ILETH. — LE VOYAGE DE LANCELOT. — L EPISCOPAT DE NICOLAS PAVILLON
Après s'être frayé un étroit passage entre les contreforts des Pyrénées, après avoir écume, parmi des rochers éboulés, dans des gorges escarpées, l'Aude traverse, avant d'atteindre la plaine, des régions déjà moins inhumaines. Son cours se précipite avec moins de bouillons et moins de fracas. Les monts s'écartent et forment par places de larges conques tapissées de verdures que font paraître plus vives, plus opulentes, les tons rouges des terres pyrénéennes.
A un détour de la vallée, gentiment assise au milieu des vergers et des jardins, la petite cité d'Aleth dresse les débris dorés de ses remparts.
Ouvrages co:«sultés : Relation d'un voyage d'Aleth, par Lancelot. — Vie des quatre évéque* engagés dans la cause de Port- B'^-ial, par Besoigne. — Recherches sur la ville d'Aleth et son anciem diocèscy par l'abbé J.-T. Lasserres.
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Au bord de l'Aude s'élèvent quelques « villas » et quelques bâtiments modernes destinés à recevoir les gastralgiques qui, durant la « saison », viennent ici pour y « prendre les eaux ». Mais la vieille ville a gardé ses logis d'autrefois, son caractère et sa couleur.
Aleth, ancienne abbaye de bénédictins, fut un évêché depuis le xiv' siècle jusqu'à la Révolution. Ce grand village épiscopal n'a guère changé depuis le départ de M. de Chantérac, son dernier évoque. Quelques pans de murailles se sont peut-être écroulés durant le XIX® siècle ; mais voici les ruelles que surplombe la saillie des façades de bois ; voici la maison romane où logeait la Justice des évoques ; voici la petite place, bordée d'arcades et ombragée d'ormeaux, où débouchent les six petites rues d'Aleth, et qui semble faite pour un décor de comédie. Le palais épiscopal est au bord de la rivière : nous y reviendrons tout à l'heure.
Le cimetière sépare l'église paroissiale de l'u cathédrale. La paroisse Saint-André ne date que du xv° siècle et sert toujours au culte : c'est un élégant édifice gothique avec un portail délicat et sobre. Quant à la cathédrale, admirable monument de l'art du xf siècle, les huguenots la pillèrent, saccagèrent et démolirent à demi, pendant les guerres de religion ; le temps acheva leur œuvre : ce n'est plus aujourd'hui qu'une
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ruine, mais quelle ruine! Les voûtes de cette magnifique église se sont depuis longtemps effondrées. Seul, le ^nctuaire roman subsiste à peu près intact avec son arc superbe reposant sur deux colonnes corinthiennes. En arrière de ce sanctuaire, au xiv® siècle, on avait construit une large abside gothique avec un déambulatoire et des chapelles rayonnantes : il n'en reste plus que des débris. Des deux tours, une seule est encore debout. Sur les murs, sur les piliers, le long des corniches, autour des fenêtres, audessus des porches, partout, de beaux vestiges, traces de peintures, merveilleuses sculptures, charmants ornements gravés sur des stucs, laissent deviner la riche décoration dont toute la cathédrale avait été revêtue. Mais la splendeur du vieux temple écroulé, c'est l'extraordinaire éclat de ses pierres, couleur de flamme, couleur de cuivre, couleur d'orange, comme si elles étaient éternellement illuminées des lueurs d'un soleil couchant.
Je me suis assis sous les arbres de la berge. La chaleur d'une lourde journée de juin est tempérée par le frais des neiges fondues qui ruissellent des Pyrénées, et qui grossissent le flot de l'Aude clapotant à pleines rives. J'ai tiré
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de ma poche un petit livre que j'ai apporté tout exprès pour le lire à cette place. Il est intitulé : Relation d'un voyage dAleth, contenant des Mémoires pour servir à Vhistoire de la vie de Messire Nicolas Pavillon^ évêque d'Aleth, par Monsieur Lancelot. Il est dédié à « Monseigneur l'évêque de Senez exilé à la Chaise-Dieu », et publié « en France chez Théophile, imprimeur, à la Vérité ». Mon petit volume est orné de fers à froid, ainsi qu'il convient à un ouvrage janséniste. La tranche jaspée en est doucement pâlie. Les doigts prennent plaisir à toucher la peau bien lisse de la vieille reliure.
Monsieur Lancelot, austère Monsieur Lancelot, grave disciple du grave Monsieur de Saint- Cyran, et vous, Messire Nicolas Pavillon, qui mettiez votre joie in pœnitentiœ squalore, soyez indulgents à mon libertinage ; pardonnez-moi de goûter ainsi le vain agrément de feuilleter un vieux bouquin, au bord d'une jolie rivière, et d'évoquer, sans autre objet qu'un divertissement d'imagination, les nobles et sévères figures des saints amis de la vérité !
Ce fut le 6 août 1667 que Claude Lancelot, un des premiers solitaires de Port-Royal, maître des petites écoles, et auteur des Racines grecques, quitta Paris pour entreprendre le voyage d'Aleth. Il était accompagné de Louis-Henry de Loménie, comte de Brienne, qui, après avoir été ministre et
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secrétaire d'État, s'était retiré à l'Oratoire, et de M. Maréchal, valet de chambre de M. de Brienne.
Ce qui attirait Lancelot à Aleth, c'était le désir de visiter l'évéque, Nicolas Pavillon, grand ami de Port-Royal. Voulait-il simplement s'édifier en s'entretenant avec le saint prélat? Aleth était devenu pour beaucoup d'ecclésiastiques et de « gens de bien », le but d'un véritable pèlerinage. Ou bien Lancelot était-il chargé par Arnanld et les religieuses d'une mission particulière ? Là-dessus, la Relation est muette.
Il y avait alors dix-huit ans que Pavillon occupait le siège d'Aleth. Petit-fils d'un célèbre avocat-poète, il avait étudié au collège de Navarre, reçu les conseils de M. Vincent, écouté les prédications de François de Sales, et ses sermons avaient été admirés à la cour. Son humilité égalait sa charité. Lorsque le cardinal de Richelieu voulut le nommer évêque d'Aleth, il témoigna une grande répugnance à accepter une place qu'il se déclarait incapable de remplir. Il ne céda qu'aux instances de ses amis. A cause de quelque brouillerie qu'il y avait entre la cour de France et celle de Rome, il dut attendre ses bulles pendant deux années. Il fut alors chargé de quelques missions qui accrurent encore sa renommée, et il partit pour Aleth en 1639.
