LE VANDALISME AU XVII« SIÈCLE
Voici uu curieux épisode de la lutte que la Mère Marie des Anges Suireau, abbesse de Maubuisson, soutint pendant vingt années contre les Pères de l'Ordre de Citeaux dont relevait son monastère.
Je cite, en l'abrégeant un peu, la relation de la Mère Kustoquie de Brégy dans sa Vie de la Mère Marie des Anges Suireau.
« Il y avait, dans l'église du dehors, derrière le grand autel, une Vierge d'une grandeur et d'une grosseur prodigieuse, que l'on disait avoir été faite, il y avait deux cents ans, par la dévotion d'une abbesse. Cette Vierge était assise dans une chaise proportionnée à l'excessive grandeur et grosseur de la figure. Elle était fendue par le milieu, depuis le front jusqu'aux pieds, et s'ouvrait en six pentes, trois de chaque côté.
« Quand elle était ainsi ouverte, c'étai* un monde et plus qu'un monde, puisque le Paradis, le Purgatoire et l'Enfer y étaient avec tous les mystères du vieux et du nouveau Testament, depuis la création du monde jusqu'au jugement universel, et que tout cela est représenté par de petites figures en bosse, grandes comme un doigt au plus, arrangées sur des tablettes qui faisaient des séparations : le tout, le mieux fait et le plus joli du monde. Ce grand édifice était porté par des hermites qui chantaient et jouaient avec des instruments de musique, et qui avaient d« grandes bouches ouvertes comme
nn four, surtout cdui qui battait la mesure, qui faisait rire à voir. Ces hermites étaient le divertissement de tous les petits enfants de Pontoise qui ne venaient jamais à l'église de Maubuisson, soit en procession ou autrement, sans faire provision de pommes, de noix, de gâteaux pour donner à manger aux hermites; et, quand ils avaient rempli la bouche de ces moines de leurs viandes, c'étaient des ris et des caquets insupportables.
« La Mère avait envie de faire ôter cette figure, non seulement à cause du ridicule qui était grand, et par son pied, et par cette fente au milieu du corps qui était indécente, mais encore parce que ce grand colosse, étant vermoulu de vieillesse, pouvait, en tombant, endommager le grand autel et tuer quelqu'un ; mais elle différait toujours, à cause de la répugnance des Pères et surtout de M. de La Charité [Dom Catoire, qui avait été confesseur du monastère et qui continuait d'y résider]. Ils avaient, au contraire, grand désir que la Mère fit réparer cette machine, à quoi elle n'était pas portée, non seulement parce qu'elle ny voyait aucune utilité, mais aussi parce que ces petites figures du dedans étaient si extrêmement délicates que cela, avec leur vieillesse, faisait que Ion ny pouvait toucher sans qu'elles s'en allassent en poudre.
« Il y avait encore dans l'église une autre chose qui peinait la Mère avec beaucoup de raison. Autour de l'enceinte du chœur, derrière le grand autel, il y avait comme une ceinture de grandes statues de Rois, Reines, Princes et Princesses de France, portés sur des piédestaux qui étaient ornés défigures monstrueuses et infâmes. On disait que des sculpteurs hérétiques les avaient faites par dérision de nos églises et de nos mystères, ou bien pour insulter à la vie des Princes et Princesses représentés par les figures portées par ces monstres. Quoi qu'il en soit, on y voyait des corps moitié femme, moitié serpent, d autres moitié crocodile moitié homme, qui faisaient des gestes et des postures étranges et des représentations encore plus visiblement mauvaises et contraires à l'honnêteté... »
De vertueux ecclésiastiques « qui regardaient purement à la conscience, sans considérer la beauté et l'antiquité de ces figures », exhortèrent la Mère Marie des Anges à faire disparaître ces images inconvenantes qui « éblouissant les Pères, leur faisaient négliger les raisons solides de conscience et d'honnêteté ».
