Le pèlerinage de Port-Royal
Qui admire et aime maintenant ces grands hommes d'an autre âge ? Nous autres, qu'ils eussent traités de libertins.
Re>an.
Une secrète sympathie m'avait depuis longtemps attiré vers les gens et les choses de Port- Royal, lorsque je fis la connaissance deM. Gazier, Téminent professeur de littérature française à la Sorbonne.
On sait que, par goût et par tradition de famille, par penchant de cœur et d'esprit, M. Gazier a donné sa vie laborieuse à l'étude du jansénisme. Il ne se contente pas d'un culte privé; délicat comme un Nicole, dévoué comme un Lancelot, il s'empresse à diriger dans leurs travaux les plus humbles, les plus indignes amis de Port-Royal, et il leur fait largesse des pré-
cieux documents que la Providence a remis entre ses mains pieuses et libérales. Ce fut ainsi qu'il mit à ma disposition sa bibliothèque, ses archives et son savoir. Il voulut me guider dans mes recherches, répondre à toutes les questions dont l'accablait mon ignorance, me communiquer ses livres rares et ses manuscrits inédits, si bien qu'il n'est pas un chapitre du présent ouvrage où l'auteur ne doive quelque chose à cette amicale collaboration. Pour me témoigner jusqu'au bout sa bienveillance, il consentit à jeter un coup d'œil sur mon livre terminé. Enfin il m'ouvrit ses riches collections d'estampes jansénistes, où je puisai un grand nombre des portraits dont vous verrez plus loin les facsimilés. Pour tant de bonne grâce, pour tant de secours et de conseils, j'ai voulu que M. Gazier trouvât ici l'expression de ma profonde et affectueuse reconnaissance.
Un jour que je manifestais le désir de rechercher dans Paris et dans les environs de Paris les souvenirs de Port-Royal, M. Gazier me donna un petit volume qui, me dit-il, pourrait conduire mes investigations. C'était un livre de dévotion imprimé au xviii' siècle et intitulé : Le manuel des pèlerins de Porl-Royal-des-Champs.
Sous le titre, aucun nom de libraire, mais cette simple indication :
AU DÉSERT l'an 1767
Ce goût du mystère est propre au jansénisme, c'est le pli des persécutés.
En regard de la première page, une gravure présente le double portrait de « Mrs Firmin- Louis Tournus, prôtre, et François de Paris, diacre ». Les deux célèbres « appelants » se promènent dans la campagne : on y aperçoit à l'arrière -plan le clocher de Port-Royal-des- Champs. Paris montre du doigt le passage d'un livre qu'il commente. Tournus l'écoute, appuyé sur sa canne. « L'amour de la pénitence, dit la légende, les a unis par les liens de la vérité et de la charité. » Et, au-dessous, en français et en latin, est placé ce quatrain innocent :
Leur gloire était l'obscurité ; Leur richesse la pauvreté.
S'immoler pour un long supplice Faisait leur souverain délice.
Nous sommes en 1767 : le diacre Paris est mort depuis quarante ans. Les scènes de démence qui ont déshonoré la tombe de cet homme
de bien, ont jeté sur le jansénisme un discrédit que rien n'effacera. Le parti religieux d'autrefois est devenu surtout un parti politique, « L'esprit de Port-Royal, dit Sainte-Beuve, ne me semble véritablement plus, sauf quelques humbles et bien estimables exceptions, dans le jansénisme qui a suivi : il ne s'y trouve du moins qu'amaigri, séché et comme un bras de fleuve détourné dans les sables et perdu dans les pierres : plus on avance et plus il s'encombre. » Peut-être les exceptions furent-elles moins rares que ne l'a dit Sainte-Beuve; car l'immense littérature janséniste du XVIII* siècle a eu des lecteurs et des lecteurs fervents. C'était à l'intention de" ces âmes fidèles qu'avait été composé le Manuel de pèlerinage.
Ce petit ouvrage est une compilation de psaumes, d'oraisons empruntées au bréviaire et de quelques extraits des nécrologes de Port- Royal.
Avant tout, pour rassurer les pèlerins qu'il exhorte à vénérer les reliques des religieuses et des solitaires, l'auteur cite le livre du cardinal Bellarmin sur la canonisation des saints. Ce théologien estime qu'il est permis de croire et d'appeler saint un homme qui n'a pas été canonisé par l'Église et de l'invoquer, même en pré-
sence d'autres personnes, mais non dans des supplications publiques ; qu'il est permis de vénérer son image, mais non dans les églises; bref, que l'on peut adresser à sa mémoire et à ses reliques un culte privé, mais non public.
