William A. Shedd, Islam and the Oriental Chwches, p
s'appelait Mahomet. Un siècle s'était à peine écoulé que, du haut de dix mille minarets, le nom de cet Arabe uni à celui du Tout-Puissant, retentissait cinq fois par jour du golfe Persique à l'Océan Atlantique ; dans trois continents, la nouvelle religion balayait tout devant elle. A quoi tient ce succès sans égal ? Sans doute à tout un ensemble de causes... Cependant aucune de ces théories envisagées en bloc ou séparément ne doit faire oubUer que le suprême factem* du succès est le génie de Mahomet... C'est l'incontestable valeur de son expérience religieuse, sa puissance de conviction, son enthousiasme communicatif, la générosité de sa nature, son art de s'attirer les cœurs, ses capacités d'organisateur et de guerrier, ses dons politiques exceptionn,els ^. »
Après ces opinions peu suspectes de partialité puisqu'elles sont émises par deux ennemis acharnés de l'Islam, voici celles de deux des plus grands philosophes de l'époque moderne : « S'il faut juger de la valeur des hommes par la grandeur des œuvres qu'ils ont fondées, déclare le D^ Gustave Le Bon, nous pouvons dire que Mahomet fut un des plus grands hommes qu'ait connus l'histoire. » (G. Le Bon, La Civilisation des Arabes.) « La parole d'un tel homme est une voix sortie directement du propre cœur de la Nature. Les hommes l'écoutent certes, et il faut qu'ils l'écou-
1. S.-W. ZwEMER, L'Islam, son passé, son présent, son avenir p. 39, 43, 44.
tent, cette parole, comme ils n'écoutent rien au monde ; toute autre chose est du vent en comparaison. » Voilà en quels termes enthousiastes l'illustre penseur anglais Carlyle qualifie les paroles de Mohammed qu'il choisit comme type du héros prophète dans son célèbre livre Les Héros.
Quant à nous, une seule pensée domine nos esprits : nous sommes en présence du prophète d'Allah ! Et nous répétons avec une pieuse ferveur les salutations que récite notre mezouar : « Le salam ^ sur toi, ô Envoyé d'Allah ! Le salam sur toi, ô Prophète d'Allah ! Le salam sur toi, ô Élu d'Allah? ô meilleure de Ses Créatures! ô Prince des Envoyés et Sceau des Prophètes ! Le Salam sur toi et sur tes chastes épouses, mères des croyants ! Allah t'a rendu plus bienfaisant pour nous que ne le fut aucun autre Prophète pour Son Peuple. Je témoigne qu'il n'y a de Dieu qu'Allah et que tu es Son Serviteur et Son Envoyé; je témoigne que tu as accompli ta mission, apporté la vérité à ton peuple et combattu sans relâche dans la voie d'Allah. O Allah, accorde-lui le rang élevé et la suprématie que Tu lui as promis. Toi qui ne retardes jamais l'accomplissement d'une promesse ! O AUah, bénis Mohammed et
1. Le mot Salam n'a pas d'équivalent en français ; c'est pourquoi nous le conservons sans le traduire. D signilîe à la fois : paix et salut dans l'Islam, dont le nom provient de la même racine.
la famille de Mohammed comme Tu as béni Ibrahim et la famille d'Ibrahim, ô Toi le Louange, le Glorifié ! » et nous terminons par la récitation de la fatîha ou sourate liminaire du Corane : « Au nom d'Allah le Clément, le Miséricordieux ! Louange à Allah, Seigneur des mondes, le Clément, le Miséricordieux, Souverain au jour de la Rétribution ! C'est Toi que nous adorons et c'est Toi dont nous implorons le Secours; dirige-nous dans la voie droite, la voie de ceux que Tu as comblés de Ta Grâce, et non de ceux qui ont excité Ta colère et de ceux qui se sont égarés. Aminé. »
Nous avons cherché à traduire ces salutations aussi fidèlement que possible, sans même éviter les répétitions qui, dans les langues orientales, ne produisent pas l'effet gênant qu'elles produisent dans les langues de l'Occident. Mais, comme aucun des mots arabes n'a d'équivalent exact en français, notre traduction rend très imparfaitement la beauté des expressions et encore moins le rythme harmonieux des phrases récitées avec la pure prononciation du Hidjaz.
