‹ Le pèlerinage de Port-RoyalChapitre 9 sur 22 · I. Manuscrit communiqué par M. A. Gazier · texte numérisé non relu

I. Manuscrit communiqué par M. A. Gazier

V, p. 271), et dont il a pu dire qu'elles n'auraient pas été désavouées par Racine pénitent. Mais — on le verra — le récit du pèlerinage des six parisiennes ne manque ni d'intérêt ni d'agrément. Il plaît par la limpidité du style et la chaleur de l'accent. Il met sous nos yeux l'aspect du monastère peu de temps avant la ruine et traduit avec une touchante naïveté le sentiment passionné de ces aimables dévotes, toutes frémissantes de l'amour de Port-Royal et de l'horreur des jésuites ; il montre enfin à quelles mésaventures la fureur des éléments et le mauvais état des chemins pouvaient alors exposer des voyageuses inexpérimentées dans la banlieue de Paris. Quel dommage que Sainte-Beuve n'ait pas connu ce joli morceau ! Son art ingénieux en aurait exprimé le suc en peu de lignes, tandis que, pour faire sentir le prix de cet opuscule, je serai obligé de le citer presque tout entier.

Chemin faisant, afin que l'image des lieux soit plus complète et plus fidèle, j'emprunterai, soit aux descriptions, soit aux estampes du xvii" siècle quelques détails que négligèrent de consigner dans leurs notes les six voyageuses de 1697, plus attentives aux choses spirituelles qu'à la topographie ou au pittoresque.

Elles visitèrent Port-Royal alors que le monastère exerçait encore un incroyable prestige

sur toutes les imaginations chrétiennes, mais que son arrêt de mort était déjà prononcé. Noailles, l'archevêque de Paris, se rendra à Port-Royal au mois d'octobre de cette même année 1697. « Il y était entré, écrira Fontaine, la lampe ardente en une main et la balance de la Justice dans l'autre, pour tout voir et tout peser au poids du sanctuaire. » Il s'était déclaré en tout satisfait. Mais les bonnes dispositions de Noailles ne pouvaient pas prévaloir contre la haine des jésuites et les préventions du roi.

Ce projet de voyage ne s'exécuta pas néanmoins si tôt qu'elles l'eussent toutes bien souhaité. Mais enfin arriva cet heureux moment qu'elles attendaient avec une si prodigieuse ardeur. On prit jour pour y être à la fête du Saint-Sacrement, qui est une des plus solennelles du monastère de ces saintes filles, qu'on peut bien nommer de continuelles adoratrices de ce très adorable Sacrement, quoi qu'en puissent dire leurs ennemis. Le désir ardent que nous avions d'y aller en pèlerinage nous fit passer par-dessus tous les obstacles qui s'y formaient. Le mauvais temps ne put nous faire changer de résolution. L'incommodité d'une voiture sans guide ne put nous retenir ; et, quelque chose qui conspirât à nous en détourner, il ne s'en trouva pas une qui ne pût dire du voyage de Port-Royal ce que le roi-prophète disait du temple de Jérusalem ou, si l'on veut, du ciel même : Je me suis réjouie lorsqu'on m'a dit ; nous irons en la maison du Seigneur.

Dans ce temps oîi nous étions sur le point de partir sans savoir où nous allions faute d'un guide, espérant

toutes, comme saint Antoine qui se mit en chemin pour aller voir saint Paul l'Hermite sans savoir où il fût, que Dieu nous conduirait lui-même et qu'il nous découvrirait ce trésor qui était caché pour nous, on nous donna la connaissance d'une damoiselle qui avait l'habitude de Port-Royal, et qu'on nous assura nous pouvoir aider dans cette rencontre. Quelques-unes de nous l'allèrent vo'X et apprirent d'elle qu'elle devait y aller aussi avec un oncle qui avait blanchi dans celte maison. Elle leur dit que nous ne nous missions point en peine, et que nous pouvions demeurer en repos touchant la route. Toute la compagnie sentit une extrême joie à une nouvelle si inespérée. On convint de se trouver toutes en un certain lieu qu'on désigna, la veille de l'octave de la fête du Saint-Sacrement.

L'oncle qui avait blanchi à Port-Royal avait sans doute, en ses précédents voyages, mal remarqué les particularités de la route, soit qu'il fût de son naturel un mauvais observateur, soit qu'il eût été occupé à faire oraison et à dire des psaumes. Les pauvres demoiselles ne devaient pas tarder à se repentir de l'avoir accepté pour guide. Cependant, d'abord, tout allait au mieux.

On se mit en chemin malgré le mauvais temps, et on abandonna le soin de la route à l'oncle de cette damoiselle dont je parle, et qui pouvait dire véritablement qu'il conduisait un petit peuple choisi de Dieu. Etant donc sorties de Paris dans des sentiments proportionnés à ce que nous allions voir, nous commençâmes à chanter les psaumes de l'office de la Sainte Vierge, lesquels étant

finis, nous nous entretînmes le reste du temps, avec le secours de notre conducteur qui n'ignorait pas ces matièi'es du charmant Port-Royal.

Les pèlerins qui se rendaient à Port-Royal avaient le choix entre deux routes. L'une passait par Passy, Sèvres, Montreuil, Voisins ; l'autre par Montrouge, Châtillon, Bièvres, Saclay, Saint-Aubin, Saint-Remi, Chevreuse et Saint-Lambert. Les voyageuses suivirent la première, et ce fut aux abords de Versailles que commencèrent leurs épreuves.

Nous éprouvâmes bientôt, comme firent autrefois les Israélites, qu'il fallait semer avec tristesse pour recueillir avec Joie, et que, pour arrivera la terre promise, il était nécessaire de ressentir toutes les incommodités d'un désert affreux et par lui-même et par le temps qui le rendait presqu'inaccessible. D'un côté, notre charretier n'avait point d'autre occupation que d'animer ses chevaux, que les chemins rompus par de grandes pluies avaient extrêmement fatigués ; et, d'un autre côté, notre guide effrayé ne savait de plusieurs chemins lequel prendre... Cependant notre conducteur s'égare, le mauvais temps continue, les vents et la pluie augmentent, nous cherchons un couvert sans en trouver qu'après avoir essuyé une grande partie de l'orage... Nous nous reposons quelque temps. L'air s'éclaircit et semble nous promettre un temps plus favorable, nous tâchons d'en profiter; mais notre guide, qui nous avait déjà égarées, à cette première erreur en ajouta une seconde, il nous fit prendre un chemin par le parc de Versailles où nous trouvâmes bien à tirer, 11 s'y perdit et, ne sachant où nous étions, il nous

POUT-ROYAL-DES-CHAMPS tol

Ct traverser des terres labourées. Nous demandâmes le chemin à un laboureur que nous aperçûmes de loin et qui nous cria que nous nous égarions. On se vit sur le point de coucher en pleine campagne, et ce qui nous faisait plus de peine est que le charretier murmurait contre son guide, et que nous voyions peints dans les yeux d'une des principales de la compagnie les mouvements d'une charité tendre qui lui faisait craindre, plus que tout le mauvais temps, que ce charretier véritablement fatigué n'offensât Dieu dans cette conjoncture.

La charrette s'embourbe, une partie des damoiselles descendent dans un chemin dont l'on pouvait à peine se tirer, elles se sentent extrêmement fatiguées par la violence des vents qui ne discontinuent point et d'une pluie qui tombe à verse ; on ne trouve ni hommes ni chevaux pour tirer la charrette du trou oîi elle est arrêtée ; on se voit dans la nécessité de revenir par le même chemin et dans le péril de verser à tout moment dans d'effroyables ornières; nos chevaux cependant sont hors d'haleine; en un mot, tout semble conspirer à nous faire regretter, comme aux Israélites dans le désert, sinon les oignons de l'Egypte, au moins le couvert que nous y possédions. Aucune de nous ne perd néanmoins la tranquillité des âmes qui sont vraiment à Dieu, et nous nous conformons de telle sorte aux volontés de cet adorable maître que, dans le souvenir de ces différentes épreuves qu'il faisait de notre foi, nous pouvons dire comme le prophète : Tous CCS maux sont venus sur nous, et néanmoins nous ne vous avons point oublié ni violé votre alliance; notre cœur ne s^est point retiré en arrière, et vous n^avez pas permis que nos pas se détournassent de votre voie...

Après deux heures de détour, le conducteur finit par reconnaître que l'on est sur les terres

des religieuses ; la plrje cesse et, « après de continuelles et très grandes fatigues », les voyageuses arrivent enfin à ce lieu « qui peut bien adoucir par ses charmes et ses douceurs les difficultés qu'on a pour y arriver ». A vrai dire ces « charmes et ces douceurs » ne se révélaient pas du premier coup, car, on le sait, Port-Royal apparaissait aux imaginations du xvii" siècle comme un « désert affreux ».

Je n'entreprends pas de faire une description exacte de cette admirable maison ; il faudrait une autre plume que la mienne pour en tracer un plan qui fût achevé, mais je puis dire que la situation de ce lieu est enfoncée, que je doute que les déserts de la Thébaïde le soient davantage ; que ce monastère est situé dans un fond entouré de prodigieuses montagnes, qui d'un côté surpassent de beaucoup le clocher de la maison ; que le pays est tout rempli de bois ; qu'il faut être dans la maison pour la voir...

Le Port-Royal de 1697 n'avait presque plus rien de commun avec celui des premières années du siècle. Ce n'était plus ce vallon marécageux, plein de vipères et d'eaux stagnantes, d'où la fièvre avait jadis chassé la communauté. Les patients travaux des solitaires avaient desséché le sol, canalisé les eaux, paré de jardins les alentours du monastère restauré. Mais au milieu des coteaux boisés qui l'enfermaient de toutes parts, le site sombre et sauvage devait

s. Knér<e de loééaye H Grande Cour du dcÀcrj'

l.J'ar/otrs V- V^Grand ^/ojdifi

uur u.ti<^,.^.., }k Dortoir S- Cuyta/ "

Farce M.Bajse-cour ^ V M<ujoh dt m" de Vutu

,• de S T/ii/uiuLf N Inftr'yurU .

\.Efnnft

/ej fiû^Ùf'/

Plax de l'abbaye de Port-Royal des Champs Gravé par Magd. HorU-mels.

PORT-ROYAL-DES-CHAMPS Io3

épouvanter des imaginations qui ne s'étaient pas encore avisées de découvrir le charme des belles horreurs.

Aussitôt arrivées, les pèlerines passèrent la porte de l'abbaye, traversèrent la cour du dehors, et pénétrèrent dans l'église par l'entrée réservée aux laïques et qui s'ouvrait dans la partie septentrionale du transept.

A ce moment, les vêpres se terminaient, et Ton peut d'après cela mesurer le temps que les voyageuses avaient mis à accomplir un trajet de sept lieues.

