‹ Le perce-oreille du LuxembourgChapitre 4 sur 5 · TITI · texte numérisé non relu

TITI

OI aussi, j avais eu mes petites aventures M et avant Charles. C’est même à cause d’elles, que je le négligeais quelquefois.

Rêver, être page, à vingt ans, j'étais en somme encore chaste et même un peu niais.

Oh! ce que l’on demande aux femmes, je le savais et que ce n’est pas uniquement d’être des reines. Quand même, ces créatures si différentes de ce que j'étais, si élégantes, qui se haussaient sur leurs talons avec de petits airs si distants, quel mystérieux trésor ne détenaient-elles pas? Quelles prouesses, il eût fallu pour le conquérir! Mais alors quelle extase. EXTASE dans mon idée, montait comme une cathédrale. Ou comme mon cheval de Troie. Je ne suis pas laid. Dans la rue, j'attrapais par-c1 par-là un sourire. Pourtant, elles m’effrayaient. J'avais trop souffert avec ma reine. Je m’en souvenais et en avais assez. Et puis le diable qui rôde, l'âme qui doit rester nette, l’œuvre de la chair, un des plus

pre ni pour elle, ni pour moi. Pourtant, je recommençai et, chaque fois, je fus déçu.

Je ne connaissais pas encore les amours de Charles. Je lui racontai les miennes.

— Toujours tes scrupules d’absolu.

Et passant entre les dents son bout de langue :

— Le page s’était monté le coup. Voilà ce qui arrive.

Cette parole m’étonna. Et pourtant... Par la suite, je revis la petite brune. On se promenait. Qu’espérais-je? Il m’arriva de la camper sur une butte, dans le couchant comme quelqu'un s'était campé autrefois.

Je regardais, je regardais. Elle me croyait un peintre. Je l’examinais à la dérobée. Avec des mots insignifiants, j’amenais son sourire. Pourquoi ne ressemblait-il pas à certain autre sourire? Ou bien, je posais sa main sur ma poitrine et restais sans bouger. Elle appelait cela du vice. Comme on se comprend! Avec la petite brune, cela ne dura pas longtemps.

Un peu plus tard, j’eus une autre aventure, plus sérieuse et avec de l'amour, car on avait dans le regard quelque chose de certains yeux tantôt noirs, tantôt bleus. Je vécus en pleine attente. À quoi bon raconter? Un jour, il y eut la chambre, les baisers, le reste.

Comme avec la première, cela finit bêtement

HARLES fut enterré le lendemain. Si jamais C j'eus le vertige sur ma planche à ras du sol, ce fut bien ce jour-là. Je revois une à une les moindres scènes. Elles se juxtaposent pour recomposer un tout qui me remplit de confusion et de remords. Pourtant, il n’y eut pas de ma faute.

J’enreviens au momentde la lettre. Maman accourut à mon cri et me ramassa dans l’escalier. Je ne sais pas au juste ce qui suivit. Un verre qu’on me présenta fila hors de mes mains par terre. Je regardai longtemps les morceaux. Dans la soirée, j’entendis vaguement une discussion entre maman qui trouvait préférable que je n’aille pas « là-bas » et papa qui ripostait :

— S'il ne va pas, 1l se mettra un tas de choses en tête. Ce sera pire.

Je me trouvais entre eux,je pensais : « Il est mort. Il est mort » sans pouvoir pleurer, aussi absent que si j’eusse été, moi-même,

mort. On avait escamoté la lettre. Elle était tout entière dans mes yeux. CHARLES CORBIER... longue et pénible maladie. J'y pensai toute la nuit. Longue et pénible. Pendant ce temps, je rôdais comme un chien.

Pas une seule fois, je n’avais été le voir.

Aussi pourquoi ne m'avait-on pas écrit?

Jamais je n’avais ressenti aussi fort mon affection pour Charles. Cependant je lui en voulais presque d’être mort sans m'avoir averti. Je ne parvins pas à surmonter cette idée stupide.

A sept heures, je fus debout. Maman me beurra des tartines :

— Je ne mangerai pas, maman. Je pars tout de suite.

— Tu ne partiras pas à jeun. Déjà hier, tu n’as pas mangé.

— Je n’ai pas faim.

— L’enterrement n’a lieu qu’à trois heures

— Je veux partir, maman.

Quand je m’entêtais, il n’y avait rien à faire. Au moment de partir, maman me glissa sous le bras quelque chose. J’acceptai sans y penser.

Comme toujours, mon tramway venait de partir. Je fis les cent pas en attendant le suivant. Machinalement je développai le paquet de maman. C’était une couronne,

la première fois que je me découvrais pour Charles. Je n’aurais pas osé le tutoyer.

Je restai un instant stupide. Il était là! Il était là, mort, seul, presque à l’abandon.

Quel silence dans ce noir! J'avais été ignoble de me laisser distraire tantôt. Boire du Gaillac, tandis que lui... Mais ce n’était pas de ma faute. Il me pardonnait, n’est-ce pas? Au fond, j'avais de la peine, une grande peine, Charles, grande, grande... J’enrageais de ne pas trouver mieux. J'étais ému; j’aurais voulu que mon émotion sortit autrement.

Pendant ce temps, l'Autre en moi donnait ses petits coups d'œil : ces candélabres, ce grand crucifix, un chat imprévu qui bâilla et disparut sous les tentures, la petite table à l’entrée qui ne laissait pas d’être un peu ridicule, parce qu’elle faisait penser à un mendiant qui eût tendu un riche plateau d’argent. Et voilà qu’en regardant mieux, je m’aperçus que la chapelle était loin d’être prête.

Les cierges ne brûlaient pas; le Christ était posé de guingois; ce que j'avais pris pour le cercueil, était simplement les tréteaux sous le drap, pour tout à l’heure. Une idée dont je rougis, me traversa le cerveau. Quelques jours auparavant, J'avais vu un étalage de quincaillerie et une inscription m'avait donné toutes sortes de réflexions bizarres :

Tout n’est pas dehors. Ici non plus. Je sortis d’un air indifférent, comme un curieux qui est entré pour jeter un coup d’œil,en sachant bien qu'il ne verrait rien. Il n’y avait d’ailleurs personne.

Quelques instants après, je me trouva dans le vestibule. Là vraiment, pendant une seconde, je fus ému. La mère était venue m'ouvrir, toutepetite, en deuil, les yeux rouges et si pâle. Pauvre femme! Elle me prit dans ses bras Ses larmes mouillèrent mes joues :

— Quel malheur, Marcel... Un homme comme lui... Vous étiez son meilleur ami.

Malgré moi, « un homme comme lui» me fit sourire. « Meilleur ami » me flatta. L'idée me vint bien qu’étant ce meilleur ami, on aurait dû m’avertir. Je la chassai très vite. J’allais me trouver en présence de Charles.

Et non! Comme la mère se détachaït de moi pour me mener, quelque chose m’entraîna une main. Ma couronne! Avec ses fils de fer et ses perles, elle s’était accrochée dans un nœud de crêpe de la robe. En un tel moment, ce fut lugubre. L’Autre en moi eut bien du plaisir. I nous fallut travailler longtemps : moi à genoux : « Excusez-moi, Madame, Permettez.. », elle se laissant faire, inquiète un peu: «Prenez garde... N’arrachez rien.» Il est certain qu’elle-même en

oublia de penser à son fils. Pour en finir, je tirai d’une bonne secousse. La couronne vint. Quelques perles restèrent, que personne ne remarquerait sans doute, mais que je vis tout le temps et qui me tracassèrent.

Cest ainsi que je fus introduit près de Charles. La mère avait dit :

— Venez le voir.

Le voir! Des planches. Elles le cachaient, s’allongeaient jaunes et nues surdeuxchaises: Charles là-dedans..….un homme comme lui...

Ce que je pensai le plus, c’est que je ne pensais rien. Je restais sec : tantôt déjà j'avais tout dit. D'ailleurs, j'avais à écouter le récit de la mère. Elleparlaït d’un ton égal, à petites phrases, en reniflant à cause de ses larmes, sans baisser la voix ainsi que je croyais qu’on eût fait dans la chambre d’un mort. Elle ne disait pas : « Charles. » D’un coup de menton elle désignait le cercueil «11... lui... » comme si la mort avait effacé déjà son nom de Charles. La maladie l’avait pris tout à coup. Ce n’était pas la tuberculose : cela n'existait pas dans la famille.

— Le matin, 1l s'était rasé. Tenez, il était là, dans son fauteuil. Il me dit : « Maman, je mangerais volontiers une pêche. » Je la prépare. Il me dit : « L’eau m’en vient à la bouche, » Jela lui donne sur une petite assiette.

l'avait arrangée; qu’elle la connaïssait par cœur, et la récitait comme elle la réciterait encore, si d’autres personnes survenaient. Il y avait aussi mon Gaillac. Il me gênait. Ma couronne hérissait vers la robe ses fils inquiétants comme des ronces. Et puis mon coude, il me fallait le surveiller, parce deux fois déjà je l'avais surpris qui cherchait un appui à même les planches du cercueil. D’ailleurs ce cercueil, Charles avait beau s’y trouver,ne donnait pas l'impression d’un cercueil. Dans la pièce, les rideaux étaient large ouverts. Sauf les chaises, on n’avait dérangé aucun meuble : là le buffet, là une bibliothèque, un cendrier. Le cercueil, on eût dit un meuble déposé au hasard, par le livreur, en attendant qu’ou lui trouvât une place.

Ces réflexions m’entraînaient loin de Charles et j'en souffrais. J’en étais là, quand des pas sortirent de la cuisine. Un monsieur entra, vieux, les yeux rouges, suçant tsst!

tsst! avec un bruit ignoble, quelque chose qui le gênait entre les dents. Encore un qui allait m'empêcher de penser à Charles! Il sortait de table, cela se voyait. Qui était-il? Charles ne m'avait jamais parlé de cet homme. Alors de quel droit ces yeux rouges?

— Vous étiez, tsst! tsst! son meilleur ami.

