LE PAYSAGE DES GRANGES. — M. CHARLES. M. DE PONTCHATEAU
Les Granges étaient une ferme dépendante de l'abbaye de Port-Royal, Ses bâtiments, posés sur la hauteur qui ferme le vallon vers le Nord, dominaient le monastère, et son vaste enclos s'étendait sur le penchant de la colline. La plupart des solitaires y vécurent dans la retraite, l'étude et la pénitence. Une des « petites écoles » y fut établie. Lancelot y enseigna le grec à Racine.
Les Granges ne furent pas démolies en 1710. Mais les nouvelles propriétaires, les religieuses de Port-Royal de Paris, gagnées au molinisme, ne mirent aucun soin à conserver ce qui pouvait rappeler ici le séjour des jansénistes. Le fermier rentra donc en possession du bâtiment
Ouvrages consultés : Nouvelle histoire abrégée de l'abbaye de Port-Royal, par M"» Poullain. — Mémoires de Godefroi Ilermant — Vie de M. Vabbe de Pontchâteau (citée par Sainte-Beuve en appendice du t. VII de Port-Royal].
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COVK DE LA FERME DES GrANCES. PUITS DU PaSCAL
Etat actuel.
dont les grandes salles avaient été partagées en cellules : « ce qui avait autrefois servi de retraite à tant de saints ne servait plus qu'à serrer les grains et les fruits ». Les logements que quelques-uns des solitaires s'étaient fait construire autour delà cour furent détruits. L'enclos resta inculte. Au milieu de la cour, on voyait encore un grand puits couvert pour lequel Pascal avait inventé une machine « permettant à un enfant de douze ans de monter et descendre deux seaux, qui tenaient chacun neuf seaux ordinaires, l'un étant plein et l'autre vide » : ce puits avait été comblé, les machines gisaient sous les remises. Telles se présentaient les Granges aux pèlerins du xviii* siècle, et ceux-ci gémissaient de voir en cet état d'abandon les lieux jadis sanctifiés par tant de vertus.
Au xrx' siècle, des cœurs fidèles ont voulu rendre aux Granges le décor de leurs grands souvenirs. Maintenant tout y glorifie les noms des solitaires. La piété qui a dirigé cette œuvre de réparation fut peut-être parfois un peu aventureuse, et Ton aurait tort de croire que les Granges d'aujourd'hui offrent une image parfaite des Granges du xvii* siècle. C'est, tout de même, un grand bonheur que l'on ait respecté les derniers vestiges de la « divine solitude » et consacré le domaine à la mémoire de ses anciens maîtres. Si, par une très précieuse fa-
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veur, on est admis à pénétrer dans les Granges, on reconnaît bien vite que là, comme nulle part ailleurs, revit le passé de Port-Royal.
Les bâtiments de la ferme ont été reconstruits ou remaniés, mais la cour a gardé son caractère et ses proportions d'autrefois ; le puits de Pascal n'est plus comblé. Il n'est pas sûr que, dans la vieille maison qui abrita Arnauld, Lancelot, Nicole, Hamon et leurs élèves, les aménagements d'à présent correspondent exactement à l'état des logements de jadis, et que chaque chambre ait été habitée par l'hôte illustre dont le nom est écrit sur la porte : ces traditions-là sont si incertaines ! Mais l'antique escalier aux balustres de bois est toujours à sa place, avec ses degrés vénérables où se posèrent les pas chancelants de Pascal et les pas légers de Racine enfant : cela suffit à éveiller les fantômes. Les portraits des solitaires et les vues de Port-Royal qui ornent les lambris ne sont pas très fidèles ; ils offrent du moins un touchant témoignage de dévotion ; ils sont à leur place. Enfin, s'il faut regretter que la construction d'une aile moderne ait naguère transformé le vieux logis janséniste en une agréable maison de plaisance, ne maugréons pas trop fort contre cette métamorphose discrète, sans scandale : c'est peut-être la meilleure garantie qu'on n'en viendra jamais aux irréparables profanations.