Bellarmin était une autorité propre à convaincre les plus timides : Bellarmin avait été jésuite.
Un « avertissement » de forme oratoire convie les pèlerins à glorifier les « Saints » et à vénérer leurs reliques et les lieux où ils vécurent : Ad Portum currite Regium . Hic mira Deus explicat. Suivent un Nécrologe des principales abbesses, prieures et religieuses de P.-R.-des- Champs, des Dames et Pensionnaires qui ont habité ce monastère; ensemble des Confesseurs et des Solitaires qui ont peuplé ce Désert et de tous ceux qui ont été attachés à cette sainte maison^ puis un Abrégé chronologique de V histoire de Port-Roy aides-Champs depuis sa ré forme jusqu' à la destruction de cette sainte maison. Pour la commodité des fidèles, et pour qu'ils n'aient point à se charger d'autres livres de piété, on a joint à ces écrits édifiants l'ordinaire de la Messe et l'office des saintes Reliques. Vient enfin la description des treize stations du pèlerinage avec les psaumes et les prières qui con-
viennent à chacune d'elles. Il y a aussi un plan du monastère, des itinéraires et des conseils aux pèlerins.
Il m'a semblé que ce guide de dévotion pourrait s'accommoder à l'humeur d'un promeneur d'aujourd'hui : j'en demande pardon à la mémoire de l'excellent port-royaliste, Gazaignes dit Philibert, qui composa ce recueil de méditations et de prières. De là l'idée de ces flâneries jansénistes.
Flâner autour de Port-Royal ! Flâner ! le mot seul eût scandalisé M. Hamon, le plus diligent des serviteurs de Dieu, M. Hamon, qui, monté sur son âne, faisait des ouvrages de tricot pour que ses mains ne demeurassent pas inactives, tandis que du cœur et des lèvres il priait sans relâche. Mais que d'autres choses encore eussent scandalisé ce bon M. Hamon dans nos propos et dans nos mœurs !
Cependant notre curiosité et notre respect s'attachent aux gens de Port-Royal. Les cœurs les plus indignes sentent la beauté de ces existences si nobles, si pures, si harmonieuses, dont le rayonnement spirituel a été si puissant et si durable. Je sais que prononcer ce mot de beauté est ici presqu'un sacrilège. A Port-Royal on haïssait la beauté comme une ennemie,
comme une corruptrice. Mais qui donc maintenant louera les Arnauld, les Lancelot, les Nicole, les Pavillon, si nous ne nous en mêlons, nous, les a libertins »? Il est encore aujourd'hui des chrétiens, qui dans l'intimité de leur conscience, se refusent à signer le Formulaire, et c'est à eux de pieusement célébrer la mémoire de leurs saints, avec ou sans la permission de Bellarmin; mais qu'ils sont peu nombreux ! L'Eglise n'a jamais absous l'hérésie janséniste. Les hommes qui par leur foi et par leur esprit de pénitence sembleraient les plus aptes à comprendre et à honorer les grands solitaires et les grandes religieuses de Port-Royal, sont retenus par des scrupules d'orthodoxie.
A la vérité, l'hommage que nous leur apportons eût peut-être médiocrement flatté ces vertueux personnages. Qu'on les eût admirés sans songer un instant à les imiter, ils eussent rougi de cette honteuse aventure et s'en fussent accusés devant Dieu. Mais ils sont morts : nous les pouvons admirer en toute liberté, sans alarmer leur conscience.
J'ai donc ouvert mon Manuel de pèlerinage, et j'ai relevé les treize stations que nous conseille le port-royaliste de 1767. Comme celui-ci déclare qu'il ne faut pas attacher d'importance à
s LE PÈLERINAGE DE PÔRT-ROYAL
l'ordre dans lequel il a placé les lieux à visiter, je me permettrai de ne pas suivre exactement l'itinéraire qu'il propose. D'ailleurs nous sommes obligés, et pour cause, de négliger trois des stations indiquées : les églises où l'on nous veut conduire n'existent plus, et les ossements des jansénistes qui jadis y furent ensevelis sont depuis longtemps dispersés.
