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Et, en supposant, comme vous en paraissez persuadé qu'elles fussent toutes légitimes relativement aux lois générales, convient-il à un religieux de s'exposer aux soupçons particuliers qu'elles ne peuvent pas manquer de faire naître ? Ce n'est pas pour des objets de cette espèce que Sa Majesté entend protéger les miissionnaires ; et il n'est pas à croire que les supérieurs du P. La Valette entreprennent de le justifier de ce côté là » ^
Le comte Rouillé a raison. Les supérieurs du P. La Valette n'approuvèrent jamais ses entreprises exagérées, dont beaucoup, du reste, furent faites à leur insu. Mais ils ne Taccusèrent pas non plus, comme nous le verrons, de s'être livré, du moins, jusqu'en 17S6, à un commerce prohibé par les lois ecclésiastiques.
Le P. La Valette était en route pour la France, quand le Ministre expédiait au gouverneur de la Martinique sa lettre du H janvier, et, ce même mois, il arrivait à Paris, sans avoir prévenu de son prochain retour le Provincial de Paris et le procureur général des Missions des Iles du Vent, le P. Dominique de Sacy.
<* Ceux-ci n'en avaient aucun soupçon, dit le Mémoire sur le P, Lavalette, Cet ordre de venir rendre compte de sa conduite donné par la Cour à un supérieur général et à un préfet apostolique alarma les supérieurs, et leur fît craindre que le R. P. ne fut coupable de quelque délit considérable ». *
Le P. Mathurin Le Forestier administrait, en qualité de provincial, la province de France. C'était un homme d'un jugement droit et ferme, d'une nature bienveillante, d'un
1. Arch. colon,, Minutes des lettres, Amérique; série B. vol. 99.
caractère loyal, plutôt timide ^ 11 ne connaissait pas le P. La Valette, qui appartenait à la province de Toulouse et habitait la Martinique depuis douze ans.
« Dès le lendemain de son arrivée, le P. Provincial l'ayant fait appeler, lui demanda s'il savait le motif de son rappel. 11 répondit que oui, et qu'on ne l'avait rappelé que sur ce qu'on l'avait accusé auprès du Ministre de faire à la Martinique le commerce étranger défendu dans les îles, et tout de suite il se mit à faire son apologie et à démontrer la fausseté palpable de l'accusation ; il lui produit en sa faveur les attestations authentiques et légalisées des personnes les plus considérables de l'île, et en particulier de M. le Commandant et de M. l'Intendant. Le P. Provincial lui laissa dire tout ce qu'il voulut, sans l'interrompre une seule fois. Après un discours de plus d'une heure, où il dit tout ce qu'il jugea à propos pour sa défense, le Provincial reprit et lui dit d'un ton sérieux: « Mon Père, il ne s'agit point ici d'en imposer aux supérieurs, ni de les compromettre vis-à-vis
1. Le P. Mathurin Germain le Forestier, né au diocèse de Quimper le 22 novembre 1697, entré au noviciat de Paris le 25 octobre 17i7,profès des quatre vœux à Caenle 2 février 1733, professa la grammaire, les humanités et la rhétorique à Moulins (1719-1724), leshuma^ nités à Eu (1724-1725), la rhétorique à Blois (1725-1726), fit une troisième année de philosophie h Louis-le-Grand fil en avait fait pendant deux ans, avant son entrée au noviciat) de]1726 à 1727, et suivit dans ce collège le cours de théologie (1727-1731) ; puis il enseigna la philo- ^ophieàCaen et à Paris (1731-1737) et dirigea à Vannes la maison de retraites (1737-1741); enQn, après avoir été supérieur du collège de Vannes (1741-1745) et recteur du noviciat de Paris (1745-1752) il fut nommé provincial le 25 décembre 1752 et exerça cette charge jus- (|u'au 16 avril 1756. De Paris il alla à Rome pour y être reviseur des litres.
Ses supérieurs font de lui cet éloge : Talentum habet prope ad otnnia et in summo g^radu.
