CHAPITRE PREMIER
Naissance, famille et éducation de Boahours. Il entre chez les jésuites. — Régence d'humanités au Collège- de-Clermont, à Paris. Maladie. — Etudes de théologie à Bourges. — Régence de rhétorique aux Jésuites de Tours. — Résidence à Rouen et profession. Rappori;s de Bouhours avec la maison de Longueville. Il est précepteur des deux fils du duc; affection particulière pour le cadet.' — Bouhours missionnaire à Dunkerque. — Retour définitif à Paris. Education du marquis de Seignelay.
Dominique Bouhours naquit à Paris, quelques mois avant la mort de Malherbe, le 15 mai 1628 (1). De ses
(1) Archives romaines S. J. — La date exacte de la naissance ainsi que plusieurs détails biographiques qu'on trouvera par la suite m'ont été communiqués par le regretté P. Lauras, qui, pendant un séjour à Rome, les avait extraits des archives du Gesù. Un dépouillement spécial des rapports triennaux^ adressés de toutes les provinces de la Compagnie au Père général, aurait permis de suivre pas à pas la vie religieuse de Bouhours, ainsi que le P. Lauras l'a pu faire pour Bourdaloue {Bourdalouey sa Vie et ses Œuvres, en tête du t. I) ; le malheur est que ces archives, entièrement désorganisées par suite des événements de 1870, ne sont maintenant accessibles à aucun Père de la Compagnie. Il a donc fallu se contenter des indications beaucoup moins précises et moins complètes que j'ai pu récolter ailleurs.
Quant aux registres de l'état civil de Paris, on pouvait espérer d'y retrouver Pacte de naissance de Bouhours, peut-être quelque pièce intéressante^concernant sa famille, si les incendies de 1871 n'avaient tari pour jamais cette précieuse source d'informations
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parents l'on sait peu de chose, hormis qu'ils étaient de bonne bourgeoisie parisienne et qu'ils eurent aussi une fille, laquelle mariée plus tard à un X« Romet, maître des eaux et forêts (1), accompagnait son frère dans le monde et comme lui entretenait un commerce réglé avec M"" de Scudéry (2). Aussi bien, bourgeois du Marais ou de la Cité, gens de loi ou gens de négoce, ils avaient le moyen et le souci de donner à leur fils une éducation distinguée, puis(ju'ils le mirent à ce Collège-de- Clermont qui, rendu aux jésuites en 1614, agrandi en 1628, soutenu des faveurs royales, était dès lors en grande estime auprès de la haute bourgeoisie, du parlement et de la noblesse.
Le célèbre P . Sirmond y remplissait alors les fonctions
biographiques. Au reste, les pièces paroissiales et les épitaphiers que j'ai été à même de compulser ne m'ont pas fourni trace d'un Bouhours quelconque, bien que ce nom (ou du moins des variantes de ce nom : Bouhourt , Bohourd, etc.) ne soit pas. extrêmement rare dans la population parisienne. On sait que ce sobriquet de Behoùrt (car telle est la forme type) est un mot de langue d'oïl, désignant une espèce de canne avec laquelle les gens du peuple s'escrimaient par manière de jeu. . . •
Il reste un mot à dire des sources biographiques de cette étude. Elles sont très généralement indiquées en note : quand il m'arrive de négliger, ce soin, c'est pour des faits facilement vérifiables et tirés surtout d'une des trois nécrologies de Bouhours : Journal des Savants, juillet ; Mémoires de Trévotix, août ; Mercure historique et politique (de la Haye), octobre 1702.
(1) On trouve ce renseignement dans une note du t. IV des Causes célèbres recueillies par M*** (Paris, 1734), à propos d'une demoiselle de Lannoy (plus tard dame de Liancourt), que le même Romet, devenu veuf, épousa en secondes noces. On apprend, par répoque de ce mariage-ci, que la sœur de Bouhours était morte avant 1690.
(2) Voyez à TAppendice {Correspondance^ B) une lettre de Boukours à Mlle de Scudéry; et, dans l'ouvrage de MM. Rathery et Boutron, Mlle de Scudéry^ sa vie et sa correspondance ^ une lettre de Le Laboureur à la même.
