‹ Le perce-oreille du LuxembourgChapitre 5 sur 5 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

RESQUE aussitôt, je voulus partir :

P — Déjà! Vous arrivez à peine.

— Vous voulez sans doute dormir, insinual-]je.

Et méchamment :

— Comme hier.

Elle ne parut pas atteinte. Elle m’accompagna jusqu’à sa porte. Elle tenait toujours mes roses.« 51 elle ment,comme elle joue bien son rôle! »

La nuit était noire, plus noire que la veille et, dans ce noir,sous mes pieds, de la boue. Je pataugeais là-dedans, comme dans mes mensonges tantôt. Mes idées pataugeaient aussi.

Quand le tramway arriva, elles montèrent avec moi. Ah! la vie, ce poids que l’on traîne derrière soi vers en haut et qui vous tire en arrière vers en bas. Prier, se confesser, jeter là ses inquiétudes. Dupéché était venu et d’un mot, avec son horrible clin d’æil.. Je regardai mon doigt.

Je me fis signe que je me relusais à cette pensée. Elle s’imposait :

— Ne fais pas l’hypocrite. Tu as beau secouer la tête : tu y penses, tu y as pensé : il y a déjà eu l’autre Jeanne, celle dont tu t’es vanté devant Dupéché, que tu as oubliée à confesse. Elle est belle, ta confession. Frotte, passe et repasse ton torchon. Ton isba garde la tache de l’autre Jeanne. Cela ne partira pas plus que la tache sur la valise de ton papa, pas plus que la tache sur la main de Lady Macbeth. Va, va, ta confession, ton bon Dieu, qu'est-ce tout ele quand tu penses à l’autre Jeanne.

Le couple s’embrassa de nouveau. J’entrevis quelque part une chambre, un divan :

— La femme à un bout, l’homme à l’autre? On te Fa déjà dit : bon pour les bourriques.

Quoi! tu terebiffes? Ceseraitlaidavec Jeanne. Dis ce que tu voudras. Il y aura toujours ceci entre vous, qu'elle est une femme, toi un homme. Et tu le sais, quand une femme s’est donnée, tu tiens un gage, elle est à toi, tu ne crois plus qu’elle mente, tu ne t’inquiètes plus qu’elle soit seule, toi-même tu ne mens plus : vous avez échangé le sceau, le sceau, le sceau.

Au fond, je le sentis, ce raisonnement ressemblait trop à la manière de Dupéché. Il ne venait pas de moi. L’autre était dans cette

voiture aussi présent que s’il voyageait avec moi. Je l’aperçus d’ailleurs nettement, avec sa pochette rouge et son clin d’œil qui signifait : CA la bonne heure! Tu as raison. »

— Il est tranquille, lui. Un homme qui écrase les perce-oreilles, appose tout de suite son sceau. Et vois sa Louise : «Oh! mon Jacquot! oh! mon Jacquot. » Jeanne comment l’appellerait-elle après le sceau?

Je ressentis un grand frisson, comme hier quand la poupée chantait. Une petite voix de confessionnal murmura : « Ne recommencez plus. » Mais le sceau! le sceau!

En rentrant à Paris, J'étais tout à fait égaré. L'idée me vint de rechercher Nelly :

« Nous parlerons de Dufau. Nous...» Mais où la trouver? J'étais si las. Je regagnai l’île Saint-Louis. Je passai près de l’église. Un peu de lumière veillait derrière un vitrail.

Sans doute, la petite flamme dans son verre rouge. Ma petite flamme à moi, qu’était-elle devenue? Une allumette qui s'éteint; un reflet qui s’allume et s’éteint sur une peau de phoque.

Quelques jours passèrent. Le sceau! Il semble qu’à certains moments la pensée se loge en nous à différents étages. À l'étage le plus haut, où tout est beau, où tout est clair, je me rendais compte d’avoir raisonné à faux

La seconde fois, mes roses presque flétries, s'étaient changées en vieil ivoire :

— Je ne veux pas les jeter. Elles viennent de vous.

Comme ces paroles eussent été bonnes — après le sceau! Je n’osai parler du sceau.