Ces mots m'arrivèrent dans une bouffée

en voyant la chapelle elle apprendrait. Quel coup pour elle! Boum! Oh! ces joueurs! Sur une planche, on avait laissé ses livres, des rouleaux de papier, ses plans. « Un homme comme lui! » Quand avait-il regardé ces objets pour la dernière fois? « Mes ponts dureront plus que tes squelettes. » Ah! ses ponts! D'une chaise à l’autre, le cercueil était jeté comme un des ces ponts! Un pont et là-dedans, Charles candidat-squelette. Squelette?

Non. Une idée me vint, une image plutôt, certainement proposée par l’Autre. La piste d’un cirque; deux chaises en bois, carrées, peintes en blanc, avec un filet rouge comme elles sont toutes au cirque; un clown, la bouche agrandie par du rouge comme une bouche qui pleure; une pirouette : la nuque sur une chaise, les talons sur l’autre, le corps raidi : « Et voâla! » Pauvre Charles.

Heureusement un coup de sonnette interrompit ces pensées ridicules. Des gens entrèrent, puis d’autres. Etonnant ce que l’on possède d’oncles, de cousins, de cousines, quand on est mort! La maman me présentait : « Le meilleur ami de Charles. » Ils s’en f...! J’attrapais des bouts de phrase : « Un homme comme lui... Pas la tuberculose.

une pêche... » C'était naïf et poignant. Mais J’Autre ne me lâchait pas. Il me proposait des

% A mort de Charles m'avait porté un coup

dur. Cette impuissance à souffrir n’étaitelle pas, sur un autre plan, une façon d’être bourrique? Bourrique devant la ferame, bourrique devant le chagrin : je me rongeais. Du temps passa. La douleur vint. Une semaine de travail et plus de Charles au bout, c’était long. Parce que je ne le verrais plus, j'aurais voulu le voir tous les jours. «Son meilleur ami ». Moi-même, je ne me doutais pas que je Paimais tant. Il m'avait fallu le perdre. Mes scrupules avaient beau jeu. Une visite à un malade, sait-on jamais le bien qu’elle peut faire? Quel remords de lavoir négligé! Dans nos conversations, avec quel odieux égoïsme, je lui parlais toujours de moï, si rarement de lui! Et pour combler le tout, l’attitude scandaleuse de ma pensée pendant l'enterrement.

Que de péchés contre mon pauvre Charles!

Quand je me trouvais seul, je pleurais maintenant. Je m’y excitais, comme autrefois pen-

longue et pénible maladie. J’épelais ces mots, à en crier, à me rouler par terre :

— Une crise, disait papa.

— Ah! mon Dieu non!

Maman avait raison.

Et son visage, comment était-il? Je ne possédais pas son portrait. « Rouge... de la sueur sur le front. il pousse entre les dents un bout de langue.» C’étaient des mots cela.

Ils ne représentaient rien de Charles, Oh! le voir ne fût-ce qu’une fois! Je fermais les yeux ou me contraignais à regarder un coin du mur. Une espèce de tache surgissait, tourbillonnante, couleur de flammes, sans contour comme elles, qui eût pu être aussi bien le reflet du visage de Jeannot. Parfois oui,il s’y dessinait une paupière, un coin de bouche, un détail qui ne m'intéressait guère. Mais l’ensemble : le nez, le front, les yeux? Moi qui connaissais avec leur brun, leurs paillettes rousses, les yeux de la petite brune de Neuilly, J'avais à peine remarqué les yeux de Charles? Ils étaient gris, et après? Plus je voulais, moins je voyais. Ou bien une figure se composait, plus boule que visage, qui se déformait comme un reflet sur Peau, était une face d'homme, puis une face de femme, tirait la langue, clignait de œil et brusquement devenait un autre visage, mais Jamais

la famille. Mais à qui? Je ne connais personnellement que la maman.

— Précisément! c’eût été simple. J’aurais dit : « Madame, on a oublié votre clé, la voici... » En plein cortège, derrière ce corbillard, c’est un peu tard.

— Diable! où ai-je fourré cette clé? Bon!

je la sens. Elle est dans ma poche gauche.

— Pourvu que je ne la perde pas...

— (C’estque moiaussij’aiuneclé. Ines’agira pas de rendre l’une pour l’autre. Séparons-les. Poche droite ma clé; poche gauche l’autre.

— Sapristi! Si on a laissé cette clé sur la porte, c’est qu’elle devait y rester. De quoi me suis-je mêlé?

— Tout compte fait, mon devoir est de la remettre à la mère. Ce ant la première occasion.

— Je ne sais plus bien si j’ar fourré ma clé dans la poche droite ou la poche gauche.

Vérifions.

— Que doivent penser les gens de ce Mon:

sieur qui examine ses clés pendant un enterrement ?

— Cette dame qui pleure fait certainement partie de la famille. Si je me risquais.

— Une idée! Je la remettrai au maître de cérémonie. Ils s'occupent de tout ces gens-là. Pssst! Monsieur. Pssst! Zut! Est-l sourd?

— D'ailleurs cela ne sé fait pas.

— Mon pauvre Charles, sois-en sûr, Je pense à toi. Mais cette bougresse de clé.

— C'était bien la peine de me débarrasser de ma couronne pour m’empêtrer d’une clé.

— Pauvre Charles! Quelque chose de toi reste peut-être attaché à cette clé.

— Rappelons-nous : poche droite ma clé, poche gauche Pautre.

— Pas de doute : si on a laissé cette clé sur la porte, c’est à l'intention de quelqu'un. Il sera bien embarrassé.

— Les dimanches, lesserruriers sont fermés.

— Si je laissais doucement tomber la clé?

Ni vu, ni connu.

—Commentpeut-onavoirdesidéessilâches!

— Si je savais qui est M. Schmid, je remettrais la clé à M. Schmid.

— Mais c’est évident! Après les funérailles, on offre un repas à la famille : on avait laissé la clé pour la cuisinière. J’en ai fait de belles!

— Il me faut à tout prix et tout de suite avertir la maman... Pas maintenant, elle pleure.

— Nous voicià l’église et jai toujours la clé.

— La tête du bedeau, si je lançais la clé dans son plateau!

— Mon pauvre Charles, si tu me vois, tu sais que c’est la faute à la clé,

était sorti mort, par dessus le marché faire le geste de... cela m’effrayait. Et, c’est bête, ce ridicule détail de clé m’épouvantait plus que le reste.

Un dimanche, je me décidai. La mère me parut moins surprise que Je ne le fus. Ses yeux n'étaient plus rouges. Elle portait une robe de deuil, avec un tablier à fleurs passé par-dessus. La clé? Elle ignorait tout de cette clé. Elle avait la Lête si perdue le jour de... Ses paupières battirent un peu. Elle ne dit pas quel jour. Sur son fourneau quelque chose mitonnait :

— C’est mon fricot, dit-elle. J’ai fait un bon achat.

Etait-ce la même femme qui sanglotait se tenant à peine debout, pendant le défilé du cimetière? Il me semblait que son tablier à fleurs, elle ne le portait pas uniquement audessus de sa robe. Elle ne parla presque pas de Charles. Elle ne prononça pas une seule fois son nom. Au moment de parür, je lui proposai de revenir le dimanche suivant :

— C’est cela, dit-elle. Je suis si seule... Au revoir.

Mais sa façon un peu molle de me serrer la main remettait cet au revoir à beaucoup, plus tard. Du moins, je l’interprétai ainsi.

Cependant je revins et avec je ne sais quelle

impatience. On me retint à déjeuner. Je ne reconnus plus la salle à manger. On avait glissé le buffet à la place de la commode, un divan à la place du buffet. Il y avait d’autres chaises. Plus de livres, plus de plans, plus un coin où loger l’image de Charles. De même qu’elle évitait de prononcer son nom, on eût dit que la mère avait fait ia chasse au moindre rien qui eût évoqué son souvenir. Je metrompais, jen suis sûr. Mais cela me choquait, moi qui me battais pour n’oublier rien. Après le déjeuner, on passa dans la pièce voisine pour le café. Là du moins les rideaux étaient restés les mêmes. Machinalement — est-ce machinalement? — je m'y plaçai et regardai la rue. À un moment, j'entendis :

— Ici, Kira, ici!

C'était MU Jeanne avec son chien. Je la regardai de tous mes yeux. Elle devait certainement connaître la mort de son ancien ami. Aurait-elle un coup d’œil pour sa maison? Elle ne leva pas la tête. À sa place, j'eusse agi autrement. Quand la maman me proposa de revenir le dimanche suivant, j’acceptai avec un empressement qui me surprit.

« C’est pour la consoler » pensai-je. Non! ce ne devait pas être « pour la consoler », puisque je lui gardais rancune de son tablier à fleurs sur le crêpe de sa robe,

Ledimanche, je revins.Je ne savais toujours pas ce qui me faisait agir. Pendant le café, je me postai devant la fenêtre. J’eus de limpatience, parce que certain fait tardait à se produire.

— Vous aimez bien ce coin, me dit la mère

— Oui, Madame.

— Oh! ce n’est pas comme à Paris. Il n’y a guère de passants.

Un seul suffisait. Ou plutôt une passante.

Quand ME Jeanne arriva, je remuai les rideaux.Ce fut en vain. Elle ne tourna pas la tête. Cela m’agaça aussi fort, même plus qu’autrefois quand je remuais ces rideaux pour qu’elle remarquât Charles.

Le dimanche suivant, je craignis d’importuner la maman. Je restai chez moi à lire.

Quand ce fut à peu près le moment où Mlle Jeanne là-bas marcherait devant la maison, je ne sus plus ce qui se passait dans mon livre.

Je retournai le dimanche suivant et ensuite, d’autres dimanches. Aller à Bagneux, attendre le regard de cette demoiselle, enrager de ne pas l’obitenir, devint une habitude.

Pendant la semaine, je me sermonnais :

« Qu'est-ce que cela peut te faire qu’elle te regarde? » Je voulais. Je retournais et toujours pour rien. À la longue, j’eus honte de

déranger si souvent la mère de Charles. Je déjeunais dans le bar au Gaillac. Pour me donner du courage, je buvais ce Gaillac, puis je me campais sur un trottoir. Régulière comme une horloge, Mlle Jeanne passait.

