PARIS LIBEAIRIE HACHETTE ET C
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M. L. CROUSLÉ
PROFESSEUR d'ÉLOQUENCE FRANÇAISE A LA FACULTÉ DES LETTRES DE PARIS
Hommage de gratitude et de respect.
Quand on s'arrête à considérer quelque tableau d'histoire, la vue est d'abord frappée par un petit nombre de personnages groupés au premier plan et en pleine lumière; au second coup d'œil il en apparaît d'autres, à demi voilés d'ombre, masqués à demi par les figures principales, mais qui ne laissent pas d'être nécessaires à l'harmonie de la composition. Quelque chose de semblable a lieu dans l'histoire littéraire. Après s'être attachée à l'élite des génies puissants, il advient que l'attention de la critique se rabat sur le peuple des talents secondaires. On a dépensé pour ceux-là une certaine somme d'esprit, de pénétration^ de recherche; on a varié à l'infini les points de vue, particularisé les menus faits, amoncelé les documents; un jour vient que tout est dit, du moins tout ce qui vaut la peine qu'on le dise. La critique alors cherche ailleurs oîi se prendre, elle tente de moindres sommets, et les petits classiques deviennent, comme les autres, objet d'étude. Etude stérile, si elle dégénère
en im étalage de curiosités vaines et en réhabi-
2 LE PÈRE BOUHOITRS.
Jitation de médiocrités méprisées; étude profitable, pourvu qu'on la mène avec prudence, car elle aide à pénétrer dans Tintime esprit d'une société et d'une époque, mieux que ne ferait souvent Tœuvre de ces génies supérieurs qui dominent leur temps et ne lui obéissent pas.
Entre les petits classiques du grand siècle le Père Bouhours a sa place marquée. Trop lu de nos aïeux, trop négligé des modernes , ses meilleurs livres sont de ceux-là qu'on ne feuillette plus guère que le long des quais, et que maint lettré connaît seulement par le titre, tout au plus par quelque citation enchâssée dans l'ouvrage d'un chercheur délicat. En revanche, si l'auteur est peu connu, son nom est quasi célèbre et comme passé dans la circulation littéraire. Le poète des Contemplations , d'ailleurs ami des nomenclatures hétéroclites, le loge plusieurs fois dans ses alexandrins comme un représentant du vieux goût classique, entre l'abbé Batteux et le Père Rapin (i). Et le plus exact des romanciers de ce temps nous montre quelque part deux bourgeois ridicules qui, possédés de manies bizarres, compulsent des traités de grammaire et d'esthétique, et citent par deux fois Bouhours (2). Je n'insiste pas trop sur ces mentions inattendues. Ce qui est plus sérieux, c'est que des écrivains modernes qui ont exploré avec quelque soin la littérature du siècle de Louis XIV, il n'en est pas un qui n'ait rencontré en chemin et salué cet illustre oublié.
(1) Victor Hugo, les Contemplations ^ 1. 1, liv. I, 7; ibid., 26.
(2) Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet (1879), pp. 184, 187.
Cousin, dans Madame de Sablé (1), en dit un mot à propos des jeunes de Longueviile, qui furent ses élèves. M. Ed. Fournier, dans la Comédie de Jean de La Bruyère, le range avec honneur entre les familiers du grand moraliste. Son portrait, ébauché par Walckenaer dans ses Mémoires sur la marquise de Sévignè^ est repris, achevé par M. H. Rigault avec une justesse charmante en son Histoire de la querelle des Anciens et des Modernes. M. Nisard daigne lui consacrer un chapitre entier de son Histoire de la littérature française^ vif et élégant comme à l'ordinaire, qu'on souhaiterait seulement plus exact. Enfin le parfait connaisseur de toute littérature, Sainte-Beuve, l'aperçoit à mainte reprise dans les Lundis^ dans le Porc-Royal^ et sans s'arrêter, à main levée, en crayonne vivement quelque trait. Pour faire court, je ne sache pas d'auteur secondaire sur qui Ton ait prononcé plus de demi-mots et plus écrit de demi-pages.
