‹ Le perce-oreille du LuxembourgChapitre 2 sur 5 · IT · texte numérisé non relu

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’LE Saint-Louis est vraiment une île. On 1 peut en faire le tour : partout de l’eau.

Mais pourquoi, puisque c'était une île, y avait-il tant de ponts? Nous habitions par là. À cause de son nom, j'aimais beaucoup le Pont-Marie. Qui était cette Marie? J'avais trouvé je ne sais quel rapport entre les sourcils de Marie et les arches de son pont. Mais alors, elle devait être grande! Et son corps long! Long comme toute l’eau, le long de Pile. D'ailleurs on ne le voyait pas; l’eau était trop noire. Les reflets des maisons et des arbres n’y descendaient pas en profondeur, mais s’étalaient à la surface, sans couleurs, parce que le soleil n’y parvenait pas. De l’autre côté, au contraire,1il jetait en plein ses rayons qui continuaient à flotter en mille morceaux sur les vagues.

J’ai longtemps connu là une vieille dame qui venait se chauffer sur un banc. Son menton tremblait, son ombrelle tremblait, ses.

mots tremblaient comme le menton et l’ombrelle.

— Mon p-petit, le q-quai de Bé-béthune est mon Ni-nice à m-moi.

Je préférais notre quai où ce n’était pas Ni-nice. En descendant sur la berge, on pouvait admirer de près, presque toucher, le bateau lavoir si mystérieux, puisqu'il flotte comme un navire et se cache sous un toit comme une maison. Si maman était loin, on risquait deux pieds sur la passerelle; on se penchait vers l’eau pour entrevoir ne fût-ce qu’un pan de la robe de la grande Marie du pont. Ou bien, on stationnait devant les chalands qui montrent un canari dans une cage, une poule sur le pont, et un petit roquet jaune qui aboiïe de la poupe à la proue sans pouvoir aller plus loin. J’aimais aussi la rue Saint- Louis. Si longue, si étroite. Maman m'y envoyait en courses. Au bout, l’église tendait comme enseigne son horloge. Elle me rappelait la montre de papa:une bête dedans, mais engourdie, car les pattes pendaiïent toujours à la même place.

Ce que j'aimais le plus, c'était l’autre rive, où je ne pouvais aller. Elle remplaçait mon parc. À la soirée, quand :ïl faisait chaud, des enfants se déshabillaient et barbotaient dans Peau. On lançaït des bâtons pour

aguicher les chiens. Certains nageaient très loin. Leurs maîtres étaient fiers : J’eusse été fier comme eux. On amenaïit aussi des chevaux. Îls étaient trop gros pour nager; ils trempaient leurs pattes et buvaient sagement sans s’effrayer des seaux qu’on leur vidait sur la croupe. Un jour, je distinguai une bâche noire étalée par terre:sans doute, un homme se trouvait en dessous; ses chaussures dépassaient. Les gens regardaient, puis s’en allient. Un pêcheur pas loin ne pensait qu'à sa ligne. Quelque temps après, je revis la bâche. Je tâchai d’apercevoir les chaussures. Maman, qui me surprit, m’entraîna par la main.

— Ne regarde pas cela, petit. C’est un noyé. Il est mort.

Mort! Elle pronouça le mot avec horreur.

Je ne le connaissais guère. Il me donna à réfléchir.

Au bout de lîle,je me risquais sur l’estacade. Par endroits, l’eau tournoyait sans vouloir s’en aller. Toutes sortes de débris:

abordaient là : de la paille, des oignons, beaucoup de bouchons, quelques bouteilles, souvent des corps de chats. Maman me l’avait défendu, je regardais pendant des heures.

C’étaient aussi des morts. D’où venaient-ils? La tête trop lourde pendait sous l’eau, la

gueule ouverte, les crocs dehors. Les pattes pendaient aussi. La queue était une chose minable. Quand un bateau passait, cela bougeait un peu : la tête, une patte; mais on sentait que ce n'étaient pas les mouvements des chats qui vivent et pour un rien ils redevenaient immobiles. À les regarder, je comprenais le mot : mort. Maman en avait horreur; à moi, cela ne me semblait pas horrible. Pauvres petits chats! Quels airs malheureux!

Je ressentais de la pitié. Et il y avait d’autres morts. Ceux dont on dit : « Il est mort », puis un corbillard passe. Morts sous leur bâche, morts dans l’eau, morts dans leur voiture, je m'inquiétais de tous ces morts :

— Ne pense pas à cela, petit.

Maman me soufflait sur le front. Chasset-on les idées comme les mouches?

De chez nous aussi, grâce à la maison qui nous tournait le dos, on voyait beaucoup de choses. Maison de riches. Elle réservait ses belles fenêtres pour regarder les quais. Les autres étaient pour nous. Celles du premier étaient toujours ouvertes. Elles montraient tout : la cuisine à gauche, la salle à manger à droite, une pièce de transition entre les deux.

Je savais bien quelque chose : si le Monsieur du premier avait un si gros ventre, © "est qu’il attendait un bébé. Cela me préoccupait

beaucoup. Assis, à part son ventre, 1l ressemblait à tous les messieurs. Debout, il s’appliquait à lancer les pieds en avant et jamais ils ne se posaent où l’on s’y fut attendu. Il n'avait pas l’air vieux. Il s’aidait de deux cannes, ou sonnait un valet en habit qui venait hi prêter l'épaule. Alors on ne le voyait plus.

Outre le valet, le Monsieur avait trois domestiques : le chef qui m’en imposait avec son haut bonnet blanc, une grosse femme qui ne m'intéressait pas, une autre que je regardais volontiers, car elle était fine et jeune. Depuis sa mallette, papa détestait tout le monde. À maintes reprises, je l'ai entendu grogner :

— Ce goinfre d’Italien.

Goinfre, oui, si j’y réfléchis, 1l l’était. Et, de plus, égoïste, car il goinfrait seul. Mais en ce temps, je voyais les choses de façon différente, Le matin je me régalais déjà d’un beau spectacle. Dans la salle à manger, le Monsieur était assis; le chef, debout, un crayon prêt. Absorbé, une main sur le front, le Monsieur regardait en l’air, puis à terre, se disait oui, se disait non, finalement dictait quelque chose que le chef inscrivait. Puis de nouveau, 1] méditait.

— Legoinfre compose son menu, disait papa.

Ce menu, sans doute, était compliqué, car on s’affairait aussitôt dans la cuisine, sauf la jeune femime qui se donnait des airs et ne touchait à rien,parce qu’elle était femme de chambre.