On vénérait dans l'église Saint-André-des- Arts les restes de Sébastien Le Nain de Tillemont, prêtre et confesseur de Port-Royal, qui avaient été apportés dans cette paroisse après la destruction du monastère ; ainsi que le corps de Sérénissime Princesse Anne-Marie Martinozzi, princesse de Conti, qui avait une affection très particulière pour Port-Royal. On y devait demander à Dieu « d'imiter la vie pauvre, retirée et pénitente, de M. de Tillemont; l'humilité, le désintéressementet la charité de la princesse ». Le sol sur lequel s'élevait jadis Saint- André-des-Arts a été remué de nouveau, il y a quelques mois, pour les travaux du Métropolitain. On a retrouvé alors et jeté aux catacombes des ossements, parmi lesquels, peut-être, ceux de Tillemont et de la princesse de Conti.
Dans une petite église qui s'élevait près de la fontaine Maubuée, au coin de la rue Aubry-le-
Boucher et de celle de Quincampoix, et qui était placée sous le vocable de saint Josse, reposaient les cœurs de Soanen, évêque de Senez, et de Barchmann, évêque d'Utrecht. Les jansénistes devaient y prier Dieu de leur accorder contre la persécution le courage des confesseurs et la force des martyrs. Saint-Josse a été démoli.
Nicolas Le Tourneux, prêtre du diocèse de Rouen, qui fut pendant un an le confesseur des religieuses de Port-Royal-des-Champs, avait été enseveli dans l'église Saint-Landry, au coin de la race de la Lanterne et de celle des Marmousets. C'est sur cet emplacement qu'a été bâti le nouvel Hôtel-Dieu.
Notre pèlerinage se trouve ainsi réduit à dix stations : Saint-Etienne-du-Mont où furent ensevelis Pascal, Racine et quelques autres jansénistes;— Saint-Jacques-du-Haut-Pas où reposent le corps de Saint-Cyran et le cœur de la duchesse de Longueville ; — Port-Royal de Paris, sépulture de la Mère Angélique ; — l'église de Palaiseau, sépulture des Arnauld ; — l'église de Boullay-les-Troux, sépulture de du Gué de Bagnols; — le vallon de Port-Royal-des-Champs ; — les Granges où vécurent les solitaires ; — l'église de Magny où furent recueillies quelques-unes des tombes de Port-Royal ; — le
lO LE PELERINAGE DE PORT-ROYAL
cimetière de Saint-Lambert où furent précipités dans une fosse commune les ossements des religieuses et des solitaires; — Saint-Médard où sont ensevelis Nicole et Du Guet.
Nous aurons ainsi suivi pas à pas l'itinéraire des jansénistes qui, autrefois, allaient vénérer les reliques de leurs saints, prier sut* les ruines, et évoquer en gémissant le souvenir des grandes persécutions.
Les dévots contentaient leur piété en visitant les lieux où reposait la dépouille des élus. Renouvelant aujourd'hui leur pèlerinage — sans psaumes ni oraisons, en simples curieux — nous ne nous interdirons ni les digressions d'histoire, ni même, en passant, les considérations de littérature ou d'archéologie. Nous avons même ajouté trois stations à celles que recommandait le Manuel du xviii' siècle, et nous aurions pu en ajouter bien d'autres encore : Port-Royal a rayonné sur tout le royaume. Les religieuses ont répandu l'esprit de leur maison dans les couvents qu'elles ont réformés, et plus tard dans ceux où elles furent exilées. Les solitaires, chassés de leur « désert », ont créé, chacun dans sa retraite, un foyer de jansénisme. Des évêques « amis de la vérité » ont pour longtemps jansénisé leur diocèse. On
trouverait aujourd'hui à esquisser, dans chaque province, un chapitre de l'histoire de Port-Royal. Sans nous aventurer à faire ce tour de France janséniste, nous irons du moins à l'abbaye de Maubuisson que réformèrent les religieuses de Port-Royal, à Aleth, siège de l'évêque Nicolas Pavillon, et à Linas où deux curieux ex-voto commémorent les miracles de la Sainte-Epine.
Ces études ont d'abord paru dans le feuilleton du Journal des Débats. Je dois le rappeler ici pour deux raisons. D'abord il m'est agréable de pouvoir témoigner ma gratitude au directeur des Débats, M. Etienne de Nalèche, qui a bien voulu oublier en ma faveur les exigences de Vactualité, et m'a laissé la liberté d'infliger aux lecteurs d'un journal quotidien une si longue série de chroniques sur le jansénisme et les jansénistes. Puis, comme il m'a été, malgré tous mes soins, impossible d'enlever à ces notes de promenade l'abandon, le laisser-aller, le décousu que l'on pardonne dans un journal, mais que l'on souffre moins volontiers dans un livre, je préfère avouer tout de suite l'origine de mon travail.
