‹ Le père d'Émile ZolaChapitre 18 sur 65 · EXEMPLES 1) INACTION SIGNIFICATIVE OU DE COMPLAISANCE CARACTÉRISÉE · texte numérisé non relu

EXEMPLES 1) INACTION SIGNIFICATIVE OU DE COMPLAISANCE CARACTÉRISÉE

Dès le début de ran'alre, M. Pauffiii de Saint-Morcl, rui était alors chef du cabinet de M. le g-énéral de Boisleffre, alla trouver M. Rochefort.

Il faut s(^ rappeler que INI. Rochefort avait écrit des ipprécintions plus que violentes sur les conseils de juerre et sur les officiers de l'armée.

Au conseil de guerre, les officiers Iransformés en juges condamnent on acquittent par ordre sujjen'eitr, sans tenir compte de l'acte commis, ainsi que des motifs qui l'ont luit •ommcttre.

Procédure monstrueuse. . .

... 11 me serait encore égal d'être condamné par des liges doués de quelque intelligence ; mais par de pareils diots, c'est l)ien humiliant.

Le 12 avril 1894 :

De récents jugements rendus par le Conseil de guerre démontrent qu'il y a un véritable daii^j^ei* national

il laisser plus longtemps à des juges aussi peu préparés aux l'onctions judiciaires le droit de vie et de mort sur des accusés dont ils sont hors d'état d'apprécier la culpabilité,

A la date du 12 juillet i8q5, il écrivait encore dans V Intransigeant :

Ce n'est pas seulement l'assassinat des hommes dont il a la protection qu'encourage le ministre Zurlinden, c'est l'assassinat de la patrie dont il a la défense. Cent fois nous avons signalé les crimes accomplis sur de pauvres troupiers hors d'état de se revancher. Pour toute réponse aux cris d'indignation qui s'élevaient de toutes parts, on changeait en graine d'épinards les épaulettes des criminels.

Zurlinden se dit probablement que plus il laissera impunément supprimer de Français, plus il méritera l'indulgence et les sympathies de l'empereur d'Allemagne .

Puis, le 27 juillet 1896 :

On voit que, comme hypocrisie^ les magistrats en uniforme ne le cèdent en rien à leurs confrères en jupons

(îar. lorsqu'un supérieur, fût-il caporal, soumet un simple soldat au supplice de la poire d'angoisse entraînant l'asphyxie totale, le premier est félicité d'abord par son commandant, puis par le ministre de la guerre qui, pour calmer les ridicules indignations de ces imbéciles de pékins, fait semblant d'ordonner une enquête^ laquelle n'aboutit j amais

De sorte que le soldat, quoi qu'il fasse ou ne fasse pas, est toujours sûr d'être égorgé et non moins sur de ne jamais être vengé C'est par ces procédés de destruction successive de l'armée française que Zurlinden espère battre l'armée allemande dont, en attendant, il va lécher les bottes, à Kiel et ailleurs.

Enfin, le 17 septembre 1896:

A mesure que les mœurs passent pour s'adoucir, la férocité des tribunaux militaires augmente dans des proportions fantasmagoriques. Il paraît que les magistrats en tunique ne trouvent pas que Madagascar tue assez de nos hommes.

Il est permis de s'étonner, après cela, queJM. Rochefort soit considéré comme le défenseur autorisé des officiers compromis.

Il est permis de s'étonner que M. Rochefort soit considéi'é comme le défenseur autorisé de l'armée, lui qui, dans la Grande Bohème (ch. Il), a écrit cette phrase indig^ne :

Une combinaison favorable m'a empêché de faire partie de cette ])elle armée française où je n'aurais d'ailleurs donné peut-être d'autre exemple que celnî de la désertion.

Il était bien un peu extraordinaire que M. Pauffîn de Saint-Morel es qualités allât porter, à propos d'une affaire de conseil de g-uerre, des confidences à M. Rochefort,

qui avait ainsi parlé des conseils de i^uerru et de l'Armée. Oue lui a-t-il dit?