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de la Cour; si vous êtes coupable, avouez-le, et si vous avez quelque reproche à vous faire^ il faut en convenir tout uniment ; on verra quel remède on pourra y apporter. Si vous êtes innocent, comme vous le prétendez, il faut que vous m'en donniez votre parole : il faut même quelque chose de plus, il faut que vous mettiez par écrit tout ce que vous m'avez dit, que vous pesiez si bien vos paroles que le Ministre ne puisse y rien opposer de solide, et enfin que vous y apposiez votre signature* A ces conditions, on prendra votre défense, ou plutôt celle de vos supérieurs pour qui votre rappel en France est une espèce d'affront ». Le P. La Valette, après avoir renouvelé les protestations de son innocence, promit de travailler incessamment au Mémoire qu'on exigeait de lui. Il ne tarda pas à le porter au P. Provincial, qui l'ayant lu en son particulier avec l'attention la plus scrupuleuse et la plus sévère, le fit lire à trois ou quatre personnes des plus respectables et des plus intelligentes. Tous convinrent que la défense était juste et que l'accusation n'avait pas la moindre apparence de vérité ^ qu'il était de la dernière importance d'en convaincre le Ministre de la Marine, pour prévenir au moins à l'avenir, s'il était possible, ces voies d'éclat qui font toujours de fâcheuses impressions sur l'esprit du public.
Le Provincial, muni de ce Mémoire, crut devoir entreprendre de détromper le Ministre de la marine, M. Rouillé. Il se présenta à son audience, non sans quelque frayeur, parce que ce Ministre passait pour être peu affectionné aux Jésuites. Sa crainte fut bientôt dissipée. Ce Ministre
\. Nous n'avons pu, malgré nos recherches, découvrir le Mémoire du P. Lavalette.
qu'on disait contraire à la Compagnie, et dont il n'avait pas Thonneur d'être connu, lui fît l'accueil le plus favorable et l'assura de toute sa bienveillance pour ses confrères en général. Le Provincial, après l'avoir remercié de ces témoignages de bonté et de protection, lui présenta le Mémoire, le suppliant de le lire et d'y daigner faire ses apostilles, rassurant que si le P. Lavalette était coupable de ce dont rm l'accusait, les supérieurs seraient les premiers et à le defïiapprouver et à l'en punir. Ce début plut infiniment au Ministre : il prit le Mémoire, en promettant de l'examiner. L audience paraissait finie; point du tout, elle dura encore plus d'une heure, mais ce ne fut plus qu une conversation pleine de témoignages de bonté et de bienveillance de la pari de ce Ministre pour la Compagnie; preuve que les Jésuites se trompaient souvent sur leurs amis et sur leurs ennemis, et qu'ils prenaient trop aisément les uns pour les autres. Quoi qu'il en soit, l'audience finie, le Ministre dit au Provincial qu'il le rappellerait quand il aurait lu et examiné le Mémoire. Ce qu'il fit quelques semaines après. Il avoua qu'il était fort content du Mémoire et parut convenir qu'il avait trop aisément ajouté foi à l'accusation et qu'il s'était un peu trop pressé d'envoyer Tordre de faire repasser en France le P. Lavalette; que quant à l'article de son retour a la Martinique, il ne pouvait rien statuer de lui-même et (juil fallait qu'il en parlât au Roy, que la chose demandait du temps et qu'au surplus rien ne pressait, et qu'il ne partira il de nos parts aucun bâtiment pour la Martinique qu'au mois de mars ou d'avril de l'année suivante.
dette seconde audience sembla enchérir sur la première jmrles nouvelles démonstrations de bonté dont le Ministre tlaigna honorer et combler le Provincial.
Le délai du retour du P. Lavalette et de la levée de Tespêce (le lettre de cachet qui Tavait rappelé éh France, cha-
grina toutefois le P. Provincial. L'étendue de son administration à la Martinique demandait un prompt retour, et elle ne pouvait que souffrir beaucoup d une longue absence. Une grosse administration veut continuellement l'œil du maître. Mais enfin, il fallut, de toute nécessité, attendre les momens et les ordres de la Cour. Ce nétait pas avoir peu gagné que de Tavoir fait convenir de Tinnocence du P. La Valette et qu'il n'y avait même eu Tombre de commerce dans toute sa conduite jusqu'alors * . »
Nous avons tenu à citer textuellement tous les détails inédits qui précèdent, parce qu'ils confirment ce que nous avons dit plus haut, que le P. La Valette ne s'était livré, à cette époque, à aucun négoce illicite.
