livre écrit en allemand, nous ne pouvons en parler
BuRCKHARDT : Voyages en Arabie. — Le pèlerinage de Burckhardt date de 1814. Les descriptions de ce voyageur sont consciencieuses, minutieuses, et elles restent encore suffisamment exactes aujourd'hui malgré les changements qui se sont produits depuis cette époque. Ce qu'on peut leur reprocher, c'est d'être un peu froides ; l'auteur est plus préoccupé de mesurer les dimensions du temple et d'en compter les colonnes que d'admirer les grandioses cérémonies qui s'y déroulent.
Burckhardt fut obhgé de protester avec énergie auprès du Pacha Mohammed AJi, qui doutait de la sincérité de sa conversion et lui refusait l'autorisation d'entrer à Mekka ; puis il réussit à le convaincre (t. I, p. 95-96). Il est donc impossible à ce voyageur de prétendre qu'il est passé inaperçu.
Burton: Pilgrimage to Al Madina and Mecca. — Burton, qui est un Orientaliste de la plus haute valeur, a cette prétention, et il s'efforce de persuader à ses lecteurs que sa qualité d'Européen n'a été soupçonnée par personne pendant son pèlerinage, grâce à sa connaissance prodigieuse des langues et des coutumes de l'Orient et des dogmes de l'Islam et à la perfection de son déguisement singulièrement compliqué ; il se faisait passer pour un derviche afghan, né en dehors de son pays et en ignorant la langue.
Mais celui qui a tant soit peu l'expérience des mœurs de l'Orient éprouve à la lecture du livre de Burton une impression toute différente, basée sur les demi-aveux de l'auteur et sur maints incidents de son voyage.
Ainsi, il est obligé de reconnaître qu'avant son départ du Caire, son domestique, le boy Mohammed « déclara que le soi-disant Hadj (c'est-à-dire Burton) n'était qu'un des injBdèles de l'Inde. » (Et il voyait juste, Burton étant un officier de l'armée des Indes.) Heureusement pour ce dernier, le cheïkh Hamed, qui comptait être son compagnon, son guide et son débiteur pendant le pèlerinage, jura que la lumière de l'Islam éclairait son visage et que, par contre, le boy Mohanuned était un va nu-pieds, un hibou, un fakir, etc., pour oser suspecter la foi d'un frère croyant.
Le boy Mohammed n'insista pas pour le moment, se promettant bien d'exploiter sa découverte au moment voulu. Et cela ne tarda point ; Burton avait repoussé énergiquement les offres de service de ce jeune vaurien qui était né à Mekka, qui cherchait à s'y faire rapatrier aux dépens d'im. riche pèlerin et qui avait jeté son dévolu sur lui. Burton croyait s'être débarrassé de cet indésirable domestique ; mais après son départ du Caire, à la première étape, il vit le boy Mohammed, qui l'y avait précédé, se dresser devant lui, faire agenouiller son chameau, l'aider
à descendre de sa selle, s'emparer de toutes ses affaires pour les mettre en ordre, préparer sa nourriture et son coucher, etc., comme si cela était convenu entre eux depuis longtemps.
Burton, craignant un éclat qui eût excité la méfiance de ses compagnons, fut obligé de se laisser faire et d'accepter les services et même, ajouterons-nous, la protection du boy Mohammed qui, depuis ce moment, se porta garant de l'orthodoxie musulmane de son maître. Et cela dut mettre à une rude épreuve l'orgueil britannique de celui-ci.
Nous devons reconnaître que le boy Mohammed lui fut suffisamment dévoué et lui facilita considérablement son voyage ; il y trouvait tant d'avantages : il se faisait rapatrier, nourrir et habiller par son patron, qu'il logea chez sa mère à Mekka et qui, par sa science réelle dans les discussions théologiques, lui faisait honneur dans tous les milieux. Mais, lorsqu'il eut exploité tous ces avantages jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'à l'heure de la séparation à Djedda, alors il lui tourna froidement le dos, en faisant semblant de découvrir ce qu'il savait depuis la première heure et en déclarant avec mépris et colère à un serviteur hindou de Burton : « Ton maître est un sahib de l'Inde, il s'est moqué de nos barbes I »
Voilà ce que nous lisons entre les Ugnes dans le livre de Burton, et l'expérience que nous venons de faire nous-mêmes pendant le pèlerinage nous
confirme pleinement dans notre opinion : au milieu de la foule des fidèles, composée d'éléments disparates, où l'on rencontre des visages roses, aux yeux bleus et aux cheveux blonds, un européen sachant suffisamment l'arabe et connaissant les gestes de la prière passerait inaperçu j mais, comme il y a des pèlerins de tous les pays de l'Islam, sans exception, il serait obhgé de fréquenter ceux du pays dont il porte le costume et dont il se réclame, et ceux-ci ne tarderaient pas à découvrir sa supercherie. Si, au contraire, il cherchait à les éviter, il deviendrait encore plus suspect à tout le monde et il serait immédiatement démasqué. H est donc indispensable pour un Européen d'être protégé par un groupe de pèlerins connaissant la sincérité de sa conversion et répondant de lui.