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de recteur, le P. Petau enseignait la théologie, le P. Cossart, latiniste du premier rang, la rhétorique. Quant aux condisciples de Bouhours, on en pourrait citer plus d'un qui devait s'illustrer dans les lettres. Sans parler de Saint-Evremond ni de Bussy-Rabutin, qui appartiennent à une génération antérieure^ Bouhours put entrevoir aux Jésuites Chapelle et Molière, vers 1641, comme lis y faisaient leurs humanités ; il y coudoya certainement le futur victorin, Santeul, et peut-être que les rapports familiers qu'ils eurent dans la suite n'étaient qu'une camaraderie continuée. On sait que le P. Cossart fut le professeur de rhétorique de Santeul ; il y a donc apparence que Bouhours, à peu près du môme âge, reçut les mêmes leçons : c'est là tout ce que l'on peut conjecturer de ses professeurs.
Ses classes terminées, le jeune Dominique passa du CoUège-de-Glermont à cette maison de Saint-François- Xavier (11 septembre 1644) (1) où les jésuites de la région de Paris formaient leurs novices. Il avait seize ans, ou peu davantage, et répondait parfaitement à l'idée qu'on se peut faire du bon élève : esprit ouvert, appliqué et qui promettait pour les lettres; fort adonné du reste aux pratiques pieuses, de façon qu'au sortir des bancs, sans illumination subite ni intervalle de dissipation mondaine, l'écolier se trouva naturellement enrôlé parmi ses maîtres.
Après les deux ans de noviciat réglementaires, suivis au CoUège-de-Glermont d'une année de scolasticat de
(1) Arch. du Gesù. — Date communiquée par le P. Lauras.
philosophie, ses supérieurs, selon Tu sage de la Compagnie, l'appliquèrent sans tarder à l'enseignement. Il débuta, dans ce même GoUège-de-Glermont qui l'avait YU élève, par les classes de grammaire, et déjà régentait avec succès les humanités^ quand de terribles maux de tête, qui le devaient tourmenter jusqu'à la fin de sa vie et ne lui laisser guère que des éclairs de santé, interrompirent sa quatrième année de régence. Comme il lui fallait une occupation bénigne et récréante, on s'avisa de l'envoyer à Bourges étudier en théologie. La théologie lui réussit, ou le changement d*air; car il acheva son cours sans nouvel accident, et cela lui faisait dire plus tard en ]}on religieux, « qu'il regardait comme une insigne grâce de Dieu que pendant ses quatre années de théologie, il n'eût pas été attaqué de ses maux de tête, qui lui auraient fait quitter une étude si nécessaire pour le reste de sa vie et à laquelle on ne revient jamais bien si on a manqué de la faire en son temps. » Bouhours, la tête assurément la moins théologique du monde, eût fait bien meilleur marché de son renom de bel esprit que de son autorité de docteur : il se piqua toujours d'exceller aux sciences divines; et ses années de Bourges, terminées avec honneur par la soutenance de deux actes publics, devaient compter entre ses plus beaux souvenirs de jeunesse.
Il rentra aussitôt dans la vie enseignante, à Tours celte fois, et comme régent de rhétorique. C'est là, nous dit-on, que son mérite se dessine et que sa réputation commence par de certaines pièces latines c< d'un goût nouveau >. apparemment quelques-uns de ces diver-
tissements académiques où les jésuites ont toujours triomphé. Mais en même temps qu'il s'ingénie dans sa classe à latiniser élégamment, il s'applique en son particulier — autre nouveauté,et plus originale — à l'étude delà langue française ; il se passionne pour Vaugelas,il lit et relit Voiture, alors dans la fraîcheur de leur gloire et qui deviennent ses deux oracles. Ainsi le grammairien poli, le critique délicat, l'adroit ouvrier de style se formaient dans le professeur, en attendant de l'absorber lout à fait.
