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le l'on rencontre est Saint- Lambert, bâti à flanc de coteau sui du ruisseau. Sa petite église le domine; Elle est sans doute destituée de toute élégance architecturale, et un archéologue la tiendrait pour nf'^frligeable. Mais humble et souriante, avopetit porche chancelant et son m« coiffé d'un toit en bâtière, elle u
façon la plus plaisante sur le . !s
bois qui couvrent la haute; tiques reposent sur une terr s pins
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Ctbbaye de Pori-Royal-des-Cha •crt. — Vie de
M Le Nain Je Tiliemoiil, par Aes de charité ':ii* fmubourg Saint- Antoine, pm
Eglise de Saint-Lambert.
dressent leurs gracieux parasols, et d'où le regard peut goûter les contours délicats et la lumière paisible de la jolie vallée. Les pierres blanches du cimetière se pressent en avant du porche.
C'est ici la terre sacrée, celle où sont inhumées les restes des solitaires et des religieuses qui n'eurent point la faveur d'une sépulture particulière. En 1712, on choisitce cimetière comme le plus proche pour y enterrer tous les corps exhumés de Port-Royal. On jeta les ossements dans des tombereaux : les cahots firent que beaucoup tombèrent sur la route, et les passants qui les recueillirent les enfouirent au bord du chemin. On vida les tombereaux dans une fosse commune, et l'on mit aux quatre coins quatre pierres en forme de bornes pour séparer du reste du cimetière ce charnier d'hérétiques. Il y a quelques années des port-royalistes fidèles ont dressé à cette place un monument de granit très simple et très émouvant, où est rappelée l'inhumation de 1712. Au-dessous de l'inscription commémorative, ils ont gravé ces mots : Pater dimitte illis. « Père, pardonnezleur ! JJ Et vous entendez bien que ce n'est point en faveur des chrétiens ici ensevelis que cette parole implore la divine miséricorde, mais en faveur des ennemis, des éternels ennemis de Port-Royal.
Les pèlerins, qui, au xviii" siècle, se rendaient à Saint-Lambert, n'avaient pas encore eu le temps de se résigner à prier pour les persécuteurs. Sur la tombe où avait été précipitée la dépouille des saints, leur Manuel leur imposait de réciter le psaume : Super flumina BabyloniSy qui est un long cri de vengeance, et ils chantaient : « Malheur à toi, fille de Babylone : heureux qui te traitera comme tu nous as traités. Heureux celui qui prendra tes petits enfants et les écrasera contre la pierre... » Après ce psaume on leur recommandait, il est vrai, de « faire spécialement mémoire de M. Hamon » dont lés restes gisaient dans cette fosse, confondus avec ceux des autres pénitents de Port-Royal... Ame du bon et tendre M. Hamon, âme songeuse et pitoyable, n'étiez-vous pas alors importunée par les cantiques belliqueux et l'humeur querelleuse de votre postérité spirituelle? « Quand on méprise sa vie, on ne se met pas en peine de ses funérailles. On entend en tous lieux également le sonde la trompette» : ces maximes sont de M. Hamon. Combien de fois a-t-il dû, pour sa part, répéter le Dimitte illis maintenant gravé sur le granit de sa tombe ! Et, en attendant le jour où le son de la trompette fera taire la cloche de l'église et les rossignols des bois de Saint-Lambert, ce concert-là suffit à enchanter ses « petites rêveries ».
