Crétineau-Joly, t. V, p
malheureuse décision, est dans ce fait certain, qu'on manœuvra de toutes façons pour les engager dans cette voie. Les légistes surtout, en leur affirmant que le droit commun et la loi étaient pour eux et qu'ils auraient indubitablement gain de cause, les engagèrent vivement à s'adresser à 'la juridiction du Parlement de Paris, le Parlement étant le représentant le plus autorisé et le plus puissant de Topinion publique. Le jugement du Grand-Conseil, leur disait-on encore, vous sera favorable ; mais les créanciers et peut-être le pays le regarderont comme entaché de partialité, et votre popularité, bien diminuée en France depuis quelques années, en souffrira encore beaucoup.
La consulte provinciale eut lieu le l^"* mai 1760, pour prendre une décision définitive *. Assistèrent à la réunion
1. Le P. Allanic, provincial, au Général Ricci ; Paris, l''"' mai 1760 : (( Gonsultatione de pra?senti rerum statu habita, nihil decernendum statuimus, donec exquireret P. Procurator provinciae (P. de Montigny) a jurisconsultis, quid tandem factu opus esset. Retulit ille eo recidere eorum consulta tionem ut facienda esset provocatio a sententiis consularibus, et quidam primo quoque tempore, quia periculum erat ne prompta et improvisa fieret bonorum nostrorum invasio. Addebant jurisconsulti dirigendam esse necessacio eam provocationem ad Majorem Parlamenti Guriam, gallicè la Grand-Chambre, Décréta est unanimi ferme consultorum omnium suffragio, provocatio illa qualis proponebatur. Faciendam esse provocationem ad Majus Gonsilium (Grand-Gonseil), omnino negabant jurisconsulti fieri posse aut debere » (Arch. S. J.).
Ce sont ces mêmes jurisconsultes, dont nous avons déjà parlé, qui terminèrent ainsi, le 10 mars 1761, leur Mémoire à consulter : « Le Gonseil estime, d'après les faits et les moyens détaillés dans le Mémoire^ que la maison de la Martinique est seule obligée; que non seulement il n'y a pas lieu à la solidarité, qui ne peut naître que d'une loi ou d'une convention expresse, mais qu'il n'y a aucune sorte d'action contre les Maisons de France ou autres Maisons de l'Ordre, et que les Jésuites ne doivent point s'attacher à l'incompétence, leur défense au fond ne souffrant point de difficulté. »
le Provincial Joseph AUanic et les PP. Alexis de Houx, Claude Frey, François de Béauvais et Antoine de Montigny . La plupart des consulteurs étaient indécis sur la conduite à tenir ; aussi les avis furent-ils partagés au début de la séance. « Le P. Frey, après avoir écouté tous les avis, écrit Sénac de Meilhan ^, ouvrit celui de porter Ta (Taire au Parlement et de décliner la juridiction du Grand-Conseil. Beaucoup de ceux qui composent le Grand banc, aussi bien que celui du Grand-Conseil, dit-il, sont nos élèves ; le Parlement connaît nos droits, et il sera sensible à la confiance que nous lui marquerons, en nous soumettant à sa juridiction. Enfin, si nous gagnons notre procès, comme je n'en doute pas, le jugement aura d'autant plus d'authenticité que Ton est persuadé dans le public que le Parlement nous est con~ traire. Cet avis parut fondé et fut adopté, tandis qu'il n'y en avait pas véritablement de plus fatal pour les Jésuites ^. » L'appel de toutes les sentences consulaires soit de Paris, soit de Marseille, fut donc porté au Parlement.
A peine connue, cette décision fut accueillie par les ennemis de la Compagnie avec une joie extrême, et par ses
1. Dans les Mélanges d'histoire et de littérature publiés par M. Craufurd, on lit un morceau attribué à Sénac de Meilhan et intitulé : Destruction des Jésuites en France. C'est de ce morceau que nous avons extrait le passage cité dans le texte.
2. Le P. Griffet au R. P. Général; Paris, 7 juillet 1761 : « Erat appellationi locus ad Magnum^ ut vocant, Consilium, cui peculiari privilegio causa? nostree à Rege christianissimo attributae sunt. Plaçait Patri Frey et P. de Montigny, procuratori provincise Francise, aliisque ipsorum asseclis, ut appellatio fieret ad Guriam Parlamenti nobis imfensissimam. Reclamavi quantum potui, sed frustra » (Arch. S.J.).
vrais amis et la presque totalité des Jésuites avec une douloureuse surprise *.