Avant la troisième visite, Dupéché vint :

— La noce aura lieu dans quinze jours. Tu viendras, tu amèneras Mlle Jeanne.

Il lança son clin d’œil à maman. Bien que son invitation me parût louche, j’eus la bêtise de promettre. Je dus en parler à Jeanne. Elle accepta. Les roses n’étaient plus dans le vase. À même la cheminée, elles ressemblaient à quelque chose de mort qui attend la poussière pour mourir davantage. Jeanne en voulait conserver deux. Elle me les montra entre les feuillets d’un livre.

— Oh! Jeanne.

N’en trouvant pas de meilleur, j’employai le mot idiot :

— Vous m’aimez donc un peu?

— Vous le savez bien.

On causa longtemps. À un moment je dis :

« tu »et l’on resta à « tu ». Ce fut si doux, que ma pensée remonta au plus haut étage où il ne s’agissait pas de sceau. Quand je fus seul, j'eus une crispation. Jeanne avait montré les roses entre les feuillets du livre qu’elle

prétendait avoir découpé le soir de Nelly. Ne voulait-elle pas les conserver en souvenir de mon mensonge ou du sien? Je retombai à l'étage d’en dessous. Pour sa paix, pour la mienne, il fallait en venir au sceau. Sachant que je n’oserais en parler,je m’expliquai dans une lettre. Je cherchai des mots tendres. Une petite voix les répétait au niveau de mon oreille, avec des intonations exagérées qui me dégoûtaient et m’en montraient la vilenie! Je déchirai cette lettre.

Le lendemain Dupéché arriva :

— Plus que huit jours, mon vieux!

Pour maman, même pour moi, cela signifiait : «Plus que huit jours avant le mariage. » Mais 1l y avait dans son attitude comme une mise en demeure:que j’eusse à me dépêcher pour le sceau. En se retirant, 1l me fit un clin d’œil plus long que d’habitude.

J’arrivai chez Jeanne très agité. Sous le fouet de Dupéché, mes idées bondissaient d’un étage à l’autre. Elles grouillaient surtout dans l’obscurité de la cave. Jeanne n'avait pas eu le courage de jeter mes roses : elles se trouvaient sur la cheminée, et les deux élues dans le livre.

— Jeanne!

Elle se tenait sur le divan. Je me mis à genoux, pris ses mains et, Je me souviens,un

— Il agit bien.

— Je t’en supplie, maman!

La nuit, il traversa ma chambre, à trois reprises,en multiphant ses clins d’œil et répétant :

— Ne crains rien! Tu sais bien que je n'existe pas.

Il était alors deux heures. Je le vérifiai sur ma montre en craquant une allumette. Ma mère, encore une fois, prétend que Jj’eus le cauchemar. Mais au réveil, je retrouvai l’allumette à la place où je l'avais déposée.

Au moment de partir, maman me bourra de recommandations: d’être calme, de ne pas boire, de. Ainsi, une fois déjà, elle m'avait embarrassé avec une couronne. Cela me troubla : je me trompai de métro. Quand j’arrivai au rendez-vous, Jeanne m’attendait depuis une demi-heure. Elle avait une de ces robes comme on en porte, faite d’une pincée de soie qui, sous le vent, ondulait sur son corps comme une eau bleue. La voir me donna froid. Je m’excusai.

— Mais non, je n’ai pas eu froid.

Qu'elle ne se plaignît pas, me peina davantage. Le dîner avait lieu dans un restaurant près du Bois. Nous prîmes un taxi. Pendant le trajet, je conservai dans ma main, la main de Jeanne. De temps en temps, je la pressais. Elle

répondait. Cela m’apaisa. La noce était déjà arrivée. Très entouré, sa femme au bras, Dupéché se laissait aduler avec des airs decoq, que son mariage avec une simple Louise justifiait peu. Il avait supprimé sa pocheite, Ses chaussures, par exception, ne grinçaient pas. Au doigt il portait un cercle d’or, d’autant plus provocant qu'il avait enlevé ses autres bagues. Il me serra les mains. À son air affectueux, je n’aurais pu me douter du malheur qu'il me préparait, mais on voyait qu’aujourd’hui était le jour de son triomphe. Il exagéra son respect pour s’incliner devant Jeanne. Il me fallut bien le nommer :

— Mon ami Dupéché.