Il ne faut chercher ici ni une histoire de Port- Royal, ni un jugement sur le rôle du jansénisme
dans les destinées religieuses et politiques de la France. J'ai décrit les lieux où m'a conduit ma flânerie, cité quelques documents qui me semblaient peindre au vrai les mœurs religieuses du XVII® siècle, conté quelques anecdotes tragiques ou comiques propres à montrer en action les âmes naïves et passionnées des religieuses et des solitaires; et je me suis attardé à considérer avec un peu plus d'attention quelques-unes des figures les plus singulières du jansénisme. Je ne me dissimule pas les inconvénients de ma fantaisie. Certaines personnes, amies d'une saine méthode, me reprocheront, non sans raison, les lacunes de mon livre; elles trouveront étrange que Pascal y soit nommé seulement par occasion ; que j'y aie conté la vie de Nicole, omettant celle d'Arnauld ; que la Mère Marie des Anges Suireau y tienne tant de place, alors qu'il n'est rien dit de la Mère Agnès ; qu'on y entrevoie à peine la figure si curieuse et si captivante de M. Hamon ; je ne puis que les renvoyer à Sainte-Beuve. D'autres se plaindront d'être forcées à de continuelles réflexions pour classer dans la suite des temps les événements que je rappelle au hasard de mes excursions : à leur intention, dans un des appendices, j'ai dressé un tableau chronologique des principaux événements de l'histoire de Port-
Royal ^ Aux unes et aux autres, je demande de ne pas aborder cet essai de topologie portroyaliste sans avoir sous la main une histoire de Port-Royal. Si les sept volumes de Sainte- Reuve les effraient — et pourtant il n'est rien de plus passionnant et de plus divertissant à la fois que ce prodigieux tableau de l'histoire religieuse du XVII* siècle — qu'elles se contentent de V Abrégé de V histoire de Port-Royal de Racine. Ce petit livre n'est pas seulement un des plus parfaits chefs-d'œuvre de la langue française; il faut encore y renvoyer quiconque souhaite comprendre et surtout sentir le jansénisme. Avec la tendresse de son cœur, la soudaineté de son imagination, la clairvoyance de sa foi. Racine a tout pénétré, tout expliqué, tout ressuscité. Il nous suffit de le lire pour voir les ombres se lever et entendre les pierres parler. Ce qui d'ailleurs n'a pas empêché Chamfortde lâcher un jour cette bourde : a II est plaisant de voir l'auteur de Phèdre parler des grands desseins de Dieu sur la Mère Angélique, » Au cours de notre pèlerinage, nous aurons plus d'une fois l'occasion de citer V Abrégé àe Racine. Puissé-je décider quelques-uns de mes lecteurs à le lire ou à le relire.
l4 LE PÈLERINAGE DE PORT-ROYAL
Notre littérature classique n'a rien produit de plus pur et de plus touchant. Malheureusement le récit de Racine ne dépasse point l'année i665. On pourra, pour la suite, recourir aux quatre petits volumes publiés au xviii^ siècle par M"* Poullain sous le titre de Nouvelle histoire abrégée de V abbaye de Port-Boyal.
Je veux enfin aller au-devant d'un reproche inévitable. J'ai reproduit presque partout les dires des historiens jansénistes. En bonne critique, il eût été nécessaire de les contrôler pour remettre au point des allégations souvent trop passionnées. 11 y a beaucoup de vrai dans cette remarque de La Bruyère : « L'on a cette incom modité à essuyer dans la lecture des livres faits par des gens de parti et de cabale que l'on n'y voit pas toujours la vérité;... et ce qui use la plus longue patience, il faut lire un grand nombre de termes durs et injurieux que se disent des gens graves. » Mais ces notes ne prétendent point à établir la vérité historique des faits. Leur objet est de montrer quelques nuances du génie de Port-Royal. Le ton des écrits nous intéresse plus que la réalité des griefs théologiques. Qui avait raison des jésuites ou des jansénistes? L'Église a prononcé, ce n'est pas nous qui reviserons le procès. Le jansé-
INTRODUCTION l5
nisme recelait-il un principe de sédition qui menaçait la monarchie? Louis XIV l'a cru, il a détruit Port-Royal; mais, depuis, la monarchie est morte, et c'est une grande vanité que ces controverses rétrospectives. Ce qui demeure, à l'honneur de l'humanité, c'est le souvenir des vertus, des renoncements, des pénitences de tous ces hérétiques obstinés et pugnaces. Aussi, le plus souvent les laisserons-nous parler et se peindre eux-mêmes. Leur style est parfois fruste et décoloré, mais jamais il n'empêche qu'on n'entende le grondement de leurs admirables passions.