‹ Le père Antoine Lavalette à la Martinique: d'après beaucoup de documents inéditsChapitre 29 sur 110 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

3. Le 20 juin 1752, M. Rouillé de Raucourt écrivait à la Cour : « Je viens de m'établir à Saint-Pierre à demeure ; et en attendant que je puisse occuper une maison que les Jésuites bâtissent et que j'ai retenue, je me suis établi tant bien que mal dans la maison du controlleur, où sont les bureaux de la Marine et des classes, que le

Les constructions s'élevèrent rapidement. « Rien ne languissait ; trois ou quatre maisons étaient bâties en même temps ; l'habitation de Saint-Pierre se réparait. Rien ne manquait, tout était fourni à temps et à propos, les entrepreneurs, les fournisseurs, les ouvriers payés d'avance * ».

Dix maisons uniformes furent bâties sur le bord de la rivière Saint-Pierre. « Comme chaque maison fut d'abord louée 3.000 livres, cet empressement de la part des locataires fit concevoir au procureur le dessein d'en construire deux autres beaucoup plus grandes et plus commodes. La première fut élevée dans le voisinage de l'intendance, et se loua 10.000 livres. La seconde, faite sur le même modèle près de l'hôpital, fut également louée 10.000 livres '^ ».

Les nouvelles maisons à loyer rapportaient donc un maximum de 50.000 livres ^. C'était une augmentation

départ de M. Cazotte laisse vide en partie. J'ai déjà fait mon marché avec les Jésuites. Il m'en coûtera mille écus pour une maison semblable à celle de Clignancourt où il n'y a ni cour ni jardin et fort peu de logement. Encore les RR. PP. font-ils valoir le sacrifice. Il y en a une plus convenable, mais on m'a parlé de deux mille écus, ce qui est exorbitant, vu les autres dépenses que l'on a à faire, et auxquelles les appointements, gratifications, etc., peuvent à peine suffire » (Arch, col., corresp. gén. de la Martinique, vol. 59).

1. Mémoire justificatif, — Le P. Lavalette y dit « qu'en payant d'avance il était sûr d'avoir un quart de bénéfice ».

2. Lettre d'un négociant de la Martinique, écrite de Saint-Pierre, à M. B..., à Lyon, le 5 août 1759, p. 11.

3. « L'argent de la Martinique perd un tiers, quand il est transporté en France : personne ne Tignore. Ainsi neuf mille livres des colonies n'en valent que six dans ce royaume » (Plaidoyer pour le syndic des créanciers des sieurs Lioncy frères et Goufîre, négociants à Marseille, contre le Général et la Société des Jésuites, par M« le Gouvé, avocat, p. 3). — Dans son Mémoire, le P. Lavalette dil : « Cinq livres de la Martinique valent un écu romain ; cinq mille livres valent mille écus ».

considérable sur les loyers précédents, "qui ne montaient pas «n moyenne h 20.000 livres. Cependant cela ne faisait pas le compte, paraît-il, du procureur. « Cette a:ugmentation, écrit-il dans son Mémoire^ ne remplissait pas mon objet. Il {allsLii une habitation... »

Où la trouver, cette habitation ? où l'acquérir ? L'habi* tation était une étendue de terrain plus ou moins consi* dérable, possédée par un particulier aux colonies. Le P. La Valette n'espérait pas et ne pouvait espérer que le roi de France lui en permettrait Tachatà la Martinique, défense ayant été faite par lui, en 1721, aux communautés religieuses de Tîle d'augmenter les biens qu'elles y avaient, à moins d'une nécessité reconnue telle par le gouvernement de la Métropole. Cette défense fut toujours maintenue, et parfois avec une rigueur excessive. Ainsi, en 1739, un immeuble de onze à douze mètres de façade sur vingt-cinq de profondeur fut mis en vente à Saint-Pierre. Les missionnaires en cherchaient un, depuis quelque temps, soit pour leurs œuvres, soit pour leur usage particulier. L'immeuble étant à leur convenance, ils sollicitèrent l'autorisation de l'acheter. Le gouverneur et l'intendant, après examen des motifs allégués, donnèrent un avis favorable et en écrivirent au ministre, M. de Maurepas. Celuici examina de son côté la requête, et répondit le 18 janvier 1740 : « L'intention de Sa Majesté est, non seulement de ne point permettre cette acquisition, mais encore que vous deffendiez au supérieur des Jésuites de la faire, en l'avertissant que s'il la faisait, elle serait réunie au domaine de S. M., conformément aux lettres patentes de 1721 ». Le

ministre ne voyait pas la nécessité de cette acquisition dans l'exposé des motifs des religieux *, et les chefs de la colonie,, au contraire, qui étaient meilleurs juges, se trouvant sur les lieux, appréciaient la situation différemment. Il y avait dans la décision du ministre une indication pour Faveuir ; les Jésuites se le tinrent pour dit, et ne firent plus semblable demande.

