PIERRE NICOLE. JACQUES JOSEPH DU GUET
La paroisse de Saint-Médard est la dernière station du pèlerinage de Port-Royal. Nous n'y serons distraits par aucune curiosité archéologique. Saint-Médard est une petite église que des transformations successives ont dépouillée de toute beauté. La nef n'est pas un des meilleurs spécimens du gothique parisien de la Renaissance ; le chœur a été rebâti à la fin du xviii' siècle par l'architecte Petit-Radet qui Ta entouré de colonnes doriques, et le même architecte a construit par derrière une lourde et froide chapelle de la Vierge. Malgré tout, le dehors de l'édifice, avec ses appentis à toitures d'ardoises, avait encore gardé quelque pittoresque; mais, il y a peu d'années, on a accolé au chevet de l'église une chapelle nouvelle qui
Ouvrages consultés : Vie de Nicole, par Goujet. — Vie de Du Gnel, en tète de V Inslitution du prince. — Saint-Simon {édition de Boislisle] ; appendice du t. VIII.
2l6 LE PÈLERINAGE DE PORT-ROYAL
a fait disparaître les restes des anciens charniers.
On sait quels événements rendirent Saint- Médard célèbre dans la chronique du jansénisme, et comment, au xviii* siècle, dans le petit cimetière situé derrière l'abside, prit naissance une furieuse épidémie de frénésie religieuse. Si nous ne devions rencontrer ici que de pareils souvenirs, nous nous dispenserions d'y suivre les pèlerins d'autrefois. Quand se produisirent ces scènes extravagantes, Port- Royal était depuis longtemps rasé : Port-Royal seul nous intéresse. Puis, pour parler raisonnablement de ces crises de démence, il faudrait des connaissances médicales qui me font défaut. Enfin je serais, je l'avoue, fort embarrassé de dire oîi fut le lieu des miracles. Selon une tradition assez vraisemblable, la place de la tombe du diacre Paris serait aujourd'hui recouverte par l'autel de la chapelle de la Vierge, édifiée en 1784, et c'est là que viennent encore s'agenouiller parfois de singuliers fanatiques, derniers disciples de Carré de Montgeron. Mais les estampes et les récits de l'époque ne permettent pas de contrôler celte tradition et de fixer d'une façon certaine l'endroit de la sépulture. Quand on a élevé la nouvelle chapelle des catéchismes, on a trouvé quelques ossements dans le sol ; ils ont été portés aux catacombes
SAÏNT-MEDARD 217
avant que les archéologues aient pu examiner le lieu de la découverte.
Laissons donc les convulsionnaires. Accordons pourtant un souvenir au diacre Paris : ce Bienheureux, comme l'appelle le Manuel des pèlerins^ fût un homme très bon et très têtu, qui pratiqua la pénitence et la charité, appela et réappela de la bulle Unigenitus^ mourut à trente-sept ans, épuisé par les jeûnes, les veilles, les mortifications, et fut innocent des folies qui se déchaînèrent sur son tombeau.
On vénérait encore à Saint-Médard la mémoire de quelques bons port-royalistes. M. Toussaint d'Alençon, confesseur du monastère ; M. Guillebert, ancien curé de Rouville ; MM. Charles et François Akakia, l'un confesseur des religieuses et l'autre solitaire de Port-Royal. Ces noms sont aujourd'hui bien obscurs. Mais, sous le pavé de Saint-Médard reposent encore les restes de deux écrivains qui, par leurs vertus et leurs talents, ont grandement contribué à la gloire de Port-Royal, Pierre Nicole et Jacques-Joseph Du Guet. A vrai dire, ce sont des cousins-germains de Port-Royal, non des port- royalistes purs, comme l'a remarqué Sainte-Beuve. Mais ils ont, l'un et l'autre, l'air et l'esprit de la grande famille, et ce sont peut-être eux qui ont le mieux travaillé à répandre parmi leurs contemporains la pensée de Port-Royal. Nous serions de mau-
vais pèlerins si nous ne saisissions cette occasion de nous remémorer leur vie et leurs écrits.