Quand il parvint à l'entrée de son diocèse, et qu'il vit devant lui « ces affreuses montagnes et
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ces chemins escarpés par où il fallait passer, au lieu de paraître surpris et effrayé, il montra une sérénité sur son visage qui marquait la satisfaction qu'il goûtait d'être arrivé où Dieu l'appelait. » — « C'est ici, dit-il, le lieu de mon repos pour jamais. » Il y demeura jusqu'à sa mort.
Il trouva son diocèse en proie à toutes sortes de désordres. Sa maison épiscopale était à demiruinée. Son prédécesseur, M. de Polverel, avait entretenu une femme dont il avait eu deux enfants publiquement reconnus et pourvus des meilleurs bénéfices, et, quand il était à Aleth, ce prélat « se divertissait à voir danser ». Le clergé avait suivi ces exemples et vivait dans la débauche. Aussi, dès qu'ils surent l'arrivée de leur nouvel évoque, les ecclésiastiques s'avisèrent, « par une dévotion insensée », de faire un vœu à la Sainte Vierge pour lui demander de les protéger contre les sévérités dont ils se sentaient menacés.
En peu d'années. Pavillon réforma les mœurs de son diocèse ; il visita les paroisses, institua des conférences pour ses prêtres, établit des pénitences publiques, réunit les curés en synodes, organisa des missions, fonda un séminaire, confia l'éducation des garçons à déjeunes clercs et celle des filles à des personnes de qualité qu'on appelait Régentes. Oublieux de soimême, dans les famines et dans les épidémies,
il prodiguait à ses ouailles les témoignages de son héroïque charité.
Il souleva des mécontentements : les chanoines et les moines lui firent des procès ; les gentilshommes dont il poursuivait les exactions se liguèrent contre lui. Mais les intendants du roi, les Etats du Languedoc, la cour même vénéraient ses vertus et étaient prêts à le seconder. Il aurait eu sans peine raison de toutes les résistances, si ses ennemis n'avaient exploité contre lui son jansénisme.
Pavillon n'avait pas été pour Port-Royal un ami de la première heure. Il avait d'abord refusé de signer la lettre des évèques sollicitant une bulle d'Innocent X contre les prétendues propositions de Jansénius. Quand, trois ans plus tard, la bulle parut, il la publia « dans un esprit de simple soumission ». Puis, lorsque Arnauld lui écrivit pour lui demander de ne pas signer le Formulaire, il répondit « qu'on devait souscrire à la censure (la condamnation prononcée par le Saint-Siège), malgré l'évidence qu'on avait du contraire ». Arnauld insista, précisa la question. Pavillon ne répondit rien, mais se mit à l'étude. En 1661, il se décida enfin, et écrivit au roi une lettre où il déclara que sa conscience ne lui permettait pas d'exécuter la délibération de l'Assemblée du clergé ordonnant la signature du Formulaire.
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A partir de ce moment, une correspondance s'établit entre Pavillon et Arnauld. Avec une opiniâtreté inébranlable, M. d'Aleth, en compagnie de MM. d'Angers, de Beauvais et de Pamiers, soutint la cause de Port-Royal persécuté. Le pacte de conscience était conclu. Les religieuses emprisonnées dans leurs monastères et privées des sacrements, avaient envoyé à l'évèque une liste de leurs noms que celui-ci plaçait sous la nappe de l'autel, chaque fois qu'il célébrait la messe , « afin d'offrir pour toutes en général, et pour chacune en particulier, ce divin sacrifice qui unit tous les fidèles et qui n'en fait qu'une même victime immolée à Dieu ».
On comprend maintenant pourquoi Lancelot se rendit à Aleth, et pourquoi, à son retour, il composa la relation de son pèlerinage à l'intention de la Mère Angélique de Saint-Jean.
Il ne faut chercher dans cette relation ni style, ni talent, ni pittoresque. Un honnête homme y conte naïvement ses pieuses impressions, sans autre objet que d'édifier la religieuse à laquelle il s'adresse. « J'abrégerai, dit-il, autant qu'il me sera possible, de peur d'interrompre votre silence. » Il abrège. Ce-
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pendant beaucoup de choses le surprennent, lui qui n'a jamais voyagé que de Paris à Port- Royal-des-Champs ; il ne peut se résigner à passer tous ses étonnements sous silence, et, alors, il s'empêtre un peu dans sa narration, étant particulièrement inapte au descriptif. La touchante ingénuité d'une âme scrupuleuse, véridique et passionnée, sans sourire, sans malice, voilà donc tout le charme de ce petit ouvrage.
Lancelot ne suit point la route directe de Paris à Aleth. Il passe par Auxerre, Genève et Avignon. C'est un vrai voyage de dévotion qu'il accomplit, de dévotion janséniste. La Mère Angélique de Saint-Jean lui a remis ses « images » pour qu'il les fasse toucher toutes les reliques insignes qu'il rencontrera sur son chemin, et, de sanctuaire en sanctuaire, il s'acquitte ponctuellement de la commission (Port-Royal a toujours eu pour les reliques une vénération particulière ; il avait expérimenté leur pouvoir miraculeux, le jour où la Sainte Epine avait guéri Marguerite Périer et conjuré la persécution menaçante). A Auxerre, les huguenots ont brûlé le corps de saint Germain ; mais il reste à vénérer quelques ossements du glorieux évêque et le suaire où son cadavre a été enveloppé par l'impératrice Placidie, fille du grand Théodose. A Vézelay, déception : l'église dédiée à sainte Madeleine est restée debout au milieu
des ruines du monastère ; mais, des reliques il n'y a presque plus rien. A Gluny, on montre un fragment des chaînes de saint Pierre, « ce qui, dit Lancelot, me fit aussitôt souvenir des vôtres pour offrir encore à Dieu tous les effets de votre captivité ». A Lyon, c'est le chef du grand saint Irénée et de ses compagnons, martyrs : « Je crois, ajoute-t-il, que vous les devez d'autant plus honorer que leur persécution a eu quelque chose de commun avec la vôtre. » A Annecy, ce sont les restes de saint François de Sales; à Avignon, les reliques de César de Bus et de Pierre de Luxembourg. Et, chaque fois, par un détour la pensée du pèlerin se reporte aux saintes filles de Port-Royal pour compatir à leurs souffrances et relever leur courage.