Jamais elle ne me regardait. Une fois, elle ne vint pas. Je fut dérouté pendant toute la semaine. Une autre fois, je vis arriver la mère de Charles. Je me détournai de crainte qu’elle ne m’aperçût. Je me reprochai cette lâcheté. Que voulais-je donc de cette demoiselle Jeanne? Qu'elle me donnât un coup d'œil? Qu’elle devinât un ami de Charles?

Elle restait cependant insignifiante comme au temps de Charles. Seulement, elle avait quelque chose en plus:celui qu’elle ne regardait pas, ce n’était plus lui, c’était moi.

Je n’explique rien. Il est sûr que le chagrin m'avait déprimé. Il ne faut pas oubler qu'au milieu de tout cela, je pataugeais dans mes idées de bourrique,ce qui amoindrissait le contrôle de ma volonté. Peut-être aussi y avait-1] là un souvenir de mes anciens «vœux». Un jour,comme elle passait en appelant son chien, je me surpris à murmurer :

— Ah! être son chien.

Et je pâlis comme si j'étais Charles.

EN arrive aux événements qui m'amenè- J rent en conclusion dans ce réduit où tant bien que mal j'écris ces lignes. Ces événements, à première vue, n’ont rien d’extraordinaire. Un autre eût franchi sans trébucher cette planche à ras de terre. Charles était mort en octobre. Du dimanche où je pâlis comme lui, 1l me reste le souvenir d’un arbre à bourgeons déjà verts : mars, avril. Quelques jours après je revenais de mon bureau.

L’avant-veille la « bourrique » avait risqué une nouvelle tentative, Ratée! Avec mes idées de «toujours », de «jamais», mon impuissance serait irrémédiable.Je n’en doutais pas. Cela ne me rendait pas fier. Un homme bien mis, un peu gras, me dépassa, fit demi-tour, piqua droit sur moi, la main tendue :

— Eh bien! Marcel, on ne me reconnaît pas!

Ton vieux copain, voyons : Dupéché.

J’ai l'impression qu’en voyant son dos, je le détestais déjà. Son nom me remplit de dé-

— Et les affaires, cela marche?

— Oui, fis-je dans le vague.

— Les miennes.

Cela se voyait : les siennes marchaient.

Trois grosses bagues,une pochette de soie, des chaussures vernies qui craquaient,agaçantes.

Il était loin le temps des ongles sales.

Tout en parlant, il me lançait de petits coups d’œil. Ils signifiaient nettement : «Toi, tu n’arriveras Jamais à ma mesure ». Je ne le désirais pas. Pourtant, je rageais, les jarrets contractés comme le jour où j'avais faiili le battre pour venger mon perce-oreille. Je ne cessais de penser à cette histoire. Je la voyais se dérouler et, chose qui m’étonnait, ce n’était pas un gamin, c'était ce costaud qui levait un talon vernis sur ce pauvre insecte. Et puis à m’examiner ainsi, ne devinait-il pas que J'étais une M natpe J’eusse accepté n'importe quoi pour me débarrasser de lui.

— Et tu habites toujours le quai? Moi, j'y reviens. Nous serons voisins mon vieux.

Je m'installe.

Il put voir à mon air que je ne me réjouissais pas autant que lui. Avec une gaîté convenue, il se frotta les mains :

— Oui, vieux. Et l’on se reverra.… Patron, deux chopines.

164 tE PERCE-OREILLE

La tête me tournait un peu :

— Mais non, je ne bois plus.

— Gi... si. Et tu t'intéresses encore au perce-oreille ?

— Ah! ah! dis-je, tu y penses aussi.

— Et le gros ventre de l’Italien?

— Tais-toi! grondai-je entre les dents.

— Des bêtises! trancha-t-il. Et les petites femmes?

Je pris un air très vague :

— Oh! tu sais!

— Je comprends, et ses chaussures craquèrent. Moi...

C'était comme pour ses affaires : cela marchait. En apparence, le page et la bourrique à part, ses histoires ne différaient pas des miennes. Mais quand on allait au fond!

Evidemment, je ne m'en suis pas rendu compte au premier coup d'œil et, dans ce bar. Jamais je n’ai connu un être plus sale.

Penser à lui m'’affole. Recette : prenez une parcelle de vérité dénaturée, enveloppez-la dans un tissu de mensonges raffinés, mettez tremper ce produit dans cinq litres de bave jalouse, versez là-dessus cent grammes de haine diabolique, cent grammes de machiavélisme concentré, cent grammes d’extrait vindicatif, cent grammes d’ambition dévorante, n'omettez pas cinq cents crarmmes-de

pensées à tournure pornographique, malaxez, brassez le tout à l’ombre en y ajoutant quelques matières impalpables mais très efficaces, soit cent grammes d'extrait d'influence sur autrui, cent grammes de vanité, cent grammes de vantardise, plus quelques clins d’œil pervers et quelques autres choses dont je parlerai plus tard, et vous obtiendrez un venin inoffensif en comparaison de celui qui remplissait l’âme de Dupéché. Maman qui le vit par la suite, prétend que c’est un brave garçon ayant ses qualités et ses défauts comme chacun. Mais d’abord elle ignorait tout du perce-oreille, tout de ma confession ratée, tout des manigances qui suivirent.

D'ailleurs, je vais trop vite. Dans ce bar, je le répète, je ne faisais que pressentir. Je l’écoutais avec dégoût :

— On court, disait-il, on jette sa gourme, puis un beau jour, on se...

« Quelle différence, pensai-je, avec la noblesse de Charles. D'ailleurs, il en raconte trop. Ilse vante. S'il croit m'humilier comme un vulgaire perce-oreille. On verra bien. »

Je le laissai finir. La tête me tournait de plus en plus. Je vidai mon verre d’un trait :

— Tout cela est très amusant, dis-je. Mais sans doute, tu me traites en bourrique.

Il ouvrit de grands yeux :

— Moi? Je te traite en. Pourquoi?

En réponse à ses anciens clins d'œil, je jouai d’une paupière. Longuement, afin qu'il eût le temps de comprendre ce signe :

— On sait ce que l’on sait. Quand même, si tu es un type du genre costaud, je suis de autre genre.Tu n’as jamais été un page, toi.

— Un page?

Je jouai de l’autre paupière :

— Est-ce ainsi, demanda-t-il, que tu leur fais de l’œil?

Il essayait de plaisanter. Son rire sonnaït faux.

— D'abord, je ne leur fais pas de l’œil.

Et «leur »? Tu as beau écraser des perceoreilles, moi quand j'aime une femme...

Cette conversation ne dépasse pas les niaiïseries qu'on échange quand on a vidé trop de chopines. Je dirai pour celle-ci et, une fois pour toutes celles qui suivront : que les mots ne sont rien, que le sens caché à l’intérieur est tout, que l’on peut se braver, lutter,ou même s’empoisonner, en ayant l'air de débiter des bêtises.

— Eh bien? interrogeait Dupéché, quand tu aimes une femme?

En réalité, bourrique comme j'étais, je n’aimais aucune femme. Quelque chose de mauvais, venu de lui, m’obligea à mentir.

— Quand j'aime une femme, que je lui découvre par exemple au doigt une bague (je regardai ses trois bagues à lui); que cette bague ne lui vient pas de moi (comme Charles je poussai la langue entre les dents), je sais ce qui me reste à faire.

Il me regarda de côté :

— Cela t’est-1l arrivé?

Il traîna ses mots. J’imitai sa façon.

— Bien sûr, cela m'est arrivé.

— Ah! Et comment s’appelle-t-elle, ta poule?

Je me dressai :

— Je te défends de l’appeler « ma poule ».

— Bien quoi? fit-il l’air mauvais.

« Attention, pensai-je, ne prononce pas son nom ». Malgré moi, il sortit :

— Elle s'appelle Me Jeanne.

— Oh! oh! Mlle Jeanne.

Ce nom, à peine sorti de sa bouche,meparut sale comme s’il avait roulé cinq ans dans un égout. Pour la première fois depuis sa mort, je revis le visage de Charles, un visage blanc, les yeux fermés, la barbe un peu poussée, avec une expression de souffrance et de reproche. Devant un autre que Dupéché, je me fusse arrêté. Mais son venin!

— Oui, elle s’était fiancée à un autre et s’en cachait. Je l'ai... plaquée.

condes et se redressant tout à coup me regarda avec un drôle d’air :

— Eh bien! moi, à ta place, je sais ce que je ferais.

Je sentis un grand froid : « Comment peutil savoir déjà? Dans une histoire qui ne tient pas debout... Non, c’est impossible. Et pourtant si... [Il faut à tout prix qu’il s’explique. » Je pris un ton indifférent :

— Tu sais? Que ferais-tu?

— Moi...

J'étais certes un peu gris. Mais il se passa quelque chose que l'influence seule du vin ne justifie pas. Nous étions assis face à face,séparés par le marbre rond d’une petite table.

Cette table resta ce qu’elle était. Par je ne sais quel sortilège, le visage de Dupéche fila loin, loin, se rétrécissant à mesure, tandis que sa main, plus grande qu’il ne fallait, ouvrait autour de son verre des doigts trop gros,avec des bagues énormes.

— Moi...

Le mot m’arriva rapetissé par la distance.

Bien que les lèvres bougeassent, le reste ne me parvint pas.

Rageusement, je frappai sur la table.

— Pas de blague, Dupéché. Tu sais ce que tu ferais à ma place : tu dois me le dire.

— Moi...

De nouveau, les lèvres remuèrent, minuscules au loin. Des mots en sortirent, petits, petits, trop petits pour les entendre.

Cette dérobade me mit hors de moi. Mes jarrets trop longtemps contractés se détendirent. Je sautai debout. La table se renversa. Entendant rouler les verres, je poussai une sorte de hurlement.

— À la fin, me diras-tu.…..

À ces mots, je me sentis frappé dans le dos, secoué, poussé un peu vite hors du bar. Où était Dupéché? Il faisait tout noir. Qu’eût-il fait à ma place? Je me sentis une grande détresse. Je voulus l’appeler. Le nom qui sor- Ut, fut :

— Charles!

Telle fut ma reprise de contact avec ce Dupéché venimeux.

rencontre, je m'étais laissé reprendre, écraser comme un gosse de catéchisme, comme un perce-oreille, comme une bourrique. Dans quels hideux mensonges je m'étais engagé!

