‹ Le pèlerinage à la maison sacrée d'AllahChapitre 17 sur 43 · Les Sunnites sont les orthodoxes de l'Islam · texte numérisé non relu

Les Sunnites sont les orthodoxes de l'Islam

empêchant l'approche de la griUe, aucun trouble ne se produit dans la mosquée du Prophète et l'union des cœurs, dans les prières, y est complètement réaUsée.

Notre première ziara (ou visite pieuse) est terminée sans incident, et nous rentrons dans notre demeure, l'âme exaltée et l'esprit tranquillisé : encadré, à droite, par notre dévoué mezouar, qui récitait les salutations en l'honneur du Prophète et, à gauche, par son cher collaborateur, qui répétait ces salutations en même temps que lui, Dinet n'a pas éveillé de soupçons, au milieu de la foule soulevée par l'enthousiasme religieux. D'ailleurs, le nombre d'amis connaissant son identité et sa sincérité musulmane augmente tous les jours et, bientôt, nous n'éprouverons plus aucune appréhension au sujet de notre sécurité.

La seule cause de dissentiment entre les Musulmans se trouve dans le cimetière d'El Baquiâ, situé hors des murs, où notre mezouar nous conduit un matin. On y voit les tombes des personnages les plus illustres des débuts de l'Islam : celle de Syïedetna Fathima i; d'Otsmane, le troisième khaUfe ; des épouses du Prophète ; de son fils Ibrahim, mort en bas âge; de HaUma, sa nourrice ; d'un grand nombre de compagnons et

1. Nous avons déjà vu la tombe de Fathima dans la mosquée du Prophète, la tradition la plus authentique est, semble-t-il, celle qui la place dans le cimetière d'El Baquiâ.

de martyrs ; de l'imam MaKk Ben Anas, fondateur du rite malékite ; etc., tombes devant lesquelles nous récitons les salutations que nous indique notre mezouar. Mais, nous devons l'avouer, nous éprouvons une impression pénible à la vue de ce cimetière célèbre dont toutes les luxueuses houbhas ont été détruites par ordre du roi Ibn Sâoud, suivant la doctrine wahabite *. Seuls, des murs en pierres grises, élevés de soixante centimètres environ, entourent chacune de ces tombes.

On sait combien le culte des saints et de leurs koubbas est développé dans certains pays de l'Islam ; on ne sera donc pas étonné si cette suppression des koubbas du cimetière d'El Baquiâ, à El Madina, et de celui d'El Mâla, à Mekka, a suscité contre le roi Ibn Sâoud le mécontentement de certains musulmans qui, sans cela, lui auraient été aveuglement dévoués.

II y a, dans cette grave affaire, deux questions, l'une religieuse et l'autre politique. Nous ne pouvons ni ne voulons prendre parti dans un sens ou dans l'autre ; mais nous allons tâcher de présenter impartialement les avantages et les désavantages qui résultent de cette hardie décision.

1. Les Wahabites s'appuient sur ce hadiis du Prophète, rapporté par El Boukhari, d'après Aïcha : « La malédiction d'Allah soit sur les Juifs et les chrétiens qui prennent pour oratoires les tombeaux de leurs saints ! »

Il semblerait qu'au point de vue purement religieux le culte des saints, de leurs reliques et de leurs tombeaux, mène fréquemment à des excès qui en font un véritable danger moral pour les religions. On nous objectera : le culte des saints n'est-il pas salutaire ? Ne porte-t-il pas à l'imitation de leurs vertus ? Nous répondrons : rarement et seulement chez les âmes d'élite qui n'auraient besoin d'imiter personne.

Ce que l'on demande trop souvent aux Saints, comme récompense du culte qu'on leur voue, c'est leur intercession pour l'obtention des biens les plus matériels.

Le culte des saints n'existait pas dans les premiers temps de l'Islam ; il y a créé une sorte de clergé ; or un des avantages les. plus évidents de l'Islam réside précisément dans la suppression de tout clergé, de tout intercesseur, de tout intermédiaire entre le croyant et Son Seigneur. Il est dit dans le Corane : « Redoutez le jour où aucune âme ne pourra aider une autre âme, où aucune intercession ne sera admise. » (II, p. 45.) « Vous n'avez ni défenseur ni intercesseur en dehors de Lui (c'est-à-dire d'Allah). » (XXXII, p. 3.)