Il ne visite point seulement les saints du ciel; il porte aussi, chemin faisant, ses hommages aux « saints de la terre », c'est-à-dire aux religieux et aux religieuses qui, pour avoir refusé la signature, sont exilés ou tourmentés. Dans une petite chartreuse du Nivernais, il découvre un vertueux religieux « de nos amis », Dom Lauron, profès de Paris, et un « illustre solitaire », M. de Croiiy qui, inconnu et déguisé, sert Dieu « en esprit et en vérité ». A Lyon, il voit M"® de Gadagne qui gouverne le grand couvent des Célestes (surnom donné aux Annonciades) et qui « a eu autant de soin de pré-
server sa maison du venin de la première signature qu'elle a pris de peine pour vous procurer du soulagement lorsqu'elle sut que vous étiez captive dans leur maison de Paris... »; puis il console, en passant, deux religieuses du couvent de Bellecourt qu'on traitait de jansénistes et qui, depuis six mois, n'avaient pu communier « parce que l'on ne voulait pas leur permettre de le faire sans s'être confessées à des personnes qui les tourmentaient sur des choses sur lesquelles elles n'avaient pas droit de les inquiéter... » Dans toutes ces pérégrinations, Lancelot n'a-t-il pas l'air d'un émissaire de Port- Royal, d'une sorte d'agent spirituel chargé, peut-être par la Mère Angélique de Saint-Jean, peut-être par Arnauld lui-même, de reconnaître les brebis du troupeau dispersé ?
Les voyageurs passent par la Grande-Chartreuse : je vous ferai grâce de la description des rochers, des précipices et du monastère. La neige étant tombée sur les montagnes le jour de la Saint-Louis, Lancelot prend un rhume. Quelques jours plus tard, au-dessus du Pont du Saint-Esprit, il manque de faire naufrage dans le Rhône « qui est comme une petite mer ». Ce sont les deux seules aventures qu'il relate dans son récit.
« Ayant donc quitté Avignon, nous nous rendîmes à Aleth qui n'en est qu'à six ou sept petites
lieues (Lancelot n'avait pas la mémoire des distances), par le plus beau pays du Languedoc, à travers les grenadiers et les oliviers, et nous y arrivâmes le ii de septembre, sur le soir; mais comme c'est le lieu que vous aimez particulièrement, vous souhaitez sans doute qu'avant de passer outre, je vous en fasse une petite description. »
J'ai déjà dit que Lancelot n'était pas un paysagiste très habile; vous allez en juger. Voici sa « petite description « :
« Pour vous en faire un raccourci sur quelque chose qui ne vous soit pas inconnue, imaginezvous donc une personne qui viendrait du bas de votre jardin (le jardin de Port-Royal-des-Champs) et le long du canal, et qui entrât dans votre cour, où il se trouverait dans un entre-deux de montagnes aussi pressées que vos bâtiments, mais infiniment plus hautes; où il y aurait dans le fond un torrent qui coulerait avec beaucoup d'impétuosité ; c'est à peu près la figure de ce qui se trouve en arrivant à Aleth... D'un côté de ce torrent, il y a un chemin élargi depuis peu, assez pour y faire passer une petite charrette, et de l'autre, il n'y a qu'un sentier de gens de pied ou de cheval, et celui-ci est beaucoup plus élevé que l'autre au-dessus de l'eau, et par conséquent beaucoup plus dangereux ; c'est celui par où nous arrivâmes. »
Dans ce « détroit de montagnes », au bord du sentier, Lancelot remarque une croix, élevée à la place où, un jour qu'il passait en litière, Monseigneur d'Aleth faillit choir dans le torrent, un de ses mulets ayant glissé dans le précipice. Sauvé du péril, l'évêque avait remercié Dieu et dressé cette croix, sur le pied de laquelle il avait fait graver cette parole de l'Ecriture : Impulsus eversus sum ut caderem^ et Dominus suscepit me. « Car c'est, observe Lancelot, un des talents de ce saint prélat de posséder admirablement l'Ecriture sainte, et comme il a l'esprit fort présent, il en fait d'ordinaire les applications les plus justes du monde. » Ce talent-là doit beaucoup frapper un Lancelot : c'est à peu près le seul auquel l'esprit de Port- Royal permet de prétendre; aucun autre agrément littéraire n'est digne d'un ami de la vérité.
Ayant salué cette croix, Lancelot et ses compagnons achèvent leur route.
« A un demi-quart de lieue de là, les montagnes se rélargissent un peu en tournant, et font comme une espèce d'amphithéâtre qui donne place à la ville, ou, pour mieux dire, au village d'Aleth, et c'est comme si, en sortant de votre cour, on rencontrait la place qui s'élargit devant votre église... Comme nous arrivâmes, la porte de la ville, qui nest pas plus belle ni plus grande que celle de votre monastère, était fermée comme
celle d'un logis particulier, et nous apprîmes que c'était l'ordre d'en user ainsi toutes les fêtes, afin qu'il n'y passât aucune voiture ; nous remarquâmes une si grande modestie dans toutes les personnes qui étaient en assez grand nombre dans les rues (car il était dimanche) que je pense que nous aurions pu reconnaître Aleth à cela seul, quand nous nous y serions trouvés sans le savoir. La ville est petite, mais propre... Le tour de ses murailles ne m'a guère paru plus grand que celui de votre monastère, à quoi l'on la peut d'autant mieux comparer, qu'il y en a une partie qui s'élève un peu sur la côte vers l'Orient, à peu près comme sont vos espaliers... »
Cette insistance à rapprocher Aleth de Port- Royal-des-Ghamps nous semble un peu singulière, et cette façon de décrire nous rappelle que la fonction de Lancelot était d'enseigner les petits enfants. Mais il n'y a point là que manie de maître d'école. Lancelot s'adresse à des religieuses : il ne veut pas « interrompre leur silence », lui-même l'a dit; il veut aussi que leur imagination ne s'évade point des limites de la clôture, c'est pourquoi il leur parle sans cesse de leur jardin, de leur église, de leurs espaliers. Et d'ailleurs lui-même, que connaît-il de plus beau, de plus cher et de plus sacré que le vallon où il a prié et fait pénitence ?