C'est à Rouen que nous retrouvons Bouhours en 1660 (1). Mais il est probable que son arrivée en cette ville datait de plus loin, et qu'il y avait passé déjà^ dans la maison du Noviciat, la troisième année de pro^ bation qui précède régulièrement les grands vœux. Bouhours prononça les siens le 30 avril 1662 (2). Dans l'intervalle, quoique le document qui témoigne de sa résidence au collège de Rouen ne lui assigne aucunes fonctions particulières, il est certain d'ailleurs que ses supérieurs lui en avaient commis, ainsi qu'on va voir, de considérables.
Depuis le dénouement de cette tragi-comédie de la Fronde, où des hasards puissants l'avaient jeté sans qu'il fût de taille à s*y créer un rôle, le duc de Longueville vivait retiré avec sa famille en son gouvernement de Normandie. Ce prince, avec des dehors brillants, léger de caractère, borné de mérite, dans le fond fort bon
(1) Catalogue imprimé des PP. de France, Tan 1660. Gommuniquê par le P. Sommervogel.
(2) Date communiquée par le P. Lauras.
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bomme, ayait suivi l'exemple de la duchesse et se reposait de ses turbulences dans la dévotion finale ; mais comme s'il avait fallu que les deux époux fissent mauvais ménage dans leur pénitence même, au lieu que M"' de Longueville, gouvernée par Singlin, se rendait Tune des plus saintes gloires de Port-Royal, le duc au rebours s'était donné aux jésuites entièrement. Il leur confia ses deux fils, Charles, comte de Dunois, et Paris, comte de Saint-Pol (1) ; et c'est justement Bouhours qui fut choisi pour leur précepteur.
Ce nom de précepteur appliqué à un jésuite prend d^ordinaire une signification particulière qu'il importe de préciser. On trouve, en effet, peu d'exemples de jésuites instituteurs vivant dans le monde et placés (comme cela se disait alors) dans la domesticité d'un grand (2). Mais dans les collèges mêmes de la Compagnie, comme certains pensionnaires de qualité avaient une chambre, des valets à eux et par là échappaient à la règle commune, il arrivait qu'on leur assignât un précepteur ou préfet spécial, à la fois répétiteur, surveillant, représentant de la famille, et de qui l'autorité se faisait constamment sentir, aidée et tempérée
(1) C'est à tort que Victor Cousin {Madame de Sablée l"*' éd., chap. v, et App. II, x) prétend que Bouhours fut spécialement le précepteur de l'aîné des fils de Longueville. L'Eloge historique dit formellement le contraire; et l'on verra assez par la suite des faits que le cadet surtout reçut les soins du jésuite.
(2) On peut cependant citer en ce genre les PP. Alleaume et du Rozel, qui furent chargés de l'éducation du petit-fils du grand Coudé, vers 1685. Ils logeaient à l'hôtel de Condé et suivaient leur élève en ses déplacements (voy. dans les Œuvres de La Bruyère, édition des Grands Ecrivains de la France, t. II, p. 479, une lettre du P. du Rozel citée en note).
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par une aaiitié quasi paternelle. Tel était T usage (1). Bouhours, qui présida en cette manière à plusieurs éducations, en usait probablement de même avec les jeunes de Longueville, pendant que ceux-ci faisaient leurs basses classes au collège de Rouen, l'un des plus florissants de la Compagnie (2). Mais soit qu'on doive ainsi l'entendre, soit que Bouhours ait effectivement vécu sous le toit des Longueville, nul doute qu'il entretint avec cette maison de constants et intimes rapports. De croire à une arrière-pensée des jésuites, et qu'ils se fussent ménagé là un observatoire commode pour épier les mouvements jansénistes, l'hypothèse serait hasardée; et je m'assure au contraire qu'il n'y eut là dessein ni matière d'espionnage . Il est vrai seulement que la position d'un précepteur jésuite chez les Longueville était assez délicate ; il lui fallait rendre des devoirs à la duchesse, tout en contrariant autour d'elle les effets de son zèle pour Port-Royal ; il lui fallait vivre dans une place à moitié occupée par l'ennemi, et toutefois ne pas faire d'éclat, ne pas troubler la paix, ne se départir point d'une contenance discrète et respectueuse. Tout cela demandait bien de l'esprit et du tact. Bouhours n'en manquait pas, et se conduisit de telle sorte que
(1) C'est en ce sens que Rapin fut le « précepteur » du jeune Alph. Mancini, neveu de Mazarin, puis de Chrétien de Lamoignon. — M. Alexis Pierron, au chap. i de Voltaire et ses maîtres (1866), est à ma connaissance celui qui a le mieux exposé cette intéressante coutume pédagogique. Michelet (à la fin de Richelieu et la Fronde : note sur VEducation des Jésuites) l'a bien vue ; mais ce grand et fantasque historien, que le nom seul de jésuite met hors de sens, y gâte tout d'imaginations salissantes.