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N'allons pas surtout déplorer que la nature et les hommes aient transformé Tenclos des Granges en un parc charmant que traversent des allées, des « lignes » tracées à flanc de coteau etdécorées chacune du nom d'un des solitaires. Si ceux-ci revenaient aux Granges, ils ne reconnaîtraient pas, sans doute, l'aspect de leur colline. Ils chercheraient en vain la vigne qu'un des leurs, M. Bouilli, chanoine d'Abbeville, avait plantée à côté de l'escalier rustique, dont les cent marches conduisaient de la ferme à l'abbaye ; ces degrés de terre n'ont point disparu, mais une clairière gazonnée a remplacé la vigne. Ils s'étonneraient aussi de trouver les avenues de leurs bois dessinées avec un art aussi ingénieux, ils en seraient même scandalisés, car tout l'esprit de Port-Royal tient dans cette parole de la Mère Agnès : « Cette règle est générale pour toutes choses, que plus on ôte aux sens, plus on donne à l'esprit. Tout le plaisir qu'on prend aux choses visibles diminue autant la vie de la grâce. » Mais, nous, comment nous défendrions-nous d'admirer ce parc ombreux qui, par de brusques échappées, laisse apercevoir les prés du vallon, la tour du vieux colombier, les débris de Port-Royal ? Devant ce paysage si parfait, nous ne sommes pas comme ces personnes dont parle M. Hamon et qui « sont obligées de fermer leurs yeux, lorsqu'elles
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prient dans des églises qui sont trop belles ». Nous ouvrons les nôtres pour jouir des nuances de la verdure, de la douceur des ombres, de la majesté de la futaie, car le plaisir que nous prenons aux « choses visibles » nous incline à mieux comprendre la beauté des choses invisibles.
Cette sensualité est-elle inexcusable ? Les hommes qui se réfugièrent dans cette retraite furent-ils donc, eux-mêmes, insensibles.au spectacle de la nature ? A la religieuse pensée qui les jetait dans la solitude ne se mêlait-il pas un secret désir de contempler librement les merveilles de la terre et du ciel? Et leur vie spirituelle n'en fut-elle pas enrichie?
M. Hamon, ce solitaire d'une héroïque austérité et d'une piété à la fois si délicate et si profonde, si subtile et si naïve, aimait à sa manière — qui sans doute n'était pas celle d'un poète romantique — les bois de Port-Royal. Dans une lettre, il a fait confidence à un ami de ses « petites rêveries ». Rien n'est plus propre à montrer ce que pouvait suggérer à un cœur janséniste la vue des mousses et des arbres, dans le parc des Granges.
« J'allai hier seul à mon ordinaire dans le parc, qui est à présent aussi solitaire que les déserts de la Thébaïde ; j'y allais, comme je vous dis, pour me défaire de moi, et pour m'a-
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bandonner aux premiers objets qui se présentaient à mon esprit. Comme je m'étais caché dans le bois, et que je ne pouvais rien voir que des arbres, je n'eus point aussi d'autre conversation. J'allai m'asseoir sur un siège qui est encore du temps passé, et qui était encore couvert de mousse ; cela me fit souvenir de ce verset des Lamentations : Viâs Sîon liigent... Mais comme je n'étais pas en humeur de faire le procès à personne, et que je n'avais pas le courage de me le faire à moi-même, j'arrêtai les yeux sur ce siège, et non pas sur ceux qui l'y avaient fait mettre ; je remarquais en le voyant que des plantes que l'on arrose tous les jours sèchent dans les meilleures terres, et que cependant il venait quelque chose jusque sur ce bois sec... Il me sembla que tout cela me condamnait, et que c'était avec grande raison que l'arbre stérile était condamné au feu, n'y ayant point de bonne excuse de ce qu'on n'apporte point de fruit, en quelque lieu que ce puisse être, quand on a été planté de la main de Dieu même.. » Et plus loin : « Etant assis sur ce banc, j'avais devant moi un pauvre châtaignier, qui avait été planté là afin de faire une espèce d'encoignure et d'être là, non pas comme une pierre, mais comme un arbre angulaire, pour servir de commencement à une allée et de fin à une autre ; mais les arbres qui étaient derrière, étant trop grands, l'avaient
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empêché de croître suffisamment : ce qui est beau, c'est que la nature, qui fait toujours bien ce qu'elle fait, comme dit notre Hippocrate, (M. Hamon était médecin) et qui est savante et admirable jusque dans les choses insensibles, avait porté toutes les branches de ce pauvre arbre du côté du soleil, et d'où lui venait la vie. Il est visible qu'il fuyait cette ombre mortelle de toute sa force. Je trouvai les arbres des forêts plus sages que les hommes... »
Voilà ce que murmuraient à M. Hamon les a voix de la forêt ». De tous les solitaires il fut, sans doute, celui qui les écouta avec le plus de complaisance ; son âme, presque franciscaine, avait le don de la parabole. Mais, dans le bois des Granges, il ne fut pas seul à sentir la vertu consolatrice de la nature.