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Aussitôt arrivés, les pèlerins sont conduits à l'évêché. C'est un assez grand logis dont les dehors sont de bonne mine, mais qui, au dedans, présente Fimage de la pauvreté. Les salles ne sont ni meublées ni tapissées. Il y a seulement un grand tableau dans chacune, et quelques bancs de bois contre la muraille pour se reposer. Dans l'antichambre, une méchante tapisserie de bergame, un lit violet et quelques chaises : c'est là le plus bel appartement, réservé aux survenants. La chambre épiscopale n'est pas plus grande qu'une cellule et on n'y voit que des sièges pliants, « en sorte qu'en lisant ou écrivant, le saint prélat n'est jamais appuyé ». Au commencement, il avait logé dans un simple galetas près de ses domestiques et n'en était descendu que par contrainte, « à cause de l'incommodité qu'avaient à monter si haut ceux qui avaient affaire à lui ».
Comme l'évêque sort d'une maladie très grave et est encore obligé de tenir la chambre, Lancelot se garde de prolonger sa première visite. Mais, dit-il, « peu de jours après, nous eûmes la satisfaction de pouvoir jouir plus particulièrement de ses entretiens, et nous édifier de ses exemples ».
C'est la suite de ces austères et édifiantes « interviews » qui compose la seconde partie de la Relation de Claude Lancelot.
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A la dernière page de son petit livre, Lancelot déclare, et nous le croyons sur parole, qu'en venant à Aleth il n'avait nul dessein d'écrire une relation. « Je ne me proposais rien que de m'édifier de ce qui se présentait devant les yeux ; et, pour ce que j'ai rapporté sur la foi d'autrui, ce sont toutes choses qui m'ont été dites dans les rencontres que Dieu a fait naître , sans que jamais je les aie recherchées, ce qui doit vous les faire estimer, comme venant de Dieu seul. Je n'allais pas même voir le saint prélat que lorsqu'il me faisait l'honneur de me faire appeler ; le reste du temps je demeurais à ma chambre ou à l'église. Ainsi je puis dire que ce n'est qu'un petit échantillon de la vie que l'on mène dans cette terre bienheureuse... »
On ne peut donc songer à tracer un portrait de Pavillon d'après Lancelot. Tx'ansposer dans notre langage ces simples propos de dévotion serait leur enlever saveur et parfum. J'en suis réduit à citer quelques anecdotes : l'inimitable accent de naïveté dont elles sont contées laissera du moins transparaître la noblesse et la pureté de ces deux âmes, celle du grand évêque et celle du pieux solitaire.
La table de Monseigneur d'Aleth. — « Ce qu'il mangeait chaque repas n'allait pas d'ordinaire à plus de trois ou quatre onces; avec cela le bout d'une aile de volaille et quelque autre petit morceau de viande de pareille grosseur faisait le principal de son repas ; pour le potage, il en prenait un peu sur son assiette comme les autres, et au dessert, il mangeait une pomme cuite ou une poire, avec cinq ou six amandes que l'on sert avec leur coquille en ce pays-là, comme on fait ici les noix. On fait la lecture durant tout le repas , sans l'interrompre d'un seul mot... et le saint prélat, pendant tout ce temps, est comme un enfant qui écoute la voix de son maître, ayant les yeux non seulement baissés, mais presque toujours fermés, la tête un peu tournée vers le lecteur, afin de ne pas perdre une seule syllabe... Jamais, à sa table, on ne mange de gibier... Une fois qu'on lui servit une perdrix, il ne mangea que du pain, et, comme on lui demanda ensuite d'où vient qu'il n'a pas dîné, il répondit doucement qu'on ne le voulait pas, puisqu'on lui servait des viandes dont on savait bien qu'il ne devait pas manger ; on lui dit : « Monseigneur, on ne l'a « pas acheté. — 11 n'importe, répondit-il ; il la « fallait vendre et en donner l'argent aux pau- « vres. — Hélas ! réplique-t-on , cela ne vauo drait pas cinq sols en ces pays-ci. » Il repar-
tit : « C'est toujours autant, et il est bon de « suivre notre ordre en toute chose... » Monsieur d'Aleth a ordonné qu'on ne servît sur la table aucun plat qui en tout pût revenir à plus de quinze ou seize sols... »
L'activité de Monseigneur d'Aleth. — « Ce grand prélat ne souffre aucun vide dans sa vie, et son application est si continuelle qu'un ecclésiastique de mérite, qui se trouvait là avec nous et qui voyait tout ce qui se passait, me disait un jour : « Si quelqu'un veut se guérir de l'ambi- « tion d'être évêque, il n'a qu'à venir ici pour « voir si c'est une chose fort divertissante. » Mais Dieu soutient tellement là dedans son serviteur, qu'il semblait à quelques-uns qu'il fût moins dans son élément lorsqu'il ne se présentait point d'affaires : néanmoins je m'imagine, autant que je le puis connaître, que c'est que dans les intervalles il aime bien à profiler de l'occasion, pour se nourrir plus particulièrement du silence... Car, Dieu lui ayant donné un esprit vraiment épiscopal, il est comme un autre David, toujours agissant et toujours priant, et l'action ne le dissipe point, parce qu'elle est, en lui, une espèce de prière. Il fait les choses sans empressement et sans affectation et regardant toujours tout en Dieu; il ne se trouble jamais pour le présent, et jamais n'est inquiet pour l'avenir. Une
de ses plus grandes maximes est d'aller toujours droit son chemin, étant fidèle à son devoir, et de laisser faire. » — Voyez ici combien le style de Lancelot, si gauche et si entortillé pour conter ou décrire, acquiert soudain de clarté et de fermeté pour traiter des choses spirituelles.
Trait de patience. — « Une fois ayant prêché et étant tout en sueur, son archidiacre, qui me Ta raconté, le conduisait à l'Évêché pour le faire essuyer ; quoique le portier ait un ordre exprès de ne faire attendre personne à la porte, néanmoins il y demeura plus d'un quart d'heure, de sorte que l'archidiacre, voyant que Monsieur d'Aleth s'enrhumait, frappait toujours de plus en plus, et se plaignait du portier ; mais le saint prélat, prenant aussitôt la parole, lui dit avec douceur. « Nous voyons bien qu'il ne vient point ; <f mais nous ne voyons pas ce qui l'en empêche ; « il a peut-être des raisons. » Il entra enfin sans dire un seul mot au portier, mais lui donnant sa bénédiction ordinaire. Le lendemain on reconnut que ce qui l'occupait si fort était qu'il dérobait son maître. Mais il lui pardonna cela comme le reste, et tâcha seulement de le rendre capable de reconnaître sa faute et d'en faire pénitence. »
Esprit de pauvreté. — « Un jour, son archidiacre vit, comme il relevait sa soutane, que ses
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chausses étaient rompues et qu'on lui voyait la chair; il l'en avertit tout bas : « Monseigneur, « votre bas est tout rompu et l'on voit votre chair. « — Est-il possible ? répondit-il. » Et il baissa aussitôt sa soutane afin qu'on ne vît pas sa pauvreté. Mais, sans parler des habits de dessous, je l'ai vu moi-même avec un justaucorps qu'il porte toujours dessous sa soutane, percé par les coudes. Lorsque M™^ de Longueville lui envoya le bréviaire dont elle lui a fait présent depuis peu, il avait encore celui qu'il avait porté là, qui était si usé que tous les feuillets s'en allaient par pièce et on lui disait quelquefois : « Monseigneur, vous auriez besoin d'un autre « bréviaire ; le vôtre ne vaut plus rien. — Il est « vrai, répondit-il, mais un bréviaire vaudra « pour le moins i4 ou i5 livres, et, pendant cela, « il y aura peut-être quelque pauvre qui man- « quera de couverture ; or il vaut mieux que le « pauvre soit préféré, et que je me serve encore « de mon bréviaire ».