(2) Ou peut-être à Paris, au Collège-de-Clermont? Ce ne sont ici que des conjectures.
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M"' de Longueville, loutjésuitequ*il était, « ne put lui refuser son estime 3> (1).
De son côté le duc l'avait pris en afifection singulière ; il lui donnait part en tous ses secrets, le consultait dans ses perplexités théologiques, demandait et recevait par son entremise les lumières de la Compagnie (2). Et pour suprême témoignage de confiance^ lorsqu'il sentit sa fin prochaine, il le voulut près de lui dans sa campagne de la Heuse (3), où il s'était retiré pour mourir. Le vieux seigneur rendit l'âme entre ses bras d'une façon dévote et touchante ; et Bouhours lui-môme prit soin de consigner le détail de cette mort en une petite relation simplement et purement écrite : ce fut le premier essai de sa plume (4).
A cette époque, ni l'un ni l'autre des fils de Longueville n'était plus sous l'autorité de Bouhours. L'aîné, mal venu de corps et d'esprit, moitié lubie, moitié contraint par sa famille, était entré au noviciat des jésuites. Il en sortit, reparut tout à coup dans le monde, avec la manie persistante de jouer au prestolet et « une démangeaison de donner des absolutions à tous venants» (5);
(1) Eloge hist, du P. Bouhours,
(2) Voy. dans les Mémoires du P. Rapin (publiés par L. Aubineau, 1865), t. in, p. 123, une longue lettre du P. Forrier au P. Bouhours (1663). — Il y avait eu une conférence arrangée entre le jésuite Ferrier et quelques docteurs du parti de la Grâce efficace, conférence qui, selon P ordinaire issue de ces sortes de choses, n'avait abouti à rien. La duchesse de mander là-dessus à son mari que la doctrine de ces messieurs est inattaquable, queles jésuites n'ont pu les trouver en défaut. Le duc^ étonné, pria Bouhours de ô'éclaircir auprès du P. Ferrier, qui rétablit les faits.
(3) Près Rouen.
(4) Relation de la mort d'Henri II, duc de Longuevillet 1663.
(5) Mémoires du P. Rapin, t. III, p. 572.
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s'enfuit à Rome par une nouvelle escapade, y parvint sur les instances du roi et de Gondé à prendre les ordres ; finalement mourut fol et enfermé. L'autre, le comte de Saint-Pol, étudia quelque temps sous un médiocre et futile personnage, Tabbé d'Ailly, puis s'en vint à Paris, dès qu'il fut en âge, faire ce qu'on appelait son académie. Brillante et tumultueuse et éphémère destinée, qui touche de si près à celle de Boubours, qu'on ne saurait s'en taire entièrement.
Il arrive en effet que dans la durée de leur carrière les hommes voués à l'enseignement discernent un élève, non pas le meilleur souvent, ni le plus sage, mais qui les attire et les attache par un certain charme original, dont ils soignent l'âme avec plus de tendresse, qu'ils accompagnent dans la vie d'une sympathie obscurément fidèle. Si Boubours fît l'expérience de ce sentiment-là, s'il eut, lui aussi, son élève de prédilection, ce fut le comte de Saint-Pol, et point un autre.