Je devins très rouge. Louise ne s’était pas mise en blanc, en quoi elle montrait une certaine pudeur. Je regardai Jeanne : elle eût été en blanc, elle! Les deux femmes s’embrassèrent, ce qui m'étonna :

— Tu la connais, Jeanne?

— Je la vois pour la première fois. Mais puisque c’est la femme de ton ami.

— Oh! mon ami...

Mon ton dédaigneux la surprit. Je ne lui avais jamais expliqué ce que m'était en réalité cet ami. Je compris mon tort.

Sur une table attendaient, serrés les uns contre les autres une quantité fabuleuse de ver-

avec sa Jeanne. Quelle joie, puisqu'il eût été vivant. Quelle jalousie puisque j'aimais sa Jeanne! J’eus mal comme si tout cela se réalisait. Mais non ! il était loin, le pauvre Charles; sa Jeanne... Je lui serrai les doigts.

— Ma chère Jeanne.

Je frissonnais encore. J'avais bu déjà trois portos.

Bientôt on passa dans la salle voisine où la table était dressée. Sauf les mariés et leurs proches, les autres s’installèrent à leur gré, moi comme de juste près de Jeanne et par malheur en vis-à-vis de Dupéché. Il avait bien fait les choses. Boire, se servir délicatement d’un plat, lire sur le menu quel serait le suivant, chacun pouvait pour son compte se croire un goinfre d’Italien. On ne resta pas longtemps sans parler, bientôt on ne s’entendit plus. Il était difficile de suivre une idée dans ce bruit. Pensant à maman, je voulais boire le moins possible. Machinalement, ma main s’avançait vers mon verre, Jeanne me regardait alors avec une certaine inquiétude. Dupéché regardait aussi et son chin d’œæil ordonnait : bois. À peine vidé,on remplissait mon verre. Ou bien un autre à côté se trouvait plein. Entre Jeanne et Dupéché,il y avait laune espèce delutte. Jenele compris que plus tard,sans quoijemeseraissurveillé davantage.

qui faisait son devoir et donnait son nom à une brave fille.

— N'est-ce pas Jeanne?

— Oui, oui, disaient les yeux heureux de Jeanne.

Au dessert, on applaudit parce qu’un jeune homme entrait, qui allait jouer du piano. Mais d’abord quelques messieurs se levèrent et placèrent leur petit discours. Un coude sur la table, Dupéché écoutait en roulant et déroulant sa serviette. Quelquefois il passait un doigt sur les paupières : on apercevait alors sa bague. Visiblement, il était ému. Les regards vers son assiette, 1l avait pris un air modeste. Sa femme par moments louchait un peu. Ou bien elle rougissait et cette rougeur naturelle transparaissait sous son rouge-confusiôn.

À mon tour, je me levai. Gela me parut.

drôle de dominer ce monstre dont les quatrevingts Yeux se fixaient sur moi. Tout près, Jeanne renversait la tête, comme si elle me.

regardait d’en bas évoluer au haut d’une tour. Je pensai à la planche de Pascal. Je me sentis en plein vertige. C’est de ce vertige que je parlai. Je ne me souviens plus de ce que je dis. J’oubliais mes paroles au fur et à mesure, si bien que chaque phrase me semblait la première. [1 n’y avait pas de raison pour que

je cessasse, Ce fut Jeanne qui m’arrêta. Après les autres discours, Dupéché se levait simplement et choquait les verres. En mon honneur, il les fit tous remplir. Nous bûmes à la même seconde. Le pied de son verre masqueit d’un rond le milieu de son visage.

Mais les yeux apparaissaient au bord. Je vis nettement l’œil gauche me chercher, tandis que le droit jouait de la paupière à deux reprises. Ce procédé me froissa. Je dus me contraindre; je lui eusse envoyé mon vin en pleine figure. Jeanne, je crois, devina tout. Quand je me rassis, elle était très pâle.