Sévérité de Monseigneur (VAleth. — « Un jour, on vint lui dire qu'un jeune gentilhomme, qui avait bien quinze ou seize ans, et qui était encore à l'école d'Aleth, d'où il était prêt de se retirer, avait dansé avec une fille dans une rencontre où il s'était trouvé, et l'avait même baisée, ce qu'on ne regarde que comme une civi-
lité dans le monde : mais Monsieur d'Aleth ne prit nullement cela de la sorte; il considéra que si ce jeune homme faisait si peu de profit des instructions qu'il avait eues, lors même qu'il était encore en sa dépendance, il en ferait bien d'autres dans la suite, si l'on n'y remédiait de bonne heure, et que son exemple serait d'une pernicieuse conséquence pour tous les autres, s'il en demeurait impuni ; il résolut donc de le faire châtier. Pour cela, il se rendit lui-même au séminaire, où il le fit venir, et après lui avoir fait une exhortation proportionnée au sujet pour tâcher de lui faire reconnaître sa faute, et en recevoir la correction par esprit de pénitence, il lui fit donner le fouet bien serré... »
Je suis forcé de négliger bien d'autres traits contés par Lancelot avec la même candeur, et propres à faire connaître toutes les vertus de Nicolas Pavillon : « sa force pour combattre les désordres ; sa fermeté pour soutenir la vérité ; sa constance pour maintenir ce qui a été établi; son application à ne méconnaître personne; cet égard obligeant qu'il a envers tous, sans témoigner plus d'inclination pour les uns que pour les autres ; et surtout cette attention continuelle sur lui-même et cette adresse merveilleuse à excuser les fautes du prochain. »
Après être demeuré six mois et trois jours à
Aleth, Lancelot prit congé du saint prélat, emportant sa bénédiction pour lui et pour les « captives de Jésus-Christ ». Il revint à Paris par le chemin le plus court « sans entreprendre de nouveaux pèlerinages ».
Les fragments que j'ai transcrits de la Relation du voyage d' Aleth, par Lancelot, peignent au naturel l'âme tranquille et rude de Nicolas Pavillon; ils nous montrent avec quelle vigilante sévérité cet ascète réglait sa vie et gouvernait son diocèse. Mais le plus singulier de cet homme de bien fut sa terrible opiniâtreté à faire respecter dans sa personne l'autorité divine, la parcelle de l'héritage de Saint-Pierre dont le sacre l'avait investi. Il défendit avec une égale énergie contre le pape et contre le roi les droits souverains de l'épiscopat.
Une fois engagé, dans la cause de Port-Royal, il s'y tient sans une hésitation, sans une défaillance. Il est l'âme et la tète de la conjuration des quatre évêques qui refusent de signer le Formulaire, soutenant que la décision de Rome enchaîne les consciences sur le droit et non sur le fait^ prêts à tenir pour condamnables les cinq propositions condamnées, mais non pas à reconnaître — contre l'évidence — que ces cinq propositions
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Nicolas Pavillon Gravure du temps.
sont contenues dans le livre de Jansénius. Le Pape, à la demande du roi, nomme des commissaires pour juger les quatre prélats rebelles. Pavillon ne s'émeut pas de la menace, et, dans son diocèse, il oblige à se rétracter ceux de ses chanoines qui ont signé le Formulaire.
Quand, après l'élévation de Clément IX au souverain pontificat, les cours de France et de Rome songent à apaiser la querelle religieuse, que M™" de Longueville négocie avec le nonce et qu'Arnauld lui-même incline à la conciliation, tous les regards se dirigent anxieusement vers M. d'Aleth. Des concessions, des sous-entendus, des ménagements sont nécessaires pour obtenir l'accord que tout le monde souhaite : comment y décider cet évêque intraitable? Les médiateurs estiment qu'il serait d'abord prudent de régler l'affaire des quatre évêques, sans nommer expressément dans le traité les messieurs et les religieuses de Port-Royal. Mais Pavillon n'entend rien à cette politique : « Ils ont fait, dit-il, la guerre avec vous, vous ne pouvez faire la paix sans eux. »
C'est alors qu'autour de Port-Royal on forme le projet de mander l'évêque d'Aleth à Paris : on voudrait que lui-même plaidât sa cause devant le roi; en secret on espère peut-être qu'à la cour, Pavillon sera moins intransigeant que dans ses montagnes. Mais il proteste tout de
suite qu'il est un homme sans talents, qu'il a peu l'usage du monde, qu'il sera un mauvais avocat. D'autre part, Le Tellier expose à Louis XIV le danger d'appeler à Paris un prélat dont toute la France connaît et vénère la sainteté : partout où il passera, la foule s'empressera pour obtenir sa bénédiction; il arrivera à la cour comme en triomphe : c'est d'avance abandonner le procès des quatre évéques. Et Pavillon reste dans son diocèse.
Bientôt il y reçoit un émissaire de ses amis. Les pourparlers ont réussi : Arnauld et Nicole ont rédigé le texte d'une lettre qui doit pacifier l'Église ; on l'a communiquée au roi ; le nonce l'a approuvée ; il n'y manque plus que la signature des quatre évêques. Pavillon trouve qu'Arnauld s'est trop pressé de compter sur son assentiment : « Il faut, dit-il, y penser devant Dieu. » Il ne signera que si l'on modifie certaines expressions de la lettre. On lui dépêche un second messager, puis un troisième. Ce dernier apporte des éclaircissements qui dissipent les scrupules du prélat : il signe. Mais, à Rome comme à Versailles, le succès de la négociation n'a été acheté qu'au prix de bien des subtilités et de bien des réticences propres à effaroucher la rigide conscience de l'évêque. Pour la rassurer, Arnauld et les médiateurs auront encore à déployer toute leur diplomatie. La satisfaction
de Pavillon ne sera complète que le jour où il saura les messieurs et les religieuses de Port- Royal compris dans le traité de paix.