La table dressée, si j'avais connu le théâtre, j'aurais pu penser à ces pièces qui se jouent dans un décor à compartiments. A droite, le goinfre apparaissait, s’attablait, déployait sa serviette, appuyait sur un bouton. Drin! cela sonnait chez les domestiques qui attendaient à gauche. Il fallait alors, sans oublier le Monsieur, surveiller ce qui se passait dans les autres compartiments:regarder, dans le premier, le chef qui puisait dans une marmite, dressait un plat et l’envoyait n’importe comment au valet; suivre celui-ci dans le deuxième où le plat cherchait un équilibre plus correct sur les cinq doigts d’une main:

arriver au troisième où l’équilibre trouvé, on présentait le tout avec mille cérémonies qui étonnaient après ce que l’on avait vu. Il arrivait que du côté cuisine, le chef portât à la bouche et léchât la cuillère que l’on plongeait avec délicatesse dans la sauce, du côté salle à manger. Je ne trouvais pas cela très propre :

— Le Monsieur ne sait pas. Mais s’il savait!

Pauvre Monsieur.

Je me souviens d’un conte d’Andersen : le petit soldat, une deux, une deux, qui revient de la guerre. Pour peu qu’on y réfléchisse, c’est un vilain bonhomme:duper une sorcière, lui voler son briquet, la tuer, prétendre épouser la princesse, appeler à son aide trois molosses qui jettent en l’air le roi et le brisent en mille morceaux, ce n’était pas bien. Je sentais cela vaguement et certes dans notre chambre, entre papa qui disait : C Ah! mon Dieu, oui »; et maman: « Ah!mon Dieu, non », je n’eusse pas appelé les molosses. Maïs je vegardais à travers mon verre. Je devenais le petit soldat. Je marchais dans la forêt. Je rencontrais la princesse. Et quand les chiens faisaient leur besogne, comme dans l’histoire, « Je trouvais cela assez de mon goût ».

Il y avait aussi les images. Une me frappa :

un roi regagne son château, sa reine au bras et un page les suit qui porte la traîne. Le roi était plein de majesté. Sa couronne m’eu imposait plus que le bonnet blanc du chef de cuisine. Son manteau m'enchantait aussi :

bleu avec des fleurs d’or qui bnillaient. Mais sous ce manteau, le roi était courbé. S'il avait marché vraiment, il eût posé les pieds sans savoir où, comme le goinfre. Comme on comprenait qu'avec ses deux tresses fines, son visage de jeune fille, la reine préférât se re-

tourner vers le page,aux jolies boucles blondes! Or le page la regardait aussi.

Sous l’image on lisait :

Tous deux durent expirer Car leur amour étaii surhumain.

Je devinais quelque chose que j'appelle maintenant fatal, qui me semblait triste, doux et m’attirait.

Brusquement, le page, la reine, le roi s’envolaient.

— Cet enfant se pourrit la cervelle. Qu'il étudie donc son système métrique.

Le litre, le stère, le mètre carré qui va par deux zéros, le cube qui va par trois, les papas sont durs qui vous rappellent ces choses.

faire partie du tramway tout de son long par terre. Cela dura quelques secondes, les voyageurs s’affolant, le receveur tirant sur sa sonnette:« Lâchez donc!Mais lâchez done », M. le curé ne lâchant rien du tout. C’était mon arrêt aussi. Je me précipitai; je le remis debout; je courus après son chapeau; j’époussetai sa soutane :

— Vous ne vous êtes pas fait mal, Monsieur le Curé?

Mais ilne pensait guère à son mal. Il remuait les bras. Il avait l'air de prêcher :

— Tout de même être curé et se flanquer par terre.

Et cette idée sans doute lui tenait au cœur, car je le suivis sur le pont où je l’époussetai encore,nous entrâmes dans la rue Saint-Louis où je lui tendis son chapeau, on s’arrêta devant sa porte où très honnêtement il se coiffa et pendant tout ce trajet :

— Tout de même être curé et se flanquer par terre.

Quelques jours après, on me présenta à mon professeur de catéchisme, et c'était lui. Il me regarda avec inquiétude. Il avait tort. Depuis longtemps je m'étais mis en tête qu’il valait mieux ne dire à personne que M. le Curé.…

J’aimai beaucoup mes leçons de caté-

chisme. Les Anges, les Saints, le Bon Dieu, c'était beau comme les sirènes et les fées. Je sentais bien une différence puisqu'il s’agiesait maintenant de ce qu’on appelait «le salut éternel». Quand même j’embrouillais un peu : c'était le même monde attirant où les choses étaient bleues, oranges, autres que dans celui-ci. Et puis, javais déjà mes petits scrupules d’absolu. On nraflismait : «Il faut croire en Dieu». Dur comme pierre, je croyais en Dieu. « Aimer la Vierge ». je regardais la statue et sous son manteau blane, sa couronne sur la tête, je m’efforçais d’aimer la Reine du Ciel que représentait cette statue. Le jour où M. le Curé décrivit, clou par clou, la mise en croix de Jésus,ces pointes pénétrèrent dans ma chair et quand le soldat avec sa lance. je poussai un cri et roulai sous mon banc.

Par malheur, il y eut bientôt des leçons plus effrayantes. M. le Curé y mettait de l’éloquence. Certaines de ses phrases me sont restées. [Il m'arrive bien souvent de les réentendre. Par exemple, quand M.ie Curé parla de la mort. Ah! la mort! Ce n'était plus un pauvre petit chat, la tête en bas, à la surface de l’eau. On monta tout exprès en chaire :

— Ouvrez l'Histoire, mes enfants. Lisez la vie des grands hommes. Que verrez-vous

— Il rôde ainsi, en vous, autour de vous.

Il commence par vous dire : «Ne craignez rien : Vous savez bien que je n’existe pas. » et boum! il saute sur vous, prend votre âme et la jette dans le péché mortel.

Le diable qui rôde, Dieu en colère, les Anges qui se détournent, la nuit je n’osais pas dormir. J’examinais ma conscience, Ah!

je le savais bien : le péché entre en vous sans qu’on le sache. On pense nourrir un chat : on ment. On veut ne pas avoir menti : on vole.

Je croyais n’avoir offensé que maman : j’avais offensé Dieu. Et mon corps! Oh! oui, je voulais être chaste, ne pas détourner de moi le regard des anges, mais ce corps dangereux, ne l’avais-je pas touché — ne le touchais-je pas encore — en quelque endroit défendu? Avais-je bien fait mes signes de croix? Récité sans distraction mes prières?

Une chose me tourmentait. Mes parents n’allaient jamais à l’église. Ne me devais-je pas de les convertir? Et comment m’y prendre? Maman, quand j'en parlais, souriait; papa me regardait avec des yeux de pur:

Lou... Alors, dans quel état se trouvait mon âme? M. le Curé nous avait raconté une anecdote terrible. La Mort rôde comme le Diable, elle vous surprend à l’improviste; un pécheur était entré dans une maison de perdi-

l’hostie devenait un poison, un fer rouge sur la langue et boum! on était sacrilège.