Cependant cette conclusion se dégage des deux entretiens du Provincial avec le Ministre : si, d'un côté, le Ministre avoue qu'il est fort content du Mémoire, s'il paraît convenir qu'il a trop facilement ajouté foi à l'accusation de commerce étranger reproché au P. Lavalette, d'un autre côté, il ne semble pas disposé à le renvoyer à la Martinique. Il ne le dit pas, mais il l'insinue sous des paroles aimables, avec des réticences calculées. En tout cas, il demande à réfléchir, il veut prendre son temps avant de rien décider. Que signifie cette attitude hésitante, indécise? L'accusation de commerce étant écartée, reste le fait indéniable des entreprises exagérées du P. Lavalette : le Ministre ne les désapprouvait-il pas? N'y voyait-il pas des actes incompatibles avec les obligations de l'état religieux, auxquels il prétendait tnettre fin, en retenant en France le supérieur de Saint-Pierre ? Quelques Jésuites de Paris interprétèrent en
\. Mémoire sur Je P. Lavalette, déjà cité.
ce sens le refus opposé au retour immédiat du P. La Valette, d'autres pensèrent que le Ministre voulait s'entourer de nouveaux renseignements et étudier Taffaire de plus près.
Quoi qu'il en soit, en même temps que le gouverneur des lies du Vent, M. de Bompar, s'efforçait de justifier le P. Lavalette auprès du comte Rouillé, par ses deux lettres du â5 septembre et du 15 octobre, l'intendant, M» Hurson, écrivait, le 29 septembre, en son nom et au nom du gouverneur, la lettre suivante au R» P. Ignace Visconti, général de hi Compagnie de Jésus :
n Mon (lès Révérend Père, je vous avoue que j'ai été extrêmetneiiL surpris, ainsi que tous les honnêtes^ gens du pays, d\m ordre que nous avons reçu de renvoyer en Fnuiee le P. Lavalette, que vous venez de nommer supériear des Missions et Préfet apostolique, et cela sous le prétexte de commerce étranger. Il y a trois ans passés que M. de Bompar et moi nous gouvernons cette colonie, et loin iVamir eu la moindre suspicion contre le P, Lavalette à ce sujets nous lui avons toujours rendu la justice la plus complette sur cet objet, comme sur tous les autres qui regardent son ministère. Il a eu ici des ennemis^ qui ont (fini crié auprès du Ministre, quils en ont surpris l'ordre en question.
Permettez-moi d'abord, mon T. R. Père, de vous représenter que vous avez été mal servis par ceux de votre Compagnie, qui,' en France, sont chargés de la correspondance de vos Missions, qui auraient pu être instruits de ce coup et le parer, ou du moins le rendre moins désagréable. Mais enlîn il est porté et il est question de le réparer, et de le
faire d une façon qui paisse met ire à jour V innocence d\in sujet respectable^ nécessaire absolument pour T utilité de vos Missions, et dont les iutérêls en cette occasion, sont joints à r honneur de votre Société dans les colonies, et à son utilité particulière et générale.
1^ Je commence par vous assurer et voua j tirer ^ que jamais le P, Lavalette n'a, de près ou de loin, fait le commerce éérâtiger. Ce témoignf^ge lui sera rendu authentiquement par M, de Bompar^ Général, par moi et par tous les gens en place : vous y pouvez compter et vous pouvez parler haut en cette occasion, sans crainte d'avoir du dessous et du désagrément, parce que plus les choses seront éclairdes ^ plus son innocence et la méchanceté horrible de ses accusateurs sera ni éclatantes.