Dans le cimetière de Saint-Lambert, à côté de la tosse commune où furent entassés les restes des solitaires et des religieuses, se trouve la tombe de M. Louis Silvy. Son grand amour pour Port-Royal inspira à cet homme de bien le choix de cette sépulture. J'ai déjà parlé de M. Silvy à propos de Port-Royal, dont il a conservé les ruines, et à propos de Magny, où il a installé les sœurs hospitalières de Sainte-Marthe. Parmi toutes les figures jansénistes du xix® siècle, il n'en est peut-être pas de plus intéressante que celle-là. M. Silvy écrivait mal, faisait de mauvais vers, et quelques-unes de ses idées nous semblent à distance un peu incohérentes. Mais il apporta tant de désintéressement dans ses indignations et dans ses enthousiasmes que tout le monde lui pardonna volontiers les unes et même les autres. Royaliste fervent et ennemi acharné de la Révolution, il était en correspondance avec la famille royale : la reine Marie- Amélie lui donna le portrait de Pascal que l'on voit dans le musée de Port-Royal, lui envoya de l'argent pour les pauvres de Saint-Lambert et fit répondre à la lettre de condoléance qu'il lui avait adressée pour la mort du duc d'Orléans. Son zèle janséniste ne l'empêchait pas d'être
l'adversaire de Grégoire et de l'ancien clergé constitutionnel. Il était en fort bons termes avec l'évoque de Versailles, mais le plus souvent en lutte avec les petits curés fanatiques de Saint- Lambert. Il composait de véhémentes diatribes contre Picot et contre VAmi de la Religion. Il montrait d'ailleurs un goût immodéré pour la polémique, et publiait à tout propos des brochures pour admonester le gouvernement et les évéques. Il jeta feu et flammes quand, en 1817, on annonça de nouvelles éditions des œuvres de Voltaire et de Rousseau. En i838, il s'éleva avec colère, lui w vieux croyant catholique » contre « le changement des sculptures, emblèmes et figures fait au fronstipice du Panthéon, ci-devant l'église de Sainte-Geneviève ». Il s'engouait volontiers des visionnaires et des prophètes. Il crut à la Sœur Emmerich. Un moment, il crut à un certain ermite Bertrand, et s'apprêtait à célébrer ses vertus, lorsqu'il apprit, par un juge de paix de Bourgogne, que le saint homme avait engrossé une fille. Il crut à Thomas de Gallardon, et composa une Relation concernant les événements qui sont arrivés à un laboureur de la Beauce dans les premiers jours de 1816, brochure dont vingt éditions furent publiées en quelques mois, et qui répandit dans toute la France le nom et les prophéties de de l'illuminé ; il revint de son illusion lorsque
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le malheureux bonhomme fut tombé aux mains des partisans de Naundorfif, et il lui écrivit alors une lettre touchante, et un peu comique, pour lui reprocher de « déshonorer sa mission ». Mais Port-Royal, ses hommes, ses doctrines, ses souvenirs, voilà la grande passion de sa vie : il s'enfonce dans l'étude des prophéties et des discours de saint Médard, et fait copier à l'hôtel Soubise les Archives du Vatican relatives à la bulle Unigenitus ; il s'établit à Port-Royal; il donne la maison de Magny à une congrégation entachée de jansénisme; il fonde à Saint-Lambert même une école où il appelle des maîtres « amis de la vérité » ; c'est enfin dans le cimetière de Saint-Lambert, à côté du « carré de Port-Royal », qu'il veut être enseveli.
L'école de Saint-Lambert, fondée par M. Silvy, n'a point disparu. Le vieux logis — c'est l'ancienne maison presbytérale — se présente à mi-côte lorsqu'on se dirige vers l'église. Un beau couvert d'arbres la précède, et, par derrière, s'étend un grand verger. Une pièce charmante du rez-de-chaussée, qui maintenant sert de salon à l'instituteur, a gardé ses lambris sculptés. Quelques tableaux religieux sont accrochés aux murs : une Annonciation du temps de Henri IV, un portrait de saint Charles Borromée, une blonde et gracieuse peinture de Reslout représentant saint Bruno un
très beau saint Benoît, que l'on attribue avec vraisemblance à Jouvenet. Dans le cabinet de l'instituteur, une précieuse bibliothèque janséniste aligne ses vieilles reliures sur quelques rayons, et l'on y voit aussi des estampes de Port- Royal, des portraits de port-royalistes et un curieux tableau de la mort du diacre Paris. La jolie retraite pour un « ami de la vérité », mais un ami sans fanatisme, et qui ne rougirait point d'une secrète complaisance pour les vains amusements de l'imagination !
Ce fut vers i83o que M. Silvy confia à la Société de Saint-Antoine le soin de diriger l'école de Saint-Lambert. La Société est aujourd'hui dissoute, mais les personnes que M. Silvy avait désignées pour le remplacer ont continué l'œuvre en se conformant aux vœux du fondateur. Aujourd'hui cette école est tout ce qui subsiste d'une des plus intéressantes institutions créées par les jansénistes du xviii* siècle, et dont nous devons brièvement résumer l'histoire.
En 1709, un ecclésiastique qui avait étudié dans la célèbre communauté de Sainte-Barbe et y était devenu lui-même professeur, l'abbé Charles Tabourin, fonda sur la paroisse Saint- Etienne-du-Mont une école de charité pour les enfants pauvres. Peu de temps après, un généreux anonyme lui donna une maison sise à l'en-
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trée du faubourg Saint-Antoine, dans la rue de Lappe. Le cardinal de Noailles s'intéressa à l'entreprise et, en 171 3, une petite communauté s'était formée autour de Tabourin : elle comptait six ou sept frères. Un prêtre, Adrien Potherie, dirigeait l'école de la rue de Lappe.