Quand j'expliquais mon isba, mes camarades ne me comprenaient guère. À la vérité, Je ne les comprenais pas davantage. Communier pour eux, c'était étrenner un costume, recevoir des cadeaux, rouler en voiture, se trouver à la place d'honneur à table entre beaucoup d'invités.

— Moi, m'avait dit mon voisin, je recevrai une montre. J’en veux une plate.

Je réserve pour plus tard mon appréciation sur ce voisin. C'était notre aîné à tous : un long maigre, répugnant, les doigts toujours souillés d'encre et de boue. Je ne sais pourquoi M. le Curé l'avait placé sur mon banc.

Il s'appelait Dupéché. J'avais beau me dire : « Il n’a pas choisi son nom », quand on l’interpellait : « Et vous, qu'est-ce qu’un sacrement, Dupéché? » je me reculais avec un frisson. Avais-je, comme voisin, un Dupéché véniel, un Dupéché mortel, ou plus gravement un Dupéché contre le Saint-Esprit?

On eût dit qu’il s’amusait à exaspérer cette mauvaise impression. Le jour, où M. le Curé lança son coup de poing en criant : Mortuus est, Dupéché me poussa du coude, ferma très fort l’œil gauche, et me regarda de l’œil droit. Même jeu, quand M. le Curé imita le

DU LUXEMBOURG 45 diable : « Ne crains rien, tu sais bien que... » Et plus que le Curé, il ressemblait au diable.

Je l'avais en horreur. Je faisais tout pour l’'éviter. Je ne sais quoi l’attirait. Du moins en ce temps je nelesavaispas. Plus je lefuyais, plus nous étions ensemble. Je ne trouvais pas la force de le chasser.

La veille de la première communion, nous dûmes nous confesser. Il me demanda :

— Tu vas chez notre Curé, toi?

— Bien sûr.

— Moi pas. Je vais ailleurs. Accompagnemoi.

J’hésitai. Puisque notre professeur avait pris la peine de nous préparer, il était juste qu’on lui laissât la joie de nous absoudre.

C’était même un devoir; s’y dérober, peutêtre un péché. Je ne dis pas cela à Dupéché.

Je dis :

— Je préfère notre curé.

Il ne répondit qu’un mot :

— Viens.

Je le suivis à contre-cœur.

Avec ce scrupule en plus, ma confession dura longtemps. Heureusement le prêtre me dit de bonnes paroles. J’étais un brave enfant; je ne devais m’inquiéter de rien; son absolution valait celle d’un autre; quant à mon

— Oh!

Je sentis dans mes muscies cette force qui se contracte quand on va se ruer sur quelqu’un. À cause de l’isba, je me contins :

—- Va-t-en!

Sans doute, 1l eut peur. Il s’éloigna. A quelques pas, il me tira de nouveau la langue. Un peu plus loin, il leva la main et me fit un pied de nez. Je me contins encore.

Je revins à mon perce-oreille. Sur le caillou, il restait un peu de gras que le soleil effaçait déjà. Oui ou non,ce perce-oreille avait-il une petite queue? Même en fermant les yeux, je n’en étais plus si sûr. Dupéché peut-être avait raison, puisque moi-mêmej'avais douté tout d’abord. Mais alors? Eh! oui, tandis que je devais tenir mon isba propre, le diable m'avait pris au piège. J'avais menti, Je m'étais obstiné, j'avais juré, je m'étais mis en colère : toute une suite de péchés, parce qu’au sortir du confessionnal, je n’avais pas eu ja force de fuir un camarade qui me scandalisait. Et cela encore était un péché. D'ailleurs, il y en avait bien d’autres. Est-il bien sûr que je ne me fusse jamais moqué de mon professeur qui s’était flanqué par terre? Et puis, comment n'y avais-je pas pensé? Au concours de cathéchisme, j'avais obtenu la première place. Oui, mais en rédigeant mes

réponses, mes yeux étaient tombés sur la copie d’un voisin. J'avais lu un mot : sacrement. Ce mot ne m’avait-1l pas mis sur la voie des autres qui m’avaient valu la première place? Cette place je l'avais volée.

J’aurais dû l’avouer. Je n’y avais pas pensé : encore un péché! Et puis il y avait la question du mariage. En feuilletant mon catéchisme, j'avais vu d'avance au chapitre du mariage, une réponse de sept lignes qui serait dure à apprendre par cœur. Par oubli, M. le Curé avait sauté le chapitre.

Puisque je le savais j'aurais dû l’avertir.

Pour échapper à cette longue réponse, Je m'étais tu. Cela non plus, je ne lPavais pas confessé. Ah! elle était propre mon isba et demain le boyard.….

Je ne sais comment cela finit. Je sentis un petit choc sur l'épaule. Je me levai ahuni.

Que faisais-je là sur ce banc? Que me voulait ce garde?

— On ferme, petit. N’as-tu pas entendu le tambour?

Je n'avais pas entendu le tambour. Je sortis tristement et tous mes péchés sur moi! En parler à la maison? Maman sourirait.

Papa... Retourner à confesse? Ce soir, il était trop tard. Demain, je le savais, je n’oserais pas me faire remarquer.

Ainsi vint le jour où les autres étrennent un beau costume, roulent en voiture, reçoivent une montre plate Le prêtre leva lhostie. Je présentai la langue. Quel eri je pousserais en recevant ce fer rouge! Rien ne se produisit. Une voix chantait :

Le ciel a visité la terre

… Et j'étais sacrilège.

EE

E puis maintenant passer plus rapide

ment sur les années qui suivirent. Quelques jours après la première communion, Dupéché vint à la maison. Il n’y était jamais venu.Ce fut sa seule visite, du moins à cette époque. Je pensai au perce-oreille, je surmontai ma rancune. Je lui montrai ma chambre, mes livres, mes images, ce goinfre d’Italien. Je croyais encore que si ce Monsieur avait un si gros ventre, c’est qu'il attendait un bébé. Je le confiai à Dupéché. I me rit au nez, sans d’ailleurs s'expliquer. Intrigué, J'interrogeai mes camarades à l’école. Il m’apprirent le reste, plus ou moins. Ce fut un grand malheur. Bien que je fusse sacrilège, je redoutais toujours le péché. Or, le ventre du Monsieur, J'eus beau me dire qu'il n’était qu'un ventre d'homme, le voir m’en rappelait d’autres et certains actes pas bien définis, nommés « l’œuvre de la chair » auxquels il était interdit de penser. Je me refusais d’y penser;

mais j'y pensais. J’y pensais d'autant plus qu’on ne m'avait rien expliqué de précis. Et comment savoir si je ne mettais pas, dans ces pensées, ce que mon professeur appelait une complaisance coupable?