Pour l'agrément et l'édification de notre pèlerinage évoquons la mémoire de deux de ces solitaires qui vécurent aux Granges sous des noms supposés, « comme les pénitents de Saint- Jean Climaque ». Ce sont deux figures diverses et originales, mais, qui, l'une et l'autre, gardent cette mine un peu mystérieuse, propre aux gens de Port-Royal.
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M. Singlin reçut un jour — en 1637 ou en i638 — la visite d'un prêtre, M. Charles Duchemin, qui souhaitait obtenir la permission de passer ses jours à Port-Royal dans les exercices de la pénitence. Entré dans les ordres sans vocation, cet ecclésiastique avait été vicaire dans une paroisse du diocèse de Beauvais. Puis un événement extraordinaire qu'il n'a jamais bien expliqué le jeta dans un trouble de conscience. M. de Pontchâteau croyait se souvenir « qu'on lui avait dit que cet événement était d'avoir vu une femme qu'il avait assistée à la mort, toute en feu ». M. Duchemin consulta quelques personnes sur ses scrupules et ses inquiétudes; elles le renvoyèrent à ses fonctions. Mais son cœur n'était pas apaisé. Un curé de sa connaissance lui ayant parlé de Port-Royal, il était venu trouver M. Singlin. Celui-ci, après quelques hésitations, consentit au désir de M. Duchemin, qui, désormais privé de toutes fonctions ecclésiastiques, se retira aux Granges.
A partir de ce moment, tout le monde ignore le véritable nom du pénitent. Il n'est plus que M. Charles Chrétien, ou M. Charles tout court. On le charge d'abord de la cuisine ; puis on lui donne le soin d'une partie de la ferme, et enfin il y demeure chargé seul de tout le temporel, pendant trente-sept ans. Jusqu'à sa mort, il ne sort qu'une seule fois, pour recueillir la succès-
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sien de son père, dont il fait deux parts : l'une pour les pauvres, l'autre pour payer les réparations du monastère. Ce fermier, s'emploie aux ouvrages les plus rudes: il laboure, soigne les bêtes malades, ferre les chevaux, gouverne les domestiques avec autant d'exactitude que de charité. Son travail n'interrompt jamais sa prière. Il porte toujours un livre sur lui pour occuper ses instants de loisir. 11 ne dort que trois heures dans la nuit. Son humilité est extrême : il veut qu'on ignore tout de lui, sa condition et son passé, et cause peu avec les personnes de la maison. Le jour de Pâques de l'année 1687, ^^ est touché d'un grand désir de la vie bienheureuse et, pendant la procession, il demande à Dieu de le délivrer des misères de ce monde. Il est exaucé ; le soir même, il est pris de frisson et il meurt le huitième jour, à la même heure qu'il avait fait sa prière.
Tel fut M. Charles d'après sa biographie la plus complète, celle que publia M"^Poullain dans les Vies choisies et abrégées de Messieurs de Port-Royal. Mais il a joué un rôle dans deux épisodes de l'histoire des persécutions de Port- Royal ; et l'on connaîtra mieux ce curieux personnage, quand on l'aura vu agir et entendu parler.
Les petites écoles de Port-Royal avaient été établies à Paris, en 1647, dans le cul-de-sac de la
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M. Charles Gravure du temps.
rue Saint-Dominique-d'Enfer, tout près du monastère : elles étaient alors dirigées par M. Walon de Beaupuis; MM. Lancelot, Nicole, Guyot et Goustel y instruisaient les enfants. On sait comment le lieutenant civil, à l'instigation des Jésuites, inquiéta ces premières écoles et comment, vers i65o, maîtres et élèves émigrèrent hors de Paris. Dès lors, il y eut trois groupes d'écoliers : au Chesnai, chez M. de Bernières, aux Troux, chez M. Du Gué de Bagnols, et dans la terme des Granges. En i656, la cour décida la dispersion des solitaires et la ferm.eture des écoles.