2* Il n y a point d'exemple que dans ce pays on se soit conduit ainsi, vis-à-vis un homme en place et un supérieur. On examine auparavant et on se fait rendre compte des faits ; on les éclaircit autant qu il est possible ; et enfin comme c est la plus grande punition qu'on puisse infliger à un homme de son état, on ne la prononce pas sans quelque preuve, et sans du moins avoir fait les perquisitions nécessaires pour assurer sa religion et sa conscience; je conclus de \h que le Ministre, qui est rempli de justice et d'équité, a été surpris.
Voilèi les réflexions générales que j*ai Thonneur de vous présenter; et, en conséquence, le P. Lavalette va partir pour la France, car il faut commencer par obéir, et il le peut d'autant plus aisément, et avec d^ autant plus de sûreté^ qu^il lui sera aisé de se justifier. Mais j'oserai ajouter que rhonneuret Tintérêtde votre Société se trouvent joints à sa justification absolue.
Le P. Ant. LaVîiietU A la MAriniiiiiîe. 7
Personne n'est à Tabri d'une imputation calomnieuse, et plus les gens qui sont attaqués sont d'un état respectable, plus il semble qu'il faut de précautions pour les condamner. Si les soupçons ou les imputations étaient justifiées par les chefs du pays^ cela mérite attention ; mais lorsque les accusateurs n'osent pas se nommer^ il me semble qu'on doit aller doucement et vérifier auparavant. Si l'on souffre tranquillement tin pareil événement, vous devez vous attendre à être attaqués de même dans toutes vos Missions^ et sous le même prétexte. La jalousie naturelle qu'on a dans ces pays pour ceux qui méritent par leur conduite la confiance des chefs et des honnêtes gens^ vous suscitera toujours des ennemis d'autant plus dangereux qu'ils sont cachés, et qu'iU poussent toujours les choses à V extrême, dans la certitude qu'ils ont d'être toujours ensevelis dans leur obscurité. Il est donc vrai que l'honneur de votre Société et de votre Mission y est intéressé. Pour votre intérêt et celui de votre Mission, cela n'est pas douteux. Lp R. P. Guillin, le plus honnête homme du monde, est âgé ; il relève de maladie, et dans l'état où il est, il regarde cet événement comme un des plus tristes qui pût lui arriver à lui personnellement, indépendamment de l'amitié tendre et de la confiance qu'il a pour le P. Lavalette, et de l'intérêt qu'il prend au bien et à l'honneur de votre Société et de la Mission. Vous n'avez ici personne absolument qui puisse succéder au P. Lavalette. Je suis témoin du bien immense qu'il a fait à votre Mission depuis que je suis ici, et il n'y a que lui qui soit au fait de la suite des affaires qu'il a entreprises et qui ne peuvent être qu'infiniment avantageuses. Je suis si persuadé de ce que j'ai l'honneur de vpus marquer, que je vous réponds que votre Mission est perdue pour longtemps, si le P. Lavalette ne revenait pas et peut-être ne pourrait-elle se relever.
— revoilà, moti T. R. Père, ce que le respect infini que j'ai pour vous, rattachement sincère que j'ai pour vos Pères depuis que je les connais, les bontés que vous m avez témoignées dans la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, V amitié tendre que f ai pour le P. Lavalette personnellement, sentiments que M. de Bompar, notre Général, le plus digne homme du monde, partage bien réellement avec moi, m'oblige de vous mander. J'ajouterai à tous ces motifs, la considération que mérite une Société comme la vôtre, et le bien infini que je lui vois faire ici, par Vusage que vos supérieurs, et surtout le P. Guillin et ensuite le P, Lavalette ont fait du bien de la Mission, pour rendre service . à quantité d'honnêtes gens, qui, sans eux, auraient été fort embarrassés.
Vous pouvez partir hardiment des considérations que j 'ai l'honneur devons proposer. Ma façon dépenser sera toujours uniforme, parce qu'elle est fondée sur mes connaissances particulières et sur la certitude que j'ai de ce que j'ai l'honneur de vous marquer. Soyez persuadé que je ne manquerai aucune ^occasion de vous témoigner mes sentiments pour vous personnellement, mon T.-R. Père, et pour votre Société. L'ordre du Ministre a été surpris, il vous sera aisé de le faire révoquer, mais il faut qu'il le soit authentiquement, autrement vous vous exposez à de fréquents désagréments qui feront tort à votre Mission et à votre Corps : et si je n'étais sûr de V innocence entière du P. Lavalette et de sa conduite^ je puis vous assurer que je ne parlerais pas si affirmativement *. »
1. Cette lettre a été publiée en entier (1761) dans le Plaidoyer Dour les Jésuites de France, contre le syndic des créanciers des sieurs Lioncy et Gouffre, et les sieurs Lioncy et Gouffre, par M® Thèvenot d'Essaule, avocat, p. 62-64.