On reprocha au Provincial et à son entourage de s être engagés sans avoir au préalable pris Tavis des autres provinciaux de France, tous également intéressés dans l'affaire; on les accusa d'avoir fourni des armes à leurs adversaires les plus acharnés, en portant à leur tribunal la contestation suscitée au sujet des dettes de la Martinique ; on les blâma d'avoir compromis, par une imprudence inexplicable, non seulement le temporel de l'assistance de France, mais l'avenir peut-être de toute la Société ; on alla jusqu'à se demander si cette manœuvre maladroite ne cachait pas une intrigue inavouable, menée par le P. Claude Frey de Neuville. Ces critiques, dont l'écho se reflète dans les correspondances de l'époque, étaient évidemment très exagérées ou fausses; mais elles s'expliquent par l'étonnement mêlé de stupeur et la peine profonde que produisit dans les âmes l'annonce inattendue de la décision ^,
De la critique on passa aux soupçons. On soupçonna, à tort sans aucun doute, le P. Claude Frey de vouloir éloigner de Rome l'assistance de France, la fixer à Paris et faire nommer
1. Le P. Bieganski au R. P. Ricci, i^'juin l'îôl : « Exprimere satis nequeoquanlus erat omnium stupor, dum causa martinicensis a proprio tribunali, cui omnia quae nostros spectant decreto Régis ad enixas omnium preces olim attributa sunt, subito et contra omnium opinionem ad Supremam Guriam Parisiensem, vulgo Parlamenlurriy traducta est. Hinc inimici socielatis letitiam contiûere non poterant^ et cum verbis tum scriptis dicebant Jesuitas, Deo sic volente, excaecatos esse. Amici e contra mirari, dolere. »
P. Groust au R. P. Ricci, 28 mai 1761 : « Contra quos, omnes, exceptis paucissimis, domûs professée, coUegii et novicialus, et quicumque sensum pietatis ac religionis retinent, nunc acriter insurgunt. »
2. Précis historiques, 1862 ; suppression de la Compagnie de Jésus.
un vicaire. On prétendit que son frère, le P. Charles de Neuville, intriguait pour être élevé à cette charge.
Le P. de Neuville protesta avec indignation contre cette calomnie, dans une lettre au général Laurent Ricci.
Une autre calomnie ne fut pas moins sensible aux deux frères de Neuville. Ils croyaient, disait-on, que le Grand- Conseil se contenterait de déclarer le P. de Sacy seul responsable des dettes du P. Lavalette, et que de la sorte le paiement des dettes reposerait uniquement sur la province d3 Paris. Désirant y voir contribuer par une somme égale toutes les provinces de France, ils avaient imaginé d'en appeler au Parlement, où la condamnation de tout TOrdre à payer, était par avance chose certaine K
i, Bieganskiau R. P. Ricci, l^'juin 1761 : « Cum causam tam inopinati consilii facile invenire non poterant amici, plurima suspicari caeperunt. Maxima vero erat suspicio contra P. Krey, prœpositum domus professa? parisiensis, et P. de Neuville suum Germanum, illos nihil aliud in nostrâ ad Parlamentum appellatione quaesivisse, nisi ut si P. Parisiani illorumque Provincia ad refundendum ses alienum cogerentur, onus hoc in alias provincias devolveretur, deinde ut vicarium generalem quasi invitis illis, tamen reipsa et animo cupientibus, pro universa Gallia obtinerent » (Arch. S. J.).
Le P. Croust au R. P. Ricci, 28 mai 1761 : « P. Claudius Frey bis aut ter missus Romam, ter ibi turbas excitavit, ut assistentiam Galliae in suam Franciae provinciam transferret... Magni consilii iudicium P. Claudius Frey cum suis declinare voluit, eo quod minus speraret illudfore severum ac menti suœ consonum, nullamenim aliam potuit unquam afferre causam cur lotam societatem ad Parlamentum traducxerit, quod omnes norunt societati minus fa vere »( Arch. S. J.).
Le P. Charles de Neuville, dans une lettre du 3 août 1761, au Général Ricci, dit qu'il ne pouvait rien lui arriver de plus triste que d'être soupçonné d'aspirer à être en France Vicaire du Général : « Quâ suspicione nihil mihi tristius accidere poterat » (Arch. S. J.). Le P. de la Croix, provincial, dans une lettre au même du 12 mai 1761 , écrit : « Extitere inter nostros qui non solum apud nos sed etiam apud externos accusarent P. Carolum de Neuville, quod vellet Vicarium generalem in Gallia creari. Verum ego hanc accusationem tacite exploravi nec ullum crimiais tanti vestigium potui deprehendere » (Arch. S.J.).
Les PP. Griffet, Croustet Ignace Bieganski, que la fonction de confesseurs mettait en fréquentes relationsavec la Reine, la Dauphine, le maréchal de Belle-Isle et de hauts personnnages de la Cour, manifestèrent le plus d'ardeur contre la décision des consul teurs de Paris et contre celui qu'ils considéraient comme l'instigateur principal de cette décision, le P. Claude Frey.Le P. Griffet accuse le P. Frey d'avoir jeté dans le précipice toute la société en France; dans quel dessein^ dans quelle pensée, dans quel but, il se le demande '. Le P. Croust lui attribue, ainsi qu au P. Lavalette, toutes les calamités qui sont tombées sur la Compagnie et dont nous parlerons dans la suite 2. Enfin le P. Bieganski le considère comme l'auteur de tous les maux qui affligent les Jésuites de France 3.