Le 3o mars, le lieutenant civil Daubray se présenta aux Granges. On avait été prévenu de sa visite ; la maison était vide, les solitaires s'étaient éloignés, les enfants avaient été envoyés, soit à Vaumurier, soit àli Chesnai, soit chez leurs parents. Le lieutenant civil ne rencontra que deux personnes : un laboureur et un vigneron. Le laboureur, c'était M. Charles et le vigneron, M. Bouilli. L'un et l'autre jouèrent admirablement leur personnage. « Où sont les presses? demanda M. Daubray, qui croyait mettre la main sur une imprimerie clandestine, et le laboureur, tout en patoisant, le conduisit au pressoir. Lorsque les interrogatoires furent terminés, le magistrat dit au vigneron : « Bonhomme mettras-tu bien là ton nom ? » et comme le vigneron
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semblait fort embarrassé de signer, il ajouta : « Fais comme tu pourras. »
Sainte-Beuve a conté cette scène, mais il en a omis une autre plus plaisante encore et où nous allons retrouver M. Charles, — celle de la seconde visite de M. Daubray. Godefroy Hermant l'a rapportée dans ses Mémoires^, et on en peut reconstituer toutes les péripéties dans la maison et dans le parc des Granges.
L'école des Granges avait été supprimée ; mais il restait quelques écoliers au Ghesnai. Le P. Annat, confesseur du roi, qui avait été malmené dans les dernières Provinciales^ obtint de Louis XIV une déclaration que le Parlement enregistra au mois de juillet 1639, et qui ordonnait la dissolution des « maisons régulières, communautés, séminaires et Confréries établies sans le consentement des évêques et sans lettres patentes du roi ». Le mot d'écoles n'était pas proncé ; mais l'objet de la déclaration était bel et bien. d'accomplir la « dissipation » définitive des petites écoles de Port-Royal.
Le 12 mars 1660, le même lieutenant civil, M. Daubray, se remit en campagne, accompagné de son secrétaire, du procureur du roi au Châtelet, de trois conseillers et d'un exempt du
I . Ce fragment des Mémoires d'Hermant a été reproduit et commenté par M. A. Gazier dans la Reuue internationale de l'Enseignement (1907).
lieutenant criminel de robe courte. La petite troupe se rendit d'abord au Chesnai, près de Versailles, où elle trouva deux maîtres et sept enfants. Ordre fut donné aux maîtres de quitter incessamment la maison pour se rendre dans Paris, et on laissa vingt-quatre heures à l'économe de M. de Bernières, propriétaire du château, pour avertir les parents des écoliers qu'ils eussent à retirer leurs enfants. Puis de Versailles les magistrats de police se mirent en route pour Port-Royal-des-Champs ; ils y arrivèrent vers quatre heures, et commencèrent par s'arrêter aux Granges.
M. Charles qui, depuis la dispersion de i656, était resté seul dans la ferme, vit avec surprise les carrosses et les cavaliers. Il fit de grandes civilités aux visiteurs. Ceux-ci le regardèrent de haut et tirèrent vers la ferme. Feignant d'être bien renseignés, ils demandèrent pourquoi il y avait tant de monde dans cette maison. M. Charles les assura qu'il n'y avait personne. « Il faut voir », répliquèrent-ils, et ils exigèrent les clefs. Le fermier alla les prendre dans un grand panier où elles étaient confondues avec beaucoup de paille et les renversa dans son chapeau qu'elles remplirent jusqu'aux bords : elles étaient rouillées, et sur les étiquettes de parchemin toutes roussies, l'écriture était effacée. A cette vue le lieutenant civil se radoucit, com-
prenant qu'aux Granges il allait faire buisson creux. Cependant il visita le logis : les salles étaient pleines de fagots, de paille et de vieilles pièces de bois. Il fit ouvrir deux ou trois chambres ; les châssis étaient crevés, les vitres cassées, les volets cloués. Gomme M. Gharles reconnaissait avec beaucoup de peine la clef de chaque pièce, M. le lieutenant civil eut l'air de croire qu'il le faisait exprès pour s'amuser aux dépens de la justice. L'autre protesta que son embarras était véritable. Les magistrats furent obligés de se rendre à l'évidence : depuis quatre ans, les seuls hôtes du logis étaient des rats et des souris, « qu'ils auraient fort obligé ces messieurs de chasser des Granges par un coup de leur juridiction ».