La Mère choisit un jour que la goutte retenait M. de La Charité dans sa chambre et iit mantler le maçon de la maison. Comme elle savait celui-ci fidèle à M. de La Charité, elle ne voulut pas d'abord l'instruire de son dessein et lui ordonna d'envoyer quérir par ses garçons des outils et des échelles. Quand on eut les outils et les échelles, la sœur Candide, qui était dans la confidence de la Mère, dit au maçon : « Maître Fleure, Madame m'a dit de vous ordonner de sa part d'aller abattre la tète et les mains de tous les marmots qui sont aux piédestaux des rois et des reines et de me les passer toutes par la grille. » On tenait à s'emparer de ces débris, dans la crainte que les Pères ne voulussent plus tard les faire recoller. Le maçon obéit. Puis sœur Candide lui enjoignit d'en aller faire autant aux hermites qui soutenaient la grande Vierge. L'ouvrier hésita, redoutant de mécontenter M. de La Charité ; mais la Sœur allégua Tordre formel de l'abbesse et les statues des hermites furent mutilées. Enfin, « grondant et marmottant », maître Fleure dut descendre la Vierge ellemême, et la faire passer de l'église dans le couvent. La besogne fut expédiée en une heure de temps : on avait peur que M. de la Charité ne fût averti et n'eût recours aux autres Pères de son ordre pour empêcher cette pieuse exécution ; car ils étaient, tous, « amateurs de belles choses ».
Au sortir de l'église, le maçon et ses hommes allèrent conter ce qu'ils venaient de faire à M. de La Charité. Ce dernier entra dans une effroyable colère. Les pauvres gens alléguèrent qu'ils avaient agi sur les ordres de l'abbesse. M. de La Charité se mit à crier encore plus haut « que Madame et la sœur Candide n'y entendaient rien ; qu'elles gâtaient tout ; qu'elles perdaient tout; qui avait jamais oui parler d'ôter des antiquités de trois ou quatre cents ans» ? L'émotion le fit sau-
ter de son lit et il vint au parloir pour gronder la sœur Candide : « Quel carnage, dit-il, avez-vous donc fait à l'église ? » La religieuse protesta que ce n'était pas un carnage, mais une chose juste, raisonnable, conforme au désir de plusieurs personnes de considération, que, d'ailleurs, « Madame avait bien l'intention de faire raccommoder les piédestaux, qu'ils seraient encore plus beaux ». L'abbé goûta peu ces raisons et « fit tant de bruit de cette affaire, ajoute notre relation janséniste, et si longtemps, qu'il en ennuya tout le monde ».
Vers le même temps, dans l'église de Maubuisson, « on fit encore quelques changements à des tombes des anciennes reines, que l'on recula un peu ; et en le faisant, on trouva la reine Jeanne d'Evreux et la reine Bonne assises dans leurs sièges, parées et leurs cheveux cordonnés d'or, selon la coutume de ce temps-là d'enterrer les reines. Mais la surprise de cet événement ayant porté à s'en approcher un peu trop fort, le vent que l'on fit en s'approchant fit réduire en poussière ce que les yeux faisaient croire avoir bien de la solidité ; ce qui pouvait donner des idées sérieuses du néant de la grandeur du monde, qui, dans le fond, n'est jamais plus réelle ni plus solide dans les vivants qui la possèdent, qu'elle le paraissait alors dans ces corps morts qui avaient été autrefois si environnés et qui en portaient encore les marques dans l'obscurité du tombeau. Mais M. de La Charité ne s'occupait en toutes ces rencontres qu'à contredire et à faire de grands bruits sur ces petits sujets ».
