‹ Le père Antoine Lavalette à la Martinique: d'après beaucoup de documents inéditsChapitre 26 sur 110 · CHAPITRE SECOND · texte numérisé non relu

CHAPITRE SECOND

CONSTRUCTIONS, ACHATS ET EMPRUNTS Dr P. LAVALtriTlC.

Le p. Marchai écrivait au général Visctmti, en 175H, que le P. La Valette formait dans sa tête des projets trop vastes. Les connaissait-ils tous ? On peut cerUinemeni eu douter.

Le P. Lavalette les a révélés dans un Mémoire justifiaitif, adressé d'Amsterdam (1763) au R. P. Général Laurent Ricci, et conservé dans les archives de l'Ordre. Les révélations sont loin d'être complètes ; la. vérité y fait souvent défaut; c'est un essai de justification. Mais le Mémoire raconte des choses qu'on ne trouve pas ailleurs, ni dans les lettres et documents inédits, ni dans len brochures et les livres de l'époque. Aussi est-il d'un intérêt réel.

« Au mois de novembre 1747, dit le P. Lavaletie, le P. de Piochet ^ ayant entièrement perdu la vue, je me vis

1. Le P. Pierre Hyacinthe de Piochât, né le 19 décembre 1703, entra dans la Compagnie lel®*" mai 1721 et arriva à la Martinique ea I7^ï6. Il fut d'abord missionnaire, puis procureur de la maison dtî Sanil-- Pierre et de la Mission. En 1744, il perdit la vue et ne ro&la procureur que de nom. Le P. Guillin s'occupa dès lors du tem portai en même temps que du spirituel de la maison ; mais, peu entendu dans

obligé de céder aux instances du P. Guillin supérieur général, et de me charger de la procure de la Missionf... Dès que j'entrai dans le détail de mon nouvel emploi et que je voulus connaître Tétat de la Maison, je me vis dans des embarras qui m'effrayèrent. La Maison n'avait aucune provision ni pour les Jésuites ni pour les Nègres, la lingerie était sans toiles et sans étoffes. Des trois cases à bagasse que nous avions, deux avaient été brûlées * ; les incendies dans nos bâtiments et cannes étaient devenus très fréquents, sans qu'on pût en connaître la cause, et, par conséquent, les éviter ; la maison avait besoin d'une couverture ; une purgerie absolument nécessaire était étançonnée en dedans et en dehors, la vinaigrerie tombait en ruines -, les citernes perdaient le cirop et les écumes, la gragerie n'était pas en meilleur état '^, deux de nos maisons à loyer étaient vacantes, personne n'osant y entrer de crainte d'y être enseveli sous les ruines. On tenait à loyer une habitation à vivres au Prêcheur; cinquante nègres et un économe, qui y étaient employés, coûtaient en nourriture, gages et droits, de dix à douze mille livres et sept mille qu'on donnait potir le prix du bail, et cette habitation ne rendait pas en manioc

les affaires, comme, du reste, le P. de Piochet, la Mission s'endetta. En 1748, le P. de Piochet rentra dans sa province de Lyon et fut envoyé au collège de Ghambéry, où il vécut de longues années. Il passait des journées entières au confessionnal.

1. « Une case à bagasse est un magasin où on mette bois de la canne à sucre pour le laisser sécher. C'est le bois qui se nomme bagasse et que l'on brûle à la fin de chaque année pour faire bouillir les chaudières dans les sucreries. » (Lettres sur les opérations du P. Lavalette, p. 14).

2. « Une vinaigrerie est un bâtiment propre pour la fabrication du tafia, liqueur semblable à l'eau-de-vie. Elle est tirée des parties les plus grossières du jus de la canne à sucre. » {Ibid,, p. 13).

3. Gragerie, bâtiment où l'on râpe avec la grage le manioc pour le mettre en farine. La grage est l'outil dont on se sert.

— elle tiers de ce qu'il en coûtait. Je vis sur les livres que, bien loin qu'on pût vendre de la farine, comme tout le monde et moi-même l'avions cru, on çn achetait depuis deux ans pour quinze ou dix-huit mille livres chaque année. Nous étions en temps de guerre, et les revenus de la maison n'allaient pas à 60.000 francs, et la dépense indispensable, vu la cherté de tout, allaita plus de 100.000 francs; et pour faire les réparations et les provisions nécessaires, il fallait au moins 150.000 livres. »

- Cette situation inquiétante du temporel de la Mission n'était pas le fait du P. Lavalette. Ses prédécesseurs à la procure de Saint-Pierre avaient, par leur incurie ou par leur insouciance et plus vraisemblablement a cause de leur ignorance des affaires, de leurs infirmités et des occupations multiples du ministère, laissé les immeubles se détériorer et même devenir inhabitables. Les finances étaient dans le plus lamentable état*.