« J'ai agi sous l'influence ([ui avait été produite à Fétat- « major par la campa^Mie et les attaques qui l'accompa- « gnaient. On prêtait à l'état-major une al(itudeé([uiv()(|ue ; « j'ai cru pouvoir dire à M. RocheCort, (\uc Je coniuussais « un peu pour le rencontrer de temps en temps, ce (pi'on « disait iiaiileuient et sans aucun mystère autour de moi, à o l'état-major. »

Quoi qu'on en ait dit, on est en droit de penser que, dans la situation qu'il occupait auprès du chef de l'étatmajor, M. Pauffin de Saint-Morel ne se tut point hasardé à une telle indiscrétion, sans...

Mais je ne veux pas insister, tenant à rester inébranlablement sur le terrain des faits acquis.

Admettons donc que M. de Saint-Morel ait ag-i de sa propre initiative !

La démarche est tout à fait grave.

L'indiscrétion est plus qu'une peccadille disciplinaire.

Quelle punition, cependant ?

Trente jours d'arrêts ! (i8 novembre 1897) — Trente jours d'arrêts, alors que le lieutenant d'artillerie Chaplin avait été frappé de la mise en disponibilité par retrait d'emploi pour avoir écrit à M. Emile Zola une lettre confidentielle dont une indiscrétion avait révélé l'existence au général Billot ! — Trente jours d'arrêts, alors que, au même moment (18 novembre i8()7), le général Billot révoquait le commandant Fornizetti, pour avoir dit au même Rochefort qu'il croyait Dreyfus innocent !

|II

Après le procès, M. Bég-ouen, capitaine de cavalerie, attaché à l'ètat-major de l'armée, écrit à M. Trarieux une lettre insolente où il le prend à partie, non seulement comme révisionniste (ce qui est bien le droit de tout citoyen), mais encore comme sénateur et à raison des

opinions que, en cette qualité, il défend (ce qui est son devoir d'homme public).

M. Trarieux, dont tout le monde reconnaît la grande modération, tout à la fois dans ses opinions et dans son lang-ag-e, estima, non sans raison, qu'il ne pouvait pas laisser passer cette atteinte, en sa personne, aux prérogatives nécessaires des membres du Parlement français.

Il alla trouver son collègue, le général Billot, alors ministre de la guerre, qui... l'envoya promener, en déclarant qu'il ne lui appartenait pas d'intervenir (26 février 1898).

Le président du Sénat pensa que, tout ministre qu'il était, le général Billot devait être rappelé aux convenances.

Celui-ci, qui avait d'abord dit qu'il ne pouvait rien faire, trouva — ô sincérité ! — qu'il pouvait faire quelque chose — oh ! quelque chose de terrible. (Juoi donc ? Un discours bien senti à ce subordonné (i^"" mars 1898). — (( Cet officier a été puni de la réprimande du chefj d'état-major général de l'armée et du blâme du minisj tre, en présence du chef d'état-major, conformément l'article 3o5 du décret du 20 octobre 1892, pointant règlement sur le service intérieur. »

Le Sénat — qui a ses bonnes heures et dont, à l'occa-j sion, l'énergie et la résolution découragent, semble-t-ilj les députés plus jeunes, — signifia au ministre récalcitrant sa légitime irritation.

Sur quoi, le général Billot trouva — par une soudainl illumination d'en haut — que, après avoir imposé M. Bégouen un discours de sa façon, il y avait en-^, core quek[ue chose à faire, et il le fit sortir sur l'heurej de l'état-major général.

C'est le moment, .semble-t-il, d'enfermer le général] Billot dans un dilemme.

Ou bien il estimait sincèrement et en conscience que^ M. Bégouen ne méritait aucun châtiment, et alors i il a nian((ué de bravoure en frappant un subordonné qu'il avait ilabord couvert.

Ou bien, en le frappant, il a pensé sincèrement et en conscience qu'il devait le frapper, et alors, comme mi-'

nistre,comiîii' yaiclicn île la discipline j»viî6rale, il a manqué i\ ses devoirs cmi refusant tout d'abord à soncollôg"ue, m. Trarieux,la satisfaelion à laquelle celui-ci avait droit,

Ou'il sorte de là... s'il le peut !

En tout cas, je constate sa résistance.