L'église était un très bel édifice du xiii® siècle construit par Robert de Luzarche, l'architecte de la cathédrale d'Amiens. Malheureusement toutes les proportions en avaient été faussées, lorsque, pour lutter contre l'humidité, on avait en i652 relevé le sol de douze pieds. Ce remblai avait fait disparaître les bases des piliers et des colonnes. Il est inutile de dire que cette détérioration de la vieille architecture gothique ne fut point remarquée des visiteuses de 1697. Elles observèrent seulement « que l'église est bien la plus belle chose qu'on puisse voir ; qu'il y a un anéantissement de tout ce qu'on voit dans les autres églises; qu'on y voit partout une certaine simplicité qui donne du recueillement ; que l'or et les ornements somptueux qui font souvent toute la beauté des églises et qui y atti-

to4 LE PÈLERINAGE DÉ PORT-ROYAL

rent le monde sont inconnus dans cette maison ; qu'on y voit un rétable d'autel de menuiserie d'un ordre simple, un tableau qui représente la Gène de Notre-Seigneur avec ses apôtres; que pour tous gradins il n'y en a qu'un, encore n'estil pas dans la manière accoutumée ; que deux grosses machines de bois tenant au rétable servent de chandelier ; qu'on n'y voit pas de tabernacle, mais une suspension dont la couverture est toute enrichie d'argent et dont le dessous où l'on expose le Saint-Sacrement est aussi brodé d'or ; que ce sont là les seuls ornements enrichis qu'elles aient, les chasubles et les autres parements n'étant pas seulement dorés ; que tout est néanmoins si propre et si digne de la sainteté de Dieu que, dès qu'on y entre, on sent en soi-même ces sentiments d'amour que le prophète lui témoigne par ces paroles : Seigneur^ faime la beauté de votre maison et le lieu où réside votre gloire. »

D'autres œuvres d'art ornaient encore l'église : des deux côtés de la Cène., Champaigne avait figuré en grisaille une sainte Vierge et un saint Jean-Baptiste. Du même peintre on voyait encore une Vierge, les pèlerins d'Emmaiis, le Bon Pasteur et un tableau représentant une religieuse couronnée d'épines, priant debout devant un crucifix. Il faut ajouter que le chœur des religieuses renfermait des stalles et des boiseries

PORT-ROYAL- t)ES-CHAMt»S to5

d'une sculpture délicate, exécutées sur l'ordre d'une abbesse de la Renaissance. Mais si l'on considère d'anciennes estampes, on reconnaît, avec l'auteur de notre relation, qu'une singulière simplicité restait le caractère de cette église : c'était un accord émouvant entre l'austérité des âmes et la nudité du sanctuaire, quelque chose qui n'appartenait qu'à Port-Royal, qui ravissait les jansénistes, et dont souriaient leurs ennemis. Que l'on se rappelle l'ironique question de M"* de Maintenon h W^' de Château- Renaud, abbesse de Port-Royal de Paris, qui, en 1709, vint, par ordre du roi, s'emparer du monastère des Champs : « N'avez-vous pas senti, dans l'église de Port-Royal-des-Champs, cette onction que l'on dit y trouver ? »

Nos pèlerines avaient senti cette onction dès le seuil de l'église. Cependant, tandis que la petite troupe adorait le Saint-Sacrement, un émissaire s'en fut au couvent pour pourvoir au temporel.

La Providence leur réservait de nouveaux déboires.

« Pendant ce temps-là notre supérieure, qui est notre principale damoiselle, alla aux tours donner une lettre de recommandation d'une personne qui a autant d'amour pour la sainteté de ces bonnes filles qu'il a d'horreur pour le relâchement de ceux qui les persécutent. On lui demande de combien de personnes est sa compagnie.

Elle répond qu'elles sont six. « Six », reprend la tourière qui alla en même temps rendre la lettre à la sœur à qui elle était adressée.

« L'amour de l'hospitalité étant une des grandes vertus de ces saintes filles, nous espérions y être bien reçues ; mais nous fûmes étrangement surprises quand la damoiselle dont j'ai parlé nous vint dire que nous aurions, si nous voulions, l'église pour gîte, que le grand nombre de personnes qui étaient déjà venues au monastère en occupaient toutes les chambres, et qu'on l'avait assurée qu'il n'y restait de place que pour les deux damoiselles principales de notre compagnie et qu'il fallait que les autres s'en allassent coucher à Ghevreuse... »

Les demoiselles regardèrent cette nouvelle épreuve comme une marque de la miséricorde divine qui les voulait éprouver jusqu'à la fin, et dirent à la tourière qu'à défaut d'une chambre elles se contenteraient d'une écurie, qu'elles demandaient seulement le couvert, ayant pris soin d'apporter des vivres. A l'occasion de ce refus, elles pensèrent à celui que la Sainte- Vierge avait essuyé dans Bethléem. Elles cherchaient cependant à attendrir la tourière, lorsque vint à passer un religieux bénédictin connu de l'une d'elles : celui-ci intercéda en leur faveur, et on finit par les conduire dans une chambre où se trouvaient deux lits. Elles y déposèrent leurs provisions et s'empressèrent de retourner à l'église, soucieuses de ne manquer aucun des offices. Elles assistèrent d'abord au

salut, et ce qui les frappa surtout, ce fut l'attitude des laïques domestiques réunis dans l'église.

Il paraît en eux un certain recueillement et un air de prosternation devant Dieu qui charme et remue les cœurs. Ils s'humilient et se prosternent jusqu'en terre, lorsqu'ils entrent dans ce saint temple. Ils chantent tout l'office conjointement avec ces Anges de la terre : ils s'accordent parfaitement avec elles ; ils y prononcent, comme ces saintes vierges, toutes les paroles de l'office avec tant d'onction, tant de piété et tant de clarté qu'on les croit déjà dans la compagnie de ces esprits célestes qui se répètent sans cesse les uns aux autres : Saint, saint, saint est le Seigneur, Dieu des armées...

Après le salut, elles furent un moment dans leur chambre prendre quelque nourriture, ce qu'elles n'avaient pas encore fait de la journée, et, à huit heures, elles entendirent sonner la prière des domestiques.

Ils s'assemblent tous dans l'église, et l'un d'eux, apparemment semainier, fait la prière en français, mais avec une dévotion qui charme. A la fin de chaque verset, ils répondent tous : Ainsi soit-il, d'un ton qui est capable de percer les cieux et d'arrêter la foudre de Dieu prête à accabler leurs injustes persécuteurs. Ce sont, à la vérité, des hommes, mais ils sont tous spiritualisés, et la qualité d'anges leur conviendrait beaucoup mieux que celle d'hommes, tant ils paraissent élevés au-dessus des sens (tels sont, entre les autres, Monsieur et Mademoiselle... dont la modestie et la piété tout extraordinaire peuvent

Î08 LE PÈLERINAGE JiE PORT-ROYAL

seules rompre la glace et la dureté de cœur de ceux qui sont prévenus contre ce saint lieu). En un mot, ce sont des personnes qui se font domestiques de la maison, et ce sont néanmoins, pour la plupart, des personnes de condition, qui cachent sous le voile de leurs services l'éclat de leur naissance.

Beaucoup des domestiques de Port-Royal furent en effet des personnes de condition qui, sous un faux nom, par esprit de pénitence, par amour de la sainte maison, acceptèrent de servir dans le monastère. M. de Gibron, fils du sénéchal de Narbonne, fît la cuisine des domestiques et des valets de ferme. M. de Pontchâteau, frère de la duchesse d'Épernon et de la comtesse d'Harcourt, oncle de l'évèque d'Orléans, jardina, les pieds dans des galoches, et, la hotlc sur le dos, porta dans les marchés les légumes du potager. Tous les visiteurs étaient édifiés de voir ces pénitents mêlés aux autres domestiques qu'ils appelaient leurs frères. De ceux-là nous connaissons aussi les noms et les vertus. On les ensevelissait dans le cimetière de l'abbaye tout près des plus illustres solitaires, et les nécrologes ont consacré la mémoire du serrurier Jean Laisné, du cordonnier Louis Lepargneur, de Jean Rose garde-bois et arpenteur, du charretier Innocent Faï, du jardinier Pierre Moliac. M. de Tillemont disait : « Ils sont aussi nobles que nous, et un homme ne doit rien à un homme

que Tamitié. » Voilà les pures grandeurs de Port-Royal, celles qui frappaient d'admiration quiconque franchissait la porte de l'abbaye.

Lorsque la prière fut finie, chacun se retira. Les six demoiselles s'en furent dans leur chambre, et comme elles appréhendaient de manquer à matines que l'on disait à deux heures du matin, elles passèrent la nuit « comme des Bernardines, c'est-à-dire toutes vêtues » ; et, aussitôt que les cloches sonnèrent, elles se rendirent sans retard à l'église.

Ceux qui savent par expérience ce que c'est que d'aimer à entendre chanter les louanges de Dieu, et combien ces saintes filles le font purement, comprennent assez quelle satisfaction ce fut pour nous d'entendre, au milieu des ténèbres d'une nuit fort obscure, ces divins échos qui retentissaient dans l'église de cette sainte maison, et qui nous représentaient d'une manière ineffable ce que font continuellement dans le ciel tous les esprits qui adorent sans cesse la souveraine majesté du Très-Haut. Les matines durèrent bien deux heures, quoiqu'on n'y fît que psalmodier, ce qui fait voir avec quel respect et quelle attention elles furent chantées.

Ici l'admiratrice de Port-Royal ne peut se tenir de remarquer combien cette psalmodie claire et articulée qui « enlève les cœurs en même temps qu'elle charme les oreilles », diffère de celle qui est en usage dans les paroisses de Paris. Dès <[u'on entend ces voix, on sent en soi-même un « renouvellement d'ardeur ». Tous les visiteurs

du monastère ont parlé avec la même émotion de la façon simple et touchante dont ils y entendirent chanter le plain-chant romain. « Celle qui entonne, raconte un cordelier, le R. P. Comblât, est ordinairement une voix tout à fait admirable ; elle vous conduit et vous finit les psaumes et antiennes d'une manière mourante ou gémissante qui vous perce le cœur... » Lorsque des filles venaient du monde avec des voix mondaines et artificielles, on les condamnait à se taire durant plusieurs mois, et on ne leur permettait point de chanter a qu'elles n'eussent bien appris à s'écouter, à s'entendre et à donner à leur voix un ton d'intelligence et une expression si fidèle à la prononciation que leur chant fût effectivement une véritable prière ». La piété de Port-Royal ne s'accommodait d'aucune autre musique.

Elle ne s'accommodait point davantage du luxe des lumières. Point de cierges allumés sur Tautel. Et cela encore ravit nos visiteuses. « Comme il n'y avait ni boutique d'orfèvre, ni magasin de tapissier étalé sur cet autel, il n'était pas aussi nécessaire qu'il fût éclairé. Chaque personne avait seulement sa lumière et, comme nous n'en avions point, un ecclésiastique prit lui-même la peine de nous en apporter. »

Dans cette obscurité, elles reconnurent cependant les traits de M.... neveu d'une per-

sonne qui remplit une des premières dignités dans l'église de Paris.