Nous rapportons ces appréciations sans les partager et dans le. seul but de faire connaître l'impression produite dans certains milieux par la décision de la consulte du 1" mai.
Cependant le Parlement ne se hâta pas d'examiner les sentences consulaires et de prononcer son arrêt. Peu de
1. « Quâin re, non dissimulabo Patrem Frey graviter peccasse, nosque omnes totamque societatem gallicanam in prœcipitium veluti Jecisse ; quo consilio, qua mente, quo fine, prorsus ignoro » (Ad. P. Generalem Ricci, 7 jul. 1761).
2. « Tantas calamitates, praeterP. Antonium Lavalette, potissimum induxit P. Glaudius Frey » (Ad P. Generalem, 28 maii 1761, Arch. S. J.).
3. « Auctor malorum quse nos affligunt » (ad P. Generalem 1* jun. 1771 ; arch. S. J.). — Avec le P. Frey, c'est le P. de Montigny qui est le plus coupable, dit la même lettre.
personnes en connurent alors la raison ; il importe donc de la rappeler, car elle éclaire dune vive lumière les ténébreuses machinations auxquelles se livra cette juridiction. Quand les Jésuites apprirent du marquis de Choiseul et de M. d'Ammecourt le complot tramé contre la Société par le Parlement, le duc de Choiseul et Berryer, « ils cherchèrent un remède aux maux qui les menaçaient. Un mémoire fut dressé, où Ton exposait tout le plan de destruction formé contre la Société, et les ressorts qu'on se proposait de faire jouer pour la conduire à sa (in. Le temps, le heu, Tépoque des assemblées, le nom des personnes qui s'y rendaient, tout était rapporté en détail. On y accusait nommément le comte de Stain ville (duc de Choiseul), ministre des affaires étrangères, d'en presser secrètement l'exécution, et l'on apportait en preuve de cette accusation des lettres de ce ministre à quelques membres du Parlement. Le mémoire, ainsi dressé sur les instructions du marquis de Choiseul et de M. Le Febvre d'Ammecourt, fut présenté à M. le Dauphin, qui le remit à Sa Majesté. Le Roi, l'ayant lu, parut pendant quelques jours d'une humeur triste et sombre, sans toutefois prendre aucun parti, ni s'expliquer sur le sujet de son mécontentement. La marquise de Pompadour, attentive -à tous les mouvements du Roi, s'aperçut qu'il se passait chez lui quelque chose d'extraordinaire, et, à force de souplesses, vint à bout de lui arracher son secret. Le mémoire lui fut communiqué et elle se hâta d'en aller faire part au duc de Choiseul. Celui-ci, quoique appuyé de tout le crédit de sa maîtresse, sentit qu'il était perdu s'il ne détruisait pas l'accusation, d'autant plus que, dans les lettres qu'on citait de lui, il se trouvait des traits injurieux à M. le Dauphin et même assez peu respectueux pour la personne du Roi. L'essentiel pour lui était de retirer \^ original de ces lettres. Elles étaient entre les mains de
M. d'Ammecourt. . . II se transporta chez lui, et, usant de menaces, terribles, il sut si bien intimider qu'il obtint ce qu'il lui demandait. Une fois tranquille sur cet article, il nia hardiment tout ce qu'on lui imputait *. »
La citation précédente est un peu longue, mais nous avons tenu à la produire en entier, parce que certains historiens, toujours prêts à fausser l'histoire en faveur de leurs amis, ont prétendu que le duc de Ghoiseul était pur de$ menées qu^on avait supposées dans le mémoire présenté au Roi par le Dauphin ^.
Le P. Monulphe Burtin, qui raconte les origines de ce fameux mémoire, était au collège Louis-le-Grand, à Paris, à la fin de 1756, avant de se rendre à Anvers, puis à Bruxelles, où il remplit les fonctions de prédicateur à la Cour. Ses confrères de Paris le tenaient au courant de ce qui se passait chez eux, et Ton voit par son travail sur la Suppression de la Compagnie en France^ en il 64^ qu'il connais sait admirablement les dessous de leur histoire de 1760 à
Après que le duc de Ghoiseul fut rentré en possession de ses lettres, il eut une explication avec le Roi. Là, il nia ce que lui imputait le mémoire. « M. Berryer et M. de Saint- Florentin furent cependant chargés de faire des informations, écrit le P. Burtin ; mais, vendus l'un et l'autre à la marquise, et, selon toutes les apparences, complices du comte de Stainville, ils informèrent à sa décharge... Le comte de Stainville fut regardé comme innocent, et, de concert avec la marquise, il ne songea qu'à faire retomber sur ses ennemis le coup qui devait l'écraser. Le marquis de Ghoiseul fut arrêté et conduit au château de Vincennes. Il