releva son front avec vivacité. Ses yeux brillants se portèrent sur moi avec une compassion in quiète et douloureuse. Elle était pâle comme la mort.

— Grand Dieu! Vous souffrez! m'écriai -je. Qu'avez-vous?

Et j'allais sonner.

— C'est inutile ! me dit-elle. Personne ne viendra.

— Personne !

— Non, continua la marquise avec un calme inconcevable. A quoi servirait d'appeler? Il n'y a pas un domestique à Ja villa Noliros. Us sont sortis tous par mon ordre. Nous sommes seuls... complètement seuls. Gérard ! je l'ai voulu ainsi.

Sa voix avait un accent si lugubre, et ses mois un caractère si glacial , que je me précipitai vers la perte sans trop savoir à quelle intention.

— C'est inutile encore ! reprit la marquise avec le même flegme effrayant foules les issues

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sont fermées au dedans comme au dehors; toutes les clefs sont emportées. Nous sommes tous deux prisonniers: tous deux seuls, et complètement seuls. Gérard! je l'ai voulu ainsi.

Mon épouvante allait croissant. En effet, la porte de l'appartement était fermée ainsi qu'elle le déclarait. Je m'élançai vers la fenêtre.

— Elle est grillée! me dit l'Espagnole.

Je tirai violemment les rideaux : j'aperçus les barreaux de fer.

— Antonia! Antonia ! que signifie?... Quel est ce mystère ?. . .

La marquise me prit la main ; elle la serra dans les siennes; et, m'entraînant vers le canapé où je m'étais déjà assis auprès d'elle, elle reprit d'un ton ferme et doux :

— Ecoutez-moi sans m'interrompre ! Vous souvenez-vous . Gérard , qu'ici même , au temps où vous m'enlaciez de vos séductions, vous me disiez avec transport : Quand on aime, c'est pour la vie ; la séparation, c'est la mort. Eh bien ! Je crus à vos paroles : Je les répétai près de vous ; je les adoptai sans réserve. Elles seront une vérité.

Mes cheveux se dressaient sur ma tête. Je n'avais pas la force d'interrompre. Dona Antonia poursuivit :

— C'est vous qui, au sentier du mal, m'avez initiée à tous les mystères et à tous les délires de la passion ! Vous m'avez faite ce que je suis : vous

allez frémir de votre œuvre. Gérard, le jour où j'ai reconnu que nos nœuds étaient irrévocablement rompus . j'ai pensé que cette vallée de larmes qui nous avait vus réunis, ne pouvait plus nous porter séparés ; que je ne pourrais endurer, désormais, ni que vous soyez malheureux par moi, ni que vous soyez heureux par une autre ; qu'il fallait donc au repos de l'un... que l'autre disparût de ce monde; et... nous allons mourir , vous ou moi.

Elle s'arrêta et me regarda d'un œil fixe.

Je restai à mon tour impassible; je ne savais plus ni où j'étais, ni ce que j'entendais; je n'en pouvais croire mes sens.

— Une des tasses de thé que nous avons hues . reprit - elle , était empoisonnée de mes mains. Laquelle des deux? Je l'ignore. Je vous ai fait tourner la table pour ne plus les reconnaître moi-même; et je vous ai donné à choisir.

La soirée d'adieu s'expliquait; c'était le duel à mort d'une femme. J'eus un mouvement d'horreur convulsive. Elle me saisit par le bras. Je restai immobile et glacé.

— Je n'ai pas voulu m'empoisonner moi-même, <ontinua-t-elle; il me semblait que je n'en avais pas le droit. Je n'ai pas osé vous tuer non plus . je n'en aurais pas eu la force. J'ai voulu , ainsi ! que je vous l'avais dit, que oe fût la destinée, la

fatalité, le Très-Haut, n'importe quel pouvoir sou- 2 H

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verain, qui décidât ici la question : lequel devait partir le premier. Nous saurons bientôt qui mourra.

— Je le sais déjà ! m'écriai-je. Je le pressens !

— Dites !

— C'est vous.

— Oh merci ! mille fois merci ! répliqua-t-elle avec transport.

Et son œil rayonnait de joie.

Je m'étais élancé vers la porte, et la frappais avec violence ; elle s'offrait inébranlable , et aucune force humaine n'aurait pu la briser.

J'avais couru à la fenêtre. Je l'ouvre impétueusement ; et, à travers les atroces grilles, je remplis les airs de mes cris.

— Au secours!... A l'aide ! Au secours !

Il était nuit. Le vent mugissait. Mes accents d'horreur et de désespoir traversaient en vain les espaces. Point de réponse, pas d'écho. La solitude était implacable ; il fallait mourir sans secours.

Je revins effaré vers elle. Antonia, à demi couchée sur un sofa , semblait reposer mollement au milieu des fleurs et des parfums. Sa délicieuse toilette, les bougies odorantes qui Féclairaient, ces tentures roses qui se drapaient autour d'elle, ces tapis moelleux sur lesquels reposaient ses jolis pieds, cette atmosphère de volupté sous laquelle nous respirions... c'était la mort, V horrible mort! Ce lieu d'amour : c'était le tombeau.