Après cela, on se leva de table. Je marchais toujours sur la planche de Pascal. Les choses me semblaient troubles et tournoyaient. Evidemment, je n’avais pas tenu compte des avis de maman. Mais trop d’impressions contradictoires m’avaient bousculé. De nouveau, je voulus oublier tout le mal. Ce bon Jacques! Comme il nous régalait! Quel bien-être autour de lui! Et voilà qu’ils’empressait pour qu’on ajoutât à ce bien-être, la joie des liqueurs, du café, de la musique! J'étais heureux, les autres étaient heureux, il fallait que ceux du dehors fussent aussi heureux.

J’organisai des collectes : une collecte pour les serveurs, une collecte pour les pauvres, une collecte pour.

— À vos poches, Messieurs. Allons, donnez davantage.

En passant devant la mère de Jacques, je lui dis :

— Il est charmant votre fils. Et sa femme!

Il a bien choisi.

Grâce au piano, on chanta. Je chantaï. Je chantai ma berceuse et comme l’autre soir, jy mis tout mon cœur: Tiapa fais dodo.

— Mais c’est une chanson russe, s’étonna le pianiste. La musique est de.

Il me dit un nom.

— Oui russe, répondis-je, russe.

Et je sentis urnegrande joie et en mêmetemps une rage contre ma Reine, la Russe qui avait pourri mon enfance. On dansa. En réalité je ne sais pas danser. Je ne l’ai jamais appris. Je suis trop timide. J’imitai les pas des autres, en les exagérant, avec l’air de les connaître très bien et de les prendre à la blague. Je dansai avec Jeanne, avec la mère de Jacques, avec sa Louise, avec une jeune fille que je ne connaissais pas. De l’une à l’autre, je sentais la différence. Pour la mère, je dus écarter mes bras très fort. Je serrai Louise plus peut-être qu’il n’eût convenu. Mais impression la plus douce me vint de Jeanne, la plus douce mais aussi la plus pénible. Je m'admirais de me tirer si bien d’affaire.

gue de danseurs arriva. Son remous m’entraîna. De loin, puis de plus loin, j’entret voyais Jeanne.

Maman prétend que rien ne serait arrivé si je n’avais pas bu. Elle n’admet pas l'influence de Dupéché. Elle ne peut donc pas me comprendre. J’avais bu certes, mais parce que, visant son but, Dupéché m'y poussait, et je n’avais pas bu au point de... Je me souviens de tout. En quittant la salle j’eus la présence d’esprit de passer au vestiaire. Parmi ces vêtements sans corps, je reconnus le manteau de Jeanne. Je pressentis sa déception tantôt quand elle ne me trouverait pas. J’en eus mal. Mais quelque chose de plus fort me poussait:

partir, m’éloigner de là. Pourtant, je l’aimais — comme jamais je ne l’avais aimée.

J’allai sans but. Une rue, deux rues, trois rues; dans une rue de la lune je n’eusse pas marché autrement. Des bouts d’idées remuaient dans ma tête. Plus exactement, des visages surgissaient, chacun avec son bout d'idée: le pianiste (comme il avait été bête de jouer Lohengrin); Jeanne (et ses Yeux sur moi); Dupéché (et son clin d'œil); Trapa fais dodo, ma danse, ma réponse stupide. Je m’appuyai contre un mur pour mieux réfléchir, rassembler tout cela. Et brusquement, ce qui était déjà clair pour mon instinct, le fut pour ma

raison. Un guet-apens! Depuis longtemps Dupéché avait combiné son coup. « Moi, à ta place. Chacun son tour... A charge de revanche... » Sa Louise poussée dans mes bras, son désir de voir Jeanne, la comédie de cette noce, son insistance pour qu’elle y vint, eh oui! pas à pas, il en était arrivé à ce qu'il voulait : s’isoler avec elle, lui proposer Dieu sait quoi, qu’elle avait refusé d’abord, puis accepté. Et un Dupéché que pouvait-il proposer, sinon une infamie? Mais moi alors, j'avais été bête! Je n’aurais pas dû partir.