Cela n'est pas surprenant, pour peu que Ton songe au crédit universel dont Bouhours jouissait auprès de la société lettrée de son siècle. Gazettes, Mémoires, Correspondances ne laissent là-dessus aucun doute. Bussy- Rabutin lui dit: « Vous êtes le plus délicat et le plus juste critique qui soit », et déclare qu'il écrit mieux depuis qu*il lit ses ouvrages. Racine à son tour : « Vous êtes un des plus excellents maîtres de la langue », et il lui soumet ses tragédies. Bossuet, Lamoignon le consultent. La marquise de Sévigné le trouve le plus spirituel du monde. La Bruyère dit « écrire comme Bouhours », tout
(1) l"^» édition (1854), cliap. v.
4 LE PÉBE BOUHOURS.
de même que Boileau avait dit « écrire mieux qu'Ablancourt ni Patru ». Bien venu des Précieuses les plus réputées, il estaussi le familier de Boileau et de La Fontaine. Les jésuites l'appellent arbiter linguœ, pater et leporum (1). Enfin à Port-Royal on a sans cesse aux lèvres <i le fameux Père Bouhours», et, tout en affectant le dédain ou Tlronie, les plus habiles du parti le lisent, le craignent et en profitent.
Cet ensemble de témoignages, quand il faudrait quelque peu rabattre des complaisances amicales et des hyperboles courtoises, nous assure d'abord que le personnage n'est point iDsignifiant. Veut-on pousser plus loin, et, mis en goût par les éloges des contemporains, juger par soi-même? La moindre lecture de Bouhours nous a bientôt révélé un esprit souverainement délicat^ ingénieux et fin, un artiste en fait de style, et qui, entre Pascal et La Bruyère, de concert avec Bussy, Fléchier et Pellisson (2), rendit d'éminents services à la prose française .
Si Tœuvre de Bouhours ne peut passer inaperçue aux yeux du critique littéraire, pour l'observateur des mœurs l'homme a aussi son importance. Ce cousin par l'esprit des Bussy et des Pellisson se trouve en effet, dans la condition pratique de la vie, un frère de Bourdaloue et de La Chaise, un religieux profès de la Société de Jésus. De quoi il n'a point à se plaindre ; car si, de son vivant, le crédit de l'ordre ne contribua pas peu à faire valoir ses talents, aujourd'hui encore sa qualité de jésuite le sert
(1) Du Cerceau, Carmina.
(2) Sainte-Beuve.
INTEODUOTION. 5
en quelque façon auprès de la postérité. Il est certain que ses écrits gagnent à ce qu'on ne perde pas de vue le SocietatisJesu de Isi signature : où son bel esprit tout seul nous toucherait modérément, ce bel esprit revêtu de formes. ecclésiastiques, ce mélange de sacré et de profane, d'aménité mondaine et de discipline religieuse, lui compose je ne sais quelle physionomie à part singulièrement attrayante.
Physionomie d'ailleurs peu compliquée, et dont le sourire aimable se laisse déchiffrer, d'abord. Ce serait peine perdue de chercher dans le caractère de Boubou rs la trace de ces desseins profonds, de ces manœuvres savantes dont le nom de la Société de Jésus éveille immédiatement l'idée. Bouhours n'a rien du politique; il est trop foncièrement bel esprit, trop occupé de bien dire et de spéculations ingénieuses pour être applicable à l'action : et, de fait, on ne voit pas qu'il ait jamais dans sa compagnie occupé de poste notable ni manié aucune affaire. C'est un de ces <r virtuoses i> dont les habiles emploient à propos le style ou l'éloquence ; un de ces mérites qui servent bien plus dans un ordre à la décoration extérieure qu'au fonctionnement de la machine, et qui, très apparents aux yeux du monde, n'y sont en réalité que pièces accessoires.
Bouhours serait donc à peine nommé dans une histoire politique de son ordre ; mais dans l'histoire littéraire, si riche et curieuse, des jésuites de France, une large place lui appartient de droit, et le rang d'un chef de groupe. Si Ton voulait en effet distribuer leurs écrivains par catégories et spécifier dans chacune quelques
6 " LE PÈRE BOTTHOURS.
hommes d'un talent supérieur, Labbe, Sirmond et Petau marcheraient en tête des érudits ; Vavasseur, de La Rue, Commire, Sanadon représenteraient le corps nombreux des latinistes; Buffier serait cité comme philosophe, Daniel comme historien; Porée et Le Jay offriraient le modèle accompli du professeur; Bourdaloue, éclipsant toutes ces moindres gloires, passerait pour l'orateur par excellence ; mais quand on arriverait à ce groupe varié et flottant, voisin des humanistes et toutefois différent^ qu'on peut appeler celui des <c jésuites hommes de lettres », il le faudrait résumer et personnifier dans Bouhours.