La doctrine des Wahabites au sujet du culte des saints repose donc sur des bases qu'il est impossible de renier. Mais alors pourquoi ont-ils laissé subsister la mosquée du Prophète ? C'est parce que cette mosquée n'est pas une mosquée funéraire comme les mosquées ou koubbas élevées

sur la tombe de saints personnages, qui ont été détruites. La mosquée d'El Madina a été créée par le Prophète lui-même pour le seul culte d'Allah ; et sa tombe, creusée dans sa chambre, qui était extérieure au temple, n'y a été annexée qu'après sa mort. Seule, la conservation de la coupole verte pom-rait sembler contraire à la doctrine des Wahabites ; mais ceux-ci éprouvent une trop sincère vénération à l'égard du Prophète par la bouche duquel Allah révéla le Corane, pour toucher au dôme qui abrite sa tombe. Us se sont contentés de placer, auprès de la grille, des gardiens de l'ordre et de la vraie traditior religieuse.

Ils auraient peut-être pu agir de même pour les koubbas des cimetières d'El BaquiA et d'El Mâla, c'est-à-dire conserver les koubbas en les faisant surveiller par des gardiens qui auraient empêché toute manifestation contraire aux purs principes de l'Islam. Cela eût été préférable au point de vue pohtique, car cela eût rallié au roi Ibn Sâoud les coeurs de tous les Musulmans du monde sans aucune exception.

En vérité, ces tombes sont presque toutes celles de h''ros bien plus que de saints, dans le sens oti ce mot est ordinairement employé. Or le culte des héros ne présente pas les mêmes inconvénients que le culte des saints : il n'engendre pas de superstitions; il est salutaire et producteur d'énergie ; il suscite chez leurs admirateurs la

noble ambition de les imiter, de mériter par de grandes actions une gloire semblable à la leur, et de survivre comme eux dans la mémoire de la postérité. Jamais il n'est venu à l'idée de l'un des innombrables visiteurs de la tombe de Napoléon, sous la koubba dorée des Invalides, d'adresser une seule prière à ce grand génie ^.

Mais à quoi bon discuter sur ce qui aurait pu être fait? Envisageons la situation telle qu'elle est aujourd'hui, après la destruction des koubbas, et cherchons à déterminer ses effets sur l'esprit des pèlerins que nous connaissons le mieux, ceux du Moghreb, où nous vivons nous-mêmes.

Nul n'ignore combien le culte des saints et de leurs koubbas est florissant dans cette région de l'Islam ; il est donc naturel que les Musulmans de ce pays aient été particuhèrement affectés par la destruction des koubbas du Hidjaz, d'autant plus que, appartenant au rite malékite, ils ont vu démolir la luxueuse koubba qu'ils avaient édifiée sur la tombe du fondateur de leur rite, l'imam Malik Ben Anas, dans le cimetière d'El Baquiâ.

Mais si le gouvernement wahabite leur a causé ce mécontentement, en échange, il leur a apporté tant de bienfaits : progrès matériels, ordre, sécu-

1. La seule infériorité du culte des héros comparé au culte des saints est d'ordre financier : il ne rapporte généralement aucun bénéfice pécuniaire, tandis que le culte des saints est extrêmement fructueux.

rite, union religieuse de toutes les sectes et de tous les rites dans la stricte observance des principes fondamentaux de l'Islam, etc., que leur mécontentement est fortement mélangé de sentiments de reconnaissance.

Us profitent donc de ces bienfaits pendant leur séjour au Hidjaz, en songeant qu'à leur retour rien ne les empêchera de revenir au culte de leurs saints et de leurs koubbas, si toutefois ils ne se sentent pas gênés en leur témoignant une vénération superstitieuse dont ils ont dû s'abstenir devant la tombe du Prophète lui-même.

Et, lorsqu'ils comparent les facilités de leur pèlerinage aux épreuves terribles du pèlerinage de leurs aînés sous l'ancien régime, ils oublient leur unique grief, pour chanter les louanges du Malik Ibn Sâoud.

Voilà l'exposé de la situation, exposé que nous avons cherché à tenir aussi impartial que possible. Mais n'étant ni des savants, ni des théologiens, nous avons pu commettre des erreurs, et nous prions nos frères musulmans, à quelque secte ou à quelque rite qu'ils appartiennent, de nous excuser si nous les avons froissés involontairement dans quelques-unes de leurs convictions.

Terminons là cette digression, revenons à notre séjour à El Madina et, après le grand choc des premières émotions, regardons tranquillement autour de nous.

Page 1