L'abbé Tabourin était fidèle à l'esprit de Port- Royal ; il appela de la bulle f/Augent7«5 et, en 1721, une lettre de cachet l'exila à Luçon. Pendant plus de dix ans, il ne put rentrer à Paris. De Luçon, on l'envoya à Condom, puisdeCondom au Mont- Saint-Michel où, durant trois années, il vécut dans une grotte, se nourrissant d'orge bouillie, de pain et de pimprenelle et distribuant de « bons livres » aux soixante-treize familles qui habitaient le Mont. Avec ses exemples et ses « bons livres », il eût fini par faire du Mont-Saint-Michel un repaire de jansénistes, si une nouvelle lettre ne l'avait relégué dans le diocèse d'Auxerre, En traversant Paris, il tomba malade. M™"* d'Orléans, abbesse de Ghelles, qui elle-même était « appelante », s'entremit en sa faveur, et l'abbé Tabourin put passer à Paris les trente dernières années de sa vie et les consacrer à la propagation des « bons livres » et à l'instruction des enfants pauvres.
Pendant l'exil de Tabourin, l'abbé Adrien Potherie avait fait prospérer les écoles du faubourg Saint-Antoiuc. Lorsqu'il mourut en ijSj,
les frères de son Institut, qu'on appelait les « frères Tabourin », dirigeaient une quinzaine d'écoles dans le faubourg et dans les alentours. La maison mère fut alors agrandie. Une société composée de magistrats jansénistes en assuma l'administration. La ruche put alors essaimer. On envoya des maîtres en province, à Orléans, à Auxerre, à Eu et dans la banlieue de Rouen. Au moment où éclata la Révolution, telle était la popularité des « frères Tabourin » qu'on les réclamait dans tous les quartiers de Paris pour instruire et catéchiser les enfants. Dans trentedeux écoles, soixante maîtres enseignaient six ou sept mille écoliers. Un des leurs, qui se fit leur historien, écrivait : «En moins de vingt ans, les écoles du faubourg Saint-Antoine avaient tellement adouci et policé les mœurs qu'il n'était plus reconnaissable. M. Hérault, lieutenant de police, disait que la police de ce faubourg lui coûtait trente mille francs de moins par an qu'à ses prédécesseurs, et qu'il n'en voyait pas d'autre raison que l'établissement de ces écoles. »
Les frères « Tabourin » ne prononçaient point de vœux, mais ces instituteurs laïques étaient soumis à une discipline sévère. Ils n'étaient pas cloîtrés, mais ne sortaient que rarement et jamais sans permission. Il leur était interdit « de manger en ville », de jouer à la paume ou
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au billard. Ils portaient une soutanelle de serge boutonnée et ne paraissaient pas hors de la maison sans le rabat ecclésiastique ; ils étaient coiffés d'un chapeau sans ganse pareil à celui des clercs; on leur interdisait la poudre, la frisure et les manchettes. Chez eux, peu ou point de domestiques. Ils fendaient le bois, puisaient l'eau, tiraient le vin, lavaient la vaisselle et balayaient les chambres. Ceux que l'on envoyait en province étaient soumis à un règlement très rigoureux.
Les maîtres consacraient six heures par jour à leurs élèves. Ils leur enseignaient la lecture, l'écriture, l'orthographe, l'arithmétique, le catéchisme et un peu de plain-chant. L'indiscipline des écoliers était sévèrement réprimée. Les punitions ordinaires étaient une page d'écriture ou de copie, la récitation d'une page de l'Ancien ou du Nouveau Testament. « Les maîtres, disait le règlement, imposeront cette punition avec gravité et modestie : ils éviteront toute légèreté et n'en imposeront pas qui puissent exciter les écoliers à rire, comme de tenir ses souliers ou ses sabots dans les dents, de faire monter sur les bancs, de tourner la tète, etc.. » Pour les fautes plus graves, c'étaient, selon les mœurs d'autrefois, les férules que l'on devait toujours donner « avec gravité et bienséance », le martinet dont on ne devait nouer la cordelette que
d'un simple brin « pour ne pas blesser notablement les enfants et ne pas indisposer les parents », enfin la fessée que le maître administrait, après avoir tendu une toile entre le délinquant à genoux et ses condisciples.
