RÉSUMÉ ET CONCLUSION
Résumons ce que nous avons dit dans cette histoire, et concluons.
Les premières années du P. La Valette, après son entrée dans la Compagnie, furent des années de formation religieuse, de travail et de dévouement, soit au noviciat, soit au collège dans le professorat, soit dans les maisons d^études philosophiques et théologiques.
Reçu dans la société le 10 décembre 1725, il fît ses vœux de profès le 2 février 1745, à Saint-Pierre de la Martinique, où il arriva en 1742.
Les quatre premières années de son séjour aux Iles du Vent, il se montra, d'abord à la Basse-Terre, puis au Carbet, le modèle et le plus intelligent des missionnaires.
Nommé procureur en 1747, il trouve la mission grevée de dettes, tous les immeubles dans un état complet de délabrement, et à cause de cela ne pouvant se louer.
Pour payer les dettes et assurer l'avenir temporel de la Mission, il bâtit des maisons de rapport, il achète et exploite de vastes terrains. Les constructions, les achats et l'exploitation Tentraînent à des emprunts considérables, exagérés.
En 1753, le général de la Compagnie, Ignace Visconti^ le nomme, après informations minutieuses, supérieur général et préfet apostolique de la Mission de la Martinique : personne ne fut alors jugé plus capable que lui d'exercer cette double charge.
Jusque-là, toutes ses entreprises avaient réussi merveilleusement : loyers et récoltes dépassèrent ses espérances.
La prospérité lui créa des envieux et des ennemis. Pour lui nuire, ils recoururent à la calomnie : ils le dénoncèrent au ministre Rouillé comme faisant le commerce avec Tetra nger. Le ministre, au lieu de procéder à une enquête, le rappela brusquement, sans même prévenir ses supérieurs, et, au mois de janvier 1754, le P. Lavalette était à Paris.
Grande fut Tindignation du gouverneur, de Tiatenàant et des principaux personnages de la Colonie, à la nouvelle de l'accusation calomnieuse dirigée contre le P. Lavalette ; ils écrivirent aussitôt en sa faveur au ministre, au Provincial de Paris et au général Visconti. De son côté, Taccusé se justifia auprès du ministre dans un mémoire probant, et le ministre dut avouer qu'il avait cru trop facilement à la dénonciation.
Le P. Lavalette revint à la Martinique, au mois de mai
Ce père, étant encore procureur, avait fait des emprunts considérables et tiré de nombreuses lettres de change, payables en Europe, la plupart à la maison des frères Lioncy et Gouffre, à Marseille. Payées régulièrement jusqu'à son rappel, elles ne le furent pas pendant son séjour en France. A son retour à la Martinique, il trou va l'administration temporelle en désordre, absolument négligée. Les ouragans avaient détruit plusieurs de ses bâtiments, et ime épidémie lui enleva une grande partie de ses Nègres.
Le courage ne l'abandonna pas; il se mit en mesure de tout réparer et de réaliser au plus tôt les fonds nécessaires pour payer en France les traites échues. Les créanciers réclamaient, les uns avec prières, les autres avec nienaces.
En quelques mois, un envoi considérable de denrées est préparé et expédié sur deux vaisseaux portant pavillon français. Les corsaires anglais les capturent en pleine paix.
L'année suivante (1756), les frères Lioncy, porteurs delà majeure partie de ses titres de créance, font faillite ; et, pour comble de malheur, la déclaration de guerre entre la France et l'Angleterre interrompt les relations avec le continent européen, et fait tomber à vil prix toutes les denrées coloniales.
C'est alors ques, pour satisfaire à ses engagements, sans toutefois y parvenir, le P. La Valette se jeta dans des opérations commerciales. Il acheta pour revendre, il emprunta à outrance, il inonda l'Europe de nouvelles lettres de change, tout cela à l'insu des missionnaires des îles et de ses supérieurs de Paris et de Rome.