Tel était pourtant ce jeune homme, qu'on ne vit jamais plus belles qualités alliées à de plus éclatants désordres. Fier et concentré comme La Rochefoucauld (il lui ressemblait, et pour cause), violent à la manière des Condé, il avait parmi plusieurs dons séduisants des sécheresses d'âme et des fougues de complexion capables de désoler une mère. Par son âpre impatience de se voir substitué aux droits et aux titres de son frère aîné, il fit saigner longtemps le cœur de M"* de LonguevîUe ; et son genre de vie était encore à celle-ci une source intarissable de peines. Une fois à Paris, jeune, spirituel, d'une jolie mine, avec je ne sais quoi de brusque et de
hardi qui platt aux femmes, il s'était jeté dans le plaisir à corps perdu. Puis, après l'hiver donné aux galanteries, il s'allait secouer au printemps sur les champs de bataille, en Franche-Comté, ou en Flandre, ou à Candie, et s'en revenait avec des blessures, des faits d'armes et de la gloire. Au milieu de cette vie orageuse, le jeune homme ne perdit point de vue son ancien précepteur, et la confiance qu'il lui gardait éclata dans une conjoncture singulière, par où ces deux existences faillirent se lier plus étroitement l'une à l'autre.
Le trône de Pologne (1672), où trois ans plus tôt le duc d'Enghien avait pensé s'asseoir, vaquant derechef par la déposition projetée de l'imbécile Michel Korybuth, la faction française, fidèle au sang des Bourbons, porta ses vues sur Paris de Longue ville. Des négociations s'ouvrirent, accueillies avec joie par la duchesse sa mère, qui était en grand souci de le fixer par quelque établissement digne de lui. C'est alors que le duc manda Bouhours, le mit dans la confidence, lui fit promettre de l'accompagner en son futur royaume de Pologne. Toute chose enfin était prête, quand on apprit la campagne de Hollande et que Louis XIV avait passé le Rhin.
On sait l'un des épisodes sanglants de ce fameux passage : une poignée de Hollandais réfugiés derrière une palissade et qui demandent quartier : la bravade insensée de Longueville courant sus avec des cris de mort ; en réponse, une décharge à bout portant, qui le tue. Cependant l'envoyé de la confédération polonaise traversait l'Allemagne à grandes j ournées ; il arrive au camp français, il demande son roi: on lui montre gisant dans une
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grange, à côté de Gondé blessé, un cadavre raidi sous un manteau... Cette catastrophe qui changeait le sort d'un peuple, elle nous intéresse ici par un contre-coup obscur : il s'en fallut sans doute de cette mousquetade que Bouhours ne fût confesseur de roi.
La mort du duc fut reçue à l'armée, à la cour, dans Paris, avec un émoi extraordinaire. Que dire des sanglots déchirants de M"*^ de Longueville, des pleurs silencieux de La Kochefoucauld, éternisés par une plume incomparable (1)? Mais à l'écho que trouvèrent partout ces grandes douleurs, au désespoir de ses compagnons d'armes, à tant de beaux yeux qui se mouillèrent, on *.^^
connaît bien que cet adolescent, en dépit de tous ses défauts, avait le charme. Bouhours dut ressentir plus vivement que pas un l'amertume de telles funérailles. Un de ses dialogues sur la Manière de bien penser nous a conservé quelque chose de ses regrets : il y paye à la mémoire de son élève favori un tribut d'éloges (2) ; il le fait revivre en une peinture qui, moins flattée, serait peut-être plus touchante, mais où Ton discerne encore à travers l'apprêt du panégyrique une douloureuse effusion de cœur :
a Son humeur, dit-il, n'était pas moins charmante que sa figure, et je ne crois pas qu'on puisse se former l'idée d'un prince plus commode et plus aisé dans le
(1) Voy. les lettres de M"* de Sévigné (publ. par M. Monmerqué, dans la collection des Grands Ecrivains) ^ t. III, p. 108 et suiv.
(2) 2™« Dialogue. — Dès lôll, Bouhours avait placé dans le 4* des Entretiens d^Ariste et d'Eugène un portrait du comte de Saint-Pol, où se retrouvent les principaux traits de celui-ci, en particulier la citation du Tasse qu'on va lire.