« Je voudrais bien en faire un bouillon et l'avaler », écrivait M"** de Sévigné d'un traité de Nicole. Elle écrivait encore : « Quel langage ! quelle force dans l'arrangement des mots ! On croit n'avoir lu de français que dans ce livre. » Elle s'abandonnait à l'enthousiasme chaque fois que le nom de M. Nicole revenait sous sa plume, et il y revenait sans cesse. En revanche, son fils, le marquis de Sévigné, disait du traité de la Connaissance de soi-même que c'était « distillé, sophistiqué, galimatias en quelques endroits et surtout ennuyeux presque d'un bout à l'autre ». Oh ! oui, ennuyeux : il nous est impossible de ne pas tomber d'accord avec le marquis de Sévigné. Qui s'aviserait aujourd'hui de le contredire ? Essayez délire non pas les traités de Nicole, l'épreuve est trop rude, mais un de ces recueils de morceaux choisis comme on en composa beaucoup au xviii* siècle pour l'édification des fidèles : vous goûterez de temps en temps une véritable subtilité d'analyse, quelque ingéniosité d'expression, une espèce de grâce décente et surveillée ; pas un trait incisif ne se gravera dans votre souvenir. Gela coule, cela
SAINT-MEDARD 219
traîne, cela s'efface... Et pourtant Nicole a plu par le brillant de son langage et la finesse de son jugement : M™* de Se vigne s'y connaissait. Il a plu à une multitude de lecteurs : les innombrables éditions de ses œuvres en font foi. Sainte-Beuve a pensé donner le mot de l'énigme en faisant observer qu'il y avait dans le style de Nicole quelque chose de neuf qui ravit les contemporains et dont l'attrait a pour nous disparu. Mais voilà une explication dont il est difficile de se contenter ; car aujourd'hui encore nous distinguons très clairement la nouveauté d'un Pascal, la nouveauté d'un La Bruyère, tandis que la nouveauté d'un Nicole nous échappe.
Si les ouvrages de Nicole nous paraissent maintenant lents et timides, fades et décolorés, combien, au contraire, la figure de cet homme nous touche et nous intéresse ! Combien est émouvante l'histoire de sa vie! Et, après tout, c'est peut-être là, pour une part, le secret de l'empire que ses livres ont exercé. Les contemporains ainièrent Nicole à travers les dissertatations du moraliste.
Il était infiniment aimable, et il fut très malheureux, ayant été tourmenté par le conflit le plus cruel qui puisse désoler un cœur tendre et scrupuleux. Il haïssait la guerre et presque toute sa vie fut une bataille. Sa vocation, qu'il connaissait bien, était de pratiquer dans la
retraite le métier de moraliste, et il suivit Arnauld dans tous ses combats. Un jour, il se compara à un homme qui, se promenant sans dessein dans un petit bateau sur le bord de la mer, aurait été porté par la tempête en haute mer et obligé de faire le tour du monde. Il aurait pu ajouter que ce navigateur malgré lui n'était pas seul dans son esquif et qu'il avait près de lui un terrible compagnon prêt à barrer vers le large, toutes les fois qu'un vent favorable eût permis d'accoster le rivage. Le pauvre Nicole fut la victime des ouragans, mais il fut aussi la victime du pacte d'amitié qui l'unissait au grand Arnauld.
Quand ce pacte fut conclu, en i654, Nicole avait vingt-neuf ans et Arnauld quarante-deux. Depuis la publication de la Fréquente commu- /iio«,la guerre était déclarée entre Port-Royal et la compagnie de Jésus, et Arnauld n'avait pas un seul jour posé les armes, fidèle au serment prêté en Sorbonne, quand il y avait reçu le bonnet de docteur, de « défendre la vérité jusqu'à l'effusion de son sang ». Son âme guerrière s'exaltait au fracas de la mêlée et se jetait aux périls avec une héroïque intrépidité. Il avait du lion, disait Colbert, évêque de Montpellier... Nicole n'avait rien du lion.
Ce pacifique Beauceron était fils d'un avocat au Parlement, chambrier de la Chambre ecclé-
Aatoim; Ak.nmii) Gravé par Massa.d d'après J.-B. de Champaigue.