Cette lettre de l'intendant méritait d'être reproduite entièrement, malgré sa longueur. Crétineau-Joly qui la cite dans r histoire de la Compagnie de Jésus, n'en donne qu'un extrait, en laissant croire qu'il la publie en entier * . Elle n est pas seulement un monument officiel en faveur des missionnaires des Iles du Vent, elle est surtout et avant tout la justification du P. Lavalette ; elle le justifie pleinement de l'accusation de commerce étranger portée contre lui par des accusateurs qui r{ osent pas se nommer. Comment supposer que Vintendant, le Gouverneur et tous les gens en place auraient été assez peu clairvoyants pour ne pas s'apercevoir de ses opérations commerciales, et assez prévaricateurs, s'ils s'en étaient aperçus, pour ne pas s'y opposer et les porter à la connaissance du Ministre ?
La lettre de l'intendant Hurson frappa le R. P. Visconti par la netteté et la fermeté de ses affirmations. Il n'eut pas et ne put avoir un seul instant l'idée qu'elle ne fût l'expression de l'exacte vérité, et persuadé de l'innocence du P, Lavalette, attristé de ^imputation calomnieuse dirigée contre lui, il manda au Provincial de Paris, le P. le Forestier, d'obtenir du Ministre son retour à la Martinique. Le Général n'approuvait sans doute pas toutes ses entreprises, mais il se refusait à y voir, d'après la lettre de l'intendant, le commerce étranger et encore moins le commerce interdit par les canons de l'Eglise.
Le P. le Forestier partageait la conviction de son Général, car il avait aussi reçu une lettre de M. Hurson, datée
1. Hîntoire de la Compagnie de Jésus, t. V, p. 191 ; — Clément XIV et les JésuiteSy par Crétineau-Joly, p. 103.
deSaint*Pierre, i octobre 1753, laquelle affirmait V innocence du supérieur des Iles du Vent. En voici un extrait : « Mon R. Père, quoique je n^aiepas Thonneur de vous connaître, je crois devoir avoir celui de vous écrire au sujet de Tordre qui est arrivé ici pour le P. La Valette.., II est plus clair que le jour que cet ordre a été surpris au Ministre. La présence du P. Lavalette, et les bons offices que par toutes sortes de raisons vous êtes obligé de lui rendre, opéreront bientôt sa justification et feront éclater son innocence qui n a jamais pu être attaquée que par des misérables, qui enontimposé auMinistre.L'honneurde votre corps et de votre Mission, ainsi que votre intérêt, s'y trouvent joints. Mais, mon R. Père, je sçais que le motif le plus fort et qui peut davantage sur vous, est celui de son innocence : il n'est pas possible d'imaginer sur quoi, et sur quels faits peuvent tomber les accusations-^ quand il est vrai comme la vérité même, que le P. Lavalette na rien à se reprocher. Je vous supplie de croire ce que je vous dis, et d'être persuadé que je ne parlerais pas si affirmativement, si je n'avais la certitude parfaite de ce que je dis...
C'est notre affaire à M. de Bompar, Général, et à moi d* assurer le Ministre de la parfaite innocence du P. Lavalette. Nous le ferons avec la force que nous donnera l'obligation de lui dire la vérité., Mais il faut encore que vous en soyez assuré ^ »
Cette lettre de M. Hurson justifiait en termes formels le P. Lavalette. Le P. le Forestier en reçut encore deux autres, quelque temps après, une de M. Hurson, et une autre de M. de Brande, commissaire aux Iles, toutes deux, comme la précédente, certifiant Vinnocence du Père,
1. Réponse au mémoire intitulé: Mémoire sur les demandes formées... déjà citée, p. 46 (1761).
le grand attachement que lui témoignaient tous les gens de bien et les gens sensés de la Martinique ^
La conviction du P. le Forestier était donc faite, quand le courrier de Rome lui apporta la lettre du R. P. Visconti.