Ne soyons pas trop sévères pour l'abbesse de Maubuisson. Les piédestaux, ornés de « figures monstrueuses et infâmes » eussent-ils échappé au marteau de maître Fleure, ils n'en auraient pas moins été perdus pour nous : rien n'est resté de l'église que l'on a fait sauter à la mine en 1798. Quant à la Vierge, elle n'a pas été anéantie. Portée de l'église dans une petite chapelle du monastère, elle disparut, dit-on, en 1792, iut retrouvée et restaurée vers 1840, et alors placée sur un des autels de l'église de Saint-Oucn-l'Aumône. C'est une grande statue en bois du xiii« siècle, maladroitement enluminée. Les figurines qui peuplaient l'intérieur de celte
a vierge ouvrante » (c'est l'expression des archéologues) et qui déjà tombaient en poussière au temps de la mère Marie des Anges ont été remplacées au xix^ siècle par des statuettes de bois doré représentant des saints et des apôtres. Le jansénisme de l'abbesse nous a coûté seulement les figures des hermites musiciens qui supportaient la Vierge et divertissaient les petits enfants de Pontoise. Nous pouvons donc modérer ici nos indignations. Le vandalisme d'ailleurs est une maladie de tous les temps : les sœurs jansénistes brisaient les statues par scrupule de conscience; plus tard, des sauvages dévastèrent et démolirent l'église par simple barbarie ; et, s'il eût survécu à la Révolution, l'édifice fût, sans aucun doute, tombé aux mains des architectes du xix° siècle qui l'auraient « restauré » et défiguré, pour l'amour de l'art.
Ce qui fait l'intérêt du récit, c'est l'attitude de l'abbesse et celle de M. de La Charité. L'abbesse sait bien que son action sera désapprouvée par beaucoup de personnes et notamment par les Pères de Citeaux, « amateurs de belles choses » ; elle choisit, pour faire mutiler les sculptures, le moment que son ennemi est retenu chez lui par un accès de goutte; le méfait commis, elle parle le langage de tous les vandales honteux, elle assure qu'elle fera refaire les piédestaux et « qu'ils seront beaucoup plus beaux ». La religieuse, qui rédige l'apologie de la Mère Marie des Anges, insiste d'une façon très significative afin de justifier la conduite de son abbesse, et le ton même du récit trahit quelque embarras. Quant au bon moine podagre que l'émotion précipite de son lit à la nouvelle du « carnage » accompli dans l'église, son zèle archéologique est merveilleux. Dira-t-on qu'il saisit avec joie une occasion de molester l'abbesse ? C'est possible; mais si l'occasion lui semble favorable, c'est qu'il sait bien que d'autres partageront sa manière de penser, «Qui a jamais ouï parler, s'écrie-t-il, d'ôter des antiquités de trois ou quatre cents ans ?» Ce mot seul montre que, en ce temps-là, il y avait déjà des hommes de goût pour trouver mauvais que l'on touchât aux œuvres du moyen âge. On se trompe si l'on s'imagine que, avant les poètes et les
archéologues de i83o, personne n'avait sonpçonné le prix et la beauté d'une sculpture du xin* siècle.
N'eût-ce été que pour en tirer cette conclusion, j'aurais aimé à reproduire le naïf récit de la relation janséniste. Mais, en outre, il me semble que l'anecdote — sans qu'il soit besoin d'y insister — accuse très vivement un des traits de l'esprit de Port-Royal,
Le pèltrinage de piété. . frontispice.
Masque mortuaire de pascal . 20
Saint-Cyrax 3o
Cour de l'hôpital de la Mateb-
MTÉ /XOÎTRE et chapelle DE
POKT-ROYAL DE PaRIs) . . . .J-
POKT-ROYAL DE PaRIS 4 i
La Mère Agxès et la Sœur
DE Sainte-Suzanxe 58
Eglise de palaiseau 80
rlGNETTE DU XVIIl* SIÈCLE ENCADRANT UNE PRIÈRE DES RELIGIEUSES DE PORT-ROYAL
TAnLK DES GRWUHES
YIII. Eglisf. de Boui.i.ay-lks-Tkoux 88