S'il a souscrit à l'accommodement, c'est, selon son expression, qu'il y a « pensé devant Dieu ». Jamais il n'a cru qu'en pareille matière un évêque fût tenu d'obéir aveuglément à une injonction du Saint-Siège. Il l'a montré en maintenant dans son diocèse le Rituel qu'il a composé, et que Clément IX a condamné. D'ailleurs, en tout cela, ni bravades ni éclats, rien que l'humble et tranquille sérénité d'une âme sûre de l'inspiration divine.
Même constance, même douceur, même fermeté quand son autorité est aux prises avec l'autorité royale dans l'affaire de la Régale.
En 1673, Louis XIV étend à tous les diocèses du royaume la Régale, c'est-à-dire le droit pour le roi de nommer aux bénéfices des évêchés vacants. En même temps, il exige que, dans les évêchés jusqu'alors exempts, les prélats en fonctions obtiennent la main-levée de la Régale qui aurait dû être ouverte après la mort de leurs prédécesseurs et qui ne l'a pas été. Les évêques du Languedoc se soumettent, sauf M. de Pamiers et M. d'Aleth. Demander cette main-levée, c'est reconnaître la Régale, et Pavillon, sachant que, de temps immémorial, son église a été exempte de l'exercice d'un pareil droit, s'en réfère au
deuxième Concile de Lyon, lequel défend, sous peine d'excommunication, d'étendre la Régale dans les diocèses où elle n'existe pas. Son parti pris, sa doctrine établie, rien ne le fera plus broncher.
Un jeune ecclésiastique de Toulouse, pourvu en Régale de la Trésorerie de la cathédrale d'Aleth, se présente au chapitre pour prendre possession de son bénéfice. L'évêque signifie au jeune ecclésiastique et au chapitre une ordonnance par laquelle il défend au premier de s'ingérer dans les fonctions de la Trésorerie sous peine d'excommunication ipso facto ^ et au second de le recevoir, sous peine d'interdit. Puis il saisit de l'affaire l'Assemblée du clergé qui se tient alors à Saint-Germain-en-Laye. Mais les prélats qu'il voudrait intéresser à sa cause sont trop près de la cour pour être tentés d'intervenir dans une dispute où Fautorité royale est enjeu. Les uns répondent par des compliments, et les autres par des objections de droit.
Peu de temps après, un nouveau régaliste se présente pourvu d'un prieuré. L'évêque, ayant assemblé les ecclésiastiques de son diocèse, leur annonce, après de longues méditations, qu'il continuera de résister, quoi qu'il advienne, à la déclaration du roi. Il rend une nouvelle ordonnance et écrit à Louis XIV une belle lettre où il lui représente « que le choix des ministres de
l'Église étant une chose très importante et très difficile, Sa Majesté, bien loin de vouloir étendre ses nominations aux bénéfices au delà des anciennes bornes, ne saurait pas ne pas craindre le compte qu'elle doit rendre à Dieu de celles dont elle est déjà chargée ». Cependant, un arrêt du Conseil casse ses ordonnances. Les ecclésiastiques qui l'entourent sont exilés. D'anciens titulaires sont troublés dans leur profession par des régalistes et contraints de quitter le pays pour venir se défendre au Parlement de Paris. Un jour, un certain abbé de Foix arrive à Aleth, muni d'un arrêt du Conseil et d'un ordre du roi pour prendre possession du doyenné dont il eet pourvu en Régale. Il se rend chez l'évêque, qui lui représente « fortement, mais charitablement » le mal qu'il fait : « Votre disposition, lui dit-il, me pénètre de douleur ; vous ne sauriez faire un pas dans cette occasion sans violer les saintes lois et les ordonnances de l'Eglise, et sans encourir les plus terribles censures. » L'abbé répond tranquillement qu'il ne peut se dispenser d'exécuter les ordres du roi, puis s'en va chercher un sergent ou un notaire pour signifier ses actes. Les sergents s'y refusent ; les notaires se cachent. Il somme le viguier et les consuls de lui fournir les officiers dont il a besoin : les magistrats se dérobent. Enfin il trouve à Limoux des officiers moins scrupuleux, qui somment le Cha-
pitre de le mettre en possession et il pénètre dans la cathédrale où il assiste à none et à vêpres. M. d'Alethenest informé, et fait signifier à l'abbé une « monition canonique ». Celui-ci, effrayé de ce coup de vigueur, quitte Aletli dès le lendemain. Le prélat n'en donne pas moins une ordonnance contre lui, et le menace d'excommunication, s'il ne se désiste de son bénéfice. En même temps, il adresse une nouvelle lettre au roi : « J'ai toujours cru, dit-il, qu'on ne saurait être fidèle comme il faut à son prince, si on ne l'est premièrement à Dieu, et j'ai tâché jusqu'ici de prendre pour règle de ma conduite cette parole de saint Pierre : Craignez Dieu et honorez le roi. » Quelques jours plus tard, on lui fait savoir que Sa Majesté a lu sa lettre, et n'en a pas été satisfaite. Il continue à chasser les régalistes de son diocèse. L'un d'eux ayant osé pénétrer dans l'église en costume de chanoine, l'évêque qui se trouve dans le chœur fait cesser l'office, et ordonne à l'intrus de sortir. Le pauvre régaliste s'esquive en tremblant.
Ni les avertissements qui lui viennent de toutes parts, ni les menées des jésuites, ni les sentences de l'official de Narbonne qui cassent ses ordonnances, ne peuvent ébranler le vieil évêque. Jusqu'à sa mort, il s'obstine, du fond de son diocèse, à brandir des anathèmes et des excommunications.
DANS LE DIOCÈSE DE NICOLAS PAVILLON SSq
Frappé de paralysie, il occupe ses derniers jours à écrire au pape et au roi. Au premier il recommande son église et demande la révocation du bref qui a condamné son Rituel. Au second il explique les saintes raisons de sa conduite. Puis, sa faiblesse augmentant, il reçoit les sacrements. Ses deux amis, les évêques de Pamiers et de Saint-Pons, sont venus l'assister, et lui demandent sïl est impatient d'aller à Dieu ; il se contente de répondre : soumission. Il meurt le 8 décembre 1677, ^&^ ^® quatre-vingts ans, après trente-neuf ans d'épiscopat.