Prétendre que j'aimais Mie Jeanne, une inconnue qui m'ignorait! Prétendre que je l'avais quittée pour une question de bague!

Avoir commis cette infamie : m’emparer, me parer, du chagrin d’un mort! Il n’en restait pas moins que dans cette histoire « qui ne tenait pas debout », Dupéché, simplement parce qu'il était du genre costaud, savait ce qu'il eût fait à ma place. Et il ne l’avait pas dit? Alors qu’eût-il fait? Qu’eût-il fait? Plus j'y réfléchissais, plus cela prenait d’importance. Maintenant que je connais la suite, avec quel art il avait préparé son piège!

Je ne lui avais rien dit de mon bureau. Du moins, je ne me le rappelle pas. Le soir, il m'attendit. Cela ne me surprit pas. J’en fus même stupidement ravi.

— Et alors? demanda-t-il.

Un autre jour, j’eusse détesté cette façon d’accrocher une conversation, quand on ne s’est encore rien dit. [ci, elle signifiait nettement : « Allons! tu es curieux. Hier, je ne t’ai pas répondu, car tu étais ivre. Aujourd’hui, tu es dispos. Vas-y. » Une seconde, je crus couper court et avouer : « J’ai menti. » C’eût

pérai davantage, parce que Poncin avec son haleine de camphre me dit à brûle-pourpoint:

— Vous écrivez mal vos 5. Moi à votre place.

— Comment, criai-je, vous aussi!

Quand ce dimanche, je me rendis à Bagneux, je n’étais pas Marcel; j'étais Dupéché qui agissait à ma place.J’arrivai en avance.lJ’eus le temps de penser que j'agissais mal envers Charles. Bast! j'étais empoisonné. Quand lheure approcha je me plantai, non comme d'habitude, de l’autre côté de la rue, mais sur le trottoir de Me Jeanne. Je fonçai droit sur elle et, comme un Dupéché sans vergogne, me laissai entortller dans la laisse du chien. « Elle me dira au moins un mot. »

— Ici, Kira, ici!

Elle dépêtra sa bête. Pas un regard pour moi. Et l’autre! qu’eût-il fait à ma place?

Le lendemain, je le rencontrai. Je m'y attendais :

— Et alors?

— J'ai vu Mie Jeanne.

— Que t’a-t-elle dit?

— Rien.

— Bien! bien!

Et de parler d’autre chose. Singulière attitude, n’est-ce pas? « Voilà, me dis-je. Par ma

de haut, comme sur quelqu'un dont on sait d'avance qu'iln’y aura pas d’«alors». Il cachait cette pensée sous des manières gentilles :

sourire, effets de pochette, clins d’œil entendus, tapes amicales, grincements de chaussures et tout cela savait ce qu'il eût fait à ma place. Il n’aittendait pas ma réponse.

D’ailleurs que répondre? Ce dédain dissimulé m'’exaspérait. Au bout de quelques dimanches, j'en vins à oublier le « Qu’eût-1il fait? » Je me tendais jusqu’à l’irritation : « Qu’elle me donne un mot, un sourire, une gifle, que j'aie quelque chose à dire à Dupéché. »

C’est alors que Dupéché poussa plus avant ses manigances. Ne m’en doutant pas, je ne me méfiais pas assez. Un jour il me dit :

— J'ai parlé de toi à mon amie. Elie désire te voir. Je te présenterai. Viens.

Je ne tenais nullement à être présenté à cette amie « qui désirait me voir ».

— Je suis fatigué. Je...

— Tatata. Je t’emmène.

On passa les ponts, nous suivîmes les quais de la rive gauche, on s’engagea dans une de ces rues à boutiques où l’on voit des fauteuils sans fond, des bouquins, toutes sortes de vieilleries et jamais, croirait-on, quelqu'un qui achète. Il s'arrêta devant une vitrine, l'inspecta, bougonna quelques mots, alla

jusqu’au bout de la rue, revint sur ses pas, regarda la même vitrine :

— C’est ici. Entre.

Pourquoi, avant d’entrer, avait-il regardé deux fois cette vitrine? Cela me parut louche:

— Décidément, je crains de déranger.

— Sacré Marcel! Entre donc.

Une bourrade dans le dos m’y aida. La boutique était vide. Il verrouilla la porte (cela aussi me parut louche) et marcha droit vers l’escalier dans le fond.

— Coucou! On peut monter?

Une voix d’en haut tomba.

— Bien sûr! Monte.

— Suis-moi, Marcel. Par ici.

D’autorité, 1l ouvrit la porte :

— Voilà Louise.

Un miroix pendait trop bas. Cassée par le milieu, MHe Louise s’y arrangeait, — le dos pour nous.— À la main une houppe, pas plus grosse qu’un peu d’ouate, qu’elle se passait sur les joues, sous les yeux, comme pour tamponner une seule larme. Sur la toilette une boîte à fards me tira l’œii : Rouge confusion. J’eus un sourire que le reflet de MI Louise dans la glace attrapa sur le mien. Jolie? Je ne sais pas. Son rouge confusion, du bleu, du noir, du blond, on pensait à une poupée aimablement bariolée. Les bras étaient nus.

Dans leurs bas de soie, les jambes semblaient aussi nues que les bras. Nues comme les jambes de ma tante, mais d’une peau qui me parut plus fine. J'aurais voulu les toucher.

Quand elle se retourna, son œil gauche eut un petit air malicieux, parce qu’il louchaïit un peu. Ce n’était pas laid. Il se remit tout de suite en place.

— Mon ami Marcel, fit Dupéché.

— Ah bien.

De la part d’une personne «qui désirait me voir» c'était court.«Elle ne me pardonne pas mon sourire. »

— Et alors, enchaîna Dupéché, cela a marché?

— Oui mon gros. Bonne affaire.

Je crus entendre : « Affûres » comne le prononcent les mauvais garçons. « Une affaire à la Dupéché, ce doit être du vilain. » Je regardai du côté de la porte.

— Assieds-toi done, fit Dupéché... Non pas là, ajouta-t-1l, comme je me dirigeais vers le divan.

Il s’y allongea lui-même, pendant que je prenais une chaise.

— Et toi, ma chère, tu nous feras du thé.

— Oui, mon gros.

Son gros couché à plat, elle commença son petit manège : un plateau qu’elle retira

d’un placard, la théière, deux tasses, une troisième qu'elle prit sur une console et nettoya en y soufflant son haleine : pour l'invité évidemment. Dupéché ne s’occupait pas de moi. Une de ses jambes pendait. Le pied en bougeant faisait son bruit de euir. C'était agaçant. J’affectais de suivre avec le plus vif intérêt les mouvements de sa Louise. Jetenais mon sourire prêt. Plus le sourire de tantôt pour le rouge confusion. Un autre, presque implorant, celui de Bagneux, quand Mie Jeanne approchait. Une cuiller tomba. Je la ramassai. On ne me dit pas merci. Le réchaud allumé, elle se tourna vers Dupéché et le rejoignit sur le divan. Ils se prirent aussitôt dans les bras.

Qu'est-ce que je faisais à? De ma chaise, je ne pouvais pas ne pas les voir. D’ailleurs, ils ne se gênaient pas. Je les regardai avec une certaine curiosité de bourrique. Une main à la ceinture de sa Louise, Dupéché lui soulevait la tête, les doigts écartés parmi les cheveux. Leurs bouches s’avançaient l’une vers l’autre,comme deux choses molles qui se cherchent et s’aplatissent dès qu’elles se rencontrent. Ecrasé contre une joue, le nez de Dupéché plait par le bout.

Tous deux fermaient les yeux. Par moment il ouvrait les siens et s’écartait un peu pour

voir où en était sa Louise. Cela lui permettait aussi de reprendre haleine. Puis de nouveau, pan! les choses molles l’une contre l’autre.

« Quelle comédie! » Depuis longtemps, Je n’embrassais plus les femmes. Je savais bien que si cela m’arrivait, que Dupéché à ma place, moi à la sienne, mon nez ne s’écraserait pas sur la joue de sa Louise, mes lèvres ne s’aplatiraient pas de cette façon répugnante, que je n'aurais pas leur expression béate de demi-noyés qu’on sert de l’eau, lorsqu’à la finse sé parant, ils rouvrirent les YEUX.

— Et alors, demanda Dupéché, tu las vendue un bon prix?

— Oui, fit la poupée. Si tu en connais d’autres.

— Peut-être. J’ai repéré une armoire normande, du Louis XV. Du pur, tu sais.

Je dus m’avouer que leur « affaire » n’était pas si vilaine. Elle me rappela la vente de notre vieux fauteuil et le «pur Lou... » de papa. Il me parut intéressant de raconter cette histoire. Déjà, ils avaient repris leurs embrassades. Vraiment m’avaient-ils invité pour me montrer cela? Oubliée comme mai, la bouilloire sifflait en crachant son eau chaude. Elle, du moins, pouvait dégorger sa rage.

A un moment Dupéché, relevant la tête comme pour souffler, me fit, par-dessus l’épaule de sa Louise, un long clin d’æil. Ce signe reproduisait si nettement les miens dans le bar à notre première rencontre, qu’il ne pouvait être qu'une revanche. Il disait clairement : «Tu nous gênes. Va-t’en...» Sans un mot je me levai et me retirai sur la pointe des pieds. En bas, je dus déverrouiller la porte. De colère, je la laissai grande ouverte. «S'ils croient être chez eux. » Puis cela me parut méchant. Je refermai de mon mieux.

Lèà-haut, ils s’étreignaient sans doute, elle les jambes nues comme celles de ma tante, lui Dieu sait en quelle ignoble attitude,tandis que la bouilloire, plus heureuse que moi, répandait en pleine colère son eau chauffée pour rien. Je me dis :

— Hue! bourrique.

Dupéché, le lendemain, me reprocha d’être parti « comme si j'avais le feu quelque part ». J’ai déjà dit qu'entre nous les mots n’avaient pas le sens anodin qu’on pourrait leur découvrir. Je le constatai ce jour-là. Avec un air de plaisanter, je levai les doigts à la façon de Charles :

— Primo, c’est la bouilloire qui avait le feu quelque part...

Il rit.