Chaque mezouar apporte quelques variantes, mais jamais ces variantes ne s'écartent, comme sens, du texte que nous venons de traduire. Et cette salutation devant la tombe du Prophète suffit à prouver que les Musulmans, qui professent à son égard une vénération tellement profonde que le culte d'aucun saint d'une autre rehgion
ne peut en donner une idée, ne prient jamais Mohammed, mais qu'ils prient Allah pour lui.
Jadis quelques pèlerins ignorants se Kvraient, dans leur exaltation, à des manifestations voisines de celles que provoque le culte des saints ; ils se prosternaient ou s'accrochaient à la grille. Mais, aujourd'hui, ces manifestations contraires aux vrais principes de l'Islam ne sont plus possibles : deux gardiens wahabites ^, placés à chaque angle de la grille, empêchent les pèlerins d'en approcher à moins d'un mètre, et rectifient, d'ailleurs très courtoisement, tout geste exagéré.
Et nous assistons ainsi à un spectacle de vénération d'un genre que nous croyons unique au monde.
Ici, en présence de la tombe de l'Envoyé d'Allah, le cœur des croyants ne doit-il pas éprouver un besoin irrésistible de s'épancher en manifestations extérieures ? Or, aucune de ces manifestations n'est permise : les fidèles ne peuvent plus toucher dévotement la grille avec leurs mains ; ils ne peuvent pas se prosterner, puisque la prosternation devant qui que ce soit, hormis le Dieu Unique, est un péché mortel ; ils ne peuvent pas s'agenouiller, puisque l'Islam n'admet pas la génuflexion ; ils ne peuvent même plus placer leurs mains ouvertes à hauteur de leur poitrine, en récitant la fatiha, puisque les gardiens
1. Wahabites ou Nedjdis. Les habitants <iu Nedjed sont tous Wahabites.
wahabites interdisent ce geste qui ne doit être pratiqué qu'en implorant AUah.
Devant la tombe du Prophète, les croyants doivent donc se tenir debout et s'abstenir de tout geste ; la seule manifestation extérieure qui leur soit permise est la récitation des salutations en son honneur ; et encore, les mezouars qui les leur dictent ne doivent pas trop élever la voix sous peine de sévères réprimandes.
Toutes ces restrictions, comprimant le besoin impérieux qui pousse les fidèles à des manifestations extérieures, sont-elles susceptibles de diminuer tant soit peu leur vénération à l'égard de Mohammed ? Nullement ! Elles semblent au contraire exalter leur ferveur.
Et c'est dans le salam qu'ils appellent sur lui qu'ils mettent toute leur âme avec des intonations dont la plume est impuissante à traduire la poignante émotion.
Leurs regards aussi, fixés sur le chebbak, sont illuminés par une vision intérieure, extatique, avec une expression concentrée et impressionnante au suprême degré.
Les tombes des deux premiers khalifes ayant été creusées dans la Hodjra ^ à côté de celle du Prophète, nous avançons de deux pas vers l'Est, et nous nous trouvons en face du cheb-
1. La Hodjra est la chambre d'Aïcha devenue la chambre mortuaire du Prophète, dont la tombe a été creusée à l'endroit même où il rendit le dernier soupir.
bak * d'Abou Bakr ; après notre guide, nous récitons les salutations qui rappellent ses qualités et son dévouement pour le Prophète et qui appellent sur lui la « satisfaction » d'Allah.
Deux pas plus loin, nous arrivons en face du chebbak d'Omar ; nous récitons les salutations en son honneur et nous appelons également sur lui la « satisfaction » d'Allah.
Et notre esprit est vivement impressionné devant les restes de ces deux admirables khalifes (c'est-à-dire lieutenants) du Prophète : Abou Bakr, le véridique, le compagnon de la grotte et de l'hégire, et Omar, le farouche défenseur de la religion et de la justice, l'invincible conquérant, le khahfe aussi simple que le plus modeste de ses sujets, mort de la mort des martyrs.
De même que devant le chebbak du Prophète, la grille est protégée par des gardiens nedjdis devant les chebbaks d'Abou Bakr et d'Omar.
Suivant notre guide, nous nous tournons vers le mur méridional, devant une quibla^ en belle faïence verte décorée d'une lampe et entourée d'autres faïences persanes.
Nous récitons une invocation à Allah, suivie de la fatiha ; là, pas de gardien wahabite, car on s'adresse non à un intercesseur, mais au Tout-
1. Le mot chebbak signifiant grille est employé aussi pour aire une petite fenêtre,