SÉPULTURES ET ÉPITAPHES DE PASCAL ET DE RACINE
« Les corps de MM. Antoine Le Maitre, avocat; Biaise Pascal; Biaise Pe'rîer, neveu de ce dernier; Pierre Floriot, confesseur et écrivain de Port-Roy al-des-Champs ; Thomas du Fossé et Jean Racine, tous solitaires de ce Désert sanctifié^ et de dame Gilberte Pascal, veuve de Florent Périer, conseiller à la cour des aides de Clermont, sœur du Grand Pascal^ et très attachée à Port-Royal^ reposent dans cette église^ et quelques-uns dans le cimetière.*
Pour tous ces amis de la vérité, l'étrange sépulture que ce monument de la Renaissance, où l'art a prodigué ses plus délicieux mensonges ! Regardez cette façade sur laquelle le fronton triangulaire du portail, le fronton arrondi
qui abrite la rose, la pointe aiguë du pignon combinent leurs lignes d'une façon tellement imprévue que l'on serait tenté de croire trois édifices superposés, si entre toutes les parties de ce grand décor ne régnait une mystérieuse harmonie dont on ne peut dire qu'elle est le résultat d'un calcul ou le hasard inespéré d'un caprice aventureux ; ces gros piliers ronds de la nef et du chœur qu'entourent à mi-hauteur les galeries à balustres hardiment déroulées tout autour de l'église; le jubé de Biard dont les fins escaliers enlacent de leur spirale les deux colonnes de l'entrée du chœur; la pierre de cette adorable clôture partout ciselée, fouillée, dentelée; les statues presque païennes qui surmontent les portes du déambulatoire : les trop charmantes Vertus qui gardent la chaire de vérité ; tout l'édifice illuminé par les feux de ses incomparables verrières. Et maintenant rappelez-vous que l'art a toujours été exilé de Port-Royal, qu'un seul artiste, Philippe de Ghampaigne, fut l'hôte de la sainte maison (nous le retrouverons au cours de notre pèlerinage), mais qu'il se montra, dans sa peinture même, le plus austère des « amis de la vérité ». Souvenez-vous de la maxime de Pascal sur la vanité de la peinture, ou bien encore de cette pensée : « Il y a un certain modèle d'agrément et de beauté qui consiste en un certain rapport entre notre nature, faible ou forte, telle
Masquk moktuaikk de Pascal.
qu'elle est, et la chose qui nous plaît. Tout ce qui est formé sur ce modèle nous agrée; soit maison, chanson, discours, vers, prose, femme, oiseaux,rivières, arbres, chambres, habits, etc.. ; tout ce qui n'est point fait sur ce modèle déplaît à ceux qui ont le goût bon ;... » ou bien encore de celle-ci sur l'éloquence : « Il faut de l'agréable et du réel; mais il faut que cet agréable soit luimême pris du vrai. » N'en est-ce pas assez pour nous laisser deviner « l'esthétique » de Pascal et du jansénisme? Nous connaissons par des estampes la sévère nudité de l'église de Port- Royal-des-Champs.
Ce fut donc dans la moins janséniste des églises de Paris que le hasard fixa la sépulture des deux hommes de génie qui par leurs œuvres plaideront éternellement la cause de Port- Royal.
Pascal fut inhumé à Saint-Etienne-du-Mont, paroisse des Périer, chez lesquels il mourut.
Racine avait été, sur son désir, enterré dans le cimetière de Port-Royal-des-Ghamps « au pied de la fosse de M. Hamon » ; mais son corps fut exhumé en 171 1 et apporté à Saint-Etienne-du- Mont, paroisse de M"* Racine. Il y fut placé « derrière le maître-autel, en face de la chapelle de la Vierge, auprès de la tombe de M. Pascal »; on ne saurait mettre en doute cette indication donnée par Louis ^Racine lui-même.
Nous connaissons à peu près l'emplacement des deux sépultures. Mais on chercherait vainement à leur place les deux épitaphes de Pascal et de Racine; on les a encastrées dans la muraille des deux côtés d'une chapelle latérale de l'abside. La pierre tombale de Racine, que l'on avait cru perdue, avait été retrouvée au commencement du xix* siècle dans l'église de Magny. En 1818, elle fut rapportée à Saint- Etienne et mise alors au lieu môme de la sépulture. Plus tard, les deux épitaphes ont été assez sottement reléguées à l'endroit où elles sont aujourd'hui, dans un coin sombre où il est malaisé de déchiffrer l'inscription relative à Racine, à l'entrée de la chapelle du Sacré-Cœur, ce qui, comme l'a justement fait remarquer M. Gazier, « est une espièglerie de très mauvais goût ».