— Secundo, dis-je en me montant, je ne sais si tu as voulu prendre une revanche mais tu m'as regardé comme ceci...

J’abaissai une paupière.

— Oui, repris-je avec colère, ainsi...

Et parce qu’il semblaït ne pas comprendre, je montrai l'œil, violemment avec le pouce — un peu comme ici pour mes tics.

Il pouffa :

— Sacré Marcel! Toujours voir des perceoreiiles! Tu vas te blesser.

— Perce-oreille toi-même, pensai-je prêt à lui tourner le dos.

— Viens boire un verre.

J’allai. Mon corps tremblait de colère.

Résultat de ce thé manqué : le premier dimanche que je me retrouvai devant Mlle Jeanne, je la considérai d’une façon différente. Eh! eh! où avais-je vu que son nez était fait n'importe comment? Très beau ce nez, très fin, des ailes délicates. Elle marchait avec beaucoup de grâce, les yeux bleus, pas «insignifiante » du tout, et dans la joue, comme la poupée de l’autre, elle montrait un petit creux où... Je me ressaisis. Qu'est-ce que je pensais là? L’ancienneamie de Charles! Je ne savais que trop d’où me venaient ces vilaines idées. Mais c'était fini. Je m'étais assez avili à me planter ainsi sur son chemin.

À présent que je savais Honteux de moi, je fis demi-tour, bien décidé à couper net cette histoire. Le soir, je récitai deux Ave deplus,en réparation de mon péché contre Charles. Je les récite encore. Pendant un mois, je m’empêchai de retourner à Bagneux. Je ne succombai qu’une fois. Quand la tentation venait, je fermais les yeux. J’appelais l’image de Charles.

Par malheur je ne pus éviter Dupéché. II se faufilait de plus en plus dans ma vie. Je le voyais presque journellement. Et toujours avec ses airs de bon garçon d'autant plus faux que je connaissais maintenant ses prétendues extases sur les choses molles de sa Louise. C’est vers cette époque que, me laissant croire qu'il refuserait, 1l se fit inviter à la maison. Comme je l’ai dit, maman me félicita d’avoir trouvé «un nouvel ami, bien d’aplomb, juste ce qu’il te faut ». Ah! bien oui! Le soir, il m’entraînait chez sa poupée. Elle se montrait plus familière. Elle m’appelait Marcel. Ma tasse à thé attendait avec la leur. Quand la représentation commençait sur le divan, je m’efforçais de ne pas la voir, du moins, de ne pas reporter sur Mile Tu les pensées qui m’en venaient. Par le fait, elles y allaient. Cela m'était très pénible. Lorsque je m’en allais, Dupéché descendait avec moi

pour verrouiller la porte. Un soir, il me retint et à brûle-pourpoint :

— Et les amours, ça va?

Je compris plus tard que j'aurais dû répondre : « Je n’en ai pas. »

— Ça va, dis-je vaguement.

— Petit cachottier! Toi tu connais mon amie. [l serait temps que tu me présentes à la tienne.

— La mienne? balbutiai-je. Qui?

— Mais. ta demoiselle Jeanne.

Il avaït retenu jusqu’au nom!Je le regardai avec terreur :

— Tu sais bien, commençai-je..

Je voulus ajouter : « … Que j’ai rompu. »

— Tout ce que tu voudras mon vieux.

Chacun son tour. Tiens! si tu veux, tu me présenteras, voyons? pas dimanche. Dimanche

en huit.

Je ne répondis rien. J'étais dans la rue

quand 1l me rappela :

— Bien entendu : sans cérémonie.

Il faisait noir. Je ne vis pas, j’entendis son horrible sourire.

E ne sais comment, arrivé au quai, au lieu J de tourner à droite je tournai à gauche.

Présenter cet homme à une demoiselle que je ne connaissais pas, qui ne voulait même pas me voir! Ah! Dupéché! Dupéché véniel, Dupéché mortel, Dupéché contre le Saint- Esprit! Mes mensonges me tenaient bien. Je me les racontai, comme si je m’adressais à un autre. « Voilà, pour Dieu sait quelles raisons, alors que tu te trouvais très mal engagé dans une marotte, tu as pris pour ton compte l’histoire de la bague et de la rupture, ce qui était vrai pour Charles, faux pour toi... Tu as raconté tes stations, ton besoin d’être son chien, ce qui était vrai pour Charles et, pour d’autres motifs, vrai pour toi. De ce faux, de ce vrai, Dupéché a conclu, a feint de conclure, qu’elle est ton amie, une amie familière à qui l’on présente un camarade et sans cérémonie. Comment te tirer de là? Et pourquoi te jette-t-il dans cet embarras?

Eh! son jeu est clair. [Il t’a présentée à son amie, pour t’obliger à le présenter à la tienne. Mais dans quel but? Quel besoin a-t-1l de connaître MIle Jeanne? »

Pour la première fois je pressentis ce qui devait se réaliser plus tard.

Revenir en arrière, avouer mon mensonge, certes j'y pensai. Je fusse mort plutôt que de m’humilier devant cet homme. Je ne voulais pas me dérober non plus. Peut-être dans mon idée intime y avait-il autre chose. Par exemple, un désir dereprendre la promesse que jem’étaisfaite et deretourner vers MUe Jeanne.

À un moment je fus tout surpris de me trouver loin de chez moi, sous la tour Eiffel, Je pris un tramway. Papa me gronda parce que j'arrivais tard.

— Comme tu es pâle, fit maman. Ton dîner t’attend.

Je refusai de manger. Je m’enfermai dans ma chambre; je m’assis sur mon lit; je regardai longuement un coin de mur. Et voilà que tout à coup J’entendis une voix. Derrière moi. Pas celle de notre curé bien qu’on cherchât à limiter. Une voix plus forte, blagueuse un peu. Celle qui certaine nuit de cauchemar, avait prononcé la phrase du diable :

— Ne crains rien. Tu sais bien que je n'existe pas.

On la répéta trois fois. A la troisième, Dupéché surgit tel que je l'avais vu tout à l'heure. Il se dandinait sur la pointe des pieds, à la façon de M. le Curé, mais ses chaussures ne craquaient pas. Îl traversa la chambre dans toute sa longueur, cligna de l’œil, une fois, deux fois, disparut.

Maman prétend que cette nuit encore elle dut m'éveiller à cause d’un mauvais rêve. Ouais? Ce qui est sûr, c’est que « le mauvais rêve » passé, Je m’endormis avec calme. Je savais comment je devais agir.

Dupéché me l'avait signifié.

Je laissai paisiblement s’écouler lasemaine.

Avec intention, Dupéché m'avait donné un dimanche de répit. Je l’employai bien. Avant midi,je débarquais à Bagneux. Il ne s’agissait pas cette fois d’obtenir un regard de Me Jeanne. Pour rien au monde je n’eusse voulu la rencontrer. Je sonnai chez la mère de Charles. Surprise ounon,en deuilou non, je ne m'en souciai pas.« Pourvu qu’elle me retienne à déjeuner». Aumoment du café, jereprisnotre poste à la fenêtre. J'étais comme les hypnotisés que l’on manœuvre, paraît-il, à distance.

— Madame Corbier.

— Quoi done, Marcel?

— Cette demoiselle, 1à, sur le trottoir, la connaissez-vous ?

Elle enleva ses lunettes, comme les personnes de son âge pour regarder au loin.

— Cette demoiselle? Cest Mile Dupré, Marcel. Jeanne Dupré, je crois.

— Ah! Dupré.

Je savais ce que je voulais. J’ajoutaï pour ne pas couper court.

— Elle habite loin?

— Non, par là. Au numéro 9. La connais-tu ?

— Oh! sans la connaître. Il me semble Pavoir rencontrée en ville.

— Possible, petit. Elle y travaille. Une personne active, instruite, très sérieuse. Ses parents sont morts. C’est leur chien.

— Un beau chien, Madame Corbier.

— Un très beau chien, petit. Un très beau chien.

Comme j'étais lâche! Dupéché tirait les ficelles.

À la maison, je poursuivis mon « plan ».

Je couchai l’adresse sur une enveloppe. Puis j'écrivis :

Mademoiselle. Je suis un ami de Charles Corbier. Je voudrais vous parler de lui. Je vous rencontre souvent le dimanche dans votre rue. Me permettez-vous de vous aborder?

Cette lettre, je l’écrivis, c’est-à-dire je ne l’écrivis que mentalement. Je m’en répétai

le texte, tant j'étais peu sûr de moi. Puis j'en commençai une autre, une vraie, mais pour un ami qui n'existait pas. Je racontai quelques menus faits d’où il résultait que j'étais un bon garçon, digne de confiance. Ensuite je passais à Mlle J. D., l’amie de Charles. J'avais à lui parler. Elle me semblait si distante! Je n’osais l’aborder. Ce fut cette lettre que je glissai sous l’enveloppe de Mile Dupré. Ainsi, elle serait renseignée d’une façon indirecte, d'autant plus convaincante.

Ma lettre à peine à la poste, la boîte qui l'avait avalée se mit à rigoler avec sa grande bouche. Niais! J'avais été niais et, de plus, vil. Mon plan d’ailleurs ne résolvait rien. Le premier pas resterait à franchir, celui précisément où je trébuchais. Que l’on se moque de moi, si l’on veut : toutes mes angoisses me reprirent. Ah! ce dimanche, s’il pouvait ne pas arriver.

Le lundi, comme de juste, je revis Dupéché. Je me gardai de lui montrer mon inquiétide. Comme 1l ne parlait de rien, je pris les devants :

— Alors cela tient toujours?

— Quoi, tient toujours ?

— Notre petit voyage, dimanche.

— Si tu veux, fit-il, avec sa fausse indifférence.

Je me frottai les mains comme pour une bonne partie. Au fond de moi, je pensais au prometteur de la fable : « D'ici là, le roi, âne ou moi serons morts. » Je me fusse sacrifié volontiers.

Dupéché me tint à œil tous les jours. Le samedi, ni l’âne, ni le roi, ni moi, n’étions morts. On prit le thé chez sa Louise.

— Alors, fis-je, c’est pour demain?

— Quoi pour demain?

—— Le voyage.

— Si tu veux.

Je pris un air ravi :

— Evidemment, mon vieux, pour demain.