Mon devoir? Défendre Jeanne... Eh bien non, je n'étais pas un lâche, je retournerais là-bas, je...

Je ne bougeai pas. Deux 1 sifflaient dans mes oreilles : hu... Et puis comment cela se faisait-11? Tantôt je m'étais appuyé contre un mur, maintenant je sentais dans mon dos un tronc d'arbre. Il y avait des arbres par centaines. Devant moi, derrière moi, à gauche, à droite. Ils semblaient s'être groupés en silence, pendant que je réfléchissais. Quelque chose dans leur attitude me rappelait les danseurs au repos quand le pianiste s’arrêtait. Et plus de maisons, plus de rues, plus de gens : une vraie forêt. « Mon pauvre Marcel, te voilà bien : tu t’es égaré.» Au fond, je me rendais compte. En si peu de

s’arrondissait un étang. Est-ce vers cela que j'avais couru? Charles se tut. Ou plutôt je ne me souvins plus de l'avoir entendu. Que} calme! Les arbres formaient une barrière loin. Je m’avançai jusqu’à l'extrême bord de l'étang. Il semblait profond. L’eau était belle, un peu rose, comme le ciel là-haut car le soleil se couchait. « Louise y a vidé sa boîte de rouge-confusion. » Je souris à cette idée et aussitôt une autre me vint : me jeter làdedans. Personne au monde ne m’en pourrait empêcher. Je m’amusai à le penser en sachant bien que je n’en ferais rien. Je trempai un doigt dans l’eau. Je l'aurais cru plus froide. On y serait bien. J'avais eu assez d’ennuis. Plus de Dupéché, plus de Charles, plus de Jeanne. Voyez-vous Marcel là- dedans, la tête en bas, comme un de ces chats noyés? «Je ne te connaissais pas sous cet aspect — Celui-ci, Mademoiselle, le connaissiez-vous? » Décidément oui, j'avais tout cassé, tout gâché: 1l ne me restait que l’eau. Les bords descendaient en pente douce. On aurait d’abord de l’eau aux semelles, puis aux pieds, puis aux mollets, puis. Je m'’avançai un peu. Je savais que bientôt je m'avancerais davantage, puis me laisserais choir d’un seul coup. De petites bulles nageaïent, d’autres montaïent : « Voilà, on t'envoie des

comme si l’on tirait un rideau, je vis la salle d'hier, les danseurs au milieu, Dupéché avec Jeanne dans le fond, moi nageant parmi ce monde et cloué sur place d’un clin d'œil.

Cela me mit hors de moi. J’en voulais aussi à Poncin d’avoir persécuté la Vve Lapierre.

— Vous, dis-je, je vous défends de parler de la noce. Et d’abord savez-vous ce que c’est qu'une noce?

— Mais, bredouilla-t-1l, une noce, c’est...

c’est un mariage.

— Imbécile, hurlai-je, une noce c’est...

Je m’arrêtai car je bredouillais autant que lui. Je le regardai en face, je lui lançai le clin d’œil de Dupéché :

— Voilà, dis-je, ce que c’est qu’une noce.

Voyant qu’il ne comprenait pas, d’un coup de pouce, je lui montrai mon clin d’œil. Ma paupière fut meurtrie.

— Ça val! ça va, fit Ponain.

— Qu'est-ce qui va? grondai-je.

Frémissant encore, je m’attaquai à mes chiffres. Il y avait, comme toujours, des miile et des cent. Je commençai une addition de haut en bas : 0.95. Ce ne pouvait être cela.

Je recommençai : 0.75. J’essayai de haut en bas : 137555,55. Alors si les chiffres s’en mêlaient! J’entendis la voix de mon Percepteur. J’eus cent mille raisons de détester cet

homme. J’allai me camper devant sa table :

— C’est entendu, dis-je, nous marchons la main dans la main.Mais votre Bien, Monsieur, n’est pas le mien. Et vos vilains chiffres.

J’entendis nettement claquer mes dents.

Je n’achevai pas. Je me ruai vers la porte, bousculant un Monsieur qui attendait les mains pleines de ce sale argent à chiffres.