Et pour les ce fuites » ? C'était une chose vemar(]uable, et d'ailleurs remarquée, combien les armoires de l'état-major étaient mal fermées. Tout partait de là... sans que personne s'en aperçût.

a) Le journal l'Eclair public, sous la date du i5 septembre 1896, un articlevenimeuxetdocumenté, contenant même 1(! texte, sricmmejif altrr('\ d'un document secret: (( cette canaille de Dreyfus », au lieu de : k ce canaille de D... ». Ce n'est pas, apparemment, un citoyen quelconque r[ui a pris ce document dans les pi'ofondes arnioiresde fer de l'état-major. Puisque, de toute évidence, le document n'a pu être livré que par quelqu'un de l'étatmajor, on va s'en émouvoir, procéder à une enquête, appliquer les sévérités de la loi !

Rien!

b) Le journal le Matin publie, le 10 novembre 189G, un fac-similé du bordereau. D'où vient que cette pièce, dont on avait fait nat-'uére tant de mystère, ait pu être ainsi livrée à la publicité? Quelqu'un l'a apportée, cjui l'avait prise ou à qui on l'avait remise.

Oui? — On se garda bien de chercher.

r) Les dossiers personnels des officiers sont essentiellement secrets. C'est pourquoi, comme on le verra plus loin, le ministre de la i^-uerre a opposé un refus formel à Emile Zola quand il a demandé le dossier de son père, pour défendre sa mémoire. Si jamais, à titre exceptionnel, occasion se présenta d'une dérof»ation à la rég-le, c'était bien en cette circonstance. Le refus a donc précisé le principe. Et, pourtant, Esterhazy avait pu avoir son

dossier et communiquer ses notes aux journaux. (Figaro, 10 janvier 1898.J Quelqu'un avait donc pris ce dossier et l'avait remis avec les orig-inaux mêmes ou des copies.

Quel était l'auteur de cette divulgation ? — On ne fit non plus aucune recherche.

cl) Devant le conseil de g-uerre, Esterhazy a dit :

« Dans la seconde entrevue que j'eus avec cette dame — la dame voilée ! — elle me remit une enveloppe disant qu'elle contenait la preuve de la culpabilité de Dreyfus et de mon innocence; elle ajouta que « si le torclion brûlait^ il nij avait qii à publier cette lettre dans les journaux ».

D. Qu'avez-vous fait de cette pièce?

R. Je l'ai remise au ministre de la guerre (!!!). Je prévins le ministre, le Président de la République. Je fus appelé chez le g-ouverneur militaire qui me demanda des détails. J'ai remis la pièce sans savoir ce qu'elle contenait. »

Assurément, la remise d'une telle pièce à Esterhazy comportait une complicité en même temps qu'une flagrante et coupable indiscrétion. Il importait de savoir si, à l'état-major, on avait fait diligence pour recherche!' et punir le ou les coupables, ou, du moins, puisqu'il n'avait été rien fait, il importait d'avoir l'aveu public de cette inaction, qui, par elle seule, valait bien de long-ucs explications.

De là, au 'cours du procès, diverses interpellations, d'abord au g-énéral de Boisdeft're, et ensuite au g-énéral Gonse.

M. LE GÉNÉRAL DE BoiSDEFFRE. (( NoUS aVOnS fait

tout ce que nous avons pu pour trouver ce que c'était que la dame voilée ; nous avions le plus g-rand intérêt à le savoir, et nous n'avons jamais pu rien savoir... J'ai fait une enquête, et je n'ai pu arriver qu'à des résultats absoluMicnt incertains. »

Comme réponse, c'était plus que vague. Le général Gonse fut encore plus discret :

« M^ Laboki. — Je voudrais (jui* M. le ;L5ViK'nil, s'il croit pouvoir nous répondre, nous dise quel est le document ((ue M. le commandant Esterhazy avait fait parvenir au ministère de la guerre (juelque temps avant sa comparution devant le conseil par lequel il a été jugé.

y[. LK GÉNÉRAL GoxsE. — Jc u'ai pas à ié])ondre.

Me Labori. — Vous vous retranchez derrière le secret professionnel?... M. le g-énéral Gonse pourrait-il nous dire pourquoi ce document pouvait être appelé par M. le commandant Esterhazy le dociiinent lihérateiir?

M. LE général Gonse. — Je n'ai pas à répondre à cette (juestion. Je me retranche derrière le secret professionnel.

M« Labori. — M. le g-énéral Gonse pourrait- il nous dire pourquoi le ministre de la g-uerre a reçu ce document de M, le commandant Esterhazy et lui en a donné un reçu ?