SAINT-MEDA.RD 221
siastique de Chartres ; il avait appris à fond le grec et le latin dans les livres de la bibliothèque paternelle, puis étudié la théologie en Sorbonne. Le goût de la solitude l'avait peu à peu rapproché de Port -Royal où deux de ses tantes , la Mère Madeleine Prisque de l'Ascension et la Mère Marie des Anges , étaient religieuses. Devenus un des maîtres de petites écoles, il avait composé un Delectus epigrammatum, choix de sentences tirées des auteurs grecs, latins, italiens et espagnols. Puis il avait quitté la Sorbonne et s'était mis sous la direction de M. Singlin. Ce fut à ce moment qu'il subit l'ascendant d'Arnauld, et qu'entre ces deux hommes si différents se noua une amitié que la mort seule devait dénouer.
Nicole se présentant comme une précieuse recrue : son esprit vif était propre à la controverse et doué pour la dialectique ; il était dévoré du besoin de manier une plume et de mettre toutes choses en traités, mémoires ou relations ; surtout il écrivait le latin avec une merveilleuse pureté, et un bon latiniste était indispensable danslabataille théologique. Nicole mit ses talents et son savoir au service d'Arnauld et du parti avec un admirable désintéressement : il n'avait nulle vanité, se plaisait aux collaborations anonymes et aimait à tenir l'arrière-plan. Mais Arnauld était exigeant, et le parti imposait aux siens d'afireuses
tribulations : les tribulations n'étaient pas l'affaire de Nicole.
Sa complexion tendre et débile lui faisait souhaiter la retraite. Il était malade ; à vingt ans, la faiblesse de sa vue l'obligeait de renoncer à l'étude de l'hébreu ; à trente ans, il souffrait déjà d'un asthme; il était fort rhumatisant et, vers la fin de sa vie, une grave maladie de vessie augmenta encore ses tourments physiques. Il eût été dans ses vœux de mener une vie pénitente, mais tranquille, non loin de quelques âmes pieuses et lettrées. 11 goûtait peu les plaisirs du monde; il fut un moraliste sincère ; il méprisait le bon air et les ajustements ; il portait souvent sa perruque de travers et ne s'en apercevait qu'en passant sur le pont Saint-Michel, où se tenaient alors les marchands de miroirs ; tout de même, il se vantait d'être plus « poli » que son ami Arnauld et se scandalisait lorsque celui-ci, après avoir roulé ses jarretières, s'endormait sans vergogne en présence de la duchesse de Longueville. Il n'avait point d'esprit d'à-propos, lui-même disait au sujet du spirituel Tréville : « Il me bat dans le cabinet, mais il n'est pas encore en bas de l'escalier que je l'ai confondu » ; cependant, ses contemporains assurent qu'il contait à merveille, que sa voix était sonore, son élocution noble (avec une fâcheuse prononciation char-
traîne). Il ne détestait donc ni ne condamnait toute vie de société, et il devait redouter les rigfueurs de Texil. Il devait surtout en redouter les aventures et les dangers ; car sa timidité physique était excessive. Il osait à peine sortir de sa maison, tant il appréhendait les accidents imprévus, dont mille personnes, disait-il, ont été tuées ou blessées. Lorsqu'il prenait la coche d'eau pour aller à Sens, il emportait avec lui une paire de calebasses pour se sauver en cas de naufrage. Un jour, on le conduisit sur la plateforme de la tour de Saint-Jacques-du-Haut-Pas ; il y fut saisi d'une telle frayeur, qu'il s'assit par terre en implorant ceux qui l'entouraient, et on eut grand'peine à le faire descendre. Lorsqu'il fut en bas, tremblant encore de son aventure : « Si, dit-il, tous les propos des pécheurs de se convertir étaient aussi fermes que celui que je viens de former de ne jamais remonter à ce clocher, toutes les conversions seraient parfaites. » Lui-même était le premier à sourire de ses terreurs, mais ne pouvait s'en défendre. Voilà l'homme qui s'associa aux périlleuses campagnes d'Arnauld.
Pendant vingt-cinq ans, les deux amis vécurent presque constamment la môme vie, à Port- Royal et dans les innombrables logis qu'ils traversèrent : le matin, ils ne se voyaient que pour assister à la messe ; ils dînaient ensemble, con-
versaient une demi-heure, après quoi chacun vaquait à son travail; ils se retrouvaient encore à quelques moments de la journée pour réciter le bréviaire.