Cependant, la justice nous fait un devoir d'être indulgent envers les procureurs de la Martinique ; car, en fait d'administration temporelle, la boutade de Guillaume de Lamoignon sur les Jésuites n'est que trop vraie : « Il faudrait, disait-il souvent, les traiter comme des enfants et

1, On lit dans un Mémoire ^ur le P. Lavalette, dont nous parlerons au chapitre suivant : « Le P. Lavalette, en entrant dans Tadministration du temporel de la maison de Saint-Pierre, le trouva en fort mauvais état, soit négligence de. ses prédécesseurs, soit ignorance en ce genre, si commune et presque universelle à presque tous les procureurs Jésuites. La maison de Saint-Pierre, malgré une assez grande étendue de terrain, se trouvait obérée et chargée d'environ 135.000 livres de dettes. »

leur nommer un curateur ». Le P. Balbani, jésuite, qui connaissait beaucoup mieux que le premier Président, les procureurs de la Compagnie, ne les ji^eait pas autrement, mais en d'autres termes. Dans le Premier appel à la raison^ à propos du P. Lavalette, il dit : « Pour un procureur des Jésuites industrieux, actif et intelligent, il y en a cent qui n'ont pas les premières notions des affaires. Pour s'en convaincre, il n'y a qu à voir leur vie. Ils passent dans un confessionalle temps que d'autres religieux passeraient dans le cellier ou derrière des valets de charrue. Ceci soit dit sans déplaire à personne, ce n'est point notre intention ^ ».

Le P. Balbani ne pouvait déplaire à personne, en constatant un fait universellement reconnu. « Il faut convenir d'une vérité, dit le P. de Montigny dans son Mémoire pour les Jésuites de France à propos du P. Lavalette : le talent de gouverner des biens, de les faire valoir ou de les conserver, de mener une affaire d'intérêt, de conduire un procès, n'est pas celui delà société. Elle peut se flatter d'avoir des hommes distingués dans tous les genres de science et de littérature, des hommes vertueux, zélés et laborieux ; elle a tout ce qu'il faut pour en former de cette, espèce. Mais un mérite d'économie et d'intelligence dans les affaires serait un phénomène, qui Tétonnerait, et qu'elle ne se croirait pas capable d'avoir produit : Non omnis fert omnia tellus ».

Le P. de Montigny explique ainsi cette disette d'/iomme^ d'affaires dans la Compagnie: « Les occupations pénibles, auxquelles les sujets dont elle est composée, sont obligés de se livrer tout entiers jusqu^à l'âge de trente-cinq et quarante ans, seraient seules capables d'étouffer les dispositions les plus favorables à ce genre de mérite... C'est cepen-

dant parmi ces hommes qui souvent à quarante ans ne connaissent les choses utiles à la vie que par le besoin qu'ils ont eu d'en faire usage, ou par ce qu'ils en ont lu dans les auteurs grecs ou latins et autres ouvrages propres à leur profession, c'est parmi eux qu'il faut choisir des Procureurs, c'est-à-dire des hommes, sur qui on se repose pour faire valoir et augmenter, s'il est possible, du moins conserver et défendre les biens des différentes maisons. Dans cette disette nécessaire de sujets instruits et formés au maniement des affaires, toute la prudence des supérieurs ne peut aller qu'à mettre en place ceux qu'un certain bon sejus et quelque attrait pour de pareils emplois leur font juger y être plus aptes que d'autres » .

Le même Père termine ses réflexions sur la formation et le choix des procureurs par ce dernier trait : « Il n'est pas possible que, même avec les précautions les plus sages, les supérieurs ne choisissent souvent malheureusement. Mais, en Europe, ils peuvent se tromper avec moins de risque, parce qu'ils sont à portée et de s'apercevoir plus aisément d'un mauvais choix et d'y remédier plus promptement. Il n'en est pas de même dans les Missions. Ce choix est tout autrement difficile à bien faire ou à réparer, s'il est mauvais. Parmi les missionnaires, qui se sont exilés de leur patrie, pour aller dans un autre monde gagner des âmes à Dieu, il faut nécessairement en employer quelquesuns, qui puissent allier le soin du temporel avec les exercices propres de leur état, ou qui veuillent bien faire céder ce que leur inspire le zèle des âmes à ce que demande la nécessité de pourvoir aux besoins de ses confrères, en faisant valoir des biens destinés à leur subsistance. »

C'est dans ces conditions peu favorables, ajoute le P. de

Montigny, que le P. La Valette fut appelé à administrer les biens de la Mission,

Quoique novice dans cet emploi, il fut le seul à voir, dès 1748, quelques mois après sa nomination à la Procure, le gouflfre profond où les ressources de la Mission allaient prochainement sVngloutir, si on n'apportait un prompt remède à la situation. Il l'exposa avec netteté à la consulte de saint Pierre ^ il affirma ses inquiétudes ; elles étaient fondées. « L'état à la main le plus circonstancié, dit-il, j'ouvris les yeux aux consulteurs; ils prirent part à mon embarras et me dirent obligeamment que j'étais l'homme qu'il fallait pour calmer leurs craintes, et que par mes talents je trouverais des ressources à tant de dangers- ».

Les consulteurs, étrangers par leur profession aux affaires temporelles, donnèrent carte blanche au P. La Valette ; ils le. savaient intelligent, ils le croyaient bon administrateur, bien qu'il n'eût entîore fourni aucune preuve de son savoir comme procureur ; et, dès lors que l'apôtre et le religieux nWaient jamais été en lui l'objet de la moindre plainte, ils se persuadèrent facilement qu'il ne franchira^it jamais les limites fixées par les règles de son nouvel emploi.

« Alors, dit le P. Lavalette, je voulus justifier l'idée avantageuse qu'on avait de moi, et je cherchai les moyens de remédier au mal pressant, de mettre la Mission en état de ne plus craindre pour l'avenir, ni les incendies, ni les ouragans, ni les tremblements de terre, qui ruinent ordi-

1. La consulte ou conseil est uiïe réunion de quelques Pères, désignés par le provincial et chargés de donner leur avis sur tout ce qui concerne les intérêts de la maison. Elle est présidée par le supérieur. Le ministre et le procureur en font généralement partie.

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