— Vous aviez raison, reprit-elle en portant la

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main sur la poitrine; la Providence a été juste. Sa poitrine était haletante ; et ses traits se décomposaient.

— 0 ciel !

— Vous avez bien choisi.

Je poussai un rugissement de terreur et de frénésie. Je me précipitai à ses pieds.

— Antonia ! Antonia ! m'écriai-je hors de moi. Ouvre cette funeste porte ! Laisse-moi appeler du secours, ou je me brise la tête contre ces murailles ! Ma bien-aimée, je te le jure, nous resterons ensemble à jamais. Plus de départ : plus de mariage. Toi et moi , nous fuirons l'Espagne ; nous irons vivre... n'importe où. Je renonce à ma fortune, à ma famille, à ma patrie, au monde entier, si tu l'exiges; mais je ne puis renoncera toi. Vis pour moi ! vis ! je t'en conjure. Ce n'est pas toi seule que tu frappes , c'est Gérard aussi que tu brises. Antonia ! grâce pour deux ! Si je te perds, je meurs ; sauve-nous !

A l'effroyable spectacle du bouleversement de mes esprits, de ma douleur et de mon désespoir. Antonia se lève éperdue.

— Non, Gérard, non, me répond-elle ; je ne crois plus à ton langage. Que de fois et avec le même accent de vérité , ne m'as-tu pas fait des serments plus solennels encore ! Ce que tu dis là, lu le penses en ce moment; mais demain!... Laisse-moi mourir.

•312 ie rfcuaua;

Je la pressai contre mon sein.

— Antonia ! mes amours ! ma vie ! non , je ne veux pas que tu meures. La clef ! ... du secours ! . . . ouvre-moi!...

— Non! dit-elle en me repoussant : tu ne seras libre que demain ; et tu le seras demain tout à fait.

Ici commença une scène impossible à décrire, une scène de nuit infernale, une scène épouvantable, monstrueuse , digne de l'abime du Dante. Antonia , saisie par les premières convulsions de la mort, luttait contre les vomissements qui pouvaient lui faire rejeter le poison dont ses entrailles étaient dévorées. Elle avait un mouchoir sur la bouche, j'en devinai la raison. Je m'élançai sur elle avec rage; je lui arrachai ce mouchoir... C'était un de ceux qu'elle avait brodés de nos chiffres enlacés, à l'époque de nos amours. Hélas ! ce funeste mouchoir, je l'ai là!... posé sur mon cœur : il ne ma plus quitté depuis.

La lutte entre nous fut atroce. J'employai rage et violence. Je poussais des hurlements sauvages. Mes muscles se tordaient au milieu du déchirement de tout mon être ; et, dans ce débat convulsif, elle eut un doigt cassé sous ma main.

Je triomphais : j'avais le mouchoir. Mais j'étais devenu entièrement fou. Le sang jaillissait de mes yeux. Je ne voyais plus ma victime ; et semblable à une bête fauve, je tournais autour de l'en-

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• cuite, cherchant çà et là au hasard. Antonia, lunibée à genoux, faisait sa dernière prière.

— Mon Dieu ! pardonnez-moi ! disait-elle. Mon Dieu ! ayez pitié de lui !

Une glaee était devant elle : Antonia regarde et frissonne.

— Ah ! s'écrie-t-elle en se couvrant les traits. Quel visage décomposé ! Grand Dieu ! je vais lui faire horreur.

— Oh! la clef ! la clef! répétais-je, frappant lambris et fer à coups redoublés. Antonia ! vois mes mains en sang. Grâce!... pitié ! miséricorde!... Antonia... la porte!... la porte!...

Mais rien ne devait la fléchir. Ses convulsions avaient redoublé; et elle me cachait ses tortures. Pardon ! je ne puis achever. Je redeviendrais fou de nouveau '.

Le malheureux Gérard s'arrêta. J'avoue que jasais besoin comme lui que l'histoire s'interrompit; j'en étais à demi sufloqué. Le mouchoir d'Antonia était entre mes mains. J'y voyais les chiffres- G. M. , et les initiales A. N. Je songeais à l'horrible nuit... je voyais lu lutin et lu mort. Je ne respirais plus qu'avec peine.

Les sanglots d'un homme à cheveux blancs ont

• Cette clef, demandée et cherchée en vain , la marquise l'avait jetée par la fenêtre, prévoyant la possibilité de se laisser fléchir, et voulant s'ùtcr d'avance à elle-même tout moyen de salut.

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quelque chose de déchirant... Mes yeux se mouillèrent de larmes. Gérard se leva brusquement : nous marchâmes quelque temps en silence à côté l'un de l'autre. Je n'osais plus le questionner. Bientôt néanmoins, peu à peu, je parvins à lui arracher ces derniers détails. Ils sont incomplets... mais suffisent.