Nicole met la main à tous les écrits qui partent de Port-Royal : lettres, défenses, mémoires, requêtes, suppliques, apologies. 11 argumente sans relâche contre les jésuites, les évêques molinistes, les ministres calvinistes. Son existence n'est que controverse et polémique, et le brave homme pourtant n'a guère d'illusions ; son bon sens et sa charité l'avertissent de la vanité de toutes ces disputes ; mais Arnauld et ses amis la maintiennent sur la brèche. Lorsqu'en i663, on parle pour la première fois d'un accommodement entre les factions religieuses, avec quel zèle il s'emploie à favoriser les négociations ! Elles échouent. Mais peu de temps après, il écrit à Pavillon, l'évoque d'Aleh, arbitre suprême des consciences jansénistes> pour lui confier son appétit de repos et de retraite. Pavillon lui répond que l'heure n'est pas encore venue : il reprend son poste de combat. En 1668, la paix de l'Église paraît enfin réaliser ses vœux. Quelques années durant, ses amis réduits au silence lui laissent le loisir de composer dans la retraite d'innocents traités de morale. Mais Arnauld est inlassable : on ne se bat plus contre les jésuites, on continuera de se
disputer avec les protestants. Puis, comme ils prévoient bien que la trêve sera courte, les jansénistes pressent Nicole de recevoir la prêtrise parce qu'après cet engagement il lui sera beaucoup plus difficile de refuser de servir l'Eglise, si l'occasion s'en présente de nouveau. Il a encore recours à Pavillon; il se rend à Aleth; il y demeure trois semaines ; il expose ses scrupules à l'évêque qui, cette fois, lui donne raison.
Est-ce la liberté ? Pas encore. Les évêques d'Arraset de Saint-Pons ont la pensée de dénoncer au Saint-Siège certaines propositions des casuistes modernes. Qui écrira leur lettre? Naturellement on songe à Nicole. Il refuse d abord. Mais la duchesse de Longueville chez qui Nicole est alors logé insiste. La lettre est écrite et envoyée à Innocent XI. Colère des jésuites. Mécontentement du roi qui déclare — non sans raison — que la démarche des évêques est une infraction à la paix de l'Eglise. Nicole juge prudent de s'éloigner de Paris ; il va à Chartres, puis à Troyes, puis à Beauvais. Mais au même moment, la mort de la duchesse de Longueville laisse Port-Royal exposé sans défense à la fureur de ses ennemis. Les persécutions recommencent. Arnauld et Nicole peuvent craindre « quelque chose de plus que l'exil ». Ils quittent la France. Nicole, après avoir fait un court sé-
a26 LE PÈLERINAGE DE PORT-ROYAL
jour à Mons, gagne Bruxelles, où Arnauld vient le retrouver et lui demande de l'accompagner jusqu'en Hollande.
Voici l'heure dramatique de la vie de Nicole. Pour la première fois, il refuse à Arnauld de le suivre : ses infirmités lui interdisent un tel voyage ; l'air humide des Pays-Bas est néfaste aux asthmatiques ; il ne boit que de l'eau, et l'eau est détestable en Hollande; non seulement il ne veut pas s'éloigner de la France, mais il souhaite d'abréger un exil qui lui est intolérable et de vivre enfin selon ses goûts, dans la retraite, à l'écart des querelles. Arnauld part seul. Il n'approuve pas les raisons de Nicole et, dans une lettre admirable qu'il lui écrit quelques jours plus tard, il lui rappelle qu' « on peut tomber dans la disgrâce de son Seigneur pour avoir manqué de faire profiter un talent qu'il nous avait donné ». Mais il termine par ces mots : « Adieu, aimez-moi toujours, et assurez-vous que je ne prendrai point départ à tous les caquets du monde et, quelque parti que vous preniez, la petite peine que j'en pourrais avoir ne m'empêchera jamais devons regarder comme mon ami à la mort et à la vie. »
Nicole a pris son parti. Il adresse une longue lettre à M. de Harlay, archevêque de Paris, pour justifier sa conduite et affirmer son«éloignement de toutes sortes de contestations » : son unique
SAINT-MEDARD 227
affaire est « de penser à son salut et de passer sa vie dans l'étude et dans la prière ». Il charge le curé de Saint-Jacques- du-Haut-Pas de faire tenir sa lettre au prélat. En attendant de pouvoir rentrer sans risque dans le royaume, l'infortuné ne sait où demeurer. De Bruxelles, il a gagné Liège, puis remonté la Meuse jusqu'à Sedan pour demander Thospitalité aux religieux de Tabbaye de Châtillon. Au bout d'un mois, ceux-ci font sentir à cet hôte compromettant qu'il faut chercher un autre gîte. Il se rend au monastère d'Orval, dans le grand-duché de Luxembourg. On vient un jour lui exposer en tremblant que sa présence peut nuire à la communauté : il revient à Liège.