On était sur la fin d avril 1754. Il manda le P. Henri Griffet, lui remit la lettre de M. Hurson au R. P. Général et le pria de voir le Ministre de la marine et d'obtenir que le P . Lavalette pût retourner à sa Mission par le premier vaisseau.
Le P. Henri Griffet, prédicateur à la mode, était avantageusement connu à la Cour, où il avait prêché TAvent de 1747 à 1751, et où il prêchait le carême depuis cette époque. D'un beau talent de parole, d'un esprit très cultivé, d'une grande courtoisie, il passait, et avec raison, pour un des Jésuites les plus distingués de son temps. En chaire, il se rapprochait plus de Massillon que de Bourdaloue, tout en se tenant à une bonne distance de Tun et de Tautre. Ses ouvrages de piété, de controverse et d'histoire ne sont pas sans valeur. Il est regrettable qu'il n*ait p.TS eu toujours plus de virilité dans le caractère et plus de fermeté dans la conduite ; en outre, d'une nature très impressionnable, porté à voir les choses en noir, il était encore prévenu contre le P. Lavalette. Aussi, malgré ses qualités réelles, le choix d'un autre délégué eût-il été préférable dans la circonstance. Puis il se croyait obligé par son ministère à ménager le monde de la Cour ; il subissait plus son influence qu'il n'imposait la sieiine ^,
i. Réponse au mémoire intitulé : Mémoire sur les demandes...
2. Le P. Henri Griffet, né à Moulins le 17 novembre 1698, entra dans la Compagnie le 12 août 1712 et fit ses voeux de profès à Rouen le 2 février 1732. — Après avoir enseigné cinq ans les humanités à
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Lui-même nous a raconté, mais seulement sept ans plus tard, dans une lettre du 7 juillet 1761 au R. P. Ricci, général de la Compagnie de Jésus, quelques particularités de son entrevue de 1754 avec le Ministre de la marine. A cette distance, ces particularités étaient-elles bien présentes à son esprit? Ses souvenirs étaient-ils précis?... Les éléments nous manquent pour résoudre cette question. Ce qu'il importe de savoir pour le moment, c'est que sa mission auprès du ministre n'eut pas le résultat désiré.
Le Ministre l'accueillit fort aimablement, mais la lettre de M. Hiirson au Général lui causa un vif déplaisir ; si bien qu'on put attribuer à cette lettre le revirement qui se fit dans son esprit, dès ce jour, contre le P. Lavalette, et le rappel en France de l'intendant, quelques mois plus tard.
On se rappelle qu'à la seconde audience accordée au P. le Forestier, il parut convenir qu'il avait trop aisément ajouté foi à V accusation de commerce portée contre le Supérieur des lies du Vent ; le Mémoire du P. Lavalette lui avait arraché cet aveu. Mais, dans son entrevue avec le P. Griffet, il reprit l'accusation et la soutint, il accusa même M. Hurson de complicité, sans doute pour infirmer la valeur probante de sa lettre au Général. Enfin, il agit à ce
Paris et huit ans la philosophie à Bourges, il s'adonna à la prédication et à la composition d'ouvrages de piété, d'histoire et de controverse (Voir dans la Bibliothèque de la Compagnie édit. Sommervogel, 3« vol., la liste de. ses nombreux ouvrages). — Les notes de ses suj>érieurs, à différentes époques de sa vie, en font un bel éloge : ingenium prœstans et excellens, Judicium acre, experientia magna scriptionum et litterarum, profectus in litteris optimus^ talentum ad scribendumy aptissimus ad concionaudum, etc. Il mourut à Bruxelles le 22 février 1771. — La Notice biographique sur Henri Griffet, par E. Bouchard, avocat, fait naître le P. Griffet le 9 octobre 1698, et prétend qu'il n'avait pas encore 20 ans quand on le chargea de suppléer le P. Porée, professeur de belles-lettres au collège Louis-le- Grand ». Il avait alors près de 23 ans.
