LETTRE DU P. VERJUS, JÉSUITE
Le P. Verjus écrit àT «illustre et généreux Tliémiste n (le P. P. de Lamoignon), à propos de la « visite qu'il se donna dernièrement l'honneur de rendre à Polycrène ». Ayant débuté par quelques gentillesses assez pesantes et alambiquées, il continue en ces termes :
« Voici ce que j'en ai pu apprendre [de Polycrène], après m'en être soigneusement enquis ce matin :
Rachée était une jeune bergère, Qui tous les jours dansant sur la fougère.
Par les doux charmes de sa voix Des plus doux flageolets surpassait Tharmonie Et tous les doctes chauts des pasteurs d'Arcadie,
Qu'on vantait si fort autrefois.
Apollon à sa voix, quoiqu'il ne l'eût pas vue, Jugea cette beauté de mille attraits pourvue. Mais, la voyant, il sentit emporté Tout son reste de liberté.
Il commença de suivre en tous lieux cette belle, Qui commença de même à le fuir en tous lieux.
(1) Inédite. — Mss. Conrart in-f , t. XIII, p. 175 (Bibl. de TArsenal). J'ai abrégé par endroits cette longue fadaise, que sou goût détestable n'empêche pas d'être curieuse.
292 LE PARE BOIJHOUBS.
Elle se croyait en sûreté par les différents détours dont elle avait embarrassé les vestiges de sa fuite....
Mais qui peut tromper an amant, Et celui qui des dieux est le plus clairvoyant? Apollon, transporté tout à coup devant elle
Sur les ailes de son amour, Fit nattre dans son cœur cette frayeur mortelle
Que Ton voit à la tourterelle Que tient déjà de Pongle un carnassier autour.
Mais la voix et la respiration lui manquant, le courage ne lui manqua pas. Se voyant sur le haut de la montagne, du côté qui est le plus escarpé et qui regarde le couchant, elle ramassa tout ce qui pouvait lui rester de forces pour se précipiter en bas d'un seul saut. Ce fut une douleur extrême à'Apollon de voir ce beau corps tout froissé de sa chute verser de toutes parts des ruisseaux de sang, pendant que ses yeux, dans lesquels il avait vu tant de feu et de lumière, fondaient en larmes.... Sa compassion ayant pris la place de son amour, il voulut que la bergère, perdant son nom et sa forme, fût changée en une claire fontaine,... et que pour exprimer la diversité abondante de ses sources, elle s'appelât Polycrène, au lieu de Rachée, qui aussi bien n'était pas un nom qui répondît au mérite de la bergère.
Console-toi, dit-il, trop aimable affligée,
Et ne regrette point ta fortune passée.
Ta vas avoir un sort plqs doux et plus riant.
Je ne suis pas le seul qui serai ton amant.
Plus heureuse cent fois que ma chère Hippocrène,
Tu seras des savants la divine fontaine
D*où Ton verra puiser à cent chantres divers
APPBNDICE. 298
Cette noble fureur qui produit les beaux vers. Ta voix, qui m^enchanta.par ses douces merveilles. Sera comme autrefois le charme des oreilles ; Tes murmures vaudront les plus rares chansons Dont lu faisais aux bois de si belles leçons.
A mesure que le dieu parlait, on voyait la bergère perdre ce qu'elle avait de ûgure humaine ; ses deux yeux pleurants devinrent deux belles sources d'eau vive, qui mêlèrent aussitôt leurs cours avec celles de ses plaies, qui ne versaient plus au lieu de sang qu'une eau la plus claire du monde. Etc.. »
L allégorie se continue pour la plus grande gloire de Thémiste. Celui-ci, voyant la pudeur de la source encore menacée par le soleil, plante alentour des lauriers qui la défendent de ses feux ; et la métamorphose de Polycrène finit par de pompeux compliments à Lamoignon, gardien de la vertu et tuteur de Tinnocence.