Ibid., p
caractère, c'est une pénétration et une présence desprit à qui rien n'échappe * ».
Ce merveilleux charmeur conquit donc vite, à Saint- Pierre, les sympathies de la colonie. Il en fut Tidole. Et, en même temps qu'il s'attirait auprès des séculiers l'estime générale et une affectueuse admiration, il remplissait à la Résidence ses fonctions de ministre et de procureur avec une intelligence supérieure et beaucoup d'activité. En peu d'années, il devint le jésuite de la Mission le plus en vue ; chacun le désignait comme le successeur du P. Guilliri ;■ ses confrères eux-mêmes, la plupart du moins, le désiraient. Aussi le désigna-t-on, en 1752, au R. P. Général pour remplacer le P. Guillin, qui ne pouvait plus remplir utilement les fonctions de supérieur général, à cause dé ses nombreuses infirmités.
Le général Ignace Visconti, issu d'une grande famille milanaise, gouvernait la Compagnie depuis le 4 juillet de Tannée précédente. 11 prit, ainsi que l'Institut l'ordonne, les informations nécessaires sur le sujet proposé ; il écrivit à la Martinique et à Paris. Les consulteurs de Saint- Pierre furent appelés à donner leur avis. Le P. Mathurin Germain le Forestier, provincial de France, et ses consulteurs envoyèrent, de leur côté, à Rome, leurs suffrages motivés.
Là, toutes les lettres d'informations furent décachetées, hies, examinées. Une du P. Guillin, et une autre du
1. Lettre d'un négocient de la Martinique, écrite de Saint-Pierre à M. B... à Lyon, pour justifier les opérations du P. Lavalette, pp. 18 et 19. •
P. François Marchai, datée de Saint-Pierre (26 février i 753), sont conservées aux archives de l'Ordre.
Celle du P. Marchai renferme deux parties très distinctes.
La première partie énumère les dons et belles qualités de P. Lavalette: Il est doué d'un grand talent, cultivé par l'étude des belles-lettres, de la philosophie et de la théologie; habile, industrieux, perspiciace dans les affaires, d'une santé robuste, zélé pour le salut des âmes, très serviable et charitable, il est aimé des autorités civiles de la Martinique ; enfin, il a toutes les qualités requises pour un supérieur.
La seconde partie est écrite sur un ton différent. Elle signale des lacunes, quelques défauts saillants. Les qualités du P. Lavalette ne sont pas arrivées à leur pleine maturité; de plus, il est vif, acerbe parfois, agité, audacieux et téméraire ; il est trop entreprenant, il roule dans sa tête des projets trop vastes.
Tout cela est dit avec sagesse et mesure : mais, sous les formes adoucies, on devine le fond de la pensée. Le por-v trait du P. Lavalette est fait par un artiste, qui a bien étudié son sujet et qui le reproduit fidèlement ; il n'embellit pas, il ne dépare pas, il peint d'après nature.
Le P. Marchai termine le portrait du P. Lavalette par cette ligne suggestive : le Père n'est pas encore mûr pour le gouvernement de la Mission ; après quelques années, il y sera plus apte^ plus idoine : aptum et idoneum magis regimini. Il ne dit pas qu'il y sera apte ; il y sera plus apte que maintenant, rien de plus ^
1. Lettre du P. Marchai, datée delà Martinique, 26 février 1753, et adressée au Général :« P. Antonius Lavalette, ex provincia Tolosana, annos natus circiter 40, undecimum agit anuum in hac missione... Tradita^st ei parœcia hincdistaus duabus leucis, quam optimè admi-
Le P. Marchai était un des plus anciens missionnaires de l'île, et, d'après les notes de ses supérieurs conservées aux archives de l'ordre, un religieux d'une prudence remarquable, d'une grande expérience et d'un jugement très sûr, l^s notes ajoutent: ses talents le destinaient à remplir avec honneur les plus hautes charges de la Compagnie : prœclara talenta ad omnia ministeria societatisj etiam ad scientias et regimen. Mais il préféra, à la Martinique, se consacrer tout entier à la conversion et au salut des nègres. C'est à la paroisse du Carbet qu'il passa la plus longue partie de sa vie de missionnaire ; en même temps, il remplissait à Saint- Pierre les fonctions de Ministre. Quand le P. Lavalette fut rappelé de la Guadeloupe par le P. Guillin, le P. Marchai lui céda d'abord le Carbet, puis la charge de Ministre ; et, nommé consulteur de la Mission en 1745, il conserva jusqu'à sa mort ce poste de confiance, tout en continuant à donner son temps et le reste de ses forces épuisées à Tapostolat des Nègres de Saint-Pierre *.
nistravii. Inde post duos annos revocatum, P. Superior iiluin nominavit ministrum hujus domus, et simul commisit illi rem temporalem hujus missionis curandam. Hoc duplex munus etiam nunc gerit.
<( Multo pollet ingénie, tum humanioribus litteris, tùm philosophio; et theologise studiis exeulto. Solers, industrius et perspicax in negotiis tractandis. Robustà viget corporis constitutione. Zelum habet ingentem anîmarum et studium ardens officia quœlibet prsestandi proximo, sive in consiliis opportune dandis, sive in sublevandis indigentium miseriis. Saecularibus potestatibus charus est, quarum saepè opem sollicitât felici successu in variis multorum calamitatibus. Denique partes illas omnes complectitur et dotes, quae in superiore requiruntur. "
« Sedillis dotibus maturitâsaliqua mihi videtur déesse ; ingenium est, sed vividum nimis, et quandoque aliquanto acrius. Industria et sagacitas in rébus agendis, sed quandoque turbulentior ; nimia mihi moliri videtur, nec se justis semper limitibus coercet.
