EMPRUNTS
Qu'on jette une poultre entre les deux tours de Nostre- Dame de Paris, d’une grosseur telle qu'il nous la faut à nous promener dessus, il n’y a sagesse philosophique de si grande fermeté, qui puisse nous donner courage d'y marcher comme nous ferions si elle estoit à terre. J'ai souvent essayé cela en nos montagnes de deça, et si suis de ceulx qui ne s’effroyent que médiocrement, je ne pouvoy souffrir la veue de cette profondeur infinie, sans horreur et tremblement de jarrets et de cuisse.
Monraicne. Essais, livre II, chap. XII.
Le plus grand philosophe du monde sur une planche plus large qu'il ne faut, s’il y a au-dessous un Précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra. Plusieurs n’en sauraient soutenir la pensée sans pâlir et suer.
Pascar. Pensées.
on nom : Marcel. Je ne m’aime pas. Une
fusée filait en l’air pour devenir « une belle bleue », puis rien : c’est moi. Fusée ratée, ma tâche dans la vie se résume à additionner des chiffres. Entendons-nous, Je les additionne d’une certaine manière : par colonnes, d’abord de haut en bas, ensuite de gauche à droite, avec cette obligation que mon total soit le même dans les deux sens. Sinon, je recommence.
Ce n’est déjà pas si facile. Ainsi pour mon âge, si J'en fais le compte de haut en bas, je veux dire comme tout le monde, j'arrive à vingt-cinq ans. Mais si je pense à certains faits, me voici à cinquante. Du moins, j’estime en arriver à cinquante et alors c’est tout comme.
Vingt-cinq ou cinquante, je suis à l’hôpital, dans un de ces isoloirs que l’on a l’obligeance d'appeler : un chalet. Dire qu’à l’école, je ne comprenais pas ce que c’était qu’un
euphémisme! Il y a peu d’heures, je gonflais mes muscles pour détendre certains liens qui me sanglaient de partout. Une camisole de force, oui. On m’en a débarrassé. Elle attend sur une chaise, prête car on ne sait jamais.
Mon voisin de chalet est là aussi, oh! par amitié je n’en doute pas, mais également, si je m'en rapporte à certains regards, parce qu’on ne sait Jamais.
Cest lui qui m'a passé des cahiers, un crayon :
— Ecris, Marcel. Cela te soulagera. Tu verras clair en toi.
Ecrire ! Ecrire quoi ? Parmi d’autres choses, j'en abhorre deux : les clins d’œil et, je m’en expliquerai bientôt, certain mot. Ce mot, je vais l'écrire tout de suite : NIAISE- RIE. Il m'est arrivé de décider un acte, mais un de ces actes que l’on considère comme essentiels,et de le voir tomber en morceaux, uniquement parce qu'ayant ouvert un livre, NIAISERIE me sautait aux yeux, comme un jugement et un sarcasme. Ce mot d’ailleurs m’obsède. Je le vois imprimé, en lettres de plaques de rue, à tous les coins de ma vie. Rien de fort, rien de grand, jamais la belle bleue! Raconter cela? Il est vrai qu’en se plaçant à certains points de vue...
Alors écrire, soit. Mais pour qui? Pas pour
du nain, le jeune Siegfried s’est forgé une épée. Il la trouve belle, la tend devant lui, jette en l’air une plume, la reçoit sur le tranchant, et la plume continue de tomber, coupée tout bonnement en deux. J’ai réfléchi à cette plume. Certains esprits n’ont pas de fil. L'idée tombe dessus et s’accroche bêtement, flocon de neige sur une branche. Sur d’autres, l’idée se divise. Une idée tombait, en voici deux. Papa me le reprochait à sa façon :
— Tu coupes les cheveux en quatre.
Plumes en deux, cheveux en quatre, on pense double, on souffre en plus fin, même pour des niaiseries. Mais est-on fou?
Je connais quelques jeunes gens. Ils ont étudié, ils savent tout, ils ont des guides sûrs, ils s’adossent à des principes solides, en marbre : des colonnes. Belle bleue ratée, je ne sais rien. Mes colonnes cèdent dans mon dos comme de la toile peinte. Je le regrette et je me fiche par terre. Est-ce être fou?
Par malheur ou niuserie, je n’ai pas poussé très avant mes études. Nes je lisais.
M’en a-t-on fait le reproche! Je lisais trop, je hsais des choses trop savantes, je lisais des choses «à me tourncbouler la tête ». Peutêtre. Un livre, le voir m’émeut déjà. Je dois l'ouvrir, en attraper une page, une phrase,
Fait suivant les lois de mes petits scrupules d’absolu. Savoir jusqu’à quel point je supporterai le mal; toucher de l’ongle l'œil à l'endroit que je sais; si je rate, recommencer; si Je réussis, recommencer quand même, car ai-je vraiment réussi? Après, recommencer, car réussirai-je encore? Avec plus de mal?
Moins de mal?