Il y a je ne sais quoi dans son air de si modeste qu'on en est tout édifié... Il a renoncé généreusement à toutes les prétentions du siècle et à tous les faux charmes que le barreau où il était engagé pouvait lui promettre pour l'y retenir ; car, quoi qu'il paye pension à ce monastère, il ne laisse pas d'y faire les ouvi'ages les plus vils et les plus bas, comme sont de panser les chevaux, d'avoir soin des pigeons. Aussi, au lieu que ceux qui étaient au service de Salomon [on devine ce que « Salomon » veut dire] y demeuraient apparemment dans l'espoir de faire quelque grosse fortune qui les établît dans le monde, la personne dont je parle a fait tout le contraire ; elle a quitté le monde et ses avantages pour servir gratuitement ces saintes filles, s'estimant encore trop heureux d'être un témoin oculaire de leur piété... Les Matines étant achevées, trois de nos demoiselles restèrent encore assez longtemps pour réfléchir sur tant de merveilles. Pour moi, je me retirai avec les autres et, comme nous étions en chemin pour aller dans notre chambre, on siffla trois fois dans la cour, ce qui est le signal qui fait sortir les pigeons du colombier pour venir prendre leur nourriture. C'est alors que je vis avec beaucoup d'étonnement que c'était la personne dont je viens de parler qui avait ce soin. Comme le Seigneur ne se trouve pas parmi le trouble et l'agitation, il n'y a pas lieu d'être surpris que, dans une maison où l'on est tout occupé à chercher Dieu, tout s'y fasse dans un silence entier, de sorte qu'on n'y entende que le ramage des oiseaux et ce que la solitude a de plus charmant.

J'ai feuilleté les Nécrologes sans pouvoir dé-

couvrir le nom du pieux et matinal avocat à qui incombait le soin de réveiller, les colombes de Port-Royal. Peut-être était-ce M. Lambert, avocat au Parlement, traducteur de Saint- Gyprien, « homme de beaucoup d'esprit et de bonnes mœurs », qui demeura quelque temps au monastère des Champs. Je laisse aux érudits du port-royalisme le soin de résoudre ce petit problème.

Les pèlerines assistèrent à prime, puis à la messe, où elles communièrent comme toutes les personnes du dehors. Après la messe, on se prépara pour la procession.

On joncha des fleui's d'une propreté admirable au milieu du chemin où devait passer le Saint-Sacrement. Beaucoup d'ecclésiastiques assistèrent à cette procession. Plusieurs dames, du nombre desquelles nous étions, entrèrent dans la maison de ces saintes filles. La mère abbesse et la mère supérieure étaient à la porte, toutes deux fort voilées. On nous mit dans l'ordre qu'il fallait tenir, et on nous donna à toutes un cierge en main.

La procession se forme à l'entrée du chœur des religieuses qui n'est pas très grand, mais très propre et décoré d'une menuiserie « fort belle et fort riche » ; elle passe devant deux chapelles remplies de tombes de marbre noir et blanc, traverse l'avant-chœur et, avant de pénétrer dans le cloître, rencontre « plusieurs filles en habits de converses et voiles blancs^ dont la

PORT-ROYAL-DES-CHAMPS Il3

plupart sont filles de naissance, qui, ne pouvant avoir entrée dans cette sainte maison pour des raisons que personne n'ignore (depuis dixsept ans Port-Royal n'avait plus le droil de recevoir des novices), s'estiment heureuses de pouvoir rendre quelques services dans la maison... »

A ce spectacle désolant — car la défense de recevoir des novices, c'est dans un temps plus ou moins éloigné la mort de Port-Royal — lauteur de la relation apostrophe avec une terrible véhémence les « calomniateurs de profession » qui ont traité les saintes filles d'asacramentaires et à' incommuniantes ; elle leur crie, avec l'Écriture, toujours avec l'Ecriture : Venez et voyez; car s'ils avaient sous les yeux ce tableau touchant, ils sortiraient peut-être du « sommeil de la mort où ils croupissent » ; alors, a dans une espèce de frémissement, à la vue de l'innocence de ces saintes filles et de la grandeur des noires calomnies qu'ils ont répandues contre elles, ils ajouteraient peut-être ce que dit encore le saint patriarche Jacob : Que ce lieu est terrible! il faut ici que ce soit la maison du Seigneur et la porte du Ciel. »

La procession fait le tour du cloître. Cette partie du monastère a été rebâtie en 1670. De lourdes arcades de briques ont remplacé les arcades plus délicates de la Renaissance qui, au

Il4 Ï-E PÈLERINAGE t)E PORT-ROYAL

XVI* siècle, avaient déjà remplacé les arcades du vieux cloître ogival. Mais les pèlerines n'en admirent pas moins la blancheur du crépi et les belles maximes inscrites sur les murailles.

Le cloître de Port-Royal de Paris, que j'ai décrit en visitant l'hôpital de la Maternité, peut donner une idée assez exacte du cloître de Port- Royal-des-Ghamps au xvii* siècle, si l'on s'en rapporte aux estampes.

... Il est fort blanc et est rempli de sentences écrites en noir d'une beauté admirable. Je remarque qu'une de celles qui sont proches du chœur est du prophète Habacuc qui dit : Le Seigneur est dans son temple ; que la terre se brise. Il y en a beaucoup de Jésus-Christ, des Pères et des Prophètes. Enfin l'on peut dire que les murs mêmes ont un langage dont le sens est comme en dépôt dans le cœur de ces saintes religieuses et de ceux qui les servent. Ce cloître est d'une grandeur assez considérable et le milieu qui est ordinairement dans les communautés de religieuses un parterre de fleurs, qui récrée la vue, leur sert de cimetière où sont des croix en bois avec une inscription du nom des personnes qui y sont enterrées. Ce cloître était paré extraordinairement. Beaucoup d'estampes en bordure et quantité de tableaux y paraissent. Dans la fin du premier côté, nous y trouvons un reposoir fort propre, et encore un autre à l'autre côté, de sorte que ce dernier reposoir nous conduisit à la fin du cloître.

La procession rentre dans l'église. On donne la bénédiction du Saint-Sacrement, pendant

laquelle les religieuses chantenl « un Benedicat nos admirable ». On achève les petites heures. Au sortir de l'église, le garçon qui a soin des hôtes vient prier les pèlerines de dîner dans le monastère. Elles remercient. On insiste. Elles dînent « fort proprement », en compagnie de quelques autres demoiselles.

Après vêpres, comme la pluie a cessé, elles ont « un moment assez court pour aller considérer la vue de la maison de dessus la hauteur » ; mais elles doivent s'en revenir bien vite, car la cloche sonne compiles, et elles ne veulent rien perdre de Toffice.

Nous sommes moins pressés : considérons un instant cette vue de l'abbaye « de dessus la hauteur », qui était, sans doute, le coteau des Molerets. De là, le regard pouvait embrasser l'ensemble des constructions enfermées dans la muraille que, depuis la Fronde, flanquaient çà et là de petites tourelles de défense. Au premier plan, les bâtiments du dehors : l'hôtel élevé par M"^ de Longueville, qui communiquait avec le monastère par une galerie couverte ; la maison plus humble de M"' de Vertus; le logement des Messieurs avec son jardinet en parterres; la masure que l'on nommait la chambre de Saint-Thibaut, parce qu'elle avait été, selon la légende, la cellule de ce saint ermite; la maison de M. de Sainte-Marthe, con-

Il6 LE PÈLERINAGE DE PORT-ROYAL

fesseur de Port-Royal ; le colombier ; les granges et les basses-cours. En arrière, presqu'au creux du vallon^ l'église avec son clocher pointu et le cloître, dont l'aire était remplie de tombes. Puis jusqu'au canal s'étendaient des jardins plantés de simples, de légumes et d'arbres fruitiers, « des jardins de personnes pénitentes, disait Fontaine, où il ne fallait pas chercher d'autres fleurs que les vertus de ceux qui les cultivaient ». Plus loin, au fond d'une sorte de bosquet, se dressait la croix de bois de la Solitude, au pied de laquelle, assises sur des bancs de pierre, leurs quenouilles à la main, les Mères s'entretenaient des choses divines. A droite, scintillait le miroir de l'étang où Racine enfant s'était amusé à suivre le vol des hirondelles. Sur la colline opposée, au milieu des bois, apparaissaient les décombres du petit château de Vaumurier, que le duc de Luynes avait bâti, que la présence des solitaires avait sanctifié et que la Mère Angélique de Saint-Jean, abbesse de Port-Royal, avait fait démolir de fond en comble, ayant appris que le Dauphin le convoitait pour y loger sa maîtresse.

Les bonnes pèlerines n'avaient ni le temps ni le goût de s'attarder à regarder un paysage et à évoquer des souvenirs. Elles allèrent donc à complies, puis au salut, puis à la prière des domestiques, puis à matines, et, le lendemain, se

préparèrent au départ. Mais auparavant, elles comptaient bien parler à quelques-unes des religieuses.

Après la messe elles eurent le bonheur de causer avec la sœur célerière qui les pria d'excuser la sœur tourière de la mauvaise réception que celle-ci leur avait faite : toute la communauté en avait été peinée.

Ce fut une conversation courte, simple, sans art, sans recherche, sans affectation, où notre Demoiselle supérieure se faisait admirer dans toutes les réponses qu'elle faisait au nom de toutes les filles. Ce fut comme une espèce de combat d'honnêteté, l'une justifiant toute sa communauté par des excuses qu'elle ne nous devait pas, l'autre assurant que sa compagnie était toute charmée de leurs civilités. Nous lui témoignâmes la part que nous prenions de la tyrannie qu'on leur faisait souffrir depuis tant d'années, en ne leur permettant pas de recevoir de novices. Cette bonne sœur nous répondit, avec une résignation aux ordres de Dieu qu'on peut dire être toute particulière à ces bonnes religieuses, que l'ordre de Dieu le voulait ainsi, et qu'il ouvrirait les portes quand il lui plairait...

Survint Tabbesse elle-même, qui renouvela les excuses de la communauté.

Elle nous dit qu'elle en avait souffert dans son particulier une peine extrême. Mais notre principale damoiselle, qui est une fille d'une grande vivacité et d'un jugement fort solide, lui répondit sans s'étonner que nous nous trouvions au contraire si satisfaites de la bonté

Il8 LE PÈLERINAGE DE PORT-ROYAL

avec laquelle elle nous avait reçues que nous aurions presque dit comme saint Pierre : Quil fait bon ici ! faisons-y des tabernacles ; que nous n'avions entrepris le voyage de Port-Royal que pour venir nous y édifier et nous animer au service et à l'amour de Dieu dont elles étaient de vraies adoratrices ; que nous y avions reçu bien des grâces depuis que nous y étions ; que nous étions dans une admiration prodigieuse de leur sainte maison ; que, non contentes de raconter les merveilles et les beautés que nous avions vues, nous en garderions un souvenir ineffaçable.

^me l'abbesse lui répondit en même temps avec une bonté pleine d'humilité, qu'elles étaient toutes édifiées de la piété de la compagnie ; qu'on leur avait dit avec quelle exactitude nous avions assisté à tous les offices, et qu'on leur avait rapporté entre autres choses que nous avions fait paraîti'e une modestie de vraies chrétiennes... Elle nous dit aussi d'une manière fort obligeante que, quand nous souhaiterions les venir voir, nous serions reçues autrement que la première fois.