Au tournant de la rue,je tombai sur maman.

— Enfin te voilà, petit. Pourquoi n’es-tu pas rentré. Comme te voilà mis! Et ton œul, 1l est tout rouge!

— Rouge, maman? Mais non:j’ai fait ceci.

Je lançai un clin d’œil; je le montrai avec le pouce.

— Ou plutôt, dis-je, ce n’est pas exactement ainsi. Regarde : comme cela.

J’appuyai fortement du pouce, ce qui m'’écorcha la paupière. On medit, de très loin:

— Tu vas te blesser. Rentre avec moi. Tu te reposeras un peu.

Je pris le bras de maman. C'était doux.

Je trouvais drôle de suivre une maman « pour se reposer un peu » comme on suit une Nelly.

Pourquoi pleurait-elle? Des idées me traversaient la tête. Elles passaient vite : des flèches dont on ne voit que le vol. J'aurais voulu l'expliquer à maman. Je ne trouvais

pas mes mots. Je m’étonnai de m’entendre dire :

— C’est fini, maman. Je suis avec toi. C’est fini...

Ici, les faits s’embrouillent. Je ne sais s'ils se déroulèrent dans l’ordre où je les raconte. On arriva à la maison. Un journal traînait à moitié déplié sur la table. Si vite que maman l’enlevât, j’eus le temps de lire : le Crime de. en dessous un portrait de femme: la victime, une autre femme : la complice, un homme :

l’assassin. Je ne reconnus pas les visages.

Mais c’était clair. Jeanne! C'était donc cela la fin du guet-apens! Je fus à peine surpris. Comme pour la mort de Charles, je ne trouvai pas une larme :

— J’en étais sûr, maman. Ils l’ont attirée.

Regarde ce qu’il a fait.

— Qui, mon petit? Qu'est-ce qu'il a fait?

— Lui, maman, là, là, dans ta main. Le crime de...

Même si J'avais douté, je vis trop bien son geste pour cacher le journal.

— Que racontes-tu là, petit?

Et comme si vraiment elle parlait d’autre chose :

— M. Dupéché est venu ce matin. Tu as quitté la noce si brusquement. Ilétait inquiet. Il reviendra tantôt.

— Tantôt? Mais regarde donc! Là la, devant toi.

Je ne l'avais pas vu entrer. Il avait abandonné ses habits de fête. Sa pochette était rouge de sang. Jecompris auregard de maman qu’elle ne le voyait pas, qu’elle feignait de ne pas le voir. Il ne la regardait pas non plus. Il traversa la chambre, l’air modeste, comme hier pendant qu’on prononçait son éloge.

Arrivé devant moi,il me lança son clin d'œil:

— Ne crains rien, tu sais bien que je n'existe pas.

Je savais déjà ce qui arriverait. La paupière toujours baissée, 1l la visa du pouce, l’enfonça :

— Fais comme moi.

Il dit ces mots avec une douceur qui m'épouvanta.

— Non, je ne veux pas.

— Si, dit-il avec la même douceur. Fais comme moi.

Il répéta son geste. Je l’imitai de mon mieux.

— Ce n’est pas bien. Tu ne t’es pas fait mal. Recommence.

Je recommençai; je réussis à me faire mal.

— Recommence encore.

Je recommençai encore. Puis de nouveau.

Puis de nouveau. Loin, à peine perceptibles, deux voix chuchotaient :

— Ah! mon Dieu, oui.

— Ah! mon Dieu, non.

Tout en m’envoyant le pouce, je m'inquiétais de savoir à qui appartenaient ces VOIX.

Et voilà! Je suis ici. Depuis quand? Jusqu'à quand? Dupéché vient quand àl veut.

Il commande, j’obéis. Quand l’œ1l droit sera crevé, j'entamerai l’œil gauche. En attendant, j'écris ces lignes pour faire plaisir àmon voisin. Il est gentil. Les médecins sont gentils. Les infirmières sont gentilles. Ce sont des femmes. Mais Jeanne? Jeanne, Jeanne...

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