On devine les effrois et les douleurs de ce valétudinaire craintif durant toutes ces pérégrinations. La plus cruelle souffrance lui est causée par les lettres de ses amis. Les caquets du monde, comme disait Arnauld, l'auraient laissé insensible. Mais on répète partout, même à Port- Royal, que Nicole a demandé pardon à l'archevêque de tous ses écrits, qu'il renonce à tous ses amis, qu'il abandonne la cause des religieuses, qu'il fait abjuration d'hérésie. «Ces lettres, écrira-t-il plus tard, m'ayant empêché de dormir pendant près de quinze jours, j'eus recours à divers remèdes ; je pris des émulsions des orges mondées, et enfin de l'opium plusieurs
fois. Tout cela n'y avait rien fait, je pris la résolution de me délivrer de ces pensées en réfutant toutes les raisons qu'on m'alléguait, que je trouvais pitoyables, et j'en composai un écrit qui a pour titre : Apologie. Je ne sais quel effet cet écrit fit sur quatre ou cinq personnes à qui je le montrai ; mais il fit certainement l'eifet que j'en prétendais sur moi, qui était de me rendre le sommeil et il me rétablit en mon état ordinaire.» Il ne se contente pas de cette apologie ; il répond directement à quelques-uns de ceux qui l'ont accusé de désertion ; il leur répond, avec un mélange de douceuret de fermeté, qu'ils en parlent à leur aise, et que tout le monde n'est pas ici-bas obligé de défendre la vérité par des écrits. Ce serait, dit-il à un de ses détracteurs, une maxime très fausse et très pernicieuse : « Vous y serez, Monsieur, enveloppé le premier, puisque, dans toutes les contestations, vous ne vous êtes point tenu obligé d'y prendre part autrement que par vos prières... Tous nos autres amis en font de même que vous, et je ne vois pas qu'ils soient persuadés que de demeurer, comme ils font, dans le silence et dans le repos, soit abandonner la vérité... »
Arnauld, — c'est un trait qui lui fait honneur, — ne cessa de défendre Nicole contre les reproches et les calomnies de l'esprit de parti. Mais plus d'un port-royaliste fut long à désarmer.
.iilll:
vC^Harpm. ata.tttU de-
PiERKE Nicole Gravô par Vcrmeulen d'après M 'e Chéron.
Nicole rentra en France, D'abord il séjourna à Chartres, puis revint à Paris. Ce fut lui qui pour Port-Royal revisa et publia les œuvres de M. Hamon. D'autre part, à la demande de l'archevêque, il écrivit deux ouvrages contre les « prétendus réformés». Mais il tint parole : il demeura éloigné des « contestations».
En 1687,11 vint habiter rue du Puits-de-l'Hermite, derrière la Pitié, dans une maison de la paroisse Saint- Médard, qui appartenait aux religieuses de la Crèche. (La maison de Nicole a depuis longtemps disparu.) Il avait choisi cette demeure pour pouvoir sans incommodité assister aux offices de la communauté et pour habiter près du Jardin du Roi qui était son lieu de promenade le plus ordinaire. Il avait désiré une petite maison de campagne : « Je veux qu'il s'y trouve, écrivait-il à un de ses amis, un monastère, un médecin et un petit marché, et qu'on puisse y aller par eau. » On lui trouva dans le cloître de Saint-Spire de Corbeil une maisonnette où tous ces avantages étaient réunis. Mais, ses infirmités s'aggravant, il n'en jouit que deux années.
C'était dans le logis de la rue du Puits-del'Hermite qu'il recevait ses amis, entre autres M. le comte de TréviIle,MM. Boileau Despréaux, Racine, du Bois, traducteur des ouvrages de saint Augustin, de la Chaise, auteur de l'histoire de saint-Louis, M. l'abbé Renaudot, con-
23o LE PÈLERINAGE DE PORT-ROYAL
sommé dans Fhistoire des langues orientales, le célèbre poète de Santeuil, chanoine régulier de Saint-Victor, Claude de Santeuil, son frère, et M. le Tourneux.