Ainsi le ventre du Monsieur devint pour moi une cause continue de scandale. Comme 1l faut éviter le scandale, j’en arrivai à demander à maman que l’on déménageât. Naturellement, elle ne comprit pas.

Il y eut aussi la fenêtre de la cuisine. Un jour, on remplaça la femme de chambre.

Mais le larbin resta et pour lui la nouvelle valait l’ancienne : les mêmes vilains gestes. Je détournais mes regards, je fermais les yeux en secovant la tête : « Non, non!»: que je ne les regardais pas. Mais l’image en était imprimée à l’intérieur de mes paupières. Je la voyais : ces gestes d’ailleurs on les faisait en ce moment. Encore une fois, J y pensais.

Tout cela était bien difficile à raconter en confession. Dire : « J’ai eu de mauvaises pensées » ne me suffisait pas. Je cherchai le confesseur qui m'avait appelé un bon enfant.

Je ne le trouvai pas. Je m’adressai à notre curé. Lui si bon, il coupa net mes explications.

L'histoire du perce-oreille, ne fut pas éclaircie non plus :

— Pas d'importance, mon enfant.

Ces mots ne me tranquillisèrent pas. Peutêtre le prêtre les avait-il dits parce que je soulignais insuffisamment l'importance de l’histoire. En tout cas j’y attachais, moi, de l'importance. Et les actes, aux yeux de Dieu, ont l'importance qu’on leur donne. Je retournai à confesse. Le prètre s’impatienta :

— Je vous lai dit : cela n’a pas d’importance.

Alors? Absous d’un péché dont on refusait de comprendre la gravité, Je n’étais pas absous. Je n’osais plus y revenir, et me taisant, J’entassais, d’une confession à l’autre, sacrilèges sur sacrilèges. C'était ainsi. Des gens connaissent la maladie dont ils mourront. Je connaissais la mienne. Sacrilège, tôt ou tard, je deviendrais la proie du diable.

Rien à faire. Je traînais cette idée. Elle grandit avec moi. Elle donnait à mes actes une inquiétude, logique pour moi, qui devait intriguer ceux qui ne savaient pas. Je surveillais si l’on fermait bien les becs de gaz. J’appuyais du pouce pour être sûr, puis vérifiais de nouveau, car s’il était fermé, en appuyant ne l’avais-je pas ouvert? Je flairais ma viande. N’était-elle pas décomposée ?

N’osant la laisser là, j'y répandais des doses de sel qui purifie :

— Pourquoi, petit?

— J’aime cela, maman.

Il n’en fallut pas davantage. Papa blâma mes goûts dépravés. Comment expliquer que ce gaz, cette viande portaient en eux la mort subite qui jette une âme aux pieds de son juge?

Le soir, je priais. J'avais commencé par un Âve pour papa, un Ave pour maman, un Ave pour mon curé. Suivant les circonstances, j’enajoutais. Cela formait une série d’Ave, que je devais réciter en pesant le sens de chaque mot. J’eusse voulu aimer Dieu. Sacrilège, je ne pouvais que le craindre. Ma prière finie, comme au temps du catéchisme, je regardais sous mon lit. J'avais commencé par peur, ce devint une habitude, bientôt une obligation.

My dérober eût été un péché de plus.

Mes vœux : autre cause de péché. Je me disais : « Je vais faire un bon devoir. » Une seule faute, je ratais mon vœu. Dans la rue, je pensais : «Je vais dépasser ce Monsieur.

je ne me laisserai pas dépasser par cette voiture. » À cause de ce vœu, je filais en plein galop. Impossible de faire un projet sans tomber dans un vœu. Et d’ailleurs,avec mes vœux, avec mes craintes de péché, qu'est-ce qui prouvait que J'avais été baptisé? Maman m'afhirmait que oui. Maïs elle n’avait pas la

TT

compris pas. Je me précipitai vers ma porte.

Elle était fermée.

— Papa! papa!

— Recouche-toi, Marcel.

Le cri monta de nouveau.

Dans les circonstances les plus étranges, l’homme reste ainsi fait qu'il rapporte tout à soi. Je m'imaginai que maman crlait parce que je n’avais pas correctement récité son Ave. Je me jetai à genoux. Au milieu de ma prière, le cri jaillit pour la troisième fois. Mais plus faible, il ploya par le milieu et retomba sur lui-même. Un ah! puis je n’'entendis plus rien.

Quand je me levai lie matin, ma porte était toujours fermée. Papa me cria de l’autre côté :

— Reste là, Marcel.

Je n’entendis pas maman. Un peu plus tard, il entra, en tirant la porte sur lui avec son pied. Il m’apportait un bol de lait. Il avait l'air fatigué, plus mécontent que d’habitude :

— Déjeune ici. Il vaut mieux que tu ne bouges pas. Ta mère a mal dormi. Elle repose maintenant.

Je vis à sa mine qu’il ne m'en dirait pas davantage et cela ne me rassura pas. Avec inquiétude, je tâchai d'entendre ce qui se passait dans l’autre chambre, près de maman. Il

y eut des pas.On parla. Trois voix d’hommes que je ne connaissais pas. À un moment, le cri monta. Je regardais dans la cour. Dans sa salle à manger, le goinfre eut un geste d’impatience et le valet vint fermer sa fenêtre. On ferma les autres, aussi. Un peu plus tard, je vis arriver l’oncle Maryan, celui qui m'avait raconté ses histoires de boyards. Il marchait vite. [Il leva les yeux vers notre logis. Il me fit un petit signe. Je crus qu’il me rejoindrait tout de suite. Je dus attendre. Quand il vint enfin, il frotta contre ma joue sa bonne grosse barbe. Il souriait avec tant de gentillesse qu’il me fut impossible de savoir s’il était triste. Papa souriait aussi — avec effort :

— Alors, dit mon oncle, c’est entendu.

Nous emmenons ce bonhomme. Demain il verra mon Mas.

Ce mot me parut drôle. Je demanda :

— Votre mas, mon oncle?

— Mon isba quoi? ma maison, là-bas.

— Et maman?

— Elle est un peu malade. Ce ne sera rien.

Il aida papa à faire un paquet de mes vêtements. Papa jura, parce qu’il ne trouvait pas mes chaussettes. À un moment, j’eus envie de retourner vers la fenêtre : mon père brusquement venait de nous quitter. L’oncle me retint et commença une histoire. Je n’en

compris rien, trop occupé par un remue-ménage dans l’autre chambre. Quand le silence fut revenu, l’oncle me laissa sortir. Je me dirigeai vers le lit pour embrasser maman.