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point sur la nature impressionnable du P. Grifîet, que celui-ci, complètement retourné, oublieux de son mandat, prit immédiatement sur lui de supplier le Ministre de persévérer dans la résolution où il était de ne pas autoriser le retour du P. Lavalette à la Martinique. Et, de fait, le Ministre y persévéra, tant qu'il resta au ministère de la marine '.
Inutile dédire que la conduite du P. Griffet fut sévèrement jugée par le Provincial de Paris. Sa mission étant déterminée, il n'avait pas qualité pour prier M. Rouillé de s'opposer au départ du Père. Il aurait dû d'autant moins le faire qu'il se montra toujours son adversaire irréductible. Nous le verrons bientôt.
Quant au Ministre, sur quels faits appuya-t-il ses accusn lions? Nomma-t-il les accusateurs? La lettre du P. Griffet n'en dit mot.
Toutefois, si les accusateurs, n osèrent pas se montrer s'ils n'osèrent préciser publiquement aucun délit, en revanclie, le gouverneur , Vintendant^ tous les honnêtes gens et Us gens en place prirent hautement la défense de
1. Sciipsit R. P. Generalis, qui tune erat R. P. Visconti, Patri le Fores tiei^ Pi-ovinciali, ut reditum patris Lavalette in Martinicam obtineiet... Eoreram ego ipse cum Dno Rouillé de reditu Patris Lavalette ][) M^irtiaicam à Superioribus exoptato ; is mihi clare demonstravit Pal rem ipsum agisse commercium non solum religiosis omnibus seil ipsismet sœcularibus sub pœnis gravissimls prohibitum. Que autlito, siatitn dictum ministrum enixè rogaveram ut in consilio suscepto Patiom Lavalette in Galliâ retinendi firmiter perseveraret, ac re\ em perseveravit donec a rei nauticœ prœfectura ad aliam transierit. 1 Lettre du P. Grifîetau R. P. Ricci; Paris, 7 juillet 1761).
Ce&tà [>artir de cette entrevue que le P. Griffet, qui avait si facilement nctrep té tout ce que lui raconta le Ministre, devint son grand ami : i^ D"'^^ Houille, vir mihi notissimus et amicissimus ». (Ibid,)
Taccusé. « Jamais ses adversaires, malgré leurs efforts, réunis, dit le Mémoire sur Lavalette^ ne purent jusqu'à Tan 1756 apporter aucune preuve de sa culpabilité *. »
Les chefs de la Colonie défendirent Thonneur du Jésuite avec une conviction d'autant plus ferme qu'ils étaient en 1753, seuls, avec le P. Lavalette, renseignés sur la nature de l'accusation. La voici telle que la rapporte dans son Mémoire, le P. de Montigny, qui la connut plus tard, grâce à ses fonctions de procureur général de la province de France : « En 1753, écrit-il, tout semblait réussir au P. Lavalette, et rien ne dérangeait encore le système qu'il s'était fait: ses lettres de change, tirées sur ses correspondants en France, étaient acceptées et payées à leurs échéances, et ses terres de la Martinique et de la Dominique commençaient à le dédommager de ses avances et de ses travaux^ lorsque tant de succès, peut-être des services, ou des prêts sagement refusés, excitèrent la jalousie et la mauvaise humeur de quelques-uns de ses voisins. Ils pensèrent donc sérieusement à détruire une fortune, qui leur faisait ombrage, et le moyen qu'ils jugèrent à propos d'employer^ fut de porter leurs plaintes à la Cour et d'y accuser le P. Lavalette de faire le commerce étranger. Afin même de donner plus de couleur à cette accusation, ils assurèrent qu'il s était transporté dans les îles anglaises, déguisé en matelot. Le Ministre de la marine, M. Rouillé, ne crut pas qu'on pût former contre un prêtre et un jésuite une accusation aussi grave, s'il n'y avait donné quelque fondement. Le déguisement et le voyage aux îles anglaises, qu'on présentait comme des faits avérés, ne lui laissaient pas même