Dans ce groupe d'hommes inégalement célèbres un nom nous frappe, celui de Racine.
« C'est l'endroit le plus honteux de ma vie et je donnerais tout mon sang pour l'effacer », confessait publiquement Racine, un jour que quelqu'un faisait devant lui allusion à la lettre spirituelle et méchante qu'il avait écrite dans sa jeunesse contre ses maîtres de Port-Royal. Après qu'il se fut converti, Nicole lui avait ouvert les bras ; et Racine l'appelait dès lors « un des meilleurs amis que j'aie au monde ». Or, dans les papiers de Racine se trouvait un petit opuscule que j'ai déjà eu l'occasion de citer et qui fut publié sous le titre de Diverses particularités concernant Port-Royal. Ce sont des notes jetées sur le papier après quelques conversations avec Nicole, et où il est beaucoup question de Nicole lui-même. On aime à se représenter les deux interlocuteurs se promenant à pas très lents dans les allées du Jardin du Roi, et le vieux Nicole contant à son ancien élève les bisbilles d'autrefois, qu'il appelait « les guerres civiles de Port-Royal ».
Pour achever le portrait de Nicole, pour lui donner cet air de familière vérité qui manque
aux peintures des biographes jansénistes, il est excellent de rapporter quelques-uns des propos transcrits par Racine (n'oublions pas que c'est Nicole lui-même qui parle), ceux-ci par exemple:
« La Mère Angélique de Saint-Jean faisait en quelque sorte sa cour à M. Pascal, et voulait se servir de lui pour mettre de la division entre M. Arnauld et M. Nicole ; car ni elle, ni beaucoup d'autres ne pouvaient souffrir cette liaison, ni que M. Nicole gouvernât M. Arnauld. » Arnauld gouverné par Nicole! Il n'y a jamais eu que Nicole pour le croire.
« M. Nicole fut toujours bien avec elle (M"* de Longueville) : elle trouvait qu'il avait raison dans toutes les disputes...
« M. Nicole estime qu'elle (la Mère Angélique de Saint-Jean) avait plus d'esprit même que M. Arnauld, très exacte à ses devoirs, très sainte, mais naturellement un peu scientifique, et qui n'aimait pas à être contredite...
« Deux partis dans la maison : l'un, la Mère Angélique, la Sœur Briquet et M. de Sacy; l'autre, la Mère du Fargis, M. de Sainte-Marthe et M. Nicole. Ces derniers avaient toujours raison ; mais pour l'union, M. de Sainte-Marthe cédait toujours. » Et comme M. Nicole devait approuver M. de Sainte-Marthe!
« M. Arnauld, le plus souvent, n'avait nulle voix en chapitre. On le croyait trop bon ; et c'é-
tait assez qu'il dît du bien d'une religieuse pour que Ton n'en fît plus de cas... »
N'allons pas lourdement conclure de ces bribes de conversation qu'il y avait de l'amertume dans le cœur de Nicole. Mettons seulement que, causant avec un ami très cher, le vieillard se donnait le philosophique amusement de lui montrer l'envers des choses humaines, et que l'ami, rentré chez lui, souriait en voyant sur le papier les innocentes confidences du vieillard se nuancer d'un peu de vanité.
Pierre Nicole mourut d'une attaque d'apoplexie le i6 novembre lôgS. Aussitôt, son voisin et ami, le sculpteur Goysevox vint modeler son visage. Le lendemain, le corps fut exposé dans la cour des religieuses de la Crèche « avec toute la décoration qui convenait à la réputation et au mérite » du défunt, et l'on fit des préparatifs pour que l'enterrement eût lieu à la paroisse Saint-Médard avec des tentures et des cierges. Là-dessus on ouvrit son testament et on y lut ceci : « Je déclare expx'essément que ma volonté est qu'il n'y ait aucune tenture ni à la maison où je mourrai, ni à l'église où je serai enterré, et que mon corps soit pris dans la chambre où je serai exposé et de là porté à l'église sans flambeaux. » On admira beaucoup l'humilité qui avait dicté cette disposition testamentaire; mais on se refusa à décrocher les tentures. Le i8, le
cercueil fut porté à Saint-Médard au milieu des flambeaux et des cierges; on chanta une messe solennelle « à laquelle assistèrent tous ses amis et un grand nombre d'autres personnes de distinction ». Puis on ensevelit Pierre Nicole devant le crucifix du chœur, dans la nef de V église.