Notre principale damoiselle la remercia et, comme elle a de l'esprit infiniment, elle lui dit des choses fort spirituelles et fort justement appliquées, et sur ce qu'elle ajouta, après tous ses compliments, que nous étions sur le point de nous en aller et que nous prendrions notre chemin par l'abbaye de Gif, M""^ l'abbesse nous pria d'assurer les dames de leurs respects, et nous plaignit de vouloir partir malgré la pluie qui tombait avec force. Nous lui marquâmes que, nos mesures étant prises, il fallait de nécessité terminer notre voyage et que notre voiture nous attendait.

Ces pieux compliments, ces civilités tirées de rÉcriture, ces paroles de modestie sincère et

cérémonieuse, ce je ne sais quoi de spirituel — au double sens du mot — qui donne tant de grâce aux propos monastiques, voilà bien le ton de Port-Royal et de ses amis. Mais cette petite scène offre encore un autre intérêt. L'abbesse en présence de qui se trouvent les visiteuses, c'est la Mère Agnès de Sainte-Thècle, la tante de Jean Racine. Elle était entrée à Port- Royal à l'âge de neuf ans comme pensionnaire, et depuis n'en était plus sortie. Elle avait été témoin de toutes les gloires et de toutes les épreuves de la communauté. Elle avait connu M. de Saint-Gyran, subi les premières persécutions, refusé la signature, traversé les jours heureux de la « paix de l'Eglise », et vu de nouveau l'orage s'amonceler au-dessus de son monastère. En 1697, elle était abbesse depuis sept ans. Quand ses sœurs l'avaient élue, elle avait répandu beaucoup de larmes, se jugeant indigne. Elle avait reçu le cœur du grand Arnauld et pleuré M. Nicole. Plus d'une fois elle avait envoyé son neveu en ambassade auprès du nouvel archevêque de Paris, M. de Noailles ; et, comme ce dernier semblait ne point nourrir contre Port-Royal les préventions de son prédécesseur, elle espérait des temps meilleurs. Elle mourut deux ans plus tard sans avoir perdu cette illusion, et M. Vuillart fit d'elle ce bel éloge : « Elle était une de ces per-

sonnes de qui un ancien a dit : Trunco efficit umhram^

L'arbre, par son seul tronc, faisait une grande ombre. »

Le nom de cette grande religieuse n'est pas écrit dans la relation du pèlerinage des six demoiselles. Pour celles-ci, elle est tout simplement : Madame l'abbesse. Elles ne songent même pas à rappeler sa parenté avec l'auteur à'Athalie^ elles l'ignorent peut-être. A ce trait on peut voir que nos pèlerines avaient le véritable esprit de Port-Royal.

Le retour ménageait encore quelques épreuves à nos voyageuses. Le guide qui les avait si bien égarées entre Paris et Port-Royal leur demanda de revenir dans leur voiture et elles y consentirent, les imprudentes !

On leur avait indiqué une route qui les devait conduire à Gif. Mais tout de suite leur guide leur en fît prendre une autre. Le charretier maugréait, car de passer par Gif le détournait de Paris. La pluie, qui n'avait pas cessé depuis trois jours, avait détrempé la terre. La campagne était déserte.

Pour comble de malheur, nous nous trouvâmes à l'extrémité d'une hauteur où commençait un chemin fort étroit qui nous effraya ; jugeant bien que la charrette n'y passerait jamais, nous mîmes toutes pied à terre dans ce chemin tout pierreux, tout rempli de boue, d'une raideur

extrême et qui nous mena dans un fond que nous n'avions point pu découvrir. Une partie de nos demoiselles se détachèrent pour aller voir si elles ne découvriraient pas quelque voie pour sortir de ce chemin. Enfin nous aperçûmes une pauvre chaumière oîi nous criâmes de loin que l'on nous parlât. Mais ces gens-là n'étaient pas accoutumés à être incommodés par les passants. Néanmoins, après nous en être approchées de plus près, une femme qui nous entendit sortit de sa cabane et nous dit que nous nous étions fort éloignées, qu'il y avait autant de chemin à faire du lieu où nous étions pour aller à Gif qu'il y en avait de Port-Royal à Gif par le vrai chemin, qu'elle doutait que la charrette pût passer par le chemin que nous tenions, et qu'elle n'y en avait jamais vu. On peut juger quelle peine pour nous d'annoncer cela au charretier, qui s'emportait contre le pauvre guide qui nous avait assuré savoir bien le chemin de l'abbaye de Gif. Mais, dans ce même temps-là, nous aperçûmes qu'il descendait, ayant eu l'adresse de dételer ses chevaux et de les partager devant et derrière, ce qui lui réussit heureusement. Notre bonhomme conducteur était véritablement mortifié, et notre charretier, qui paraissait fort mécontent s'adoucit néanmoins, lorsque nous lui promîmes ce qui fait tout faire. Nous passâmes par un petit bourg où l'on nous enseigna la voie que nous devions prendre pour aller à Gif, et, pendant tout ce chemin, nous réfléchissions sur les circonstances de notre voyage, y trouvant bien du particulier... Nous trouvâmes encore un autre petit lieu où nous prîmes un jeune garçon qui nous conduisit, à la vérité, directement à Gif, mais par des chemins affreux , où le limonier s'abattit dans un trou plein d'eau, ce qui nous obligea de descendre et de marcher assez longtemps dans des boues effroyables...

Enfin, elles arrivent à l'abbaye de Gif (on sait qu'il subsiste encore quelques bâtiments de ce monastère). C'était une maison « assez jolie », dans une situation solitaire, au fond d'un vallon où vivaient des Bénédictines animées d'un esprit « qui tenait de la ferveur de Port-Royal », quoique les abbesses fussent de nomination royale. Cet esprit avait été introduit à Gif par une religieuse de grand mérite, M™* de Montglat. Celleci était la fille de cette célèbre M"" de Monglat dont les infidélités inspirèrent au rancuneux Bussy les allégories et les devises outrageantes qu'il fit peindre sur tous les murs de son château. Sa vie fut beaucoup plus édifiante que celle de sa mère. Elevée à Port-Royal sous les yeux de la Mère Angélique, ayant obtenu une guérison miraculeuse par l'intercession de saint Bernard, elle reçut, à quatorze ans, l'habit de novice. Quand un ordre du roi fit sortir les novices, elle se retira dans l'abbaye de Gif. Elle en fut abbesse pendant dix ans, et rendit au couvent a l'héritage de ses pères », elle nommait ainsi les pratiques de pénitence prescrites par la règle de saint Benoît. Ses infirmités l'obligèrent à se démettre en faveur de M™® de Béthune d'Orval, mais elle demeura prieure jusqu'à sa mort. Elle sortait de Port-Royal et elle était en relation avec le P. Quesnel : cela suffisait à la rendre suspecte de jansénisme, et ce soupçon s'étendait

à toute la communauté réformée par elle ; aussi, quand les pensionnaires furent chassées de Port- Royal, fut-il défendu aux religieuses de Gif d'en recevoir aucune. Ces particularités étaient connues de nos voyageuses. C'est pourquoi elles avaient affronté la pluie, la boue et mille inconvénients afin de visiter ces saintes Bénédictines.

Après une station dans l'église où elles regrettèrent de ne pas retrouver « la simplicité charmante de Port-Royal », elles firent demander à l'abbesse la faveur de les recevoir.

L'abbesse voulut voir toute notre compagnie, qu'elle nomma la pieuse troupe... Elle nous demanda ce que nous venions de voir et ce qui nous avait fait entreprendre ce voyage, et ajouta que l'on disait beaucoup de bien de ces bonnes religieuses de Port-Royal, mais qu'on n'en pouvait dire assez, et que, quelque éloge qu'on leur pût donner, rien n'approchait de ce qui en était effectivement. Cette abbesse est une dame d'un esprit vif, beau, pénétrant, agréable, et d'une vertu fort distinguée...

... Elle nous fit enti'er dans sa maison et ne voulut jamais souffrir que nous allassions à l'auberge dans Gif, qui est un petit lieu fort proche qui porte le même nom que cette abbaye ; elle nous donna un logement avec la plus grande honnêteté du monde ; nous allâmes faire un tour de promenade sur une hauteur. Dans le temps qu'on nous préparait le souper, qui fut fort propre, nous entendîmes compiles.

Après le souper, un des ecclésiastiques qui était en

bas (sic) nous convia de faire un tour de promenade dans leurs jardins, qui est un lieu fort joli, qu'ils cultivent eux-mêmes. Nous y trouvâmes le directeur des Dames, qui nous vint joindre. La pluie recommença dans ce temps et nous contraignit de chercher un couvert que nous trouvâmes dans un enfoncement du jardin. Cela donna lieu à une espèce de petit cercle où nous conversâmes pendant une bonne heure...

Après cet entretien, qui roula sur divers sujets édifiants, les pèlerines demandèrent si elles ne pourraient assister à matines. On leur répondit que cela ne se pouvait. En réalité, elles s'en aperçurent le lendemain, on avait eu pitié de leur fatigue.

Avant de partir, elles firent leurs adieux et leurs remerciements à Madame l'abbesse. Le directeur du couvent vint ensuite leur faire visite et leur demander qui de la troupe demeurerait à Gif. On lui répondit que quelques-unes en sentaient l'inclination, mais en étaient empêchées par des raisons de famille. Le directeur n'insista pas, disant que le premier précepte était de satisfaire à ses parents. .

Notre voiture nous attendait, et l'on nous assura qu'après une lieue de mauvaise route, nous entrerions sur le grand chemin. Le beau temps nous prit en sortant de Gif. Voilà quelle fut la fin d'un petit voyage, petit en lui-même, mais particulier dans toutes ses circonstances.

Malgré toutes les difficultés que nous y trouvâmes, il n'y

Pi o

Z^ bO

PORT-ROYAL-DES-CHAMPS laS

en a pas une de notre compagnie qui ne l'entreprît encore, fût-ce aux mêmes conditions, s'il le fallait faire.

Et la relation se termine par un nouvel hommage à la piété des religieuses de Port-Royal, à leur vie pénitente, à leur amour de la vérité. « Elles ont souffert avec une générosité mâle et chrétienne toutes les violences que la rage d'hommes furieux et animés de l'esprit infernal a pu inventer pour mettre à bout leur patience, à peu près comme les anciens païens accusaient d'entêtement les chrétiens qui persistaient généreusement dans la foi de Jésus-Christ, malgré tous les tourments qu'ils leur faisaient essuyer. Tous ceux qui les voient en reviennent charmés et je sais bien que la pieuse troupe en gardera un souvenir ineffaçable. »

Je ne prétends pas que cette relation, encore l'ai-je abrégée, soit un modèle de narration concise et rapide. Mais grâce à elle nous connaissons maintenant le dehors et le dedans de Port-Royal-des-Champs, et, surtout, nous savons quels sentiments de piété, d'admiration, l'on pourrait presque dire de fanatisme, le spectacle des offices de Port-Royal déchaînait dans les âmes, même les plus simples; car c'étaient des âmes très simples que ces six demoiselles, si on les juge d'après ces pages sans art, naïves, un peu puériles, et dont l'auteur eût été

laG LE PÈLERINAGE DE PORT-ROYAL

Stupéfait qu'elles pussent être imprimées un jour.