Ils firent mine de se rendre au logis de M. Charles. Le bonhomme les y conduisit tout droit. Mais il fallait passer par une grande traverse de boue. Ils hésitèrent. « Dis-nous qui est là-dedans? — Personne. — Fais-en le serment? — Allez-y voir. » Et de rechef il les assura que, hors un garde-bois, ils n'y trouveraient personne. On finit par le croire, et l'on se remit à patauger dans une boue épaisse.
La visite domiciliaire des Granges était terminée. Le lieutenant civil et sa suite désiraient se rendre à Port-Royal. Ce fut alors que M. Charles « les régala du chemin des vignes » et les
invita à prendre l'escalier de cent marches qui conduisait à Tabbaye.
Dès qu'ils se sentirent à pied sec, ils se mirent à causer. Le lieutenant civil entreprit de nouveau M. Charles : « Tu ne nous dis pas vrai. — Monsieur vous avez tout vu. «Cependant les commissaires qui étaient presque tous les mêmes qu'en i656, rappelèrent à M. Daubray l'interrogatoire qu'il avait déjà fait subir au « bon laboureur », lors de cette première visite. Et M. Daubray de s'écrier : « Tu as bien de l'esprit » ; et tous de répéter : a Oui, il a bien de l'esprit. » Le magistrat ajouta : « On a bien étudié le dernier interrogatoire, mais on n'y a rien trouvé à mordre : tu as bien de l'esprit. »
Tandis qu'il recevait ces compliments, le « bon laboureur » tendait la main à son interlocuteur pour le soutenir et l'empêcher de rouler en bas de l'escalier, car M. Daubray était obèse, et de grosses pierres encombraient les degrés. Et la conversation continuait un peu décousue, comme la conversation de personnes plus occupées à se garer d'un faux pas qu'à mettre de la suite dans leurs propos. On parla des religieuses, que tout le monde fut d'accord pour appeler de « bonnes filles ». On parla du vallon : « L'air y est bien malsain » remarqua M. Daubray ; M. Charles en convint : tous les domestiques y mouraient. « Pourquoi donc y restes-tu? » fit le
magistrat. A quoi M. Charles répondit niaisement, à sa mode • « Mais que gagnerais-je à changer ? On ne trouve pas mieux. » On parla du monastère : tous le déclarèrent admirable. Enfin, on arriva au bas de la vigne. Alors» M. Daubray, avec l'air satisfait d'un homme qui, sorti d'un mauvais pas, s'empresse de redevenir spirituel, dit à l'un des commissaires : « Monsieur, vous mettrez : Vu maison, personne, trois paroles laconiques ; le latin, comme vous voyez, n'est pas plus court. » Puis, se tournant vers M. Charles: « Va, tu as bien de l'esprit, tu mérites d'avoir une charge de maître des comptes, et je te la souhaite. »
Là-dessus le fermier s'en fut à l'abbaye prévevenirM. d'Andilly que les magistrats désiraient le saluer et il remonta aux Granges se remettre au travail et à la prière.
Il faut lire dans les Mémoires d'Hermant l'entrevue des magistrats avec M. d'Andilly, leur visite à l'église, leur promenade dans le jardin, leur conversation avec la Mère prieure, leur souper et leur nuit à Port-Royal, l'expédition qu'ils firent le lendemain aux Troux dans le château de feu M. Du Gué de Bagnols... J'ai voulu seulement extraire de la relation ce qui concernait M. Charles. Reconnaissez que la scène est de bonne comédie, et que ce vertueux laboureur « avait bien de l'esprit », comme le disait
M. Daubray, lieutenant civil, père de la marquise de Brinvilliers, qui, six ans plus tard, mourut empoisonné par sa fille, — accident qui parut sans doute à M. Charles le juste châtiment des vexations exercées par ce magistrat contre Port-Royal pour complaire aux jésuites.
Gomme M. Charles était le fermier des Granges, M. Mercier en était le jardinier.
