CHAPITRE VII
Le P. Didon el Claude Bernard. — L'article de la Revue de France. — Les contradicteurs du P. Didon. — Témoignages en faveur de son récit. — Conférences sur la Science alliée, à la chapelle des Dominicains du faubourg Saint-Honoré. — Visite au Touvet. — Vacances à Saint-Brieuc. — L'article suvVExposiUon cVanthropolofjie. — Le livre la Science Alhée. — Lettres de Cuviliier-Fleury, de Vacherot, d'Alexandre Dumas, de Gustave Flau])ert. — L'avent à Saint-Pliilippe-du -Roule sur le D euoir relie/ ie iix .
L'année 1878 fut, pour le P, Didon, une année cragitations et de luttes. Au mois de février, Claude Bernard mourut, et cette mort donna lieu à des querelles et à des discussions dont le P. Didon dut supporter le poids. Voici comment :
Depuis plusieurs années, le studieux dominicain suivait les cours de Tillustre physiologiste, au Collège de France et au muséum d'Histoire naturelle, dans le but de s'initier aux secrets de la science expérimentale. Il ne lui plaisait pas d'entendre dire à certains libres penseurs, que les données de la foi sont en contradiction avec les données de la science, et que les exigences de la religion contrecarrent les libres recherches de
Tesprit scientifique. Il était convaincu que ce prétendu antagonisme n'existait pas. Pour se prononcer en connaissance de cause sur un aussi grave sujet, le P. Didon résolut d'aller à la science et de la voir de très près. Il s'assit sur les bancs du collège de France, comme un jeune étudiant, il suivit, avec un intérêt passionné, pendant plusieurs années consécutives, les leçons données par le grand maître qu'était Claude Bernard, et, finalement, il entra en relations avec l'éminent professeur. Le P. Didon se présenta un jour au savant, lui exprimant l'admiration qu'il avait pour ses travaux et la reconnaissance qu'il lui devait, à titre de disciple. Claude Bernard accueillit le dominicain avec une affabilité pleine de déférence, et le félicita de chercher la vérité partout où elle pouvait se trouver. Il alla même jusqu'à lui offrir de l'initier, d'une façon toute particulière, à ses éludas.
L'offre fut joyeusement acceptée. Malheureusement ce fut inutile. Claude Bernard, déjà épuisé par le labeur, tomba malade et mourut le 10 février. Le P. Didon crut remplir un devoir d'amitié et de reconnaissance, en écrivant dans la Revue de France une étude très élogieuse sur l'illustre défunt. Cette étude était un vrai panégyrique de la science expérimentale. Le P. Didon vantait les héros de la recherche scientifique avec le même enthousiasme qu'il aurait mis à vanter les héros
de la sainteté; et il en déroulait fièrement la liste, depuis Copernic et Galilée, en passant par Newton et Pascal, sans oublier même Laplace, Bichat et Magendie, jusqu'à Claude Bernard. Il signalait sur cette voie sacrée de la science, trois monuments gigantesques : le Noi'irm Organiun^ de Bacon; le Discours sur la Méthode^ de Descartes; et V Introduction à r étude de la Médecine expérimentale, de Claude Bernard. Le P. Didon se séparait nettement de ces esprits négatifs, fermés, intransigeants, qui, par des interprétations maladroites et erronées du texte révélé, se mettent au travers de la science et delà raison, et portent atteinte à leur indépendance légitime et à la liberté de leurs mouvements. Il n'y a pas et il ne peut pas y avoir de conflit entre la révélation et la science, parce qu'il n'y a pas et qu'il ne peut pas y avoir de conflit entre deux lumières d\in degré différent et émanant d'un môme Dieu.
Le P. Didon racontait, dans ce même article, qu'il avait vu Claude Bernard, l'avant-veille de sa mort, et que Claude Bernard avait reçu les sacrements de l'Eglise. « Nous causâmes longtemps... « Se ressouvenant d'une parole que je lui avais « dite dans un entretien précédent, il me la rap- « pela en disant : Mon Père, combien j'eusse été f( peiné, si ma science avait pu, en quoi que ce « soit, gêner ou combattre notre foi. Le samedi, « veille de sa mort, il vit le prêtre, répondit en
« pleine connaissance à ses questions, demanda « pardon à Dieu avant de quitter la terre, reçut (( les dernières onctions, et mourut comme sa vieille « mère, qui Tavait tant aimé, espérait qu'il dût « mourir. )>
Ces quelques lignes sur la fin chrétienne de Claude Bernard firent éclater les fureurs de plusieurs journaux sectaires. Ils ne voulaient pas admettre que l'illustre savant, indifl:erent en matière religieuse pendant sa vie, eût, à la dernière heure, sollicité ou du moins accepté les secours de la religion. Ils traitèrent le récit du P. Didon d'abominable mensonge et ils prétendirent que le moribond était, depuis vingt-quatre heures, dans un état comateux, quand le prêtre arriva auprès de lui, etc., etc. Le P. Didon dut adresser une note au Moniteur universel, pour réitérer ses affirmations et répondre aux attaques des journaux radicaux. La note disait ceci : « Afin de satisfaire à la vérité (( je réponds : Il est inexact que le prêtre auquel « le malade s'est confessé soit resté aussi peu de (( temps qu'on le dit. Il est vrai, au contraire, que .( la sœur de Claude Bernard, M^"' Cantin, lui a (( proposé de voir un prêtre, le samedi veille de (( sa mort, par conséquent le lendemain du jour (( où le malade aurait, dit-on, éconduit sa bonne « qui lui proposait d^amener un prêtre. Il est vrai « que Claude Bernard a répondu à sa sœur: Je (( veux bien. Il est vrai que M. le Curé de Saint-
« Séverin a abordé rilliistro malade et lui a pose
« des questions auxquelles il a répondu en parfaite
«■ connaissance de cause. 11 est vrai que le prêtre
« est demeuré tout le temps nécessaire pour re-
« cevoir la confession et donner rextreme-onction.