Nous venons, en pieuse compagnie, de visiter le Port-Royal des dernières années du xvii' siècle. Recommençons le même pèlerinage soixante-dix ans plus tard, guidés, cette fois, par le petit Manuel ianséniste qui nous a dirigés dans nos précédentes promenades.

Le vallon n'est plus qu'un site désolé. Les religieuses ont été dispersées, les constructions rasées, les cimetières bouleversés : tout a péri.

A force d'intrigues et de cabales, les éternels ennemis de Port-Royal étaient venus à bout de leur dessein. Ils avaient persuadé — sans difficulté — aux religieuses de Port-Royal de Paris de réclamer tous les biens de la communauté dont elles étaient séparées depuis la « paix de l'Église ». L'archevêque de Paris, le cardinal de Noailles, savait bien qu'aux Champs on priait et qu'à Paris l'on dansait, et il ne trouvait pas juste qu'un monastère donnât le bal et que l'autre payât les violons. Mais, faible, indécis, il aurait voulu défendre les jansénistes qu'il aimait, sansmécontenter les jésuites qu'il redoutait, et il était plus poltron que charitable. L'affaire du Cas de conscience avait renouvelé les

querelles théologiques, et une bulle de Clément XI avait défait l'œuvre pacificatrice de Clément IX. Une première fois repoussées, les religieuses de Paris reprirent les procédures. On plaida; on appela. Ce fut un furieux échange de requêtes et de mémoires, jusqu'au jour où, brutalement, un arrêt du Conseil du roi mit fin à toutes les disputes en prononçant la dispersion des filles de Port-Royal-des-Champs. M. d'Argenson exécuta l'arrêt et le couvent fut vidé. Cent cinquante voitures transportèrent au faubourg Saint- Jacques les meubles, les ustensiles et le linge de la communauté. Les reliques qui sanctifiaient l'église des Champs furent transférées dans celle de Paris, non sans avoir été vérifiées, car on craignait qu'elles n'eussent été falsifiées.

Lesjésuitesauraientdésiré qu'on s'en tîntlà et que l'on fit passer dans la maison des Champs les religieuses de Paris. Comme ils étaient créanciers de Port-Royal de Paris, leur dessein était d'en acquérir les bâtiments pour y établir un séminaire. Mais cette combinaison ne plaisait ni à l'archevêque, qui ne se souciait pas de posséder dans son diocèse un séminaire tenu par les Jésuites, ni aux religieuses de Paris qu'épouvantait la pensée d'aller vivre dans un « désert affreux », ni surtout aux Sulpiciens qui redoutaient pour leur propre établissement la terrible concurrence de la Compagnie de

Jésus. M™' de Maintenon écouta les doléances des Sulpiciens, et fit entendre au roi qu'il fallait à tout jamais détruire le nid de l'hérésie. Un arrêt du Conseil, le 22 janvier 1710, décida que l'entretien des bâtiments abandonnés était une charge trop lourde pour l'abbaye de Port-Royal de Paris, que les créanciers tireraient bénéfice de la vente des matériaux, et que le vieux monastère serait rasé, sauf l'église, le logement du chapelain et la maison du fermier. Les acquéreurs de matériaux ne se présentèrent pas en foule : les travaux de démolition ne commencèrent qu'au mois de mai ; ils durèrent plus d'une année.

Ce n'était pas assez d'avoir tout ruiné et tout saccagé. Plus de trois mille corps reposaient dans l'église et dans les deux cimetières. On craignit que ce champ de reliques ne devînt lo rendez-vous des jansénistes, un lieu de miracles et de séditions. On permit à quelques familles de retirer les restes de leurs proches ensevelis à Port-Royal. (Dans nos précédentes « stations », nous avons visité les sépultures de ces exhumés: Racine, les Arnauld, Du Gué de Bagnols, etc..) Les autres corps furent déterrés. La présence d'un ecclésiastique envoyé par le cardinal de Noailles pour présider à l'opération n'empêcha pas les plus affreux scandales. On a fait cent fois le tableau de tou-

PORT-ROYAL-DES-CHA.MPS ISQ

tes ces indécences et de toutes ces horreurs: les cercueils défoncés par des fossoyeurs avinés, les corps qui n'étaient pas encore consumés, déchirés, hachés en morceaux, dévorés par des bandes de chiens errants, les ossements jetés sur des charrettes et versés pêle-mêle dans une fosse du cimetière de Saint-Lambert, les pierres tombales des religieuses échouées dans les cabarets où elles servaient de tables aux buveurs. Quelques sépultures cependant ne furent point violées, car, un an plus tard, la flèche du clocher de l'église qui n'était pas encore démolie tomba et, dans sa chute, fit un grand trou au fond duquel on découvrit le corps d'un prêtre revêtu de ses habits sacerdotaux, un crucifix sur la poitrine. L'exhaussement qu'avait subi, en 1670, le sol de l'église sauva certaines tombes de la profanation.

Enfin, en «712, on rasa l'église. Les tableaux de Champaigne avaient été portés dans la chapelle du faubourg Saint-Jacques. Une partie des carreaux servit au pavage de l'église de Notre- Dame-des-Layes, paroisse aujourd'hui réunie à celle des Essarts-le-Roi. Les stalles et les boiseries du chœur furent achetées par les Bernardins de Paris; elles ont disparu pendant la Révolution. Quelques-unes des stalles qui se trouvent maintenant dans le chœur de Saint- Gervais^ viendraient., dit-on, de Port-Royal.

l3o LE PÈLERINAGE DE PORT-ROYAL

Après tous ces désastres il ne restait plus au fond du vallon que des décombres chaque jour diminués : Port-Royal était une carrière où, de tous les alentours, on venait s'approvisionner de pierres à bâtir. Et voici tout ce qu'en 1767 le Manuel signalait à la pieuse curiosité des pèlerins :

« 1° Les murs de clôture, flanqués de distance en distance de petites tours carrées qui furent bâties du temps des guerres civiles pour mettre la maison à couvert des partis qui couvraient la campagne. Ces murs forment un carré long qui descend du couchant au levant... Ce lieu est solitaire et désert ; et sans le chemin de Chevreuse et de Dampierre à Versailles, qui est le long d'une partie des murs de l'enclos, on n'y verrait jamais que ceux qui y ont à faire [sic).

« 2" Lorsqu'on est entré dans la cour, on voit à gauche l'endroit où était l'église, couvert des pierres de ce saint édifice et de ronces. Ce sanctuaire où Dieu a été adoré si longtemps en esprit et en vérité par de vrais adorateurs qu'il s'était formés lui-même, sert aujourd'hui de retraite aux lapins, et les animaux domestiques y vont paître. Il est indubitable que sous les ruines de cette église, il y a encore quantité de précieuses reliques...

« 3" On voit sur la droite le Colombier, qui subsiste en entier; ensuite l'appartement du meu-

PORT-ROYAL-DES-CHAMPS l3l

nier qui servait autrefois de lavoir aux religieuses. Le moulin est sur la même ligne. Les greniers et les fournils sont dans un bâtiment qui paraît être un reste des infirmeries,

« 4° On voit encore le canal, la terrasse de M"* de Longueville et quelques restes de co qu'on appelait la Solitude... dans un petit bois taillis qui est du côté du Midi. Tel est à peu près l'état actuel de Port-Royal. »

La vue de ces vestiges suffisait à exalter la piété janséniste jusqu'à l'extase et même jusqu'aux convulsions.

A la vénération que leur inspirait ces saints lieux, les pèlerins de 1767 — l'année où fut édité le Manuel — mêlaient sans doute un autre sentiment. Pour eux, les temps annoncés par le prophète Habacuc étaient enfin venus :

« En ruinant ce peuple, vous avez travaillé à votre propre ruine; car la pierre criera contre vous du milieu de la muraille, et le bois qui sert à lier le bâtiment rendra le même témoignage. Malheur à celui qui bâtit une ville du sang des hommes et qui la fonde sur l'iniquité. »

1767 I Depuis trois ans. Port- Royal était vengé ; depuis trois ans, les jésuites avaient été chassés de France.

On les voit, ces fidèles jansénistes, s'arrêtant au milieu des ronces et des décombres, à la place même où Pascal s'était tant de fois âge-

l32 LE PÈLERINAGE DE PORT-ROYAL

nouille, et entonnant, ainsi qu'il était prescrit aux pèlerins, le psaume lvii : «... Dieu brisera leurs dents dans leur bouche; le Seigneur brisera les mâchoires de ces lions. — Ils disparaîtront comme les eaux des torrents; le Seigneur lancera ses flèches et ils seront anéantis. — Le juste sera dans la joie, lorsqu'il verra éclater la vengeance du Seigneur ». Lœtabitur iustus quum viderit vindictam.

Aujourd'hui le juste renonce à se réjouir des vengeances divines. Les jésuites disparus, les pierres de Port-Royal ne furent pas relevées. Les jésuites revinrent, et le jansénisme, qui n'avait rien gagné à leur expulsion, ne perdit rien à leur retour. On vient de les chasser encore une fois et, il y a peu de jours, une personne « suspecte de jansénisme w me montrait une image qui représente la scène fameuse du 29 octobre 1709, M. d'Argenson signifiant aux religieuses la fin de Port-Royal, et elle me disait tristement : « Aujourd'hui, c'est la même chose. » Evidemment. M. Combes continuait Louis XIV; mais ce n'étaient pas les jésuites qui le menaient.

Après la Révolution, les pèlerinages continuèrent. Port-Royal-des-Champs, qui dépendait de l'abbaye de Port-Royal de Paris, fut mis en

PORt-ROYAt-DÉS-CHAMPS l33

vente comme bien national et passa entre les mains de diverses personnes fidèles aux souvenirs du jansénisme. En i8oi, Grégoire, Tancien évêque constitutionnel, publia la première édition de son livre les Ruines de Port-Royal : de pieux visiteurs reprirent le chemin du vallon.

Un prêtre génois, l'abbé Degola, qui, comme quelques-uns de ses compatriotes était attaché aux doctrines augustiniennes, paraît avoir joué un rôle considérable dans le mouvement portroyaliste sous le premier Empire. M. Gazier a conté comment cet ecclésiastique italien avait préparé, à Port-Royal même, l'abjuration de M""' Geymûller en i8o4 et celle de M"" Manzoni en i8io^ Nous allons le retrouver encore, dans une circonstance solennelle, sur les ruines du monastère.