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commerce de la vie... Il avait Tâme belle et généreuse, des sentiments héroïques, surtout une passion ardente pour la gloire... Il aimait la guerre avec passion, il était si intrépide qu'il ne sentait pas même d'émotion à la vue des plus grands périls.. . »
Et, après avoir vanté l'éclat de sa bravoure, il finit, d'un goût profane et charmant, par le comparer à ce Renaud du Tasse, terrible comme Mars, aimable et beau comme l'Amour. L'allusion fait sourire, quand on songe à la folle jeunesse du prince; aussi la glisse- t-il sous le couvert de Philanthe, Tami des choses galantes et qui ose volontiers:
<( C'est par cette vaillance, dit Eudoxe, qu'il ressemblait au jeune héros de la Jérusalem délivrée:
Se Vmiri fulminar, fra Varme auvolto, Marte lo stimi ...
— Achevez, répliqua Phîlanthe :
Amor se scopre il volto. **
Ce nom lui convient aussi bien que celui de Mars. — Du moins, dît Eudoxe, s'il n'était pas l'amour même, on ne pouvait ie voir sans l'aimer, et je ne pense point à sa mort que je ne me souvienne de celle du jeune Marcellus, qui était si cher aux Romains... Nous avons pleuré le duc de Longueville, et nous avons plaint en même temps la France et la Pologne. »
Ainsi dialoguaient, quinze ans après la mort du jeune prince, Eudoxe et Philanihe, ornant chacun de la grâce ou de la mélancoUe d'un souvenir classique les regrets de son vieux précepteur.
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Revenons en arrière. Libre de l'éducation des Longueyille, Bouhours était encore à cette période de la vie religieuse où Ton plie un sujet à tous les emplois, où Ton essaye ses aptitudes en tout sens, avant de le diriger dans sa voie définitive^ Justement, Dunkerque racheté à l'Angleterre (1662), la cour demandait deux missionnaires à la Compagnie de Jésus, pour faire oflBce d'aumôniers de la garnison et s'employer aussi à donner aux habitants des sentiments français. Bouhours fut choisi pour cette mission si honorable. On ne dit pas comment il y réussit, mais seulement qu'il occupait aux belles-lettres les loisirs de son séjour ; c'est là qu'il ramassa et commença d'arranger les matériaux de ses fameux Entretiens dCAriste et dCEugène^ publiés des années plus tard. En effet le premier Entretien, sur la Mer y date nettement et agréablement le livre par ce bout de description pittoresque : « On voit d'un côté une citadelle fort bien bâtie, et de l'autre des dunes d'une figure fort bizarre, qui régnent le long de la côte et qui représentent dans la perspective quelque chose de semblable à de vieux palais tombés en ruine. » Et dans le cours de l'ouvrage, on croit démêler sous la fiction du dialogue un fond vague de réalité i les promenades à deux sur le sable uni de la plage, pleines de causeries variées, le spectacle des vaisseaux entrant dans le port, le divertissement des pèches nocturnes, et par-dessus tout, trompant l'ennui des heures vides et de la petite ville maussade, le décor éternellement changeant de la mer. Car Bouhours est sensible aux beautés de la grande charmeresse, il s'en émeut, il trouve à les dépeindre des
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tohches inattendues, des couleurs étrangement vives pour le temps :
« Elle paraît toujours nouvelle, dit-il, parce qu'elle n'est jamais en un même état. Tantôt elle est tout à fait tranquille, et ses ondes sont si unies qu'on la prendrait pour une eau dormante ; tantôt elle est un peu émue comme la voilà maintenant. Il y a des heures qu'elle est étrangement agitée... Elle change de couleur presque à tous moments : après une grande agitation, elle est toute blanche d'écume; quand le soleil se lève ou se couche, il semble qu'elle soit tout en feu. Tantôt elle paraît de couleur de pourpre, tantôt elle paraît verte ou bleue. Ces couleurs différentes se mêlent quelquefois ensemble, et ce mélange fait une peinture naturelle que l'art ne peut imiter.,. En un mot il y a tant de variété dans le même objet, que les yeux ne se lassent jamais de le voir et que l'esprit y trouve toujours de quoi admirer. »
Voilà de ces pages descriptives comme on les compte au dix-septième siècle. Gela, il est vrai, se donnerait malaisément pour du Théophile Gautier ; l'art nous en peut sembler rudimentaire et les nuances peu subtiles, accoutumés que nous sommes aux prestiges des palettes modernes. Encore est-ce plaisir d'y observer un souci commençant des aspects et des couleurs des choses, le sens plastique de la nature qui par endroits se fait jour, à peine dégagé de l'idée abstraite et de la phrase académique. G*est du reste la seule fois que la plume de Bouhours se soit émancipée au pittoresque. Gette rêverie où il s'abandonne en face de la mer, « cette petite rêverie —
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comme il dit — la plus raisonnable du monde »; a louché un jour son imagination, puis s'en est allée pour jamais : ne fallait-il pas la saisir au passage?