Dans mes jambes,mes muscles setendaient comme le jour où j'avais voulu le battre. À ce moment,la poupée se planta devant mot, avec ma tasse de thé. Son œil, ainsi qu'il lui arrivait souvent, loucha une seconde.

Une idée me vint : « Si elle nous accompagnait, ce serait le comble.» Déjà, je la formulais :

— Et vous, Mademoiselle, me ferez-vous le plaisir?

Je sentis un froid comme si je promenais au long de mon bras un couteau en m’imaginant le mal que j'aurais.

— Une autre fois, dit-elle. Dimanche, je ne suis pas libre.

encore. Tic-tic-tic, que de place pour un eri entre tous ces tic-tic.

Dupéché vint me chercher et nous partimes ensemble. Dans le tramway, mon plan me parut encore plus bête. Mlle Jeanne avait lu ma lettre. L’aborder? Mais elle verrait l’infamie sur mon front. Dupéché sans doute avait combiné le coup à seule fin de compliquer les choses. Oh! il s’en tirerait, lui! « Moi à ta place. » Gras, carré, costaud, il fixait sur moi ses yeux qui rigolaient d'avance de me voir près de MI Jeanne.

Ils rigolaient, mais ils voulaient. Il arborait une pochette neuve, une pochette exécrable, couleur abricot. Ah! si j’osais! Je l’attraperais par là, je lui donnerais une secousse, 1l roulerait bas du tramway, sa main s’agripperait à la barre, puis son corps à terre, perdant, avec son sang, son horrible pouvoir sur moi.

Avec son air de bourreau innocent, il tira sa montre :

— On approche.

Bien sûr, on approchait! Mes regards tombèrent sur sa cravate. Elle était assortie à la pochette, également couleur abricot. Il y avait piqué une grosse épingle que je ne lui connaissais pas : « Ah! ah! tu t’es mis en frais. Eh bien! on verra. » Cela me donna une sorte de courage.

—C’estentendu, dis-je,tu verras Mlle Jeanne.

Mais tu la verras dans la rue, de loin, tandis que je lui parlerai. Quant à te présenter (je louchai vers sa pochette) impossible.

— Impossible! Et pourquoi?

— Je ne suis pas assez... Enfin, je crains de la froisser.

— Je ne te comprends pas, fit Dupéché. Je ne te demandais rien, c’est toi qui me proposes.

— Moi!

— Bien sûr, ce n’est pas moi. Hier, tu as invité Louise.

Il jouait si bien la bonne foi qu'avec un autre j’eusse douté.

— Enfin, tranchai-je, ce n’est pas possible.

Je crus qu’il se fâcherait. Il levauneépaule.

— Ce n’était pas la peine de m’entraîner.

Bah! je descendrai au prochain arrêt. C’est simple.

Simple? Le mot me mit en méfance. Je m’accrochai à lui :

— Dupéché, tu ne descendras pas. J’ai promis. Tu la verras.

— À la bonne heure.

— Seulement, repris-je avec assurance, tu la verras de IN pendant que...

« Pour le coup, pensai-je, il va éclater.» Il prit son air de bon garçon :

PERCE-OREILIE 143

farfouillait dans son sac après ma lettre

— Laissez cela, Mademoiselle. Je suis...

j'ai... Depuis longtemps, je désire vous parler. Je suis un ami de...

Je montrai la maison. La main qui cherchait dans la sacoche, en sortit sans rien. Le visage cessa d’être rouge.

— Oui, j'aurais voulu vous dire... Il me parlait souvent de vous.

Elle ne répondit pas.

— Peut-être ne le saviez-vous pas. Que de fois, il vous a guettée de sa fenêtre? Quand vous passiez, il souhaitait être votre chien.

— Mon chien, pourquoi?

— Afin d’être quelque chose pour vous.

Je ne voudrais pas que l’on puisse penser une seconde, que MIIe Jeanne fût une indifférente ou une oublieuse. Au vrai, entre Charles et elle, 1l n’y avait jamais eu de fiançailles, ni de promesses. Simplement quelques rencontres, un bout de chemin que l’on fait ensemble. Bref mon brave Charles si raisonnable, qui l’aimait certainement, s’était monté le cou comme un simple Marcel.

Bien que je l’ignorasse alors, notre entretien s’en trouva à peine faussé.

Mon ton sincère lui avait donné confiance.

— Ce que vous m’apprenez est si bizarre!

S'il vous parlait de moi, il a dû vous dire, 1l

me rencontrait dans le tramway. Rien ne Pempêchait…

— Il ne voulait pas. Il ne voulait plus.

— Oui, dit-elle, à un moment il a changé.

Je n’ai jamais su pourquoi.

— À cause de cela, fis-je, avec un signe du menton vers sa main.

Elle regarda sa main. Cette main tenait un gant, un sac : c’est tout.

— Vous aviez une bague. Vous l'avez enlevée. Puisque vous m'interrogez, il a cru que vous la retiriez en cachette. Il en a conclu que vous étiez fiancée et...

Pour une raison que je ne compris pas, elle regarda cette main qui avait porté la bague. Me voyait-elle encore?

— Une bague! Quelle bague? Oui, peutêtre l’opale de maman. L’ai-je enlevée? Oui non, comment savoir?

Elle se tourna vers moi :

— Comme il a dû souffrir, le malheureux!

Je lui sus gré de ce premier cri. Pas une plainte sur elle-même. Je marchais à son côté et l’'admirais. Comme tout cela était bête. Et moi, avec mes combinaisons, j'avais tout bonnement réussi à troubler une femme :

— Mademoiselle.

— Le malheureux!

Elle répéta trois fois le mot. Je ne pensais

et jouait aux cartes. Il ne souffla pas un mot à propos de Jeanne. [l me proposa une partie. — Pas aujourd’hui.

— Mais si.

Je gagnaï. Il me bourra le dos :

— Sacré Marcel, tu as une veine de.

J'étais si heureux. Pourquoi dit-il ce vilain mot? Ah! si j'avais su.

ous rentrâmes par le même tramway.

N Après sa plaisanterie, qu’eussé-je dit à cet homme? N'importe! s’il avait cru m'empêtrer. Je le regardai avec mépris, lui, sa pochette et son ignoble cravate abricot.

À la maison :

— Comme tes yeux brillent, fit maman. On ne te voit pas souvent si gai.

— Oh! maman.

J’eus besoin de faire un geste. Je voulais aussi réparer mes vilaines pensées à son propos la veille : je me jetai à son cou. Et voici : j'eus dans les yeux une masse verte,avec des pendeloques jaunes accrochées alentour. Et cette masse était un arbre. Cet arbre était un tilleul. Et sous ce tilleul Jeanne et moi nous avions passé tout à l’heure,sans le voir. Dans les bras de maman, j'en aspirai le parfum.

— Tu ne sais pas! Je reviens de la campagne. Il y avait des tüilleuls. Ils embau-

l'avait pas lue. « Laissez cela, Mademoiselle. » Tiens mais! Elle ne me l’avait pas rendue.

La lettre était restée dans sa sacoche. Dimanche prochain quand elle sortirait, ce papier serait encore dans sa sacoche. Alors?

Alors si j'allais? Mais non. J'avais obtenu plus que je ne voulais. Pourquoi retourner? « Je n'irai pas je n’irai plus... » Je savais bien que j'irais.

La semaine me parut longue. Mais quelle paix! Une force vivait en moi.

— Tu chantes, mon petit?

— Oui, maman.

En effet, je chantais! Je marchaïs dans les rues et que je fusse une bourrique, Jeanne, vous ne savez pas, Mesdames, Jeanne m'avait parlé. J'étais au bureau et que mes chiffres ne fussent pas de haut en bas ce qu’ils étaient de gauche à droite, je m’en moque, Poncin; dimanche, je verrai Mile Jeanne. Je revis Dupéché et si sa réserve me parut suspecte, s’il me dégoûta à vautrer son long nez dans le rouge-confusion de sa Louise, allez-y, tant qu’il vous plaira, moi dimanche...

Îl arriva ce dimanche. Je me pomponnai :

— Eh! Eh! petit, on va revoir les tilleuls?

— Oui, maman. |

— D'une semaine à l’autre, les tilleuls se fanent, fit papa.

Eh! non, ils n'étaient pas fanés. Quand Jeanne arriva,ils fleurissaient en plein; quand elle m’aperçut, ils embaumèrent; quand elle ne parut pas surprise, 1l y eut cent mille tilleuls parfumés dans mon cœur.

Je flattai sa Kira : « On se connaît, mon ami. »

— Pardonnez-moi, Mademoiselle. Je me suis aperçu que vous... que j'ai... que je n’ai pas repris ma lettre. Elle vous embarrasse peut-être.

— En effet. Je l'ai là.

Elle me la tendit hors de sa sacoche. Je la déchirai en petits morceaux, pour le vent.

L’avait-elle lue? Elle porta son regard sur moi. Il était doux. Il ne m’en voulait pas. Elle me parut consentir à ce que je l’accompagnasse un peu. « Jusqu'au bout de la rue, disaient ses yeux... Ou jusqu’au bout de la suivante...» Si l’on pensa à Charles, à quoi bon renouveler une peine? Je montrai les tilleuls.

— C’est bon, dis-je, de respirer ce parfum après une semaine de Paris!

Cela me permit de parler de mon bureau, de mes chiffres.

— Ah! dit-elle, vous faites des calculs. Moi, je donne des leçons. J’aime beaucoup mes petites élèves.

Je n’osai lui demander quelles élèves. Nous

vimes ainsi beaucoup de rues. A Ia fin, je vou- Jus montrer que je n’abusais pas. Je m’arrêtai. J’avançai la main un peu. La sienne m’arriva franchement,

— Mademoiselle.

— Monsieur.

Quand je fus seul, cette rencontre me parut si bonne, si délicate, que je craignis de l'avoir gâtée par quelque mal. Je n'interrogeai. Je pus répondre non. Pourtant, je n’étais pas tout à fait tranquille.

Voilà! Les tilleuls en effet perdirent leurs fleurs. Je pus m’en rendre compte, de dimanche en dimanche. Kira m'apercevait la première et accourait.

— On est copain, nous deux. Tiens! ton morceau de sucre.