Ce dernier ne vint dans la solitude que vers 1669, après la paix de FEglise. 11 habitait, tout près de la ferme, une maisonnette dont une chambre assez vaste formait le rez-de-chaussée; un petit escalier conduisait au grenier. La chambre était tapissée d'une natte où l'on voyait l'image de saint Arsène, une grande croix de bois, diverses sentences tirées de l'Ecriture sainte, des cartes de géographie, des portraits et une vue de la Grande-Chartreuse. Quelques tablettes supportaient des livres. La table était de bois, et les chaises de paille. Une claie d'osier et une paillasse piquée, placées sur deux tréteaux composaient le lit au-dessus duquel pendaient deux rideaux de serge verte. Tel était le logis de M. Mercier, lequel s'appelait de son vrai nom Sébastien-Joseph du Camboût de Pontchâteau.
Il n'était arrivé au « désert » qu'après bien des traverses et bien des orages. Sa vie que Racine s'était proposé d'écrire et que, à défaut de « cet illustre historien », l'abbé de Beaubrun, fils du peintre, a contée en quelques pages charmantes, offre une suite d'aventures surprenantes. Par sa haute naissance, par les grandes alliances de sa famille, par son savoir, son esprit et l'agrément de ses manières, Pontchâteau semblait appelé à une fortune brillante : à six ans, il possédait trois abbayes. Mais, vers l'âge de dix-sept ans, il rencontra M. Singlin et fit la connaissance de Messieurs de Port-Royal.
Alors, dans cette âme qu'à travers les discrètes relations des écrivains jansénistes, on devine passionnée, fragile et irrésolue, commence « le combat de deux hommes ». Le jeune abbé déclare qu'il veut aller s'ensevelir dans la solitude de Port-Royal. M. Singlin, qui se défie un peu de cette ferveur naissante, l'engage à différer et lui conseille de commencer par abdiquer les bénéfices dont il a été investi abusivement ; mais l'éclat d'une telle résolution épouvante l'adolescent, qui retombe sous l'empire de son précepteur, grand ami des jésuites. Celui-ci l'exhorte à se rendre à Rome. Pontchâteau part, mais s'arrête quelques mois à Lyon auprès de son parent, le cardinal Alphonse de Richelieu ; il assiste à sa mort et retourne à Paris se
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jeter dans les bras de M. Singlin; il revient à ses premières pensées, et on ie voit, de temps en temps à Port-Royal-des-Ghamps. Obligé de voyager en Bretagne pour le soin des abbayes qu'il ne peut consentir à résigner, il se lie avec quelques jeunes abbés de mœurs peu édifiantes et fait la partie d'aller à Rome en leur compagnie : il quitte la France sans même dire adieu à ses amis de Port-Royal. A Rome, il loue un palais, fait grande figure, et mène l'existence la plus dissipée. Cependant ses amis ne cessent de prier pour lui, et attendent « le moment du Seigneur ». Après un nouveau voyage en Bretagne, il se retrouve en face de M. Singlin, qui, cette fois, le presse d'entrer dans un couvent de bénédictins. Il recule. Alors se place dans la vie de M. de Pontchâteau un singulier roman dont la relation de Beaubrun nous donne seulement le scénario. Mais l'accent de ce récit est si parfaitement janséniste, il traduit avec une si terrible naïveté le saint égoïsme du salut, l'impitoyable mépris de la créature et l'effrayante sécurité des âmes en état de grâce, il choque d'une manière si brutale notre sentimentalité qu'il faut citer Beaubrun, sans y rien changer. M. de Pontchâteau était venu loger dans l'hôtel de sa sœur, veuve du duc d'Epernon. « Il y demeura jusqu'au 9 novembre 1662, où il se sépara d'elle en conséquence d'une conversation