Elle n’y était plus. Nous partîmes le soir même...

— Voilà mon mas!

C'était en pleins champs, une grosse paysanne de maison, toute blanche, les volets clos sous un soleil éblouissant. Nous avions roulé la nuit,une partie de la matinée, changé de train, gravi dans la poussière une longue côte où se dressait, de temps en temps, un arbre comme on n’en voyait pas à Paris.

À l’intérieur du mas, il faisait noir. Une femme se trouvait là, que je distinguai mal.

— Voilà! Je t’amène un bonhomme. Je t’expliquerai. Embrasse-le, Varia.

Elle m'embrassa. Elle sentait bon. Je ne savais pas que l'oncle eût une femme.

C’est ainsi que du jour au lendemain je fus transporté en Provence. Je dirai plus loin pour quelles raisons j’aimai tant ce pays. Si je me l’imagine à présent, j’en retrouve peu de chose : un gros pin tout seul, le jaune d’un rocher, beaucoup de bleu, une ondulation de montagnes : c’est tout.

Les premiers jours, je ne remarquai rien. Je

se lèvent au loin; plus loin ce sont des montagnes; on est surpris parce qu'un aigle tout à coup s’envole sous vos pieds; on court, on danse, on saute, on est un Marcel heureux, et dans ce bon mistral qui joue à vous jeter par terre, les cheveux dans les yeux, on devient un Marcel un peu fou, un Marcel qui se moque des péchés, qui veut vivre. ah!

Y penser m'emballe encore. Et puis je l'ai dit, j'adorais cet oncle qui n’était pas mon oncle. Je ne sais pourquoi 1l avait quitté sa Russie. Quand 1l parlait de là-bas, tantôt 1l avait été mgémieur, tantôt médecin, tantôt quelque chose chez les forçats de Sibérie.

Il vous décrivait les organes d’unelocomotive et sans que l’on s’en aperçût, en arrivait aux organes que nous avons dans le corps.La vie l'avait fatigué, non pas usé. Etroit d’épaules, il marchait un peu courbé. Sa barbe embrouillait, du clair au foncé, toutes les nuances du fauve. Un jour J'avais vu maman se préparer du thé avec des espèces de crins roux et rugueux qu’elle appelait des stigmates de maïs. La barbe de l’oncle était en stigmates de maïs. Ce qu’elle ne cachait pas, était un frétillement de petites rides, si bien réparties, une à droite,une à gauche, qu’on les eût dites savamment taillées à la main. Au moindre sourire, elles bougeaient et il ne cessait de

Puisqu’il y avait « mon oncle », les premiers jours, je l’appelai tout naturellement :

«tante ». Je me mis en tête qu’elle n’aimait pas ce nom... Dire « Varia » tout court, je n’osais pas et quand je prononçais directement «elle » ou « vous », c'était grossier; je trébuchais dans ma phrase. Cela me rendait très gauche.

De plus, il y avait son sourire. Peut-être provenait-il d’un creux aux coins de sa bouche. Il m’effarait. Comme tous les enfants, je me croyais au centre du monde. Si tante souriait, c'était à cause de moi; son sourire ne pouvait signifier que deux choses : ou de la bienveillance ou de la moquerie. Je ne méritais pas sa bienveillance, et puisque je bafouillais devant elle, je me décidai pour la moquerie. Cette idée dans ma tête, je devins encore plus gauche.

Un jour, tante m’emmena dans le jardin, vers un cerisier plus rouge que vert tant il y pendait de fruits. Je m'imaginai qu’elle en cueillerait quelques- uns, que l’on se partagerait à table, parcimonieusement ainsi que cela se faisait à a maison. Une chèvre bêlait vers nous. D’un bond, tante attrapa une branche, la cassa, la tendit telle quelle à la chèvre qui brouta les fruits en dédaignant les feuilles. Comme tante était généreuse! Je pensai aux

regards de papa. Quels éclairs quand il marrivait de mettre en bouche deux cerises à la fois! En ce moment le soleil se couchait.

Tenant toujours sa branche, tante se cambrait sur ce ciel tout en or; son regard me parut d’un bleu très doux. El n’y eut plus de chèvre, plus de gamine, plus de femme. Une fée, une reine, une Vierge et comme devant une chose très belle, je criai :

— Oh!

Elle eut son sourire :

— Qu’as-tu petit?

Je bafouillai n'importe quoi. Par la suite, quand je pensais à elle, je la voyais ainsi.

Je n’en fus que plus gauche.

Le jour, à cause du soleil, on fermait les volets. Le soir, on sortait des chaises et l’oncle racontait des histoires. Je connaissais les âmes, les isbas, les boyards. Il y eut les ours. Ah! ces histoires d’ours! Je me cherche, il n’est pas inutile d’en raconter quelquesunes. Car toute graine pousse son germe.

L’oncle, à mon avis, racontait très bien. Il faisait beaucoup de gestes. Il imitait l'ours à la perfection. Il présentait d’abord ses personnages : la bise « qui ne ressemble pas au mistral », la neige, quelques isbas, les hommes dans la leur, l’ours dans la sienne :

— Ft cet ours, mon petit n’est pas un

pauvre Martin, comme le vôtre à Paris. C’est un voisin, dont ou se moque. On lui fait des niches. On l'appelle le Velu, par jalousie, petit, car sa pelisse, en vraie peau d’ours, est plus riche que la nôtre.

Cette présentation demandait déjà beaucoup de gestes. Il fallait montrer l'ours qui baguenaudait chez lui en pantoufles : «1l en a quatre »; et comment, ne supportant pas qu’on lui mît quelque chose devant le museau, il l’écartait avec sa patte :

— Comme ceci... comme ceci, disait l'oncle, en chassant, à coups de patte,ce qui le gênait devant le museau.

J’ouvrais de grands yeux.

— Et alors?

— L’ours n’aime pas qu'on le dérange.

Quelquefois un vrai homme, pour montrer que tout de même c’était lui l’homme, allait jusqu’à la maison du Velu, se campait devant l'entrée et criait : « Hé, sors donc, Homme Velu; sors, si tu oses ». Et alors.

L’oncle-ours se jetait à quatre pattes et sortait en grognant.

— Oui, mon petit, il sort ainsi. Grrr! Grrr!

D'abord le museau, puis la tête, puis le corps. Quand il voit de quoi il retourne, il se dresse debout.

L’oncle se dressait debout.

PRRCE-OREILLE 5

— Qui mais voilà! L'homme sait que le Velu n’aime pas qu'on lui présente quelque chose sous le museau.