Bouhours, à Dunkerque, faisait mieux que de rêver. Colbert ayant demandé aux jésuites quelques renseignements sur Tétat de cette ville maritime, il le satisfit par un mémoire si judicieux, que le ministre souhaita incontinent un homme de ce mérite auprès de son fils aîné le marquis de Seignelay, pensionnaire au GoUège-de-Glermont. Bouhours (probablement dans le courant de 1666) fut donc rappelé à Paris. Là prenait fin sa carrière ambulante ; il ne bougea désormais de la rue Saint-Jacques. Après avoir conduit Seignelay jusqu'à la fin de sa philosophie, il le remit, ses thèses passées, entre les mains d'Isarn, homme d'esprit et fort répandu dans la société précieuse, qui devait parfaire l'instruction du jeune marquis et l'accompagner dans ses voyages (1).
Ce n'est pas la dernière fois que Bouhours se mêla d'éducation, et il paraît bien que plusieurs écoliers des jésuites, notamment Trousset de Valincour, l'ami de Racine et son successeur à l'Académie, puis François de Lambert, le fils de la célèbre marquise (2), furent
(1) La deraière thèse de SeigQclay fut soutenue le 28 juillet 1667. Dès le 4 avril de la même année, M"® Mme-Eléonore de Rohan (l'abbesse de Malnoue) écrivait à Colbert : « Le P. Bouhours, qui m'est venu voir aussi, m*a dit une chose qui m'a fait plaisir et dont je crois qu'il vous rendra compte : que M. de Seignelay, de luimême, lui parle souvent de M. Isarn avec une estime très particulière. » (Lettres de Colbert, publiées par M. Clément, Appendice du
t. vn.)
(2) La marquise de Lambert, dans ses Avis d'une mère à son fiU : a Deux hommes célèbres ont consenti par amitié pour moi à prendre soin de votre éducation. » Et dès la première édition de cet
formés par ses soins. Mais ces fonctions, acceptées par complaisance et par surcroît, ne tenaient plus dans sa yie qu'une place secondaire; il courait désormais de plus aventureuses carrières, l'homme de collège avait décidément cédé la place à l'homme de lettres ( I ).
opuscule (1728) on lit en note : a Les PP. Cheminais et Bouhours. b M. de Lescure reproduit simplement ce renseignement dans la notice qu'il a mise en tête des Œuvres morales de la Jf"' de Lambert, édit. Jouaust, 1881.
(1) M. Compayré, dans son Histoire critique des doctrines de Véducation en France (1879), t. H, p. 181^ donne quelques lignes à fiouhours, dont il oppose judicieusement les prlucipes de style à ceux de Condillac. « Le P. Bouhours, dit-il, appartient à Thistoire de la pédagogie du xvn' siècle. » Il y appartient sans doute, comme tous les jésuites lettrés du même temps, lesquels passaient nécessairement par la vie enseignante; mais point au même titre, par exemple, qu'un Jouvancy, plus tard un Le Jay ou un Porée. Bouhours professa peu ; tous ses livres, il les fit pour le monde, non pour le collège : c'est proprement de Thistoire littéraire qu'il relève, hien plus que de l'histoire pédagogique.