Le Moyne et Rapin réclameront peut-être ; mais que ces deux intéressants personnages, dont le dernier fut récemment mis en lumière (1), soutiennent mal la comparaison avec Bouhours, on n'a nulle peine à s'en convaincre. Le Moyne, d'une imagination touffue et déréglée, d'un goût suranné et bizarre, était de ces génies fous qui ne laissent rien après eux, un bruyant aventurier de la littérature. Rapin, écrivain estimable, rédacteur de mémoires fort piquant et curieusement informé, n'en reste pas moins sur toute chose un humaniste enclin aux amplifications de classe, aux odes latines, et qui fait grand état du poème didactique où il a célébré l'art des jardins en homme qui sait par cœur ses Géorgiques. Bouhours au contraire, bien plus émancipé du collège, né et doué pour écrire en français, s'a-
(1) De Renato Rapino^ 1881 (thèse de doctorat, soutenue par M. Dejob devant la Faculté des lettres de Paris).
dressant, quoi qu'il écrive^ aux gens du inonde, fut vraiment le premier et le plus considérable homme de lettres des jésuites ; cela au moment même que le pur homme de lettres leur était d'une nécessité absolue.
C^est au reste un des signes caractéristiques de la Société que cette faculté d' « accommodation » par où elle sut constamment se mettre d'accord avec les mœurs et les temps. L'on n'a pas assez observé combien l'enseignement des jésuites maintenu, mais non pas immobilisé, dans les mailles souples de leur Ratio studiorurriy se modifia, s'élargit progressivement dans le cours des deux deraiers siècles (1). De même pour le développement de leur littérature : parmi cette longue suite d'écrivains qu'ils ont produits, peu ou point de grands initiateurs, de génies spontanés; mais une merveilleuse et générale aptitude à prendre, pour ainsi dire, le fil d'un siècle, à diriger ses facultés dans le sens de l'esprit régnant, à réussir aux choses quand c'est le temps d'y réussir.
Sous Louis XIII, lorsque l'autorité des Estienne et des Scaliger est encore en vigueur, que l'érudition triomphe dans son austérité rude, ils excellent par l'étendue et la force du savoir, et leurs grands hommes s'appellent Sirmond ou Petau. Au commencement du xviii*^ siècle, où l'universelle curiosité scientifique s'allie avec le besoin du piquant et du spirituel, ils produiront des polygraphes savants et diserts, des esprits variés, hardis, brillants, tels que Buffier, Bougeant ou Tournemine. Dans l'inter-
(1) Voir les Jésuites instituteurs de la jeunesse française^ par le P. Ch. Daniel, 1880.
8 LE PÈBE BOUHOUBS.
valle, à l'apogée du siècle de Louis XIV, tandis que tout s'applique à la perfection de la pensée et de la langue françaises, il est vrai que la littérature des jésuites est d'abord en défaut ; Port-Royal les devance, les surprend et les accable ; mais enfin ils regagnent le temps perdu ; ils s'arment d'une parole puissante, ijs s'arment d'une plume habile : et Bourdaloue, ce prince des prédicateurs, Bouhours, c'est-à-dire un polémiste, un critique, un grammairien d'une correction exquise, paraissent en même temps.
Je me suis proposé d'étudier Bouhours à ce triple point de vue, non sans une recherche diligente de tout ce qui se rapporte à la vie de l'homme. L'homme certes n'est point de ceux-là de qui tout détail importe, et sa vie manque d'événements extraordinaires. Mais est-ce témérité de croire que même ce train d'habitudes uniformes, cet amas de petits faits qui coûtent tant à recueillir, à condenser, à vivifier ont aussi leur intérêt, nulle chose n'étant superflue, qui dans un auteur nous montre un homme ? Dans le doute même, une considération m'aurait décidé : c'est que cette biographie, peut-être minutieuse, de Bouhours ne nous renseigne pas seulement sur un individu ; elle éclaire d'un jour assez vif un coin de la société du xvii* siècle, elle laisse entrevoir ce que fut cette espèce aujourd'hui éteinte : les Religieux hommes de lettres et hommes du monde.