Le 29 octobre 1809, «jour anniversaire séculaire de la destruction du monastère », de nombreux « amis de la vérité » s'assemblèrent à Port-Royal pour y célébrer la mémoire des religieuses et des solitaires du xvii* siècle. Dès la veille, M. Degola, M. Veyluva, chanoine de la cathédrale d'Asti, et plusieurs de leurs amis étaient venus sur les ruines pour y réciter les vêpres du pèlerinage et d'autres

I. Revue Bleue (14 mars 1908). — C'est à M. Gazier que je dois la communication d'un manuscrit de l'ex-oratorien Rondeau relatant le pèlerinage à Port-Royal du 19 octobre 1809.

l34 LE PÈLERINAGE DE PORT-ROYAL

prières. Le 29, vingt-troisième dimanche après la Pentecôte, dès neuf heures du matin, de nombreux fidèles se réunirent dans l'église paroissiale de Saint-Lambert et dans le cimetière où, depuis un siècle, reposaient pêle-mêle les ossements des morts de Port-Royal. Après la messe, les pèlerins s'acheminèrent vers les ruines et se pressèrent autour de M. Degola, auquel on avait demandé de dire quelques paroles de consolation et d'édification. « Chacun s'assit dans un enfoncement qui se trouve derrière les débris d'un mur de l'église. M. Degola s'assit en face du mur sur le haut de l'enfoncement, ayant à sa gauche, à deux ou trois toises, un vieux noyer qui abrite ordinairement le repas des pèlerins, et, à vingt toises plus loin, dans la même direction, la fontaine nommée la fontaine de la Mère Angélique... L'auditoire attentif, recueilli et respectueux, se composait d'environ trois cents personnes, y compris celles qui, restant debout, bordèrent comme une couronne cette espèce d'entonnoir. On a remarqué un garde du bois qui, arrêté d'abord par la curiosité, s'est approché, s'est appuyé sur son fusil et a fini par s'asseoir et écouter comme les autres... » (Le style est gauche ; mais le tableau ne manque pas de beauté.) J'ai sous les yeux le discours prononcé par Tecclésiastique génois. Sous une forme oratoire

PORT-ROYAL-DES-CHAMPS l35

d'une grande simplicité, ce panégyrique enflammé résume l'histoire et la doctrine de Port- Royal. L'orateur foudroie le molinisme, trouve dans la vie même de la Mère Angélique le plus éclatant des arguments en faveur de la théorie augustinienne de la grâce, et glorifie les docteurs, les vierges et les pénitents. De cette harangue je citerai seulement un parallèle entre le protestantisme et le molinisme : on y entend l'écho des terribles passions qui depuis deux siècles agitaient les consciences chrétiennes.

« A la doctrine désespérante du calvinisme, à la foi oisive des luthériens, les jésuites n'opposèrent que cette justice orgueilleuse qui remplit de présomption, et ces œuvres pharisaïques que la foi désavoue, puisqu'elles n'ont pas la charité pour principe.

« Les prétendus réformateurs ne connaissent que des grâces nécessitantes; les jésuites substituèrent à ce délire des grâces versatiles, qui atténuent l'idée de la toute-puissance divine. Les premiers rejettent les sacrements ou bien il les dénaturent; les seconds les ont profanés par l'exclusion des moyens qui disposent à les recevoir avec fruit. Tandis que les protestants déchiraient d'une main libertine le Code de la loi, les jésuites, sous le voile d'une piété hypocrite, en conservaient la lettre pour en anéantir impunément l'esprit. Ceux-ci éta-

blirent dans l'Église un gouvernement arbitraire dont ils avaient concentré le despotisme dans la Cour romaine, tandis que ceux-là attaquaient tous les rapports hiérarchiques par cette anarchie désolante qui a été de tout temps leur idole et la base principale de leur rébellion contre l'autorité de TEglise. C'était en un mot une lutte perpétuelle entre le Saducéisme d'un côté et le Pharisaïsme de l'autre qui aboutit enfin à cette incrédulité philosophique, à cet aveugle indilférentisme qui doit finir par une apostasie presque générale de la gentilifé chrétienne.

« Mais l'œuvre illustre de Port-Royal, dirigée constamment sur la ligne tracée aux enfants de la foi par l'Ecriture sainte et les traditions apostoliques, cette œuvre immortelle nous en a conservé et transmis le dépôt avec une fidélité scrupuleuse : In omnem veritatem... »

Après ce discours, une quête fut faite au profit des pauvres des environs. L'après-midi, les fidèles se partagèrent en deux troupes : les uns s'en furent prier au cimetière de Saint-Lambert; les autres récitèrent les vêpres sur les ruines. La journée se termina par un Te Deum.

Le soir, les pèlerins, lorsqu'ils rentrèrent à Paris, trouvèrent la ville illuminée : on y célébrait par des réjouissances la nouvelle du traité de Vienne.

PORT-ftOVÀ.L-bÈS-CfiAMPS l37

Pour nous Port-Royal n'est plus qu'un paysage mélancolique peuplé de grandes ombres, décoré par le souvenir de vertus admirables et de sublimes pénitences. Comme ces ombres et ce souvenir ennoblissent ce coin de terre ! Tout près, d'autres vallons, pareils à celui-là, s'ouvrent sur la vallée de l'Yvette, ravins étroits, tapissés de taillis, et au fond desquels un filet d'eau coule lentement entre des prés humides : aucun ne possède la touchante beauté du vallon de Port-Royal.

Il faut donc louer et remercier les hommes pieux qui ont conservé les derniers vestiges du monastère détruit, et n'ont pas souffert que des mains sacrilèges altérassent l'aspect des lieux saints.

Durant le xix* siècle, qu'il appartînt à des particuliers ou à des associations, le domaine de Port-Royal a suivi les destinées de cette caisse un peu mystérieuse qui, instituée au xviii' siècle, sous le nom de Botte à Perrette, a été fidèlement transmise à de fervents port-royalistes.

De 1824 à 1847, Port-Royal fut la propriété de M.Louis Silvy. Fils d'un conseiller du roi, celuici avait été lui-même auditeur à la Chambre des

l38 LE PÈLERINAGE DE PORT-ROYAL

comptes, avant la Révolution. C'était un homme instruit et un excellent janséniste : personne au monde ne lui eût fait signer que les « cinq propositions » se trouvaient dans VAugustinus. D'une lettre aujourd'hui exposée dans une des vitrines du musée de Port-Royal, il résulte qu'il fit bien de se hâter d'acquérir Port-Royal, car les jésuites étaient prêts à surenchérir (^).

M. Silvy avait peut-être plus de ferveur que de goût : il entreprit de grands travaux qui ne furent pas toujours conduits avec un souci scrupuleux de la vérité historique; il reconstitua la Solitude et planta une croix de bois à un emplacement de pure fantaisie ; il gâta le site en desséchant l'étang; il composa des inscriptions en vers destinées à être mises, les unes sur les pierres du monastère ruiné, les autres au-dessous des portraits des principaux jansénistes, et ses vers ne valent rien. Mais on peut lui pardonner ces excès d'un zèle intempérant, car il sauva les décombres qui subsistaient encore çà et là, bâtit un petit oratoire pour y recueillir divers souvenirs de l'abbaye, et permit au duc de Luynes de commencer les fouilles qui ont déblayé le sol de l'église. Il mourut à Port-Royal même, dans une petite maison qu'il s'y était fait construire (c'estmaintenantla maison du gardien)

I. Ce curieux détail est confirmé par une note parue dans le Constitutionnel, du 6 décembre 1834.

PORT-ROYAL-DES-CHAMPS l3g

et voulut être enterré dans le cimetière de Saint- Lambert.

Après lui, les propriétaires de Port-Royal ont poursuivi son œuvre, mais avec une piété plus discrète et mieux renseignée. Les fouilles ont été continuées, et l'on voit sur le sol le plan de Téglise clairement dessiné par les pierres des substructions. Des avenues plantées marquent la place des quatre galeries du cloître. A la masure bâtie par M. Silvy pour servir d' « oratoire-musée » et qui tombait en ruine, on a, en 1891, substitué une petite chapelle de style gothique qui occupe la partie supérieure de la croix latine figurée par l'ancienne église. Les bustes de Pascal et de Racine ont été placés en avant de cet édifice, afin de commémorer les deux gloires les plus éclatantes de Port-Royal. Une stèle indique le lieu de la sépulture de Racine.

Peut-être eût-on pu se contenter de mettre au jour les derniers vestiges du monastère sans bâtir d'oratoire, si modeste fùt-il. Il n'était ici besoin d'aucun monument expiatoire ; la désolation du vallon dévasté parle assez haut. On aurait pu abriter dans un des bâtiments de la ferme les souvenirs et les reliques que Ton désirait offrir à la curiosité où à la vénération des pèlerins.

Ces souvenirs et ces reliques aujourd'hui rassemblés dans la petite chapelle, c'est toute

l4o LE PÊLEftiNAGE Î)E PORT-ROYAL

l'histoire de Port-Royal. Des débris de colonnes, de chapiteaux, de clefs de voûte, de carrelages et de vitraux permettent d'imaginer le décor de l'église du xiii*' siècle. Un plan en relief met sous nos yeux, jusque dans leurs moindres détails, toutes les constructions du monastère. De menus objets qui servirent aux religieuses contentent la dévotion des cœurs fidèles. Puis voici une bibliothèque port-royaliste de plus de deux cent cinquante volumes, deprécieuses collections d'autographes, des monnaies et des médailles trouvées dans les fouilles, et une suite de portraits représentant les religieuses et les solitaires les plus illustres.

Arrêtons-nous un instant devant les six jolies estampes gravées par Magdeleine Horthemels et qui représentent l'église de Port-Royal, le chœur des religieuses, le chapitre, le cloître, le réfectoire, et une vue d'ensemble de tous les bâtiments. Ces images ont leur histoire.

Quand on rasa Port -Royal, on voulut détruire en même temps les gravures de Magdeleine Horthemels. Celle-ci était la fille d'un libraire de Paris. Le i3 mai 1710, trois exempts se rendirent chez la veuve Horthemels qui tenait le fonds de son mari, et, sous prétexte d'y chercher des dessins propres à la fabrique des toiles peintes, ils montèrent dans la chambre de Magdeleine; ils y trouvèrent les estampes

PORT-ROYAL-DES-CHAMPS l4l

et les planches de Port-Royal; le tout fut porté chez M. d'Argenson. La mère se plaignit au magistrat qui répondit que, le roi ayant ordonné de démolir le monastère, on ne devait pas le représenter en estampes. Elle fit observer que ces estampes avaient été gravées avant l'ordre de Sa Majesté. « N'importe, répliqua M. d'Argenson, elles doivent être supprimées. Est-ce que l'on souffrirait qu'il se fît des estampes du temple de Charenton, depuis que le roi l'a fait démolir? » Il fallut se contenter de cette singulière réponse. Plus tard, estampes et planches furent rendues à Magdeleine Horthemels, et on la dédommagea du tort qui lui avait été causé. L'historien janséniste qui a conté cette anecdote, l'abbé Guilbert, auteur des Mémoires historiques et chronologiques sur C abbaye de Port-Roy al-des-Champs, dit qu'à son avis d'Argenson avait agi par ordre, mais qu'il aurait pu se dispenser du parallèle entre Port-Royal et le Temple protestant de Charenton ; et il ajoute ces lignes qu'il faut recueillir, parce qu'elles expriment une louable horreur du vandalisme : « Le magistrat n'ignorait pas d'ailleurs que les plans, profils et élévations du Temple de Charenton se vendaient et s'étaient toujours vendus publiquement; que ces plans feront à jnmais ro^^rotter la démolition d'un chetd'œuvre du célèbre de Brosse, cet architecte qui

l42 LE PÈLERINAGE DE PORT- ROYAL

vivra tant que le portail Saint-Gervais, le Palais du Luxembourg, l'église du Calvaire à côté de ce palais, et l'aqueduc d'Arcueil subsisteront : ce fameux temple, n'étant pas plus impur que le Panthéon de Rome, aurait pu être conservé de môme. »

Il y a deux années environ, une plaque de marbre a été placée sur la muraille de l'oratoire de Port-Royal. Elle porte cette simple inscription : Ici repose Armand de Bourbon^ prince de Conti. — Pézenas. — Villeneuve-lès-Avignon. — Port-Royal,

Comment le prince de Conti, frère du grand Condé, mort à Pézenas en 1666, enseveli selon son vœu dans l'église de la Chartreuse du Valde-Bénédiction, à Villeneuve-lès-Avignon, repose-t-il aujourd'hui dans la terre dePort-Royaldes-Champs ?