— Pourquoi, mon oncle?

__ Cela le fait loucher ou l’empêche de réfléchir. Alors l’homme lui met sous le nez le bout d’un bâton. L’ours l’écarte (oncle l'écartait). L'homme le représente, l'ours l’écarte de nouveau. Cette escrime dure quelques secondes, puis on Jette là le bâton et...

Je savais : en plus du bâton, l’homme portait un couteau. Cela finissait mal pour le Velu.

— Et quand il vient voler le miel, mon oncle?

L’onele montrait un pin :

__ Tu vois! Le miel est là dans la ruche, tout en haut de l'arbre. « J’ai mes crochets », dit lours. Zzzt! zst! les abeilles se fâchent : « Chacun chez soi, monsieur l’ours. Gare à nos dards! » — «J'ai ma pelisse » dit l'ours. Il orimpe; il prépare Sa langue et tu sais, comme cuiller, c’est bien fait une langue d'ours. Eh! qu'est-ce cela? Devant la ruche, un bloc de bois pend au bout d’une corde:

sans doute une farce des hommes. D'un coup de patte, l'ours l'envoie voler, puis il tend sa cuiller. Oui mais voilà! quand le bloc a fini de monter, il descend et pan! sur

une. Brrr! et grr! il plonge, nage jusque-là, s'accroche, se hisse, les crocs dehors pour leur apprendre. « À votre aise, monsieur le Velu, à votre aise. » On le laisse entrer. Oui mais voilà! Pendant qu'il s’installe, la barque se met à danser, à tanguer, à rouler (comme ceci, disait l’oncle, en seccuant son fauteuil, à le renverser). L’ours n’aime pas du tout cela. Il veut bien nager, non pas tomber dans l’eau. Il se cramponne, crie, pleure et pendant ce temps, les hommes avec leurs rames.

L’ours en pantoufles sur ses quatre pattes, l'ours qui écarte ce qui le gêne, l’ours.et sa langue comme une cuiller, Pours qui ressemblait à mon oncle, l’oncle qui ressemblait à mes ours, par là-dessus, tantôt noirs, tantôt bleus, les yeux de ma tante, cela forma dans ma tête un gâchis dangereux. Je dormais mal.

Une nuit, r’eus un cauchemar. Je m’entendis hurler. Pensant aux cris de maman, je hur- Jai davantage. L’oncie ne me dit rien. Seulement, le lendemain, on dressa mon lit dans sa chambre et on ne parla plus d’ours.

Je regardai ses yeux. Ils étaient bleus :

— Oui... Varia.

Je tremblai davantage.

Avait-elle un dessein? Au retour, elle dit à son mari :

— Le petit sauvage est apprivoisé. N'est-ce pas, Marcel?

Et de nouveau ses yeux.

— Oui, Varia.

« Varia » resta. L’oncle partit le surlendemain. Cet après-midi, on fit la sieste, puis tante m'emmena vers le pin qui servait quand l'ours volait le miel. C'était le temps des moissons. Loin, des fourmis entassaient sur de petits chariots des fétus qui étaient de grosses gerbes. On reconnaissait quelquefois un cri : Zou! Le soleil dardait. L'air cuisait les joues. Pfff! pfff! tante ne savait comment faire, pour le chasser. À peine sous le pin, elle retourna vers le mas,en revint avec un livre.

— Lis, Marcel. Je vais dormir encore un peu. Pfff! pfff!

Elle s’affala dans un fauteuil; moi, par terre à ses pieds. Je lus quelques pages; je levai les yeux. Même en dormant, elle conservait son sourire. La tête pendait vers l'épaule. Un pied avait glissé en avant, la Jupe restait en route. Je constatai :

— Tante n’a plus ses bas,

Fr LE PERCE-OREILLE

À l'heure du coucher, Varia me demanda :

— N’auras-tu pas peur de dormir dans un mas où il n’y a pas d'homme?

— Non.

Encore une fois, « Varia » ne sortit pas.

— Qu’as-tu? Tu sembles triste.

Eh! non. Je n’étais pas triste. Je n’avais pas peur, non plus. Quelque chose me tourmentait. Tout n’était pas comme il fallait.

Mais quoi? Au petit bonheur, je récitai un acte de contrition.Je m’endormis avant les derniers mots.

Le lendemain, on retourna sous larbre, Tante me donna un livre, s’installa, s’endormit, un pied en avant, sans bas, exactement comme la veille. Quand même, c’était drôle!

Je vensai à mon acte de contrition : « Je prends la ferme résolution. » et tournai le dos à la jambe. Cnic! le fauteuil d’osier eut l'air d’appeler. Ma tête bougea d’elle-même : le pied s'était rapproché. Peut-on combiner d'avance un plan sans y penser? Je sus parfaitement ce que j'allais faire. Sans lâcher mon livre, je rampai vers la jambe. Quand je fus assez près, je feuilletai les pages qui effleurèrent le mollet. Rien ne bougea. J’y mis le bout d’un doigt : rien.Je passai la maïn tout le long:rien. Une autre pensée me vint. Chez le goinfre, quand le valet portait la main sur

la soubrette, celle-ci lui lançait une gifle. ou bien, elle ne lançait pas de gifle. Que ferait Vanal Je me levai. Cela prit une longue minute. Zou! les fourmis, loin, travaillaient autour de leur chariot : elles ne verraïent rien. La tête renversée, Varia tendait en avant ce qui attire la main des hommes. Cela montait, descendait, remontait. Serait-ce dur? Chaud?

Avec la petite fille je n’avais pas eu le temps. Je risquai un doigt : je sentis l’étoffe. J’appuyai : l’étoffe. L’ours devant le miel repoussait le bloc de bois : comme ceci... comme ceci. Je fis jouer ma patte :

— Que fais-tu, petit?

Une main se ferma, la patte était prise.

J’attendais une gifle. Il n’y eut qu’un sourire et, me parut-il, pas moqueur.

— Jene faisais rien, Varia.

— Si, si, tu promenais ta man comme ceci.

Et certes Je n’eusse pas osé appuyer aussi fort qu’elle le fit. J’eus peur comme sur un fer rouge.

— Vois-tu, ce sont des choses que...

Elle ne dit pas quelles choses. Je ne sais si je me jetai dans ses bras ou si c’est elle qui m'y prit. Je m’y trouvai. Je sentis son parfum. C'était mal. J’aspirai comme la veille. Je m'échappai en pleurant.

La nuit, je ne m’endormis pas. Toutes

DU LUXEMBOURG 75 au poignet, la voilà sur l’épaule, la voilà... » Elle arriva sur la poitrine et s’attarda. Mon cœur battait fort. Où irait-elle, après? J’attendis. Cela ne bougeait plus. C’était doux, un peu effrayant. Je ne pensai plus à rien. Mes yeux étaient fermés. J'aurais voulu que cela durât toujours.