Ce pompeux enterrement ne fut point la seule infraction aux dernières volontés de Nicole. Celui-ci avait exprimé à un de ses amis le désir que son cœur fût porté à Port-Royal-des-Champs pour y reposer à côté de celui d'Arnauld, mort l'année précédente. Mais Fami fut informé du décès trop tard pour qu'on pût se conformer à cette recommandation (*).
Ainsi furent méconnus les deux sentiments qui avaient gouverné la vie et inspiré les actions de Pierre Nicole : son effroi de paraître {in vita totus umbratilî) et son amitié pour Arnauld.
Avec Jacques-Joseph Du Guet, il semble que nous nous éloignons un peu de Fort-Royal. Ami
I . Le testament de Nicole fut exécuté dann ses antres parties, malgré de vives contestations soulevées par ses héritiers. Les trois égataires universels désignés par Nicole furent maintenus dans leur legs par sentence du 17 août 1696. La petite fortune qui leur était remise devait être consacrée à secourir les ecclésiastiques persécutés pour la vérité et à élever des enfants en vue du sacerdoce. C'est l'origine de la caisse janséniste connue sous le nom de Doiie à Perelte.
de Nicole et d'Arnauld, cet oratorien partagea durant quelques mois l'exil d'Arnauld; il subit les persécutions et courut les périls auxquels furent exposés les « amis de la vérité ». Mais il ne compta point parmi les solitaires ; il n'était pas un des « messieurs » de Port-Royal ; il n'y eut jamais de relations étroites entre lui et le monastère des Champs; tout en jugeant admirables les maximes de Saint-Cyran, il osait dire que les lettres de celui-ci étaient « écrites d'une manière un peu sèche » ; enfin, par le style de ses propres ouvrages, il s'écarte beaucoup de ce qu'on peut appeler l'école de Port-Royal. Cependant, par sa doctrine comme par son caractère, nul ne mérite mieux d'être appelé port-royaliste. Ses lettres de direction et ses traités de morale ont répandu dans les âmes, avec la doctrine augustinienne, l'esprit de Port-Royal, le pur esprit de Port-Royal : car, bien qu'il ait vécu jusqu'en 1733, Du Guet resta fidèle aux traditions du premier jansénisme; il ne montra jamais l'humeur hargneuse et schismatique des « appelants » fanatiques ; il réprouva le délire des convulsionnaires. Si, comme on l'a dit, sa prose annonce le xviii* siècle, par son ferme bon sens il appartient au xvii®.
Du Guet était fils d'un avocat du roi au présidial de Montbrison. Forézien, il était donc le compatriote d'Honoré d'Urfé. On lisait encore
beaucoup VAstrée au milieu du xvii® siècle ; on la devait lire avec une passion toute particulière dans la patrie de l'auteur, dans le pays où se déroulent les aventures des héros. Le jeune Du Guet avait douze ans et étudiait chez les Pères de l'Oratoire de Montbrison, quand il dévora lAstrée et, enflammé d'émulation, se mit à composer un roman où il contait, à la manière d'Urfé, les histoires des principales familles de sa ville natale. Il eut l'imprudence d'en lire quelques chapitres à sa mère. Celle-ci, fervente chrétienne, épouvantée d'un tel dérèglement d'imagination, l'arrêta dès les premières pages par ces mots : « Vous seriez bien malheureux, mon fils, si vous faisiez un si mauvais usage des talents que Dieu vous a donnés. » Le jeune romancier jeta son ouvrage au feu. En lisant les écrits moraux ou théologiques de Du Guet, on n'a point de peine à s'expliquer pourquoi d'Urfé avait enchanté sa tendre et délicate imagination.