« J'élis ma sépulture auprès de la croix du cimetière de l'église de Saint-André d'Aleth, et n'entends point qu'on mette sur ma sépulture aucune tombe ni épitaphe. » Ainsi s'exprimait Nicolas Pavillon dans son testament.
Sa volonté fut exécutée. Au pied de la croix, une simple dalle marqua le lieu de sa sépulture, et l'on se garda d'y graver aucune des superbes épitaphes que ses amis avaient composées pour louer ses vertus. Le temps et les hommes l'ont respectée. Au milieu des hautes herbes du petit cimetière, parmi les tombes fleuries, entre l'église paroissiale et la vieille cathédrale romane effondrée, cette pierre nue, emblème
34o LE PÈLERINAGE DE PORT-ROYAL
d'humilité chrétienne et d'austérité janséniste, convient mieux qu'un monument magnifique à la mémoire du grand évoque. C'est ici la première et la plus émouvante station du pèlerinage, si l'on vient à Aleth, pour y chercher ce que le spectacle des lieux et des choses peut ajouter de vivante vérité aux récits des historiens.
On m'a conduit dans une vieille maison, logis d'une des plus anciennes familles de la petite ville. M. Niveduab, un modeste érudit qui s'adonne à l'étude de l'archéologie, y conserve pieusement un portrait de Nicolas Pavillon : ce n'est pas une peinture admirable, mais on ne peut mettre en doute la ressemblance de l'image ; le caractère qu'a peint Lancelot s'accorde d'une façon parfaite avec les traits du visage que nous avons sous les yeux, — visage amaigri, desséché, exténué par la pénitence, raidi par une expression d'impérieuse austérité, incapable de sourire, tant ses plis sont marqués et creusés par l'effort de la méditation. La tranquillité du regard naïf et confiant donaerait peut-être quelque charme à cette face morose ; mais comme si elle avait voulu accroître la laideur et en même temps les mérites de son bon serviteur, la Providence a doué celui-ci d'un nez immense, mélancolique et tombant qui achève la disgrâce. Cette figure reflète sans doute une grande perfection morale ; mais elle devait épouvanter les
petits enfants. Lorsque saint François de Sales se promenait dans son diocèse, son biographe nous raconte que « les poupons encore pendillants à la mamelle, si tost que de loin entre les bras de leurs mères ils le découvraient venir le long des rues, trépignaient, se démenaient, et se mettaient à pleurer, si on ne les portait vistement au sainct homme, au quel ayant esté festoycs et bénits, ils restaient contents et satisfaits ». Certes, on ne vit jamais pareilles scènes sur le passage de M. d'Aleth.
La maison des évêques se dresse sur une belle terrasse au bord de l'Aude. Quand on pénètre dans cette grande habitation, on espère y trouver quelque souvenir de Pavillon. Mais si les murailles sont peut-être les mêmes que releva le prélat du xvii*^ siècle, au dedans tout a été changé, tout trahit la mode et le style de la fin du xviii'' siècle. Les successeurs de l'ascète ont transformé les salles que Lancelot décrivait, garnies de quelques bancs de bois, tapissées d'une méchante bergame. Le logis où nous entrons, estcelui du dernierdes évêques d'Aleth, M. de La Gropte de Chantérac. C'était un aimable gentilhomme que ce prélat, beau cavalier, au fin visage, aux yeux ardents et aux mains délicates (son portrait est conservé au presbytère d'Aleth); c'était aussi un bon évêque, car il résidait dans son diocèse, visitait ses paroisses, et employait
à ouvrir des roules dans ses montagnes les abondants revenus de l'abbaye royale de Serry, près Amiens, que Louis XV lui avait donnée en commende. Lorsque vint la Révolutien, il refusa le serment et alla mourir en Catalogne. Mais il n'avait point l'âme d'un janséniste, sa demeure le dit assez : de jolis lambris décorent son salon et encadrent un faux décor de bibliothèque peint sur toile. Des camaïeux dans le goût italien surmontent les portes. Quanta la grande salle synodale, ornée d'une magnifique cheminée de marbre et de consoles élégantes, l'ombre de Pavillon n'y doit point revenir sans un frémissement de scandale.
Déjà Lancelot mentionnait comme « ce qu'il y avait de beau dans Aleth » un jardin « accompagné d'une fort belle terrasse qui règne tout le long de la rivière ». Cette terrasse porte un jardin délicieux, enclos dans les vieilles murailles de la petite cité. Une longue balustrade de pierre domine le cours de l'Aude. Toutes les roses de juin parent les murs de la maison et les avenues du verger. Le « saint évêque » a donc vu ce tableau charmant : la fuite de la rivière parmi les arbrisseaux, l'éclatante floraison des roses, le contraste émouvant des vieilles pierres dorées et des sombres verdures. Et pourtant ce n'est pas à lui que, ici, va notre pensée c'est encore à saint François de Sales qui, si
on le menait dans un jardin, disait : « O quand celui de notre âme sera-t-il semé de fleurs et de fruits, dressé, nettoyé, poli? Quand sera-t-il clos et fermé à tout ce qui déplaît au Jardinier céleste, à Celui qui apparut sous cette forme à Madeleine ? » Par de pieux divertissements M. de Genève sanctifiait ainsi son amour de la nature. M. d'Aleth ne s'arrêtajamais au spectacle du monde, même pour en tirer des symboles édifiants.
Rien, ni dans cette maison, ni dans ce jardin, n'évoque donc la mémoire de Pavillon, et pourtant cette mémoire est encore vivante dans Aleth, mais d'une vie toute spirituelle. Pour cet homme, la grâce des choses n'était que piège ou vanité ; il allait droit aux âmes ; c'était en elles qu'il souhaitait de prolonger son souvenir, ses leçons et ses maximes. Son vœu est exaucé.
Deux cent vingt-cinq ans se sont écoulés depuis sa mort et dans toutes les paroisses de son diocèse on se rappelle encore son nom et ses vertus, on conte des traits de sa charité, on conserve, comme des reliques, des morceaux de ses vêtements, on garde son image. La croix qu'il avait élevée sur les bords de l'Aude en souvenir d'un péril auquel il avait échappé par miracle, la croix que Lancelot avait saluée avant d'entrer dans Aleth, a été relevée en 1877, et il n'est personne, à dix lieues à la ronde, qui ne connaisse
la croix de Vlmpulsus et son histoire. Mais ce n'est point seulement un vague sentiment de vénération, une sorte de respect légendaire qui s'attache au nom de l'évêque glorieux. Après plus de deux siècles, Pavillon continue de gouverner les consciences. Son ancien diocèse n'est pas, à proprement parler, janséniste ; mais il y a encore du jansénisme dans les croyances et les pratiques des descendants de ses diocésains.