Bah! ce sont des tics, les médecins l’affirment. Mais de grâce, que l’on se dispense de les arrêter dans une camisole de force. C’est comme si la plume sur le point de se partager, ne se partageait pas. Ce que l’on défend à mon pouce, ma pensée l’accomplhit. C’est autrement pénible.
Une dame, une doctoresse, m’a dit :
— Quand cela vous prend, ayez un miroir de poche. Regardez-vous, d’abord pendant une minute, puis cinq minutes, puis dix...
Sauf votre respect, chère Madame, cela me rappelle un camarade qui était, je crois bien, cocu. Quand l'idée le pinçaït il se découvrait une dent pourrie et courait chez le dentiste.
— Tu comprends? Il habite à l’autre bout de la ville. Une heure pour aller, une demiheure dans la salle d'attente, les minutes pour les piqûres, les secondes pour l’extraction, pendant ce temps, j'oublie que...
Il ne iui restait plus de dents. Il n’en était
PERCE-ORFILLE 2
IT
x! je vous entends, Monsieur mon lecteur E improbable. Je radote, je ne vous intéresse pas. Des faits, des faits, vous voulez des faits. Ou, comme je vous l’ai promis, des miaiseries. Le reste est neutre, pâle, blane. Blanc? Permettez! Quand vous êtes au cinéma devant l’écran,que voyez-vous d’abord? Vous voyez du blanc : une nappe de lumière blanche. Comment, sans ce blanc, distingueriez-vous le noir que sont les personnages? Eh bien! j'ai projeté ma lumière blanche. Les personnages peuvent venir. Attention! voici papa.
Papa, tel qu'il se présente, est un singulier bonhomme. Long, maigre, le nez qui coupe, les oreilles qui s’écartent. Il s’assied sur le bord de mon lit, me regarde, secoue la tête et sa bouche ne remue pas, puisqu'il ne dit rien. Ses oreilles, aucontraire,s’agitent un peu. On dirait des ailes. Va-t-il s'envoler? Non, les ailes sont trop faibles ou le corps est trop
lourd. Que pense-t-1l? Que je suis un fou? un imbécile? en tout cas que je coûte de l’argent, alors que j'en pourrais gagner avec mes chiffres de haut en bas, de gauche à droite. Sur l’écran cela ne se voit pas :1l ne m’aime pas, je ne l’aime pas, il me déteste. Je le sais, 1l le sait. Oh! sans se le dire. Est-1l besoin de sé dire certaines choses?
Voici maman. J'adore maman. Je voudrais que tout le monde aimât maman. Je lui ressemble. Elle m'a donné ses yeux, des yeux inquiets trop grands;son front,un beau front, large et fort, ridé chez elle, uni chez moi, avec une mèche noire qui lui fait dire : « Mon petit Napoléon ». Piteux Napoléon! Elle est menue, fragile, blanche; une porcelaine craquelée. N'y touchez pas : elle est brisée.
Pardon! On plaisante toujours un peu sa maman. À peine entrée, elle a déployé son mouchoir, m’embrasse, étale sur mon lit des poires, des raisins, des bonbons, pleure. Elle restera pendant deux heures : pendant deux heures elle pleurera. À la maison, elle pleurera pendant les autres heures. À cause de moi. Pauvre maman!
On n’est pas riche, chez nous : petites pièces, peu de meubles. Maman s’occupe du ménage. Papa a sa mallette : une mallette en cuir jaune. Il l'emporte le matin, la ramène
tu as vu bouger l’aiguille des secondes!
« Une mouche, disais-tu, est enfermée dans la boîte. Elle pousse sa patte dans le trou; elle cherche, tout autour, par où sortir. »
Balivernes! Pour moi la montre ne fut pas plutôt une montre qu’elle cessa d’exister.
Mais je vais trop vite. .
Nous occupions alors un autre appartement. Grand? Je ne me le demandais pas.
I y avait de nombreuses fenêtres. Elles donnaient sur un parc. D’autres petits Marcel jouaient dans ce parc et aussi des fillettes. Les fillettes étaient toutes de petites Jeanne. Pourquoi? C'était ainsi.
De cette époque, 1l ne me reste que des souvenirs confus. Je dégringolai du haut en bas d’un escalier, ce qui me laisse supposer que nous occupions non un appartement, mais une maison entière. Un jour, le feu se déclara dans la cheminée de la cuisine. Je vois encore le gris-bleu du pot de grès, plein de sel, que la servante vida dans le fourneau. Une autre fois, nous allâmes papa, maman, moi, dîner à la campagne. Pour entrer au restaurant, nous traversâmes la route, en faisant un «biais » comme dit maman. Le mot m'est resté. Quand on le prononce, trois roses rouges m’apparaissent dans un verre sur une table, pendant que me vient sur la
langue la saveur sucrée d’un vin blanc dont on me permit un demi-verre. J’ai d’ailleurs une théorie sur les mots et les idées qui s’en font les parasites : j’en parlerai plus tard. On me demandera pourquoi, au sujet de notre habitation par exemple, je n’ai pas de renseignements plus précis. Je me le demande aussi. [l doit s’être produit quelque chose.