Harcelés par les créanciers, effrayés par cette avalanche de lettres de change qui leur sont présentées, ses supérieurs lui écrivent de ne plus tirer de lettres, d'envoyer des fonds, de faire savoir où en sont ses affaires temporelles. Il ne répond pas; seulement, en 1760, il envoie deux lettres, où il ne fait aucune allusion à son commerce.
Les provinciaux, qui se succèdent à la tête de la province de Paris de 1756 à 1761, désignent des visiteurs, chargés d'aller se rendre compte à la Martinique de la situation financière du P. Lavalette. Des causes, indépendantes des volontés humaines, les empêchent tous ou de partir ou d'arriver. Et, pendant ce temps, le supérieur de la Martinique continue à exercer le négoce, au mépris de ses règles formelles et des lois de l'Église.
Enfin, le P. de la Marche, envoyé en qualité de visiteur .j
arrive à Saint-Pierre après plus de dix mois de naviga.tion, TxU
et muni de tous les documents qui prouvent la culpabilité du P. Lavalette, il instruit son procès, il le dépose, il Tinterdit et le renvoie en Europe.
Tels sont, en résumé, les faits. Deux conclusions s'en dégagent, certaines jusqu'à Tévidence, aux yeux de tout esprit impartial : d'abord la conduite irréprochable des supérieurs majeurs de la Compagnie dans V affaire Lavalette ^ ensuite la culpabilité du P. Lavalette seul.
Les Généraux de la Société et les Provinciaux de Paris n'eurent aucun reproche à se faire ; c'est la première conclusion, et le P. de Montigny a pris soin de le faire ressortir dans son Mémoire,
En 1747, le P. Lavalette fut désigné pour la procure de la Mission, à la demande des missionnaires et de leurs amis de la Martinique. Ce choix fut généralement applaudiy dit le P. de Montigny, car il jouissait de l'estime et de la confiance de tous.
En 1753, on le nomma supérieur ; « mais, écrit le même Père, les informations venues du dedans et du dehors (une ou deux exceptées, qui reconnaissaient cependant sa grande valeur intellectuelle et morale) le représentèrent au général Visconti comme très capable de remplir cette fonction, comme celui de tous les missionnaires de la Martinique le plus capable de la remplir. Pouvait-il prudemment faire un autre choix? » -
En 1784, accusé de commerce et rappelé en France par le ministre Rouillé, il fut défendu par le Provincial de Paris et par les Jésuites employés à la Cour en qualité de confesseurs. (( Tous, à Texception du P. GrifFet, firent tous leurs
efforts pour le justifier auprès du ministre. Mais devaient-ils le croire coupable, lorsque le gouverneur, l'intendant, les plus considérables de Tîle criaient si hautement à la calomnie, et leur écrivaient à eux-mêmes, que c'était ruiner la Mission et déshonorer la Compagnie que d'abandonner un innocent, dont les talents et les succès faisaient tout le crime? *. » <
En 1755, le P. Lavalette est de retour â la Martinique ; pendant son absence, la Mission a subi de fortes pertes; cette même année, les Anglais capturent deux vaisseaux chargés de ses marchandises; l'année suivante, la maison Lioncy fait faillite, et le payement des lettres de change est suspendu en France. « Alors, dit le P. de Montigny, les supérieurs craignirent, qu'il n'y eût dans les affaires de la Mission un dérangement, dont on ne s'était jusque là aperçu ni aux îles, ni en France. Aussitôt ils autorisèrent le P. de Sacy à faire plus de 800.000 L. d'avances, pour donner le temps au P. Lavalette d'envoyer des fopds, qui pussent acquitter ses traitas. » ^
Ils firent plus : (c Ils prirent les mesures qui leur parurent les plus convenables, et pour être instruits des affaires de la Martinique, et pour arrêter .le mal, s'il y en avait ou pour y remédier ^ ».
En premier lieu, ils envoyèrent des visiteurs, revêtus de toute leur autorité, ensuite ils adressèrent au P, Lavalette les ordres les plus sévères et les plus positifs de ne faire aucune entreprise sans en avoir communiqué avec le Provincial de France et sans sa permission expresse, de ne plus tirer de lettre de change, de ne pas faire le moindre emprunt ^.