Burton, malgré son génie d'Orientahste islamisant, n'aurait pu réussir son pèlerinage sans la protection de ses compagnons de voyage et surtout sans celle de son domestique, le boy Mohanuned.
Après cette légère critique, nous tenons à déclarer que le livre de Burton est du plus haut intérêt ; à notre avis, aucun Orientaliste n'a aussi bien compris les qualités de la race d'où sortit le Prophète, et aucun n'a aussi profondément ressenti le charme ensorcelant de la poésie arabe.
Nous ne pouvons résister au plaisir de citer quelques hgnes du chapitre qu'il lui consacre :
« La poésie arabe, dit-il, est la poésie même; la poésie européenne est une description poétique... Le langage, suivant la pensée comme une épouse fidèle et libéré de cet encombrement de particules qui alourdissent nos langues modernes, laisse un vague mystérieux dans les rapports des mots entre eux, et ce vague augmente le sentiment, sinon le sens du poème. Des sjmonymes variés, d'un sens profond et extrêmement subtil, sont employés adroitement, tantôt dispersés de façon à vous étonner par leur précision, tantôt produisant l'effet d'une étoile autour de laquelle graviteraient des satellites dans la pénombre. Enfin, pour abréger la description, il y a dans les langues sémitiques une abondance de rimes qui permet au poète une liberté et un choix illimités. De là, le fait qu'un étranger parlant arabe devient poète aussi naturellement qu'il serait spirituel en parlant français et philosophe en parlant allemand. Mohammed Ed Damiri a dit très justement : « La Perfection s'est fixée en trois choses : l'esprit des Français, la main des Chinois et la langue des Arabes. »
Mais revenons à notre sujet du pèlerinage et citons la réponse que fit Burton à ses compatriotes qui lui reprochaient d'avoir prié et de s'être prosterné devant la Kâaba : « Il y a, dit-il, de très honnêtes gens qui pensent que l'Islam, par ses principaux dogmes, est plus près de la foi du Christ que ne le sont les modifications de saint
Paul et de saint Athanase, lesquels ont divisé l'esprit indo-européen en catholiques romains, grecs, russes, en luthériens et en anghcans. Les disciples du docteur Daniel Shenkel {Esquisse du caractère de Jésus, Longman, 1869) l'admettent sans difficulté, et,enfait, après ma visite à Mekka et à la ville anglo-arabe d'Aden, avec ses prêtres de l'ordre de Melchissédec, je conclus que les Musulmans sont plus tolérants, plus éclairés, plus charitables, que beaucoup d'associations chrétiennes qui s'attribuent à elles-mêmes toutes ces qualités. » Citons pour terminer son appréciation sur le style du Corane : « H est inimitable, dit-il, aucun humain ne peut l'imiter. »
Si un Orientaliste de génie tel que Burton n'a pas pu passer inaperçu à Mekka, que penser des autres voyageurs qui ont émis cette prétention pour eux-mêmes?
LÉON Roches : Dix ans à travers Vlslam. — Dans son livre intitulé : Dix ans à travers Vlslam, Léon Roches nous donne le récit d'une mission en Orient et à Mekka, dont il fut chargé par le maréchal Bugeaud en 1841.
D nous est difficile déjuger son voyage d'après les descriptions qu'il nous donne de Mekka et d'EI Madina, car elles ne sont pas de lui. Bien qu'il affirme solennellement, à maintes reprises, que tout ce qu'il écrit est la reproduction exacte et exclusive des notes qu'il prenait chaque soir, il nous a été impossible de découvrir, dans tout
son récit, un seul détail descriptif, géographique, ethnographique, historique, une seule observation, un seul nom d'étape qui ne fût indiscutablement, entièrement et exclusivement copié dans le livre de Burckhardt K
H n'y a de Léon Roches que quelques aventures du genre de celles qu'il nous raconte d'une façon ultra-fantaisiste dans la partie algérienne de son Hvre, un discours invraisemblable adressé par lui au Grand Chérif; une réponse encore plus invraisemblable du Grand Chérif et un énorme contre-sens qu'il ajoute à la description du tombeau du Prophète, entièrement copiée, comme toujours, sur celle de Burckhardt, bien qu'il dise : « Ce sont les explications de notre mezouar et celles plus précieuses encore de mon cher compagnon le muphti que je rapporte ici en faisant la description de la mosquée (du Prophète)^ où nous sommes restés plus de six heures consécutives 2 ! » (p. 283).
Voici la phrase qu'il commet l'imprudence d'ajouter à la description qu'il a prise à Burck-
1. Même pour son voyage de vingt-ç[uatre étapes entre Suez et Yàmbo, Léon Roches emprunte les rares détails qu'il nous en donne à Burckhardt, qui n'a pas suivi cette route et qui ne la décrit que par renseignements.