J’ai interrogé mes parents. Ils ne m'ont jamais répondu. Cela n’a d’ailleurs aucune importance.
Je dois maintenant raconter un fait assez désagréable, parce qu’il me rappelle en petit ce qui plus tard me survint en grand.
Nous avions un Minou-Chat et un Toto- Chien. On dit que les animaux sont bêtes :
les nôtres n’avaient pas besoin qu’on leur indiquât l'heure. Le matin, ils savaient :
bientôt leur petit maître arriverait dans sa robe de chambre,se mettrait à table et boirait son chocolat, en croquant des croissants déjà prêts dans la corbeille. Ils attendaient près de ma chaise : Minou-Chat à droite, Toto-Chien à gauche. Jamais ils n’échangeaient leur place. Maman me donnait la moitié d’un croissant à partager entre eux. Un jour, elle fut distraite. Hop! le chien avala, d’un seul coup, sa part. Le chat grignota la sienne et pendant ce temps que pensait le chien? Il
pensait : « L’autre mange; moi je n’ai rien. » Je donnai un nouveau morceau au chien.
Oui mais alors le chat eut fini. Et que pouvait-1l penser? Je donnai un morceau au chat. Oui, mais alors, ce fut de nouveau Toto-Chien. Je n’en sortis pas. Les croissants y passèrent.
— Bravo, dit maman, tu as mangé tout.
— Oui, maman.
J'étais content parce que j'avais régalé Toto-Chien et Minou-Chat. Inquiet aussi, car J'avais dit oui quand c’était non. J'avais menti. Un instant seul, rouvris le buffet où l’on trouvait toujours quelque bonne chose. J’en croquai un peu. C'était sucré.
J’en croquai encore, puis encore. J'avais mangé : je n’avais plus menti. À midi, maman trouva cette assiette vide.
— Est-ce toi, petit?
— Oh! non, maman.
— Si, mon petit. Il ne faut pas mentir. Et manger des bonbons en cachette, c’est voler.
Oh! le vilain!
Voler! Ainsi pour n’avoir pas menti, j'avais re-menti, puis volé. L'histoire me hanta longtemps. Maman triste ou soucieuse, je la regardais : « C’est parce que tu as menti, puis volé. » Maintenant encore, quand ;”y pense... Ce fut, je crois bien, ma première histoire de plume coupée en deux.
un verre de montre, 1l le colla devant son œil et, avec de curieuses grimaces, examina les bras, tout le long. Il dit quelque chose à papa et papa ne dit rien. I] dit autre choseet papa roula de gros yeux. À cet instant, maman m'entraîna vers la porte. Ce fut dommage, car papa commençait à crier :
— Comment! Mais c’est du pur Lou...
Jamais, je n’avais vu mon papa si furieux.
Le Monsieur m'avait bien amusé. Je ne revis plus le fauteuil qui était du pur Lou...
Dans une autre pièce, un grand lustre descendait du plafond. J'avais même failli le décrocher,parce qu’en hissant une chaise sur la table, on atteignait ses morceaux de verre qui tintaient et vous mettaient dans l’œil, leurs belles couleurs. Un jour, mon père le montra à un Monsieur. Cette fois, 1l dit :
— Autant toi qu’un autre...
Le lendemain, le lustre était parti et avec lui, les meubles qui lui tenaient compagnie.
Il ne restait qu’un seul morceau de verre balayé dans un coin. Je le cachai dans ma poche.
Et cela continua : un jour, un buffet; un jour, une pendule. Pourquoi ces objets s’en allaient-ils? Pourquoi sur le front de mon père ce vilain pli qu'il avait pris en disant :;
« C’est du pur Lou»? Je commençais à pressentir quelque chose. Quand je n’aimais pas certaine soupe, on me forçait et j’avalais avec des grimaces. Maintenant papa faisait aussi la grimace. Ce qui lui arrivait était done pire qu’une mauvaise soupe? Pire pour lui, pire pour maman, pire pour moi. Je l’interrogeais. Je l'ai dit : on ne m’expliquait rien.
— Ne t'inquiète pas. Ce sont des soucis.
Des soucis, des souris, des sourcils? Je m'inquiétais davantage.
À la fin, à force de s’en aller, 1l resta si peu de meubles qu’on put les entasser dans une charrette. Ah! oui, certains appartements sont grands, puisque le nouveau était petit.
Des fenêtres, plus de parc : une cour. Le jour pris par une maison qui nous tournait le dos. C’est là que je connus la mallette de papa. Et toujours son air de pur Lou... Que s’était-il passé? Quand :1l rentrait le soir, je tâchais de savoir. On dînait vite, sans bonne, sans Minou-Chat, sans Toto-Chien. Papa presque aussitôt reculait sa chaise, mettait les coudes aux genoux et regardait un coin par terre :
— Ah! mon Dieu, oui...
Maman regardait le même coin.
— Ah! mon Dieu, non,