— Jusqu'au bout de la rue, disait le regard de MI Jeanne.

Mais toutes les rues ont un bout. Elles en ont même deux, quand on parvient à l’un on peut retourner vers l’autre. Elle s’étonnait de moins en moins de me rencontrer. Après quelques fois, ne plus me rencontrer l’eût étonnée davantage. Il m’en venait des suggestions à la Dupéché : « Elle s'attend à te voir, si tu n’allais pas. » Nous parlions de tout, sauf de. Oh! il était entre nous, mais dans son rôle de « malheureux ». Aucun de

nos bouts de rues ne menait devant sa maison. Une fois, j’aperçus le mur du cimetière.

— Comme il y a de la boue dans ce chemin. Si nous allons de l’autre côté.

Une autre fois, ce fut la mère de Charles.

J’ignore ce que j'aurais fait, si elle m'avait reconnu.

Jeanne! Je ne sais quand je commencçai à Paimer, si je laimais déjà, si je l’aimai Jjamais. Aimer? Qui n’aime-t-on pas? Je pense:

au temps où je travaillais chez le mouleur italien. J’avais un compagnon : un Flamand.

Il parlait de son amie, il disait dans sa langue : «Je la vois volontiers. » Jeanne, je la voyais volontiers Comment dire? Chez mes parents, je m’énervais souvent, J'étais maussade,surtout devant papa.Chez Dupéché et sa Louise, j'étais le chien qu’on oublie dans un coin ou celui qu’on menace du bâton, qui veut mordre. Près de Jeanne, je me sentais calme. Calme et fort. Dupéché se fût montré, je ne l’eusse pas craint. En la quittant, j’emportais un bien si précieux que je me demandais si je n’y avais rien ajouté de mal. Je pouvais me dire non. Cette assurance différait tellement de mes habitudes,qu’elle m’inquiétait un peu. Pour me tranquilliser, je chargeai mes prières du soir de trois Ave pour

Mie Jeanne. Ils suivaient ceux de Charles.

Bientôt, il y en eut dix.

Je la connus mieux. « Jeanne! » C'était sa main dont les doigts ne portaient pas de bague et se retroussaient par le bout. C'était son nez, un nez très fin, pas du tout «fait n'importe comment ». C’étaient ses yeux que je ne voyais plus jamais tristes. Ce fut un jour, une façon de m'appeler : « Monsieur Marcel », un autre jour : « Marcel » tout court. Ce ne fut pas autre chose.

Les tilleuls perdirent leurs feuilles. Une fois, la pluie tomba. Une pluie que j ’appelleral Faute comme on le dit de l’eau sainte qui sert au signe de croix au seuil des églises, car grâce à elle j’entrai chez Jeanne. Des tentures, des cadres, un piano, des livres. Elle possédait beaucoup de livres. Elle me les montra. À sa façon de toucher ces volumes, on voyait qu'ils ne représentaient pas que du papier. C'était de la pensée. Je l'en admirai davantage.

La pluie nous donna d’autres dimanches, On s’installait sur un divan, elle à un bout, moi plus loin. Je refusais le thé, pour que rien ne rappelât mes visites chez la poupée. Je lui parlais comme j’eusse parlé à Charles, Ses réponses étaient plus patientes. Elles ne tranchaïent pas, elles débrouillaient les nœuds

voyant cette main, s’affolait davantage. Si bien que le verre enlevé, elle n’avait plus d’ailes et le corps avait été entamé. Pauvre petite bête, elle gigotait sur le dos,sa trompe

allait et venait. Jeanne se demanda si ce

n’était pas par sa faute que cette mouche

allait mourir. Puisqu’elle l'avait délivrée elle : q

n’osa pas l’achever. Elle fit tout ce qu’elle put. Elle la posa sur sa main, mais cette main était chaude et aurait pu augmenter la douleur de la brûlure. Elle la mit sur le froid d’une tablette de marbre; elle la rafraichissait doucement avec son haleine. Elle aurait tant voulu adoucir ce mal dont elle était la cause. Cela dura une demi-heure et la petite trompe bougeait toujours. Tant de souffrances dans le corps d’un insecte!

Voilà l’histoire de Jeanne. De quoi rire?

Peut-être. Il existe paraît-il, plusieurs maisons dans la Maison de Dieu. Pour qui? Je ne sais. Mais ceux que cette histoire fera rire, n’y entreront certainement pas.

ché à sa Louise, on lui colle les lèvres sur la bouche; il prend sa couleur, sa place dans l’air, sa place dans votre cerveau. On le répète. Tout à coup, qu'est-ce qui se passe?

Une idée arrive bourdonnante et se pose sur votre mot : une idée, deux idées, un vol d'idées. Là-dessous,vous voyez la vôtre, mais avec cette foule d'idées étrangères attachées à son dos. Et maintenant répétez, répétez tant qu'il vous plaira. Que reste-t-1l?

Plus rien de votre mot : un grouillement d'idées qui se multiplient, s’entre-dévorent : les unes qui meurent, les autres qui se développent, une plus forte qui avale tout, commence et vous impose sa nouvelle vie de mot. Et les idées qui naissent de votre propre cerveau, ne sont rien. Mais les autres! Les mouches charbonneuses qui ont empoisonné leurs pattes, leur trompe, dans la pourriture qu’est le cerveau d’autrui!

À cause de Dupéché, il en fut ainsi pour Jeanne. Ce qu'il dit? Presque rien et je ne sais pourquoi cela survint ce jour-là plutôt qu’un autre. Je parlais de Jeanne. Je finissais de prononcer :

— Nous avons passé l’après-midi ensemble.

J’entendis.

— Eh! Eh!

Rien que cela. Mais parce qu’elles étaient

Pauvre maman! Je répondis à contrecœur.

— Mais oui, je l'aime beaucoup.

Je le détestais. Sa pochette était mauve, plus irritante que la rouge ou la jaune abricot. Ses chaussures craquaient moins, mais d’une façon qui m'’exaspérait davantage.

Nous partîmes bras dessus bras dessous.

Il avait un air triomphant et mystérieux.

En arrivant devant la vitrine de sa Louise, je me souvins de son coup d’œil à ma première visite.

— Tu ne la regardes pas?

— Quoi? s’étonna-t-il. Qu'est-ce que je ne regarde pas?

— Tu sais bien : la vitrine.

— Pourquoi regarderais-je la vitrine?

— Euh! comme l’autre fois, pour voir.

Tout est-1l en ordre, oui? Pas de signal,non? La voie est bien libre?

— La voie! la voie! Sacré Marcel. Entre!

Tu verras ce que tu verras.

La porte bouclée, il lança, comme d’habitude son « coucou ». Sa Louise, là-haut, nous attendait, plus bariolée que jamais. Toutes espèces d’odeurs et de crépitements arrivaient de derrière un rideau qui cachait la cuisine. La table était dressée. Un beau service, des fleurs, des fruits. De visite en visite,

Louise flambait de plus en plus pour son Jacques. Oui il s'appelait Jacques et même Jacquot. € Oh! mon Jacquot… Viens, mon Jacquot.… Embrasse-moi mon Jacquot. »

Qu’avait-il de si rare, son Jacquot? Cette fois avant qu’on füt à table, elle prit un raisin et voulut que son Jacquot le picorât sur sa bouche. Le pigeon et sa colombe! Le repas en fut gâté d'avance.

[ls parlèrent surtout entre eux et de choses quelconques, sans qu’il y parût que je fusse l'invité de Louise. Quand elle disparaissait pour chercher un plat derrière le rideau, Dupéché me lançait un clin d’œil que je ne comprenais pas. Elle aussi avait un air triom- phant et mystérieux. Qu'est-ce que tout cela signifiait? Les raisins avalés pour de bon et non sans un partage répugnant du pigeon à la colombe, Jacquot se leva. On avait bu trois sortes de vin :

— Ne bouge pas. Regarde devant toi sans tourner la tête et attends.

Je fis comme il me l'avait dit. Au fond, cela me déplaisait très fort. Il passa derrière moi sur la pointe des pieds. Je l’entendis farfouiller dans des papiers, murmurer je ne sais quoi. Ses chaussures grinçaient. Pendant ce temps, Jeanne surveillait si je ne me retournais pas. Puis de nouveau, il fut devant

— Ne fais pas la jeune fille, petit mystérieux. Tu seras de notre noce, nous de la tienne. En attendant, embrasse ma fiancée.

Je te permets.

« Evidemment, pensai-je, on ne craint pas une bourrique. » Avec ses gros poings dans nos dos, 1l nous envoya l’un sur l’autre. Sauf la main que je serrais en partant, je n’avais jamais touché sa Louise. Son œil gauche loucha. Sa peau contre ma joue était douce. Elle sentait le sucre, la vanille, avec un parfum en plus, celui sans doute de son rouge-confusion. Sa bouche frôla la mienne dans le coin et bougea : un vrai baiser. J’y retrouvai le goût des raisins de tantôt. Un baiser ne dure qu’une seconde. Je n’aurais jamais cru qu’une seconde pût durer si longtemps.

Quand ce fut fini, je sentis à la lourdeur de mes See qu'ils avaient cette expression pâmée qui me dégoûütait chez Dupéché au sortir des bras de sa Louise. Avec elle, je n’eusse pas été bourrique. Ce fut ma première idée.

— À la bonne heure, ricana Dupéché. A charge de revanche.

Ce mot me fit frémir. Je connaissais trop mon Dupéché : il ne disait rien au hasard.

La fête se poursuivit comme si de rien

’était. Dupéché ramena des bouteilles qu’il

à coup. Mi-allongé sur le divan, Dupéché étreignait sa Louise et la berçait : dodo. J'y allais de bon cœur. J'avais de nouveau oublié tous mes griefs : « Voilà! je suis une bourrique, mais je veux être bon. Ma voix n’est pas vilaine. Tiapa fais dodo. Je chante pour qu’ils soient heureux... » Il m'en venait des larmes : pour eux, pour moi et aussi à cause de certains souvenirs très loin : Tiapa fais dodo.