violente qu'ils eurent ensemble, après le souper, au sujet de M"® Brice, fille de qualité de Picardie, à laquelle M""* d'Epernon, sa sœur, le soupçonnait d'avoir trop d'attache ; et n'ayant pu souffrir ce reproche, dès le lendemain, à quatre heures du matin, il fit emporter ses meubles de l'hôtel et se retira chez l'abbé de Coislin, son neveu, au cloître Notre-Dame. Mais ayant appris que M"*^ d'Epernon, sa sœur, par emportement, avait fait mettre cette demoiselle Brice dans un de ses carrosses avec une de ses femmes, et l'avait fait mener à l'Abbaye-aux- Bois, sous prétexte qu'il s'était passé quelque chose de scandaleux entre cette demoiselle et lui, il prit la résolution de quitter ses bénéfices et de réparer le déshonneur que sa sœur faisait à cette demoiselle pour se venger de quelques avis qu'il lui avait donnés sur certains bruits qu'on répandait contre elle dans le monde. Il se proposa donc d'épouser cette demoiselle ; mais, comme elle était très sage, elle répondit qu'elle n'accepterait point cet honneur qu'auparavant elle ne sût qu'il s'était entièrement réconcilié avec le Seigneur. Elle savait de lui qu'il y avait cinq ou six ans qu'il n'avait fait ses pâques ; ainsi Fabbé de Pontchâteau, voulant la satisfaire, résolut de s'y disposer pour le jeudi saint, 22 mars i663; mais, comme il n'avait point été à confesse depuis la Pentecôte de l'année pré-
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Gravé d après Jouvenet par Picard le Romi
cédente, il se sentit effrayé du dérangement de sa vie passée et, rompant une bague qu'il avait au doigt, il se dit à lui-même : « Que pensezvous faire, ayant encore des attaches au monde? » et s'adressant à Dieu, il lui dit : « Seigneur, rompez mes liens, comme je viens de rompre celui-ci. » Dieu l'exauça, et entrant dans l'église il sentit que la grâce éclairait son esprit et échauffait son cœur, et dès ce moment il forma le dessein d'embrasser le reste de ses jours une vie entièrement pénitente et éloignée du monde. Il se confessa à un prêtre de sa paroisse, et ensuite il écrivit à M. Singlin l'état où il était, et l'embarras où ce changement jetterait cette demoiselle. Et en effet la nouvelle d'un changement si subit attrista si fort cette demoiselle qu'elle tomba malade^ et en mourut âgée de vingtdeux ans. Ainsi Dieu accorda à M. de Pontchâteau la prière qu'il lui avait faite de rompre tous ses liens qui V attachaient au siècle. Depuis^ tous les ans, il en faisait tous les jours une fête d'action de grâces et disait le psaume LXXXVIII : a Misericordias Domini in aeternum cantabo. » Peu de temps après, M. de Pontchâteau se démit de ses bénéfices, abandonna son patrimoine à sa famille, et vécut retiré dans diverses maisons de faubourg, ici sous le nom de M. de Montfrein, là sous le nom de M. du Vivier. Enfin il se fixa aux Granges, et huit années
durant, il soigna les jardins et la vigne. Il cueillait les fruits et les portait dans les marchés. Quand on faisait la pêche de l'étang, ou bien les vendanges du vin ou du cidre, il exécutait tout ce qu'on lui ordonnait, comme un homme de journée. Son neveu, le chevalier de Coislin, qui l'était venu voir, l'aperçut qui bêchait au soleil, sa chemise trempée de sueur, et lui cria de se ménager. « Celui qui nous mouille nous séchera », répondit-il en style de jardinier. Il fuyait d'ailleurs les occasions de rencontrer les personnes de sa famille qui visitaient Port-Royal. Il lisait l'Ecriture et disait le Bréviaire chaque jour, très exactement. Il couchait tout habillé, et son vêtement fait de grosse serge ressemblait à celui d'un laboureur. Il portait un cilice et ne changeait de linge que tous les huit jours. Les dimanches et les fêtes, il allait à matines dans l'église du monastère, sans jamais considérer « le péril où il s'exposait de descendre en hiv.er la nuit la montagne sans lumière ».
Un jour il lui fallut quitter les Granges. Après la mort de M""* de Longueville les solitaires avaient été de nouveau dispersés. M. de Pontchâteau fit de longs voyages dans l'intérêt du parti, séjourna souvent à Bruxelles auprès d'Arnauld, se livra à de grandes austérités dans l'abbaye d'Orval en Luxembourg, et mourut saintement à Paris chez un marguillier de Saint-
Gervais : il s'appelait alors M. Fleuri. Depuis son départ des Granges, il avait vécu caché sous les noms du marquis Elie, de M. de La Noue, de M. de Maupas et de M. Michelin... Que de romanesque dans la vie et le» aventures de tous les Arnauldistes l
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LES TOMBES ET LES ÉPITAPHES DE l'ÉGLISE DE MAGNY. — LES SŒURS HOSPITALIÈRES DE SAINTE