Fidèle à la doctrine qu'Arnauld avait établie dans son livre de la Fréquente communion, contre les « docteurs faciles », Pavillon dénonçait « l'abus si déplorable des confessions imparfaites, des absolutions précipitées, des satisfactions vaines et des communions sacrilèges. » Il remplissait les âmes de scrupules et les accablait de pénitences ; il ne les laissait s'approcher des sacrements qu'en tremblant. Les ennemis dujansénisme l'accusaient de tarir ainsi les sources de la vie chrétienne. Ses enseignements lui survécurent. Cependant son successeur, M. de Valbelle — « courtisan, disait M"* de Sévigné, adulateur, qui joue, qui soupe chez les dames, qui va à l'Opéra, qui est hors de son diocèse » — n'était pas homme à encourager ces excès de sainteté. Les autres prélats qui passèrent sur le siège d'Aleth et qui remplirent mieux leurs devoirs épiscopaux, n'étaient pas entachés de jansénisme. Mais, jusqu'à la Révolution, les /?e^e«fe5,
instituées par Pavillon pour l'éducation des filles, maintinrent dans le diocèse un peu de l'esprit de Port-Royal. Tout n'en est point encore effacé. Voici ce qu'écrivait il y a trente ans un des derniers curés d'Aleth : « Hélas ! pourquoi faut-il que les pasteurs des paroisses de ce diocèse soient condamnés, après plus de deux siècles, à voir leurs travaux en partie stériles, toujours par suite des fausses doctrines jansénistes, dont le venin infecte encore une bonne partie des âmes confiées à leurs soins? » Aujourd'hui le troupeau n'est pas guéri.
L'arbuste aux branches épineuses et au terne feuillage, que le rude évèque avait planté dans le sol rocailleux de ses montagnes, a poussé de si profondes racines qu'il a défié le temps et les hommes.
CHRONOLOGIE DES PRINCIPAUX ÉVÉNEMENTS DE L'HISTOIRE DE PORT-ROYAL (1602-1712)
i6oa. Jacqueline Âmaaid (la Mère Angélique) devient abbesse de P.-R.
1609. La Mère Angélique commence la réforme de P.-R.
1618. La Mère Angélique est envoyée à Maubuisson pour y établir la réforme.
1623. Saint-Cyran se lie avec les religieuses de P.-R.
1625. Les religieuses quittent P.-R. pour s'établir dans le faubourg Saint-Jacques.
i6a6. La Mère Marie des Anges devient abbesse de Maubuisson.
1627. Bref d'Urbain VIII qui soustrait P.-R. à la juridiction de l'abbé de Citeaux et le soumet à celle de l'ordinaire.
1632. Publication du livre de Petrus Aurelius.
1637. Les premiers solitaires s'établissent à P.-R.
i638. Mort de Jansénius.
Emprisonnement de Saint-Cyran.
Les solitaires vont à P.-R.-des-Champs.
1640. Publication de VAugustinus.
164a. Bulle d Urbain VllI contre le livre de Jansénius.
1643. Amauld publie \a Fréquente communion. Mort de Saint-Cyran.
35o APPENDICES
1646. Etablissement des écoles de P.-R.
1648. Une partie des religieuse est envoyée de Paris à P.-R.des-Champs.
Les solitaires se retirent aux Granges.
i649- Cornet rédige les cinq propositions et en demande la
condamnation à la Sorbonne.
l653. Bulle d'Innocent X condamnant les cinq propositions. i655. Première dispersion des solitaires. Rédaction du Formulaire.
La Sorbonne censure Arnauld.
i656. Publication des Provinciales.
Miracle de la Sainte-Epine.
Suppression des écoles de P.-R.
Bulle d'Alexandre VII confirmant celle d'Urbain VIII, 1657. La bulle est reçue par l'assemblée du Clergé et par la Sorbonne ; le roi contraint le Parlement à l'enregistrer.
1661. Les solitaires sont de nouveau dispersés, et, sur l'ordre du roi, les pensionnaires sortent de P.-R.-des-Champs. Mort de la Mère Angélique.
Les religieuses refusent de signer le Formulaire.
1662. M. de Péréfixe devient archevêque de Paris. Mort de Pascal.
i663. Echec d'une tentative d'accommodement. 1664. Edit du roi ordonnant la signature du Formulaire. Visites inutiles de l'archevêque à P.-R. pour obliger
les religieuses à la signature.
Les religieuses sont privées de sacrenents et plusieurs d'enti'e elles enlevées de leur monastère. i665. Les évêques d'Aleth, de Pamiers, de Beauvais et d'Angers s'opposent à la signature du Formulaire. Captivité des religieuses de P.-R.
1667. Rome condamne les mandements des quatre évêques.
1668. La « Paix de l'Eglise ».
Les religieuses sont rétablies.
Les solitaires reviennent aux Granges.
1670. Mort de M. de Péréfixe ; M. de Harlai lui succède.
1673. Déclaration du roi étendant la Régale dans tout le
royaume .
1677. Lettre des évêques de Saint-Pons et d'Arras sur la morale des casuistes.
Mort do Pavillon, évêque d'Aleth.
1679. Mort de la duchesse de Longueville. Reprise des persécutions.
L'archevêque fait sortir de P.-R. les postulantes et les novices, et interdit au monastère de recevoir des novices à l'avenir.
Amauld et Nicole en exil.
1694. Mort d' Amauld.
1695. Mort de Nicole.
Mort de M. de Harlai ; M. de Noailles lui succède. 1703. Affaire du « Cas de conscience ». 1703. Emprisonnement du P. Quesnel.
1705. Bulle de Clément XI, Vineam Bomini Sabaoth.
1706. Arrêt du Conseil défendant à l'abbaye de P.-R.-des-
Champs de recevoir des novices.
1707. Les religieuses sont privées de sacrements.
1708. Bulle de Clément XI pour la suppression de P.-R.-des-
Champs.
1709. Dispersion des religieuses.
1711. Exhumation des corps ensevelis à P.-R.
1712. Démolition du monastère et de l'église.