M. le général Gonse. — Je n'ai rien à dire.

M*' Labori. — M. le général Gonse pourrait-il nous dire s'il connaît la personnalité de la dame voilée ?

M. le général Gonse. — En aucune façon.

M*^ Labori. — M. le g"énéral Gonse pourrait-il nous dire si des recherches ont été faites pour la découvrir?

M. le général Gonse. — Je n'ai pas fait l'instruction sur le procès du commandant Esterhazy (???).

Me Labori. — M. le g-énéral Gonse pourrait-il nous dire s'il croit à la réalité de l'intervention d'une dame voilée ?

M. LE général Gonse. — Je n'en sais rien du tout; je n'ai pas fait l'instruction, comment pourrais-je le savoir. Ce sont des traquenards, ça ! »

Il est évident que M. le général Gonse ne se souciait pas, comme sous-chef d'ètat-major, d'expliquer son inaction personnelle en l'occurrence ; cette inaction parlait assez haut.

Avec quel art, quelle autorité et quelle entraînante éloquence M. Jaurès est venu soulig"ner la signification coupable de cette inaction ;

« Il y a une pièce secrète, cette pièce intéresse défense nationale, cette pièce a, paraît-il, une valeui internationale, elle peut créer des difficultés diplomj tiques à notre pays, elle est enfermée à triple clef danï l'armoire la plus secrète et la mieux gardée du sanctuaire le plus reculé de l'ètat-major, et cette pièce, ce secret une photographie en est remise par des procédés de mélc drame à une femme mystérieuse, qui la transmet à ui officier déjà prévenu, et l'autorité militaire, gardienm du secret national, gardienne de la sécurité du pays l'autorUé militaire n'ébauche même pas un commenc( ment d'enquête sur les mouvements de cette pièce et si son origine! tin vérité, c'est singulier! Et pourquoi ni l'a-t-on pas fait? Pourquoi? Parce que l'enquête aurait démontré assurément que cette photograplde de h pièce secrète ne pouvait avoir été transmise M. Esterhazi] que par les soins de V état-major. Il a deux raisons décisives. — La première, c'est que l'état-major n'avait pas su que c'était lui qui avait fai parvenir ce document à Esterhazy, lorsque le commai dant Esterhazy, officier justiciable de la disciplii militaire, s'est présenté au ministère de la g-uerre, lorsqu'il a apporté un document secret, s'il n'y avait pï eu une connivence évidente de l'état-major général et dî commandant Esterhazy, le premier soin et le premi( devoir de l'état-major g-ènéral eussent été de mettre {t\ état d'arrestation le commandant Esterhazy, apportai!^ une pièce dérobée et intéressant la défense nationale,] sans qu'il lui fût possible d'en indiquer la provenance.] — Il y a une deuxième raison, c'est que cette pièc( messieurs les jurés, je vous prie d'y prendre garde, ceti pièce ne pouvait avoir d'intérêt pour Esterhazy qu'à ÏJ condition qu'il sût qu'elle venait de l'état-major. Ei effet, de quoi était-il accusé? Il était accusé d'avoir écrJ le boi'dereau. Or, en quoi la possession d'une piè< contenant ce mot: Cet animal de Z)., en quoi la posse^ sion de cette pièce pouvait-elle aider Esterhazy \^ démontrer qu'il n'avait pas écrit le bordereau? Gettt pièce secrète qu'on faisait passer à Esterhazy, elle ne

iiouvail pas luuHre utile [)ar son conlenu, elle m» pouvait lui t^tre utile ([ue par sou orig-inc, elle ne pouvait lui Hvc utile (pi'en lui apprenant ([ue rétat-niajor veillait sur lui, que l'état- major était déridé à ne pas remettre en ([uestion la chose juiji-ée, que Tétat-major tlisposait de nouveaux movens de combat, qu'il ne se laisserait pas abattre et que, lui, Esterhazy, protéine par les giands chefs, devait marcher tranquille et ne pas perdre pied, ne pas perdre la tête, ne pas se troubler, ne s'abandonner à aucun aveu. »

C'était, en eiVet, décisif, — si décisif qu'il ne fut pas possible d'ébaucher une réponse quelconque .

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