— Tu m’entends? Tu dors?

J’entendais. Je ne répondis plus.

La chose arriva au petit jour. Une pointe de soleil forçait le volet. Tante n’était plus là. Tout à coup :

— Le diable, mes enfants. Le péché...

L'œuvre de la chair. Faire pleurer les anges.

J’entendis ces mots aussi nettement que si on me les eût criés la bouche contre l'oreille. Je ne sais si je devins blanc ou rouge. Je me cachai sous mes couvertures. La voix m’y suivit :

— Le diable! Le péché. L'œuvre de la chair.

Ah! oui, l’œuvre de la chair! J’avais commis le grand péché. Et pas moyen cette fois de douter. Je l’avais commis de mon plein gré, avec complaisance. Mes autres fautes, le confesseur avait peut-être raison : pas d’importance. Mais avant-hier, hier, cette nuit, j'avais provoqué tout, accepté tout, J'avais

fait pleurer les anges, souillé mon âme, souillé ah! souillé l'âme de Varia?

Ceci me tourmenta plus que le reste. Je n’osai rien dire. Dans le courant de la journée, Varia s’occupa comme si de rien n’était.

L’après-midi on n’alla pas sous l'arbre. Je la regardais : « A-t-elle des remords?» Quand ses yeux étaient noirs, elle m’en voulait. Bleus, elle était triste. Mais non! Je ne voulais pas qu’elle fût triste. J'étais seul coupable, moi qui l'avais touchée, moi qui l'avais tentée. Et si la mort nous envoyait en cet état devant le Juge! Je pensai à la confession: pour elle, pour moi...

La journée se passa. Malgré mes craintes, le soir, quand on se fut couché, j'attendis quelque chose. Si Varia remuait les allumettes. Si Varia m’appelait. Si... Au réveil, je ne m'en sentis que plus coupable. Je repensai à la confession. Sans avoir l'air, je parlai de l’oncle, des boyards, des isbas, puis tout naturellement de mon âme, de la première communion.

— À propos, je voudrais bien me confesser un de ces jours. Et vous, Varia?

Elle eut, me parut-il, un regard irrité :

— Te confesser? Pourquoi.

Elle ne voulait pas. Cela me suffit. Je m’efforçai de sourire :

— Je n’ai pas volé. Ce sont des...

Elle mit un doigt devant la bouche.

— Il ne faut pas. Rends cela. Que penserait-on chez toi?

Je me sentis un grand courage :

— Oui, c’est notre secret.

— Notre secret?

Y nut-elle le point d'interrogation que je trace à présent? Je ne le compris pas ainsi. Il me vint une grande toie. Elle acceptait. Elle acceptait « notre secret ». Je nous revis dans le jardin : le roi, la reine et derrière eux, voué à sa reine, le page. Je pensai : « Ce sera à jamais. » Il me parut beau de n’en rien dire.

Je dus partir. J'avais demandé un sursis, ce qui me valut une semonce de papa : il était temps que je reprenne mes études pour devenir quelqu'un; au surplus je ne montrais guère de cœur et lon s’étonnait que je ne misse pas plus de hâte à revoir ma mère. II avait raison; mais cela s’annonçait bien mal.

Tante m’accompagna à la gare. J’avais eu le temps de rassembler quelques « souvenirs » moins personnels : de la lavande, une pierre du château Sarrasin, une écorce de notre arbre, un bout de chiffon qui avait été peutêtre un mouchoir. Tante porta la valise qui renfermait ces souvenirs.

L'oncle marchait entre nous. Je restai un

Je la cherchais. Il y avait aussi la lune. Lorsque ma tête n’en pouvait plus, en guise d'oreiller je glissais en dessous ma pierre. Elle était dure. Tant mieux. Je souffrais pour ma reine.

— Tu es pâle, me disait maman. Si tu as un tourment, dis-le.

Le dire? À qui? Certes pas à mon père, cet on qui à coups de poing sur la table en avait assez de ma Provence. À maman?

Et le pacte? Comme l'ours, je portais ma pierre. La jeter, j’eusse roulé dans le trou où les hommes attendent. Un moment, je songeai à la confession, car Varia ma reine était aussi une Madone et son culte me rapprochait de Dieu. Là je me heurtais à un mystère. En vue de je ne sais quelle épreuve, la Madone m'avait interdit la confession. Je tournais autour des églises : Aller prier là! Je n’osais, exilé de ma reine,par amour pour elle exilé de Dieu, encore de la souffrance.

Quelquefois, j’ajoutais à mon rêve. Je me figurais dans mon lit, pâle, épuisé, maigre, intéressant: j'allais mourir. Mes parents m’entouraient : il fallait bien quelques personnages autour d’un page mourant. La reine entrait. Et alors.

La scène était si belle que je voulus la réaliser. J’écrivis un testament. Mon corps

me fallait recommencer. Si j’arrivais à bonne fin, le doute avait eu le temps de me rattraper, je recommençais encore. Recommencer comme pour mes prières, comme plus tard mes additions, comme ici je m'envoie le pouce dans l’œil et recommence. Autant que mes lèvres, mon cerveau ne cessait de bouger.

— Que marmonnes-tu, petit?

— Je répète ma leçon.

— Comme ces études te fatiguent.

Pauvre maman!

Un peu plus tard, douter me peinant trop, je préférai une certitude. Je changeai de thème. Varia, celle qui existait en chair et en os, m'avait oublié. Elle devint : « Celle de là-bas », une morte qu’on regrette, mais qui ne compte plus. Varetchka seule exista, en reine. Le page était lié par un pacte : il ne l’oublierait jamais. Je m’embarquai làdedans. Avec cette idée de morte en plus, mon amour devint funèbre.

Ah! je m’y entendis à gâcher mon enfance.

Si maintenant je rencontrais un deces Marcel, ce que Je lui en dirais à cepetit imbécile! Et cela ne servirait à rien. On peut faire le compte. La crise commença à treize ans,]j’en eus quatorze, quinze. Rien ne changea. J'avais mes idées toutes faites et bien entendu, j'étais plus malin que les autres. À l’école, je me

rencognais. S'il m'arrivait de m’amuser un instant, Je me reprochais cette infidélité à ma reine. Je n’aimais qu’un camarade, Charles, à cause de son air sérieux. Les autres, leurs jeux, leurs querelles, les polssonneries de certains avec de sales fillettes, ils n’étaient pas des pages, fi! Quelquefois des désirs imprécis m’agaçaient, mes doigts avaient faim. Pouah! comme M. le Curé je me rejetais en arrière. Le pacte m'interdisait la confession, je voulais cependant mon âme nette. J’aimais Dieu, mais de loin. Quant à ma Reine.