Ne pourrait-on remettre ces pierres à leur place ? Nous devons un peu plus de respect à la mémoire d'un Pascal et d'un Racine. D'ailleurs, l'épitaphe de ce dernier est l'œuvre de Boileau (elle fut traduite en latin par Dodart) : par son accent grave et touchant, elle est digne du poète et du chrétien dont elle rappelle les œuvres, les dignités et les mérites. Bien que destinée au cimetière de Port-Royal, elle ne passe point sous silence les « excellentes poésies profanes » de Racine, et cela, au point de vue janséniste,
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n'allait point sans quelque hardiesse ; car, dans les Nécrologes, Racine, solitaire de Port-Royal^ restait l'auteur à'Esther, à'Athalie et des Cantiques spirituels; le rédacteur d'un de ces recueils ajoutait à ces titres celui de la Thébaïde^ qu'ingénument il pensait inspirée par la solitude de Port- Royal.
On voudrait s'arrêter ici; car il semble que nulle part mieux que devant les tombes de Racine et de Pascal on ne peut apprécier combien Port-Royal a enrichi le fonds moral et le fonds littéraire de la France. On voudrait aussi évoquer les figures si diverses et si intéressantes des autres jansénistes ensevelis à Saint- Étienne-du-Mont : Antoine Le Maître, âme ardente et orateur passionné, la gloire du barreau de son temps, qui, converti par Saint-Cyran, expia ses « égarements » par un rigoureux ascétisme; — Gilberte Périer, la sœur de Pascal, l'auteur de cette admirable biographie qui se retrouve en tête de toutes les éditions des Pensées, à partir de 1684, femme d'un cœur tendre, d'une vaste intelligence et dont le visage rappelait, trait pour trait, celui de son frère; — M. Floriot, qui fut préfet des études de l'école des Granges; — M. Du Fossé, « un ami de la vieille roche qui fut un admirable serviteur de Dieu », un de ces hommes qui restèrent attachés de cœur à la maison où ils avaient été élevés et qui furent
les coopérateurs et les alliés de Port-Royal, Du Fossé, dont un autre ami de Port-Royal traçait le beau portrait que voici (Lettre de M. Vuillart à M. de Préfontaine, citée par Sainte- Beuve) : « Il était fils d'un maître des comptes de Rouen qui lui avait fait donner une excellente éducation... Il était demeuré garçon et laïque, nonobstant ses grands talents soit pour le monde, soit pour l'Eglise. Il était grand, bien fait, de bonne mine, d'une humeur charmante. Il avait l'esprit net, juste, décisif; et, comme il entendait les affaires et qu'il avait le talent de la parole et de la persuasion, il était l'arbitre des différends et des procès de tout le voisinage du Fossé, où il passait tous les ans trois ou quatre mois de la belle saison. Le reste de Tannée, il demeurait à Paris avec son frère puîné qui avait épousé une nièce de MM. Le Maître et de Saci. Là, il passait avec une merveilleuse uniformité tous les matins à la prière, à la lecture et au travail, dans son cabinet et sa bibliothèque ; et il donnait la plus grande partie de l'après-dînée, d'ordinaire, à la conversation... Nous l'enterrons demain à Saint-Étienne (du- Mont), près de M. Perrault, le docteur, auteur du gros in-quarto la Morale des Jésuites^ et de M. Pascal, défenseur, comme eux, de la morale chrétienne. C'en seront trois grands et célèbres maîtres que la Providence aura là réunis... »
Ces quelques lignes ne nous font-elles pas pénétrer jusque dans l'intimité d'un de ces hommes d'honneur et de foi, humbles et courageux, qui, au xvii' siècle, formèrent la milice mondaine de Port-Royal ?...
Mais cette église, décidément, sied mal à des méditations sur le jansénisme. Les pierres y sont trop fleuries et les vitraux trop resplendissants. L'ombre de saint François de Sales y serait la bienvenue. Ce n'est point un sanctuaire pour les disciples de Saint-Cyran.
Continuons notre pèlerinage. Notre seconde station doit être dans l'église Saint-Jacques-du- Haut-Pas : nous n'y serons distraits ni par le luxe du décor ni par la grâce des architectures.