Et c’ést juste à cet instant que Dupéché dégagea la tête et tourna vers moi ses yeux pâmés comme les miens tantôt. Il baissa la paupière, la releva, la rabattit : exactement le clin d'œil qui m'avait congédié à ma première visite. Une telle impertinence me parut intolérable. J’en restai bouche bée, incapable d’en tirer un son de plus. Comme l’autre fois, je cherchai mon chapeau pour partir. Je vois encore ma main qui tremblait de colère.

— Que fais-tu? dit Dupéché.

— Tu le sais bien, bégayai-je. Tu, tu... tu m'as fait signe, je pars. £

— Sacré Marcel! Nous partirons ensemble.

Je te ramènerai.

— Non! dis-je. Je vous laisse seul à seule ou seule à seul à votre gré. Moi, entendezvous, je suis seul.

222 LE PERCE-OREILVE

geuses tourbillonnaient dans ma tête et s’y cognaient. Avec quelle facilité on m'avait laissé partir:un homme saoul. Non pas saoul:

seul. Tiapa dodo! Tiapa fais dodo! Et ce clin d'œil! Evidemment, ma chanson qu’est-ce qu’elle pouvait leur faire? Je chantais bien pourtant, de tout mon cœur. Tiapa, fais dodo... Tiapa. Elle les avait excités à point et bonsoir! Ils étaient maintenant aux bras l’un de l’autre. Tiapa fais dodo.

— Eh! tu es jaloux.

Je reconnus certaine petite voix, celle qui m'avait nargué pendant lenterrement de Charles. Je haussai les épaules. Jaloux moi?

De ces gens? Des joues à la vanille, des lèvres au sucre de vaisin.…

— Eh! eh! tu les appréciais. Si tu étais amoureux de...

Je me vis dans une glace; j'avais les yeux pâmés de l’autre. Pouah! amoureux de cette poupée! Si j'étais amoureux de quelqu'un, ce serait de... Eh! non, je n’avais le droit d’être amoureux de personne. J'étais un homme seul qui ne compte pas, qu’on pousse comme cela à la blague dans les bras d’une fiancée, parce qu'on n’a rien à craindre d’une bourrique. Ah! charogne de chair qui a des exigences et, quand on les écoute, se dérobe. Bourrique! bourrique!

— ‘Tu viens, chéri?

I n’y eût plus de phoque. Il y eut la femme dans un caoutchouc noir qui ruisselait de pluie. Les hanches saïllaient rondes et, sous cette peau, tentantes. Cependant la bourrique ne désirait pas «venir ».

— Merci.

— Pourquoi me suivais-tu alors?

— Je...

« À cause de la peau de phoque. » Je cherchaï une excuse plus gentille. Elle n’était pas très jeune. Son sourire semblait bon. Pas de ces mèches que les romanciers collent en détresse au front des prostituées, quand il pleut. Je ne trouvai rien à dire :

— Tu es un timide. Viens te reposer chez moi.

« Reposer » me fit sentir à quel point j'étais fatigué :

— Me reposer, oui.

Je me laissai guider. Je ne pensais toujours à rien. On arriva presque aussitôt. Une baie sans porte avec du noir au bout. À côté dans une vitrine, un bec en veilleuse. Cela me rappela la vitrine de Dupéché :

— Vous ne l’examinez pas? La voie est libre?

Peut-être, je ne prononçai ces mots qu’en moi.

cet «idéal » que je cherchais, cette inconnue me les avait donnés. Mes premières pensées allèrent vers Dupéché pour le narguer. Puis vers Jeanne pour. Îci me vint une telle espérance qu’il me parut laid de l’approfondir. Surtout dans cette chambre où je n’aurais pas dû entrer.Ce corps près du mien me fit honte. Je me levai. Je n’aurais pourtant pas voulu me retrouver seul dans les rues.

Simplement rester ici jusqu’au matin. Je le proposai :

— C’est convenu, fit-elle. Seulement, si tu te lèves, tu ne te reposeras pas.

— Si nous bavardions un peu.

— Bavardons, mon petit.

Je lui racontai des riens : que j'avais passé la soirée chez un ami, qu’il se marierait bientôt, que grâce à elle, j'avais cessé d’être une

bourrique.

— Cela te rendait malheureux?

— Oui... non.

Je regardai le portrait du soldat :

— C’est Dufau, répéta-t-elle. Il s’est tué.

— Pour vous?

Son visage se voila de tristesse :

— Cest ce que l’on dit toujours. Mais non : il s’ennuyait à la caserne.

— Il y a longtemps.

— Vingt ans.

pas. C’était dans une petite ville. Je me présentais comme servante. Alors, je me suis dit : « Comme le mal quand on est mauvaise, on peut, quand on est bonne, faire le bien partout. » Je me suis mise à faire ça.

— Dans la petite ville?

— Une ville à casernes. Les premiers jours, les recrues sont tristes. On leur disait : « Allez donc chez Nelly. » Ils étaient mes orphelines. Toi sans doute tu seras appelé bientôt?

— Réformé.

Elle me jugea d’un clin d’œil :

— Oui... je devine. Les civils me méprisaient. Le matin, je balayais les ordures qu'ils déversaient devant ma porte. Un soir il en est venu un. Treize, quatorze ans; de l'argent plein les poches. Je lui ai dit : (Tu es trop jeune, petit, Va plutôt à confesse. »

« Va à confesse ». Loin, loin, une autre voix avait dit : «Tu n'iras pas à confesse. » J’eus très mal. Je voulus douter encore. Je la tutoyai sans savoir :

— Tu as dis cela, toi?

— Bien sûr.

—— Répète. Qu’as-tu dit?

— J'ai dit : «Tu es trop jeune. Va plutôt à confesse. » Je ne voulais pas être une mauvaise femme.

«Mauvaise femme». Mais l’autrealors! Etma

pauvre enfance pourrie par cela. Quel écroulement! J’examinai Nelly. Les yeux sur Dufau, elle lui donnait son sourire qui n’était pas d’une mauvaise femme. Je me mis à genoux:

— Je ne crois pas que tu mentes. Pour ce que tu viens de me dire, je te bénis, Nelly.

— Je te ne comprends pas. Si je t’ai fait quelque bien, tantôt tu diras une prière pour Dufau.

Elle passa sur mon front une main très froide :

— Tu n’es pas comme lui. Quand même, méfie-toi. Tu vis trop de la tête.

Iei mes souvenirs ont un trou. La suite de la phrase me vint d’une autre voix :

— Couche-la sur l’oreiller.

— Elle fait si mal, maman.

exaltation me restait de la nuit. Mes prières ne furent certes pas de simples Ave Maria.

Ensuite, parce que j'avais prié, je voulus me confesser. Je dus attendre un prêtre, J’eusse attendu jusqu’à la mort. Examiner ma conscience. Oh! je la connaissais. Je racontai tout, avec minutie, comme on passe et repasse un chiffon quand on veut son isba propre. Je dis d’abord le plus gros : le secret de ma tante :

— C’est bien, mon enfant,

Je dis la petite brune de la foire de Neuilly; je dis les autres, Nelly, là bourrique, mes pensées, la première communion, le perceoreille.

— C’est bien, mon enfant.

J’eusse préféré que tout ne fut pas bien.

A la fin, un grand signe de croix m’envoya l’'absolution.

— Ne recommencez plus. Allez en paix.

J'étais heureux ou je m'’efforçais de le croire, parce que, au fond, je ne l’étais pastant que cela. « Nettoyé, réconcilié, libéré ». Je me répétais ces mots, Je pensais aux histoires de l’oncle. L’ours, pour voler le miel, repoussait le bloc de bois et ce bloc lui retombait sur le museau. Moi j'avais repoussé le bloc, j'avais tendu mon âme et rien ne m'avait dérobé le miel qu’est le pardon de

Dieu. L’ours quand il jetaït sa pierre, roulait jusqu’au bas dans le trou où l’attendent les hommes. Moi, j'avais jeté ma pierre et je restais debout : debout en sortant du confessionnal, debout dans l’église, debout devant Dieu.

Je récitai ma pénitence. Autrefois cette prière me replongeait dans mes scrupules :

je n’en ressentis aucun. Je remontai la rue de Saint-Louis. « Qu’elle est belle, la rue, quand on a sur les lèvres le goût du miel qu'est le pardon de Dieu! Salut, boulanger! Salut, mercière! Salut, boucher! Sal... »

Un doigt me toucha l’épaule.

— Eh bien! On a peur?

«On a peur.» Une autre façon de dire: « Ne crains rien.»Je n’eus pas besoin de meretourner. Sa pochette était rouge, sa bouche comme sa pochette et son sourire aussi était rouge.

— Dupéché, fis-je, laisse-moi.

— Comme tu es parti hier! Je viens de chez toi. As-tu passé une bonne nuit?

— Bonne, mauvaise, tu sais ce qu’elle a été. Mais c’est fini.

— Quoi fini?

— Tout cela. Je ne recommencerai plus.

— Sacré Marcel! Ça va! ça va!

Comme toujours, nos mots s’élevaient à

des cent mètres au-dessus de leur sens ordinaire. L’obscurité tombait. Fort de ma confession, je le regardai en plein visage. À cause de la lumière d’une boutique — ou d’autre chose — ce visage devint clair d’un côté, noir de l’autre. Lentement, lentement, la paupière s’abaissa du côté clair.

— Et Jeanne?

Je sursautai indigné.

— Jeanne? Il n’est pasquestion de Jeanne.

Oh! je te connais! « Tu sais bien que... »

Tu es le... enfin, je veux dire, les scrupules viennent du diable. Contre Jeanne, tu es sans force. Oui, je me suis confessé. Oui j'ai parlé de ma tante, j'ai parlé des autres, j'ai parlé, mon gros Jacquot (je le regardai en ricanant)de ta Louise, parce que seslèvres, tu sais? ont remué sur les miennes. Mais Jeanne, je n’avais rien à dire de Jeanne.

— Eh! Eh!

— Comment eh! eh! Une fois déjà, tu m’as envoyé tes mouches empoisonnées et.

— Et tu les as acceptées, triompha Dupéché. Et cette nuit, dans les bras de Nelly, n’as-tu pas mêlé à ton péché l’idée de Jeanne.

Je regardai avec effroi son horrible sourire rouge.

— Dupéché, comment sais-tu. Alors vraiment tu es le. Voyons! qu’ai-je pensé au

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