Ses humanités achevées, il entre dans l'Oratoire. Il vient accomplir son noviciat à Paris, et c'est là qu'à vingt ans (1669), il fait la connaissance d'Arnauld et de Nicole. On l'envoie à Troyes pour y professer la philosophie, et en même temps, il est chargé , dans l'église de Saint-Remy, d'un catéchisme pour les pauvres. Bientôt, charmée par l'air modeste de son visage, l'étendue de son savoir, la précision de sa pen-
sée, l'onction de sa parole, le son argentin de sa voix, la ville tout entière accourt à ses instructions. Pareil succès effraye et scandalise le scrupuleux Du Guet, qui supplie ses supérieurs de le remplacer : il n'est pas juste, allègue-t-il, que cette affluence d'auditeurs prive les pauvres d'un catéchisme qui leur est destiné. Au fond, c'est sa conscience qui lui fait craindre l'applaudissement public et les embûches de l'orgueil. Ce mélange de pudeur, dhumilité et de défiance, c'est tout Du Guet. Et comme, en cela, il est bien de Port-Royal !
Rappelé à Paris, il y reçoit les ordres et demeure dans diverses maisons de l'Oratoire. L'étude et la prédication occupent sa vie jusqu'au jour de l'inévitable persécution. L'Oratoire est en proie à la guerre civile ; la congrégation bouleverse ses méthodes d'enseignement et proscrit la philosophie de Descartes. Du Guet, déjà suspect de jansénisme, sent que sa place n'est plus dans une maison livrée au bon plaisir de M. de Harlay, archevêque de Paris. Après de douloureuses hésitations, il décide d'en sortir, et, comme il redoute qu'on lui fasse payer l'éclat de son départ, il prend le parti de disparaître, sans dire à ses parents et à ses amis le lieu de sa retraite. Il va retrouver Arnauld à Bruxelles. Mais il n'est pas homme à supporter longtemps l'exil. L'humidité du climat éprouve sa santé.
Puis, quelle que soit sa vénération pour Arnauld, il est vraisemblable que ces deux hommes ont des tempéraments trop divers pour s'accommoder longtemps de la vie commune. Bref, au bout de six mois, Du Guet revient en France. Cinq années durant, il y mène une existence cachée dans le secret le plus profond. La gravité du danger justifîe-t-elle tant de précautions? Ou bien n'est-ce là qu'un trait du caractère janséniste, l'amour du mystère?
Enfin, en 1690, Du Guet croit pouvoir se montrer sans péril. Il quitte sa tanière et reçoit l'hospitalité du président de Ménars, frère de M""^ Colbert. Il habite ainsi plus de trente ans tantôt dans l'hôtel du président (cet hôtel a été occupé, en ces derniers temps, par la Compagnie des agents de change qui en a arraché et vendu les admirables boiseries), tantôt au château de Neuville près Pontoise, tantôt au château de Ménars, sur la Loire, près de Blois (ce château a été acheté et transformé au XVIII* siècle par Marigny, le frère de M"® de Pompadour). Ce sont les meilleures années de Du Guet, celles où il peut goûter la demisolitude qui convient à sa nature timide mais sociable, celles où il n'a plus d'autre souci que de travailler à son salut et à celui de toutes les âmes qui l'ont choisi pour directeur.
La fin de sa vie est traversée par de grandes
épreuves. Il refuse de se soumettre à la bulle Unigenitus ; il appelle, il réappelle, et le voici de nouveau condamné à une vie errante ; un moment même, il est obligé de passer en Hollande. Mais il conserve sa droite raison et cet esprit de modération et de tolérance qu'il semble avoir hérité dubonNicole.il voit avec chagrin les folies des convulsionnaires et les emportements des fanatiques. Le gros de l'armée janséniste ne pardonne pas à cet attardé ses pusillanimités et ses réserves. On attribue son attitude à l'affaiblissement de son esprit. « M. Du Guetbaisse », dit-on. Il s'indigne quand les Nouvelles ecclésiastiques, le journal du parti, soutient que quiconque veut expliquer par des raisons naturelles les miracles du diacre Paris , est amené à chercher pareille explication pour les miracles de Jésus-Christ. Quelques jours plus tard, se trouvant à Troyes, il voit sous ses fenêtres une bande de forcenés qui vient lui donner un charivari dans les règles pour venger la vérité, le diacre Paris et les Nouvelles ecclésiastiques. Il meurt en 1733, âgé de quatre-vingt-quatre ans. Il faut lire dans Sainte-Beuve le récit des dernières années du malheureux Du Guet : rien n'est émouvant comme le spectacle de ce vieillard, raisonnable et délicat, isolé au milieu des fous et des batailleurs qui désormais conduisent le jansénisme.