Antonia , après trois heures d'agonie délirante, trois heures de tortures inouïes, mourut dans les bras de Gérard. On les trouva le lendemain, elle morte, et lui frappé de démence. Il fut arrêté; une lettre d'Antonia, placée près d'elle et qui justifiait son amant, le fit rendre à la liberté. On le ramena en France : son père venait de mourir. Enfermé dans une maison de santé, il y resta plusieurs années sous le poids accablant d'une aliénation mentale complète. Plus tard la raison lui revint : des héritages lui avaient rendu de la fortune ; mais la soirée d'adieu de la villa Noliros avait brisé sa vie tout entière. Ayant pris le monde en dégoût et les femmes en aversion, Gérard de M*** était venu s'ensevelir au milieu des montagnes du Rhin. Je vis sa maisonnette à quelques pas de la chapelle où je l'avais rencontré. Là, languissant depuis longtemps, il priait dans la solitude, il pleurait dans l'obscurité : mais hélas! il ne mourait point.

Un beau soleil d'automne lançait ses rayons sur la flèche aiguë de la cathédrale de Cologne « .

1 La ville de Cologne a eélébré le 1 î février dernier, par une magnifique procession, avee service divin dans la cathédrale, la reprise active des travaux de terminaison de ce monument historique. Tous les arts et métiers de Cologne figuraient dans cette belle fête populaire. Le roi de Bavière aussi vient de publier un reserit par lequel il engage ses sujets à souscrire a l'achèvement de la cathédrale de Cologne comme à l'une des merveilles de la patrie commune des Allemands. Les travaux du dôme prennent, dans les circonstances actuelles, un caractère politique; et, île ton- côtés, arrivent au comité central des souscriptions et des envois de matériaux des différentes contrées d'Aiiemagm . [Gatetttede Cok

Je venais d'y jeter un dernier regard d'admiration -, et déjà sur le chemin de fer menant à Aixla-Chapelle, je passais, avec la rapidité du vent, sous le plus long et le plus large tunnel de l'Europe. J'allais retrouver ma femme et mes enfants. La plus belle journée d'un voyage est, dit-on, celle de retour. Est-ce là une phrase vraie? oui : mais seulement pour celui qui se sait regretté par les siens , et qui revient vers ceux qu'il aime.

Si j'écrivais ma vie sur ces pages, je peindrais ici mes sensations de bonheur en rentrant à Aixla-Chapelle ; mais je n'ai voulu raconter que mes voyages ; et ils sont finis : je m'arrête.

Je passai par Bruxelles pour retourner à Paris. Salut! belle terre de France! m'écriai-je avec transport en remettant le pied sur le sol de ma patrie. J'en étais dehors depuis plus de six mois ; et mon cœur se dilatait en revoyant le ciel du pays. Ah ! je me rappelais le temps bien éloigné (181 A) où revenant des guerres d'Espagne, une voix me cria tout à coup, sur le sommet des Pyrénées, à moi qui depuis plus de trois ans étais à l'étranger : Ici! ici commence la France! Je tombai à genoux sur-le-champ ; et, sans analyser l'émotion, sans calculer le mouvement, j'embrassai ma terre natale. Cela pouvait se faire à vingt ans. Que ne lesavais-je encore ! oh ! mon àme n'a point vieilli.

Et pourtant , bien que ravi de me retrouver

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auprès de mes compatriotes, je ne pus m'einpècber de tourner un regard d'affection en arrière, et de pousser un soupir de regret vers ces plages aimées du ciel, où j'avais eu tant de beaux jours!... Non , je ne suis ni ne serai jamais de <vii\ qui prennent des émotions comme le joueur prend des cartes, pour y trouver gain ou plaisir, et qui, partie finie, les jette. Loin de moi cette cruelle pensée exprimée par les froids observateurs, que souvent les amis de ce monde, lorsqu'on' se livre à eux avec l'abandon du sentiment, ne sont que des hommes armés contre lesquels on combat sans armes. Non,, je veux, tout en vieillissant, garder la jeunesse du cœur. Je veux, dussé-je être trompé jusqu'à la fin de mes jours ainsi que je l'ai été si souvent, m'en tenir aux douces effusions des beaux jours de la vie. Je ne veux ni douter ni craindre. Je veux croire : je veux aimer.

Hélas! oiseau de passage en Hollande et en Germanie, je n'y aurai peut-être laissé guère plus de traces qu'une brise à travers la plaine. N'importe! je n'oublierai pas, moi, l'accueil des Pays-Bas et de l'Allemagne. Les hommages , j'ai dû les taire ; ils sont effacés de ce livre ; mais, dans la mémoire et dans l'àme, ils sont gravés en lettres de feu. Qu'ils reçoivent donc ici les expressions de mon éternelle gratitude, ceux qui me reçurent avec une cordialité si touchante, et me

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traitèrent avec une distinction si flatteuse ! Il a fallu les quitter au moment où, appréciant leurs nobles caractères, j'eusse voulu ne plus m'en séparer. On ne pouvait assez les connaître, on ne pouvait assez les aimer ! Adieu ! belles contrées du Nord ! Vous m'avez inspiré quelques pages : Hélas ! sont-elles dignes de vous ! ... Oh ! du moins je veux ici que le dernier mot de ma plume vous apporte l'accent du cœur ; et ce mot, c'est : Reconnaissance.

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