Par sa conversion, ses pénitences et sa piété, Conti appartient à Port-Royal, et sa mémoire est célébrée dans les Nécrologes comme celle d'un ami de la vérité. Quand ils ont recueilli sa dépouille, les augustiniens du xx* siècle ont donc rendu un digne hommage au souvenir d'un des leurs, et tout le monde trouvera justes et spirituelles les représailles historiques qu'ils

VlLLh.M:LVK-Li.S-AMG.\O.N

Eglise (le la Chartreuse.

(Sépulture du prince Je Coiili.)

PORT-ROY AL-DES-CHAMPS l43

ont exercées contre Louis XIV, en confiant les restes d'un prince du sang à cette même terre d'où le roi, il y a deux siècles, fit retirer, pour les jeter au vent, toutes les cendres jansénistes.

Armand de Bourbon, prince de Conti, fils d'Henri II, prince de Condé, et de Charlotte- Marguerite de Montmorency, fut élevé par les jésuites. Nos amis de Port-Royal ajoutent tout de suite : « Il n'est pas étonnant après cela que le jeune prince se soit livré, surtout après la mort de son père, aux plus excessives débauches. » Elles furent excessives, en effet. Ce bossu avait tous les vices. Sa nature fantasque le mettait à la merci de son entourage. Il fut dominé par sa sœur, ses maîtresses et ses domestiques.

L'ascendant de M™* de Longueville le jeta, pendant la Fronde, dans le parti des princes. Mais, à Bordeaux, il fit sa paix avec la cour. On le nomma gouverneur de la Guyenne et plus tard du Languedoc. Pour mieux rentrer en grâce il s'empressa de demander la main d'une des nièces de Mazarin, n'importe laquelle, car il ne s'en cachait pas, il ne voulait qu'« épouser le cardinal». On lui donna Anne-Marie Martinozzi, une Italienne de dix-sept ans, bien faite et passionnée, qui avait été sur le point de se marier avec le beau Caudale, mais qui accepta

l44 l-E PÈLERINAGE DE PORT-ROYA.L

sans rechigner la gloire d'être princesse, au demeurant une « honnête païenne ». Il faillit en recueillir quelque désagrément : Louis XIV, qui avait du goût pour toutes les nièces du cardinal, marqua que la princesse de Gonti ne lui était pas indifférente. Le prince l'apprit et, avant tout dommage, rappela sa femme en Languedoc où il se trouvait alors.

Il était jaloux, mais n'en était pas plus fidèle. II afïïchait sa maîtresse, M'"'' de Galvimont, femme d'un conseiller au Parlement de Bordeaux, et, l'année suivante (i655), chargé par le roi de présider les Etats du Languedoc, il installait la favorite dans son château de la Grangedes-Prés, près de Pézenas, et lui offrait le divertissement de la comédiejouéepar ses comédiens particuliers, c'est-à-dire par la troupe de Molière. Mais, dans le même temps, étant tombé malade — la débauche avait ravagé ce corps rachitique — il reçut la visite de Pavillon, évêque d'Aleth, prélat célèbre par son austérité, sa vertu et son invincible attachement aux doctrines augustiniennes. L'évêque janséniste, selon son humeur ordinaire, attaqua de front le pécheur et lui reprocha sans merci ses débordements. Le jour même, Gonti se remit en ses mains. La grâce avait opéré.

Le château de la Grange-des-Prés, théâtre des désordres et de la conversion de Gcnti, était

PORT-ROYAL-DKS-CHAMPS ï4^

une magnifique maison bâtie au siècle précédent par le connétable Anne de Montmorency, remarquable « par la beauté de ses parterres et de ses grottes jointe à la magnificence de ses palissades d'orangers, de grenadiers, de lauriers de toute sorte et de cyprès », tout près de la ville de Pézenas « qui est le plus agréable séjour du royaume, tant à cause de la bonté et de la politesse du peuple qui l'habite, que pour la beauté de son assiette et des bâtiments qui la composent ». Aujourd'hui encore, en se promenant par les rues de Pézenas, on peut, à la beauté de quelques façades, deviner quel aspect présentait jadis cette petite capitale; mais à voir la négligence avec laquelle les gens de maintenant traitent ces vestiges du passé, on est forcé de reconnaître que le peuple de Pézenas est moins « poli » qu'autrefois. Quant à la Grange -des- Prés, cette belle résidence fut transformée, au xvm' siècle, en fabrique, puis en caserne d'étape, et maintenant il n'en reste plus rien que des tours ruinées et quelques bâtiments de ferme. Une maison moderne a remplacé le château. Mais il subsiste un parc admirable dont les ombrages touffus forment la plus belle, la plus fraîche des oasis au milieu des vignobles de l'immense plaine dénudée où coule l'Hérault. A l'extrémité d'un canal encadré de superbes platanes se dresse un buste

l46 LE PÈLERINAGE DE PORT-ROYAL

de Molière, monument de piété littéraire, qui doit importuner l'âme janséniste de Conti, si elle revient parfois errer parmi les chênes et les cyprès du parc.

M. d'Aleth confia la direction du néophyte à M. de Giron, chancelier de l'Université de Toulouse. Celui-ci, par humilité, pensa d'abord refuser une tâche aussi lourde : « Je ne suis pas appelé, disait-il, à de grandes choses, et mon attrait n'est qu'aux emplois des pauvres abandonnés. » Il se soumit cependant à la volonté de Dieu * : il ordonna au prince de confesser publiquement Jésus-Christ et de restituer les quarante mille livres de pension que représentaient les abbayes dont il avait été indûment gratifié. Le prince promit, et tint parole. Deux ans après, la princesse de Conti, cédant à l'exemple de son mari, demandait à M. de Ciron de la diriger, elle aussi, dans la voie étroite. A plusieurs reprises, les deux époux se rendirent à Aleth auprès de M. Pavillon, et y firent de pieuses retraites.

Le pénitent se soumit à ses directeurs. Son tempérament le portait aux extrêmes : il eût voulu se dépouiller de tout et se retirer dans

I. Sur M. de Ciron, M™» de Mondonville, l'Institut de l'enfance, on peut lire un intéressant discours prononcé par M. Henri Jaudon. avocat général, à l'audience solennelle de rentrée de la Cour de Toulouse (1900) : Port-Royal à Toulouse ou le Jansénisme au Parlement.

un couvent. Ni M.d'Aleth, ni M. de Ciron ne se prêtèrent à ces excès de pénitence : ils prescrivirent au prince de garder ses charges et de demeurer dans le monde pour y pratiquer la charité et la justice. Il y a sur ce sujet d'admirables instructions de Pavillon.

Gonti avait renvoyé M™^ de Calvimont ; il l'avait fait enfermer dans un couvent, après avoir, lui-même, demandé publiquement pardon à M. de Calvimont (Ces formes d'expiation nous laissent un peu perplexes : peut-être le m.ari aurait-il dispensé le prince de cet agenouillement public ; peut-être eût-il été plus chrétien de laisser à la maîtresse abandonnée la liberté de ses remords, le choix et le mérite de sa pénitence.) Il agit de même pour tous ceux envers qui sa conscience lui reprochait quelque iniquité.

Il se livra à de cruelles austérités, jeûna et porta un cilice. Il retira son nom à la troupe de Molière, fit chasser les comédiens de son gouvernement et écrivit un Traité contre la comédie et les spectacles. Lorsqu'il commanda en Italie l'armée du roi, il se montra plein d'humilité, et fit pendre des gens qui avaient pillé une église. Il fit rechercher les crimes impunis, exerça de terribles rigueurs contre les gentilshommes qui abusaient de leurs privilèges, distribua de grandes aumônes et restitua plus

l48 LE PÈLERINAGE DE PORT-ROYAL

de deux millions aux peuples qui avaient souffert de la guerre civile. Sa femme l'encourageait dans ses charités ; elle vendit ses pierreries pour venir au secours des paysans décimés par une famine. Les deux époux voulurent prononcer le vœu de continence : M. d'Aleth s'y opposa.

Exténué par les désordres de sa jeunesse et par onze années de pénitence, Gonti mourut à la Grange-des-Prés, âgé de trente-sept ans, le î2 février 1666. Le P, Rapin a raconté qu'au dernier moment, le mourant avait déclaré « se soumettre aux Gonstitutions des deux Papes pour le fait et le droit ». Sainte-Beuve remarque avec raison que, cette abjuration fût-elle autre chose qu'une invention des jésuites, il n'en restait pas moins vrai que la conversion et les terribles pénitences de Gonti avaient été l'œuvre de Pavillon, et que celui-là était un des saints du jansénisme. Rien ne saurait dénouer le lien qui rattache Gonti à Port-Royal.

Avant de mourir, le prince avait demandé à être inhumé dans la Chartreuse la plus voisine de Pézenas. Valbonne et Villeneuve se disputèrent sa sépulture. Villeneuve l'emporta, et le tombeau de Gonti fut placé dans le chœur de l'église de la Ghartreuse du Val-de-Bénédiction.

Gomment et quand cette tombe fut-elle

PORT-ROYAL-DES-CHAMPS l49

ouverte ? — Poussons notre promenade jusqu'en Avignon.

Sur la place de l'Hôtel de Ville d'Avignon stationne un omnibus singulier, bas sur roues, l'air piteux d'un pauvre petit tramway qui vient de dérailler et s'aventure tristement sur les pavés inégaux, au gré de ses deux haridelles : il transporte les Avignonnais à Villeneuve. Sur sa caisse on lit simplement : Administration X. Pour apprécier la modestie de cette dénomination, il faut connaître les mœurs des voituriers d'ici, il faut avoir rencontré, enlisées dans la poussière des routes de Provence, battues par le mistral qui fait claquer leurs stores en lambeaux, ces délicieuses pataches disjointes, décolorées, délabrés, mais qui, toutes, portent des noms grandioses comme le Gladiateur Cavatllonais, ou bien engageants comme le Complaisant de Château-Renard, ou bien poétiques comme VHirondelle de Montfavet : c'est une extraordinaire guimbarde que VHirondelle de Montfavet !