Un jour j'entendis maman parler d’un petit Jean.

— Qui cela, Jean?

— Le fils de Maryan.

— Et de sa femme!

— Bien entendu.

Varia avec un ventre comme le goinire!

Je ne sais comment, un an plus tôt, J’eusse accueilh cette nouvelle. Je me revois cette nuit. Je suis sur mon lit. Ma lavande fume.

Je contemple ma pierre, le mouchoir, l'écorce. Je grince des dents : « Ma reine est à moi... à moi. à moi... » À l’aube : « À moi... à moi... à moi... »

Le lendemain je tournai autour de maman.

Ce petit Jean, maman, comment était-il?

Pas possible : 1l marchait, il babillait! En aurait-on des nouvelles. On me les communiquerait, n'est-ce pas? Je voulais rester calme. Je bafouillais, les mâchoires serrées comme pendant la nuit.

Beaucoup de jours passèrent. Reportai-je sur lenfant ce que je ne pouvais donner à une Varetchka inexistante? Quand je pensais à lui, une exaltation singulière me prenait et J'y pensais constamment. J’en parlais à maman. Je l’appelais : mon Jeannot.

Il était mon petit frère. Aller en Provence signifiait faire la connaissance de Jeannot.

Je le voyais très bien : de bonnes grosses joues, des yeux clairs, une culotte de lame rouge, un béret peut-être bleu, mais dont le pompon était certainement blanc. Ainsi il trottinait sous notre « arbre ». De lui, je pouvais parler librement :

— Tu ne t’imagines pas, maman, ce Jeannot, je voudrais tant, tant, le voir.

Un jour, maman me dit :

— Tu iras bientôt.

A fin de l’histoire fut piteuse. Je ne pour- L rais la raconter qu’en me moquant et malgré tout, le souvenir m’en reste cher. Je préfère la transcrire telle que je la rapportai en un devoir de style,un jour que notre professeur nous avait demandé « un rapport net et précis sur quelque fait qui vous serait arrivé ». Je ne dissimulai pas mon nom. J’intitulai cela : Le Cheval de Troie.

Voici ce devoir.

Marcel était un garçon de quinze ans qui faisait des études pour devenir quelqu'un.

Il avait un jeune cousin qui vivait avec ses parents dans un mas en Provence. L’enfant s’appelait Jean, ou plus familièrement Jeannot. Ne l’ayant jamais vu, Marcel l’aimait beaucoup. On lui avait promis qu'il irait le voir bientôt et pour cent mille raisons, il était bien content.

Un jour, il accompagna sa mère dans un grand magasin. Dans le compartiment des

jouets, 1ls passèrent devant le rayon des chevaux. Marcel les trouva beaux. Il les trouva beaux, non parce qu’il les désirait, mais parce qu'il les regardait avec des yeux qui verraient Jeannot, ou peut-être avec les yeux mêmes de Jeannot. Il y avait des chevaux de toutes sortes : en bois, en carton, de grands, cabrés entre des roues, d’autres à bascule, d’autres en vraie peau, si bien empaillés qu’on eût dit des poneys.

Il en distingua un. Ce cheval ne différait guère de ses voisins. Il était petit, en carton. Cloué sur une planche à roulettes, 1l levait deux pattes, une devant, une derrière, pour avoir l’a de marcher. La planchette était peinte en vert; le cheval peint en blanc. On avait semé quelques touches de gris çà et là pour pommeler la robe. Du rouge indiquait les naseaux; du noir, la crinière. Quelques fils de chanvre pendaient à l'endroit où les vrais chevaux portent la queue.

— Oh! maman, si on achetait ce cheval pour Jeannot!

— C’est qu’il coûte vingt francs, Marcel.

— Jeannot serait si content. On ne voit pas de si beaux jouets là-bas. Je donnerai ma tire-bire.

— Elle est presque vide.

— Oh! maman.

— Soit! Je suppléerai.

Marcel était souvent triste. Ce jour-là, il fut heureux. Il prit le cheval, le caressa et le serrant dans ses bras, le trouva encore plus beau, puisqu'il était maintenant le cheval de Jeannot. Il ne voulut pas que le vendeur le portât. Il le porta lui-même, dicta l’adresse, la vérifia et là encore, il eut de la joie, parce qu’on emballait le jouet parmi des copeaux dans une caisse qui fut, du coup, une écurie confortable pour le cheval de Jeannot.

À la maison, il écrivit une lettre pour annoncer qu’il envoyait une surprise à Jeannot. Il se rendit à la poste. Il était toujours bien content. Il aimait la rue, il aimait le monde, 1l aimait sa maman, il aimait son papa. Il lui sauta au cou, lui décrivit son achat :

— Et tu sais, c’est une occasion. Je parie que l’on s’est trompé d’étiquette. Pense! un cheval haut. tiens comme cela.

Et il montra une chaise.

Le soir dans son lit, il ne put s’endormir.

En culotte rouge, un pompon blanc à son béret, à cheval sur son cheval, Jeannot passait et repassait dans la chambre au galop. À un moment, le cavalier s’enleva si haut que Marcel, pris de peur, entendit de gros coups sur le mur :

comme Nemo? Nemo était la grosse jument du voisin.

— Pas tout à fait si grand.

— Oh!

— Presque.

Au bout d’une semaine, la gare envoya un avis. Le colis était arrivé; on devait le venir prendre. Pour traîner un si grand cheval, on emprunta la Nemo du voisin; on prit une charrette, on alla tous ensemble.

À la gare, l'employé les fit attendre longtemps. Il parut à la fin avec une petite caisse qu'il balançait par la corde au bout d’un seul doigt. Le cheval qu’on déballa n’était pas plus grand que la caisse, et de plus, ül n’était plus entier. Une patte s'était cassée en route. On ne la retrouva pas et c'était la plus belle.

En voyant cela, Jeannot se mit à pleurer.

On craignit un instant qu’il ne retrouverait plus jamais son haleine. Sa mère le consola en le berçant sur ses genoux. Marcel pleura aussi. Personne ne le consola. De rage, il courut se cacher dans une grange. Comme il se roulait dans la paille, quelque chose de dur lui tomba sous la dent. Il mordit un bon coup. Quand il sortit de là, il avait le bras rouge de sang. Sa tante lui dit :

— Qu’as-tu fait, petit imbécile.

Mon devoir s’arrêtait là. En dessous, le professeur nota : « Ce récit est ridicule. Il n’a aucun rapport avec le Cheval de Troie. »

Le tout, à l'encre rouge, comme mon sang.

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