Les lois révolutionnaires ne pouvaient atteindre cette association toute laïque. Mais le mépris que certains « frères Tabourin » montrèrent pour les prêtres mariés les rendit suspects. Puis de jeunes maîtres partirent pour l'armée. Enfin la Convention ordonna la fermeture des écoles. Le 9 thermidor an II, des sansculottes vinrent arrêter les deux frères qui étaient restés seuls dans la maison mère. La chute de Robespierre les sauva. Mais, après la tourmente, les frères dispersés ne purent se réunir. La fondation Tabourin semblait pour toujours anéantie.
Ce fut alors, en 1802, que deux amis de Port- Royal, le citoyen Laideguive et son gendre Camet de la Bonardière conçurent le projet «d'établir une communauté de frères pour les écoles sur le modèle de l'ancienne communauté des frères Saint-Antoine ». Dans ce but ils s'adressèrent à quelques anciens frères de la rue de Lappe, et une petite communauté se forma ainsi dans une maison de la rue Pavée-Saint-André-des- Arts. Des écoles furent ouvertes sur la paroisse Saint-Jacques et sur la paroisse Saint-Leu.
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C'était la résurrection de l'Institut fondé, un siècle auparavant, par l'abbé Tabourin. En 1820, la Société nouvelle, dans laquelle on retrouve encore bien des noms jansénistes (Royer-Collard, Sylvestre de Sacy, Ambroise Rendu, Guéneau de Mussy), fut autorisée par ordonnance royale. Elle fonda des écoles, non seulement à Paris, mais dans plusieurs villes de province, Troyes, Auxerre, Pithiviers, Etampes. M. Silvy lui fit don de la maison de Saint-Lambert qui, d'abord, servit de noviciat, et devint un peu plus tard une école primaire où furent reçus gratuitement les enfants du village et des hameaux voisins. Malheureusement la prospérité de la Société de Saint-Antoine fut compromise par la mauvaise administration, l'humeur autoritaire et les spéculations financières de son supérieur, le frère Bonaventure Bureau. Les écoles destinées aux enfants du peuple se transformèrent en pensionnats pour les fils des bourgeois. Lorsqu'il mourut en 1887, le dernier supérieur n'avait plus un seul frère sous ses ordres. Mais M. Silvy, qui avait assisté au commencement de cette décadence, avait assuré l'avenir de l'école de Saint-Lambert. Il n'y a plus de frères de Saint-Antoine; c'est un instituteur, père de famille, qui instruit les enfants. Mais quelque chose de l'esprit ancien persiste dans la vieille maison. En pourrait -il être autre-
ment, si près de Port-Royal, parmi tant de vestiges du passé, dans la paroisse de M. Le Nain de Tillemont ? Car M. Le Nain de Tillemont, une des plus pures gloires de Port-Royal, fut curé de Saint-Lambert. Un tel souvenir mérite de retenir un instant l'attention des pèlerins.
M. Le Nain de Tillemont fut élevé dans les petites écoles de Port-Royal. La lecture des Annales ecclésiastiques de Baronius l'éclaira sur sa vocation d'historien.
A dix-huit ans, il commence la vie de labeur et de prière qu'il vivra jusqu'à soixante, sans repos comme sans défaillance. Il recherche la solitude et se retire à Paris dans une maison de la rue des Postes, puis au château des Troux chez M. Du Gué de Bagnols, puis à Beauvais chez M. Hermant : partout son existence est pareille. La paix de l'Eglise (1669) ^^ ramène à Paris : il s'enferme avec M. du Fossé dans une maison solitaire du faubourg Saint-Marceau. Mais il souhaite le silence et le recueillement de la campagne et, en 1672, s'établit à Saint- Lambert.
Il voudrait y demeurer humblement consacré à l'étude ; mais M. de Sacy exige qu'il reçoive
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les ordres. Il est prêtre à quarante ans. Il se fait alors bâtir dans la cour de Port-Royal des Champs une petite maison où il demeure jusqu'au jour des nouvelles persécutions, et, comme les autres solitaires, il est obligé de s'éloigner du monastère. Il va s'établir à Tillemont, terre qui appartient à sa famille, près du bois de Vincennes. Mais voici que, trois ans plus tard, il retourne à Saint-Lambert.