Yi' Administration se met en branle, cahotant sa voiturée d' Avignonnais loquaces sur les pavés de la rue Saint-Agricol, sur les pavés de la place Grillon, sur le parquet du pont suspendu;

l5o LE PÈLERINAGE DE PORT-ROYAL

et, cahin-caha, par la route poudreuse qui passe au pied de la tour de Philippe le Bel, elle la trimballe jusqu'à Villeneuve.

Par cette tiède journée de mars, presque printanière, une délicate lumière bleuit les eaux du Rhône, dore les vieilles pierres de Villeneuve, et adoucit les lignes des âpres coteaux du Languedoc. Vers le Nord, le jour est moins limpide, et l'on devine seulement, à travers un voile de brumes blanches, la blancheur du Ventoux. Les vergers annoncent le renouveau. Tout autour de la ville ruinée, la campagne est couverte d'amandiers en fleurs.

Pour qui se laisse prendre au triple sortilège des ruines, de l'histoire et de la lumière, Villeneuve est un lieu d'enchantement. Ils sont si beaux, ces palais dévastés dont les architectes archéologues ne sont pas venus troubler la lente agonie, et qui, jusqu'à leur écroulement, garderont le semblant de la vie, car des troncs de figuiers jaillissent du pied des vieilles murailles, des pampres grimpent aux façades branlantes, les poules picorent dans les cours seigneuriales, la marmaille se gourme autour des margelles des puits séculaires, et les voûtes des grandes salles partagées, saccagées, défigurées, abritent encore la misère de quelques pauvres gens. Ils sont si expressifs, si parlants, tous ces magnifiques débris, témoins d'une prospérité

PORT-ROYAL-DES-CHAMPS l5l

qui, des siècles durant, fit de Villeneuve l'opulent faubourg de l'opulent Avignon : parois robustes et nues des maisons féodales, vestiges des cloîtres disparus, colonnettes et trilobés des galeries ogivales, frises de la Renaissance que décorent des sirènes et des rinceaux, lourds frontons classiques chancelant sur leurs ordres mutilés. Errer par les rues et les cours de Villeneuve, s'arrêter, au gré de sa fantaisie, devant la magnifique ogive par où l'on pénètre dans le palais de la Thurroye, devant le linteau sculpté du palais de Pierre de Luxembourg, devant la grande porte du palais dit sans raison palais de Conti, d'un style Régence si noble et si somptueux, et se divertir à restituer par l'imagination l'aspect ancien de ces belles demeures, c'est un délice... Mais il est temps de nous souvenir que nous sommes des pèlerins, des pèlerins jansénistes, à la recherche de la sépulture de Conti. Gagnons la Chartreuse.

Ce monastère, fondé par le Pape Innocent YI, fut, après la Grande Chartreuse, la plus prospère des maisons de l'ordre de Saint-Bruno. Ses cloîtres et ses bâtiments s'élevaient au pied du fort de Saint-André, enclos dans une muraille de quinze cents mètres de tour. Sa richesse était prodigieuse. Au moment de la Révolution, il comptait encore quarante-six religieux. Le a thermidor de Tan II, la Chartreuse fut morce-

iSa LE PÈLERINAGE DE PORT-ROYAL

lée en dix-sept lots : la dévastation commença et depuis elle s'est continuée sans trêve. Aujourd'hui, deux cents familles sont logées dans les constructions ruinées du couvent.

La porte grandiose et pompeuse que l'architecte François de La Valfenière bâtit en 1649, ^ l'entrée de la clôture, est encore debout (on l'a naguère restaurée). Au delà, c'est un extraordinaire dédale de couloirs voûtés, de cloîtres, de cours, de masures et de vergers où, à chaque pas, on se courroucerait contre la barbarie des hommes, si l'œil n'était ravi par le pittoresque des décombres, et l'imagination amusée par les mystères et les contrastes de cette petite cité à demi morte. Au milieu de l'aire d'un grand cloître démoli, se dresse, pareille à la rotonde d'un temple antique, la charmante fontaine de Saint-Jean. Des fresques du xiv° siècle racontent la vie de saint Jean-Baptiste sur les murs de la chapelle d'Innocent VI. Les arceaux d'un cloître ogival enferment un jardinet fleuri. Non loin apparaissent les vestiges d'un bel appartement et les traces d'un aimable décor du XVIII® siècle. Et les brèches des murailles écroulées encadrent l'admirable tableau de la colline abrupte que couronnent les formidables remparts du fort Saint-André.

L'église des Chartreux était un édifice ogival à une seule nef, flanquée sur un des côtés

PORT-ROYAL-DBS-CHAMPS l5o

d'une suite de chapelles dont la plus vaste, celle de la Sainte-Trinité, abritait le tombeau d'Innocent VI. Devant la façade se dressait un porche de style classique. L'intérieur était orné avec la plus grande somptuosité. De magnifiques peintures décoraient les chapelles. On peut, du reste, se faire une idée de toutes ces richesses si l'on visite Téglise paroissiale de Villeneuve, où a été placé l'ancien maitre-autel en marbre de la Chartreuse, et l'hôpital, où l'on a logé le tombeau d'Innocent VI et la plupart des tableaux.

Le monument est atrocement dégradé. Le porche extérieur a été détruit ; l'abside est tombée ; la nef seule subsiste, et dans quel état ! Un petit mur transversal, percé d'une porte, la divisait en deux parties inégales : le chœur des Pères et celui des Frères. Le mur, qui sert aujourd'hui à séparer deux propriétés, a été respecté, mais la porte est murée. Le chœur des Pères est une remise à charrettes, le chœur des Frères une écurie.

Où se trouvait la tombe du prince de Conti ? L'hésitation est impossible, car on lit dans une description de la Chartreuse, rédigée par l'abbé Soumille, chanoine de Villeneuve, et publiée par le Mercure de France en 1742 : « ... Au milieu du chœur des Pères, se voit le tombeau d'Armand de Bourbon, prince de Conti... Ce

l54 LE PÈLERINAGE DE PORT-ROYAL

tombeau n'est, à proprement parler, qu'une grande base attique en parallélogramme, de marbre noir pour la table, et de marbre blanc veiné pour les moulures. On ne lui a donné que seize pouces d'élévation pour ne pas couper la vue du maître autel. »

Sur la table de marbre noir était gravée l'épitaphe que Nicole avait composée à la demande de la princesse de Gonti. Je me dispenserai de la traduire, d'abord à cause de son extrême longueur : « c'est presque toute une biographie » , disait le rédacteur du Mercure pour s'excuser de ne la point transcrire; puis toute traduction énerve la force et amortit l'éclat du latin lapidaire.

Le latin de Nicole m'a semblé d'une robuste et substantielle beauté. Tel n'était point l'avis des Avignonnais du xvii^ siècle : Nicole luimême l'a conté d'une manière assez plaisante dans une lettre à son ami le P. de Bretagne, prieur de Saint- Germain-des-Prés. En 1676, se rendant à Aleth, il passa par Avignon : « Ayant été adressé, dit-il, à un fort honnête homme, qui pour me régaler avait assemblé chez lui quelques-uns de ses amis, ils eurent la civilité de me faire voir ce qu'il y avait de plus curieux et de plus rare dans leur ville. Il y en eut un qui proposa de me mener aux Ghartreux, et qui allégua pour raison que je pourrais voir

le tombeau de M. le prince de Gonti et son épitaphe. Mais le plus bel esprit d'Avignon s'y opposa, en disant que cette épitaphe ne méritait pas d'être vue et qu'elle ne valait rien du tout. Tout le monde en demeura d'accord, et moi aussi, avec intention d'en faire mon profit, et de m'en servir pour me délivrer à jamais des épitaphes. »

Pendant la Révolution, la Chartreuse ayant été vendue, le tombeau fut démoli et violé, l'épitaphe brisée. Plus tard, un des fragments de l'épitaphe fut retrouvé et dressé contre les murs d'une des chapelles de l'église paroissiale de Villeneuve, mais nul ne s'inquiéta de la dépouille de Conti.

Or, en i883, M. l'abbé Frédéric Fuzet, qui maintenant est archevêque de Rouen, fut nommé curé-doyen de Villeneuve. Comme il avait le goût de l'archéologie, il montra beaucoup de zèle pour recueillir les souvenirs religieux ou historiques qui se rattachaient au passé de sa paroisse. Un jour, il s'avisa de rechercher les ossements de Conti, désirant restituer dans son église le monument élevé jadis chez les Chartreux. La description du chanoine Soumille lui indiquait le lieu précis de la sépulture. Il y fit pratiquer des fouilles et constata d'abord que le tombeau avait été ouvert et qu'on en avait retiré des moellons et le cercueil de plomb.

l56 LE PÈLERINAGE DE PORT-ROYAL

Sachant que les auteurs de cette première fouille n'avaient eu d'autre objet que de rechercher ce que la sépulture pouvait contenir de précieux, il fit creuser plus avant et, au fond du tombeau, il trouva réunis en monceau les os du prince de Gonti. Un médecin d'Avignon fut appelé à examiner ces débris; il les décrivit, les classa et observa que neuf côtes retrouvées entières présentaient d'une manière accusée les déformations particulières du rachitisme. Cette constatation levait toute incertitude.

Le procès-verbal de la découverte des ossements du prince de Gonti est déposé à l'évêché de Nîmes. Il a été publié dans le Bulletin de VArt chrétien du diocèse de Nimes (t. IV, 1888). Les faits sont également rapportés dans un excellent petit livre de M. l'abbé Valla, actuellement curé de Villeneuve : Villeneuve -les- Avignon. Guide du voyageur et notes historiques.

En possession des restes de Gonti, le curé de Villeneuve n'avait plus qu'à réédifîer le tombeau. Comme sa paroisse n'était pas riche, il pensa que le duc d'Aumale, héritier des Gondé, viendrait à son secours. L'évêque de Nîmes, M. de Pontmartin, M. Guvillier-Fleury se mêlèrent de l'affaire, mais le duc d'Aumale fit la sourde oreillex Quand il partit pour la Réunion, où il venait d'être nommé évêque, M. Fuzetdut se contenter de réunir et de restaurer les divers

PORT-ROYAX-DKS-CHAMPS 107

fragments de Tépitaphe de Nicole qu'il avait retrouvés ; on les peut voir dans une des chapelles de l'église. Quant aux ossements, il les enferma dans une boîte et les laissa en dépôt chez une de ses paroissiennes. Il y restèrent jusqu'au jour où, appelé au siège de Beauvais, l'évêque se fit renvoyer le précieux colis. De Beauvais, il l'emporta à Rouen. De Rouen, il l'expédia à Sainte-Emétéry, dans le Gard. Et ce fut la dernière des étapes posthumes du prince de Conti avant Port-Royal des Champs, où il a enfin trouvé dans une terre amie le repos que lui avaient mérité tant de macabres pérégrinations.

Page 1