Superioritas post aliquot annos dilata aptum iilum et idoneum magis inveniet regimini. »
1. Le P. François Marchai, né à Metz le 25 septembre 1691, entra
Le P. Marchai, bien supérieur au P. Guillin par l'intelligence, n'avait cependant pas son expérience dans le gouvernement. Ses informations concluaient à l'ajournement du P. Lavalette comme supérieur; le P. Guillin, plus judicieux peut-être, ne le jugea pas assez apte à gouverner. 11 lui reconnaissait sans doute les vertus et les qualités qui font le bon supérieur, surtout la vigilance et la fermeté dans le maniemejit des affaires ; mais il administrera la Mission, disait-il, par des vues humaines et politiques ; il s'occupera plus du temporel que du spirituel ; puis, dans tout ce qu'il entreprend, il a trop de confiance en luimême ; et chaque jour il se jettera dans de nouvelles entreprises, s'il n'a pas auprès de lui un supérieur prudent pour l'avertir et le retenir ^ .
La lettre d'information du P. Guillin contient cette
au noviciat delà province de Champagne le 23 juillet 1708, et, après avoir été professeur de grammaire et d*humanités, puis plusieurs années professeur de rhétorique à Auxerre et à Autun, il fit sa théologie à La Flèche et à Paris et partit en 1723 pour la Martinique. De 1732 à 1745 il est missionnaire au Carbet et en même temps ministi*e à Saint- Pierre. Les notes envoyées au Général par ses supérieurs sont toutes exceptionnelles : « Ingenium praeclarum, judicium optimum, prudentia et experientia magna et maxima, talentum adomnia niînisteria societatis, etiam ad scientias, et ad regimen. >»
1. « P. Antonius Lavalette, procura tor hujus domûs habet quidem permultas virtutes et dotes egregias quœ bonum superiorera elTiciant, imprimis vigilantiam et fortidudinem in tractandis negotiis. Verùm huniana et politicâ ratione gubei^naturus videtur, plusque res temporales quam spirituales curaturus. Adde quod sit in re quavis suscipienda justô confidentior, sicque à natura comparatus ut nova quotidiè susciperet, nisi prudens superior monitionibus ejus modum imponeret. Undè fieret ut domus nostra etsi in dies locupletaretur, aère tamen alieno semper implicaretur. Propter quod P. Lavalette minus aptus ad gubernandum videtur » (Lettre au R. P. Général ; février 1753).
réflexion, qui semble prophétique : avec son besoin défaire chaque jour du nouveau, le P. Lavalette pourra bien enrichir chaque jour la résidence, mais, en même temps, il l'endettera toujours de plus en plus.
. Le P. Guillin était donc plutôt opposé à la nomination du P. Lavalette, et le P. Marchai pensait qu'il fallait attendre.
A Texception de ces deux Pères, les autres missionnaires de la Martinique et leurs amis, le provincial de Paris et ses conseillers écrivirent à Rome des lettres favorables « très élogieuses, sans restriction d'aucune sorte. Les informations, qui venaient du dedans et du dehors au Provincial et au Général, dit le P. deMontigny dans son Mén^oire^ représentaient le P. Lavalette comme très capable de remplir la fonction de supérieur général, et comme celui de tous les liiissionnaires de la Martinique le plus capable de la remplir ^ ».
Le P. de Montigny ajoute : « Les supérieurs pouvaientils prudemment faire autre chose que de le nommer ? » Le général Visconti le nomma, au mois de mai 1753, supérieur général de la Mission des lies du Vent et préfet apostolique.
Chaque supérieur de la Compagnie a toujours auprès de lui xm admoniteur et un Conseil, h' Ad moniteur r charge de l'avertir, s'il y a lieu, et le Conseil donne son avis sur ce
4. Avant de nommer un supérieur, le Général de la Compagnie prend toujours deè renseignements sur le sujet qui lui est proposé ou indiqué, si le sujet ne lui est pas ou pas assez connu. Ainsi fait rÉglise pour la nomination des Évoques, etc.
qui concerne Tadministration et les affaires temporelles. Si le supérieur reste juge de sa détermination dernière, du moins doit-il prendre et recevoir les conseils.
Le P. La Valette fut soumis au contrôle régulier et ordinaire, marqué dans les règles, et, par une coïncidence qui s'explique, ^le P. Guillin fut nommé admoniteur et le P. Marchai un des conseillers de la Mission.
Devenu supérieur, le P. Lavalette se réserva, avec le gouvernement religieux, l'administration temporelle, concentrant ainsi dans ses mains tous les pouvoirs, loin de la Métropole, loin de Rome. Il faut, du reste, reconnaître qu'il eût été difficile à tout autre que lui de se tirer des affaires multiples et importantes, où comme procureur, il s'était impliqué depuis plusieurs années, et qu'il n'avait pas terminées ^ .
Sa juridiction, en 1753, s'étendait sur la Martinique, la Guadeloupe, la Dominique, la Grenade et les îles environnantes.
1. « Muitis et gravibus se negotiis implicuit, quœ ad rem hanc domesticam pertinent et supersunt infecta. His diffieillimè se extricaret qui succederet illi procura tor » (P. Marchai, 26 feb. 1753, ad R. P. Generalem. — Arch. S. 7).