Le curé de ce village, un prêtre vertueux de ses amis, qui se voit dangereusement malade, a pensé ne pouvoir confier son troupeau à un successeur plus charitable, et il a résigné sa cure à M. Le Nain de Tillemont. Celui-ci hésite, mais la pauvreté même de la cure l'engage à accepter. Sans en rien dire à son père, dont il a pourtant coutume de suivre en tout les volontés, il part pour Saint-Lambert. Mais M. Le Nain, le père, blâme cette résolution, se fâche de cette velléité d'indépendance, etlefils soumis reprend le chemin de sa solitude « avec d'autant moins de résistance qu'il apprend dans le même temps que le curé de Saint-Lambert commence à se mieux porter ». Tel est le récit de M. Tronchai, biographe de M. Le Nain de Tillemont, et c'est tout ce que nous savons du second séjour de l'auteur de YHistoire des empereurs à Saint- Lambert. Ce séjour fut donc beaucoup plus bref que le premier;
M. de Tillemont habita-t-il la maison où est établie l'école fondée par M. Silvy ? Cette maison était-elle déjà le presbytère au xvii' siècle? On n'en sait rien. Mais Saint-Lambert, son église, ses prairies, offrent un joli cadre où il plaît à notre imagination de placer la belle figure de ce grand savant, humble et charitable. Nous pouvons sans peine nous représenter ici sa vie, ses occupations et ses propos.
Il se levait à quatre heures et demie dans le cours de l'année, à quatre heures en carême, et partageait sa matinée entre l'étude et la prière. Après dîner, il se donnait deux heures de relâche qu'il employait à marcher, et il se renfermait ensuite jusqu'à sept heures, où il soupait.
Il aimait à se promener dans la campagne, un bâton à la main, sur le chemin de Ghevreuse ou sur celui de Port-Royal et, quand il rencontrait de petits enfants, il s'arrêtait pour converser avec eux, car il aimait leur simplicité et révérait en quelque sorte leur innocence. Si, dans les champs, il en rencontrait qui gardaient des vaches, il leur demandait « comment de si gros animaux se laissaient conduire par eux qui étaient si petits », et il tâchait de leur faire comprendre par là « qu'il fallait donc qu'il y eût en eux quelque chose de plus noble et de plus élevé qu'en ces bêtes, et que c'était leur âme ; qu'elle
était plus excellente que le soleil et que tout ce qu'il y a que plus beau au monde ; mais que le péché la déCguraitetlarendait plus difforme que les plus horribles bêtes : par où il cherchait à leur inspirer de l'horreur du péché». Puis, pour leur apprendre ce que c'était que le péché, il leur disait « que c'était ce qu'ils n'osaient faire devant les personnes qu'ils craignaient... » D'ailleurs telle était sa charité pour les petits enfants qu'il était bien aise qu'on apportât les plus petits à la messe ; leurs cris et leurs pleurs dans l'église ne le scandalisaient point ; loin de là, « il croyait que leur assistance à l'oflBce divin était avantageuse à l'Eglise dont ils sont, dans la corruption présente du siècle, la portion la plus sainte ».
Dès son enfance, dans les écoles de Port- Royal, il avait appris le plain-chant; il le savait bien, et c'était pour lui unegrande joie de chanter les vêpres, soit dans l'église, soit dans sa chapelle domestique.
Le Tillemont que nous montre ainsi M. Tronchai n'est point particulièrement Tillemont à Saint-Lambert, et je réunis quelques traits épars dans sa biographie. Mais avec lui l'artiCce est licite, car on ne vit jamais existence aussi uniforme. A puero usque ad vitœ finem unus semper ac sibi constans, quotidie repetiit quod quotidie fecit^ telle fut son épitaphe.
iil4 LE PÈLERINAGE DE PORT-ROYAL
Avant de quitter Saint-Lambert, arrêtons-nous encore un instant dans le grand verger de l'école pour donner un dernier regard à la vallée de Port-Royal.
Tout le charme de ce paysage tient à une harmonie incomparable, harmonie des lignes qui s'infléchissent avec une divine élégance, harmonie des verdures qui se dégradent doucement depuis les prairies éclatantes du vallon jusqu'aux sombres taillis des collines, harmonie des souvenirs qui flottent sur les champs, les ruines et les tombes, car l'accord est merveilleux entre la simplicité du site et la simplicité des âmes qui vinrent jadis y prier et faire pénitence. Mais, tout à coup, au milieu de ce tableau délicieux, le regard est offensé par une brusque discordance. Là-bas, au fond de la vallée, près de l'enclos de l'ancien monastère, surgit une construction innommable, saugrenue, tumultueuse, une immense « villa de bains de mer », fantaisie perverse d'un architecte ennemi de Port-Royal. Car il fallait avoir l'âme trois fois moliniste pour dresser une bâtisse aussi atroce, à la place môme où nous cherchons ces « demeures de silence » que chanta Racine enfant.