2. Il invente aussi que, étant entré dans le couloir qui sépare la grille du mur de la chambre mortuaire, et ayant soudoyé un gardien il souleva le voile et, que, par une petite fenêtre, il aperçut les trois tombes, dont il nous donne une description empruntée, comme toujours, à Burckhardt. Or il se vante d'une chose impossible, puisqu'il n'existe aucune fenêtre dans les murs de la Hodjra.
hardt : « L'enceinte grillée se nonune El Hedjera (abitus) en souvenir de la fuite du Prophète. De là vient le mot hégire ! » (ère musulmane) (p. 284).
Le malheureux ! Il aurait dû consulter « son cher compagnon le muphti » qui lui aurait appris que le mot « Hedjera » ou plus correctement « Hodjra » signifiant chambre (celle où se trouve le tombeau du Prophète), n'a aucun rapport ni comme orthographe, ni comme racine, ni comme sens, avec le mot hidjra signifiant émigration, hégire.
A. Le Boulicaut : Au pays des mystères. Pèlerinage d'un chrétien à La Mecque et à Médine. — Dès les premières pages de son livre, M. A. Le Boulicaut tient à nous donner la transcription de la prière arabe, « parce que, dit-il, on ne la trouverait sans doute nulle part ailleurs » (p. 8).
En effet, bien que cette prière soit connue du dernier des arabisants, nulle part ailleurs on ne la trouverait transcrite de cette façon, c'est-àdire émaillée d'une vingtaine de barbarismes de première grandeur ^.
M. Le Boulicaut commet ainsi la maladresse de nous prouver qu'il était complètement inca-
1. Le nombre et la qualité de ces barbarismes excluent l'idée qu'ils pourraient être dus à des erreurs d'impression. D'ailleurs, l'orientalisme exagérément « montmartrois » des discours dont l'auteur prétend nous donner la traduction nous apporte une preuve nouvelle et décisive de son ignorance complète du parler des Arabes.
pable de soutenir la moindre conversation en arabe ; mais cela ne l'empêche pas de prétendre qu'il a pu discuter, pérorer avec les Bédouins et les Cheïkhs les plus fins et les plus malins et qu'il est passé partout, absolument insoupçonné !
Nous ne nous attarderons pas à relever les erreurs, les fantaisies et les impossibilités de tous genres que nous rencontrons à chaque hgne de cet ouvrage, car nous aurions l'air de le prendre au sérieux. Nous n'en aurions même jamais parlé, si sa dédicace à un académicien célèbre n'avait attiré sur lui notre attention.
Gervais Courtellemont : Mon voyage à La Mecque. — Le photographe Gervais Courtellemont fit en 1896 un voyage à Mekka. La réaUté de son voyage fut discutée à Alger. Son Hvre ne nous a pas fourni de preuves décisives dans un sens ou dans l'autre. D'ailleurs ce voyage, exécuté en dehors de l'époque du pèlerinage, perd presque tout son intérêt. La vallée de Mina, par exemple, que l'auteur nous décrit alors qu'elle est vide de ses deux cent mille pèlerins, n'offre plus aux regards qu'un site désertique assez banal.
Mais le Hvre de Courtellemont ne contient aucune de ces erreurs monstrueuses dont fourmille le hvre du précédent voyageur, et il est écrit dans un excellent esprit, plein de sympathie et de respect pour l'Islam. Et cela est si rare aujourd'hui, qu'il faut en savoir gré à l'auteur et l'en féliciter.
Pour clore ce chapitre, nous croyons intéressant de reproduire l'opinion de l'explorateur anglais Palgrave sur les Européens qui accompliraient le pèlerinage sans être sincères : « Feindre une croyance religieuse qu'on ne partage pas, accomplir avec une exactitude scrupuleuse, avec une ferveur affectée, des pratiques qu'au fond du cœur on trouve ridicules, faire des actes les plus sacrés et les plus solennels du culte que l'homme rend à son Créateur, une bouffonnerie odieuse et préméditée, une telle conduite révolte les âmes honnêtes. » Et ce voyageur se moque de ceux qui, prétendant être passés insoupçonnés, « sont revenus se vanter de lem* succès imaginaire et railler agréablement les Musulmans crédules ». Mais, ajoute-t-il, « j'ai de bonnes raisons pour croire que leur déguisement n'a pas fait autant de dupes qu'ils l'imaginent. J'ai entendu plus d'une fois les habitants du pays même qu'ils avaient parcouru rire de ces faux derviches, dont la politesse orientale avait seule protégé l'incognito. »
1. Palgrave, Une année dans l'Arabie centrale, 1. 1, p. 227-229.
« Nous ne sommes pas les adeptes d'une voie nouvelle. »
(Déclaration du malîk Ibn Sâoud 1 J