Le P. Lavalette, audacieux et influent, était assurément le seul de son ordre qui eût pu faire, avec quelque espérance de succès, une nouvelle tentative. Il ne la fit pas. Persuadé que jamais le Ministre de la Marine ne lui permettrait l'acquisition d'une habitation k la Martinique, il porta ses vues sur une île neutre et contentieuse. Là, çroyait-il, il n'aurait besoin d'aucune autorisation. Voici ce qu'il écrivait de Marseille, le 2 janvier 1755, à M"® de Beuvron d'Harcourt -, à Paris : « Les mains mortes n'ont pas plus de droit aux îles qu'en France. Il faut une permission du Roy pour acquérir. Ainsi il m'en faut une pour avoir une autre habitation à la Martinique. Il ne m'en faut pas à la Dominique, ni dans les autres îles ou Neutres ou Caraïbes "^ ».

Il choisit donc la Dominique, île contentieuse entre la France et l'Angleterre, découverte par Christophe Colomb en 1493, puis colonisée par les Français au xyu** siècle, « une des plus attirantes des Antilles par la splendeur de ses sites et la beauté de sa végétation... Un superbe lac,

1. Arch. colon. ^ Amérique; minutes des lettres. Série B, vol. 70.

2. Sœur du chevalier d'Harcourt, puis marquis de Beuvron, maréchal de camp, qui épousa, en 1749, Marie-Catherine Rouillé, fille (lu ministre de la Marine.

3. Arch. S. J. — La Dominique appartenait-elle à la France ou à l'Angleterre ? Cette question n'était pas alors définitivement tranchée. Aussi cette île était-elle considérée comme neutre et contentieuse.

situé à 2;o00 pieds au-dessus de la mer, donne naissance à deux magnifiques rivières, qui vont porter le bienfait de leurs eaux. Tune à TEst et l'autre à TOuest » U C'est à Fembouchure de cette dernière rivière que s*élève aujourd'hui la petite ville de Roseau, capitale de la Dominique; et, dans le pays qu'elle arrose, une colonie de Français bien peu nombreuse cultivait quelques habitations, au temps du P. La Valette. Les produits de Tîle étaient ceux des autres Antilles.

Parmi les colons, M. de Grésols - possédait la plus importante étendue de terre et dans le meilleur quartier de l'endroit. En 1748, il désira s'en défaire et repasser en France pour y linir tranquillement ses jours. Le P. Lavalette l'apprit et lui proposa de céder son habitation aux missionnaires '^ de la Martinique, moyennant une pension viagère de 6.000 livres que la maison professe de Paris lui servirait chaque année, par l'entremise du P. de Sacy, procureur général de la Mission des Iles du Vent ^. L'affaire

1. P. Fort, La Dominique et Sainte -Lucie y dans les Missions au XIX^ siècle, chd\). VIII.

2. Dans le Mémoire à consulter pour les Jésuites de France, par un groupe de jurisconsultes et d'avocats, et délibéré à Paris le 10 mars 1761, on dit à tort que Thabitation appartenait au comte de Caylus (p. 4). Le marquis de Caylus, frère du comte, ayant protesté, rectification fut faite parM«Thevenotd'Essaule, avocat, dans son Plaidoyer pour les Jésuites de France, contre le syndic des sieurs Lioncy et Gouffre (p. 75).

3. Le P. de Montigny dit dans son Mémoire manuscrit : « M. de Grésols pensa à vendre sa terre aux Jésuites; il en traita avec le P. Lavalette qui s'imagina qu'une pareille acquisition était bien propre à rendre solide l'établissement de ses Missions. Le traité fui donc conclu ».

4. Ibid. :« Le P. Lavalette n'ayant pas à beaucoup près l'argent nécessaire pour payer ces nouveaux fonds, convint avec son vendeur de différens termes, et il s'engagea à lui faire ces payements en France ».

ftrt conclue, la maison professe ratifia le contrat, et M. de Crésols, qui se retira à Paris, reçut exactement, aux époques fixées, la pension viagère convenue ^

« La terre de M. de Crésols, très belle et très bonne par elle-même, était néanmoins susceptible d'amélioration » ^. A cause de son étendue, « il n'y en avait pas la trentième partie de cultivée, et là où il fallait au moins quatre cents ïiègrès, il n'y en avait que dix-huit, et pour tout établissement, quelques mauvaises cases de planches de Maho, bois qui, à Vair, ne dure pas plus de trois ans »-^

Auprès de la propriété de M. de Crésols, se trouvaient quelques lopins de terre, encore en friche, réputés de peu de valeur par leurs propriétaires. Le P. La valet te les acheta ^. Le payement de cette dernière acquisition devait s'effectuer, d'après le contrat de vente, en plusieurs termes •'.

L'acquisition de la propriété de M. de Crésols, faite à l'insu des supérieurs, auxquels le procureur négligea de soumettre préalablement son projet, les surprit péniblement.

1. Mémoire justificatif du P. La Valette. Le Mémoire dit encore : « Nous avons sacrifié une rente à Paris pour payer à M. de Crésols la viagère que nous lui faisions pour prix total de Thabitation. » — Lettre (Tun négociant de la, Martinique^ déjà citée, p. 10.

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