« Il est vrai enfin que le prêtre est sorti en rendant
(^ publiquement, devant plusieurs amis de Claude
(( Bernard, témoignage du ministère qu'il venait
« de remplir. Si le Bien piiblic veut s'engager
(( à publier les preuves de ce que nous affirmons,
« nous les tenons à sa disposition. »
Fr. H. DiDON,
Prieur des Dominicains.
Le journal le Bien publie continuant à nier, le P. Didon donna les preuves qu'il avait entre les mains. Ces preuves étaient renfermées dans deux lettres : l'une de M"^' Cantin, sœur de Claude Bernard; Tautre de M. Castelnau, curé de Saint- Séverin.
Pouilly-le-Moiiial, 23 mars 1878.
(( Thés Révérend Père,
(f Je suis arrivée auprès de mon frère, le 9 février, il était en parfaite connaissance. Je lui ait dit : Mon cher frère, voudrais-tu voir un prêtre? Tu sais que notre mère nous a élevés chrétiennement,
ta veux bien, sans doute, te réconcilier avec Dieu. Tu es bien souffrant : les secours de la religion donnent souvent du soulagement. Mon frère m'a répondu : Oui. Alors je lui ai dit : Veux-tu voir jM. le curé de Saint-Séverin? A cela, il a répondu: Fais venir celui que tu voudras. M. (^astelnau est venu immédiatement. Mon frère a répondu aux questions de M. le curé plus clairement qu'il ne m'avait parlé à moi-même quelques minutes avant. M. le curé lui aaduiinistré les sacrements de pénitence et d'extréme-onction.
Agréez...
F. Cantin.
Paris, 22 mars 1878.
« Mon Révérend Père,
Votre article sur Claude Bernard n'est pas sans rencontrer des contradicteurs. C'est surtout sa fin chrétienne qu'on conteste. Permettez à celui qui a eu la consolation de lui administrer les derniers sacrements d'affirmer que votre récit est parfaitement conforme à la vérité, et que c'est en pleine connaissance de cause que M. Claude Bernard a répondu âmes questions et reçu les saintes onctions.
(( Agréez...
« B. Castelnau,
« Curé de Saint-Séverin. »
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Le témoignage formel de ces deux honorables personnes mettait fin au débat, pour tout homme noQ-passionné. — Un troisième témoignage fut ajouté par le P. Didon aux deux précédents : le témoignage du beau-frère de Claude Bernard.
Paris, 26 mars 1818.
(( Mon Révérend Pèke,
«Au témoignage de la bonne et respectable sœur de Claude Bernard, M""' Cantin, et à celui du vénérable curé de Saint-Sé vérin, permetlez-moi d'ajouter le mien à Tappuide vos affirmations sur la fin chrétienne de Claude Bernard, mon excellent beaufrère. La veille de sa mort, le 9 février, vers neuf heures et demie du matin, j'eus avec lui un long entretien. Nous étions seuls ; ilavaittoutesaconnaissance; il me parlait de sa hn très prochaine, pour le lendemain, disait-il. Je lui ai demandé s'il désirait que je fisse venir un prêtre, etilm'a répondu: Ne vous inquiétez pas, mon ami. Le P. Didon, vous le savez, vient me voir. Il me fit diverses recommandations. J'ajoute et j'affirme, moi qui depuis plus de trente ans ai toujours vécu avec lui dans la plus grande intimité, qu'il ne m'est jamais venu à l'esprit qu'il pût ne pas vouloir mourir chrétiennement.
« x\gréez...
« Saint- Am AND, « Avoué honoraire. »
Le silence se lit après cette lettre. La victoire du P. Didon n^était plus douteuse. — La bataille autour du cercueil de Claude Bernard avait duré plus d'un mois, du 10 février au 26 mars. Pendant ce temps, le P. Didon était remonté en chaire pour la prédication du carême. Il prêcha, cette année-là, à la chapelle du faubourg Saint- Honoré, et il redonna les conférences déjà prêchées à Marseille en 1875. La première conférence avait pour objet : le Conflit entre la science et la foi, — La péroraison de cette conférence produisit un grand effet, parce que le P. Didon évoqua tout à coup la figure de Claude Bernard mourant en bon chrétien, et réconciliant dans ses derniers soupirs la science et la foi : a Messieurs, il n'y « a pas un mois, il est mort dans notre pays un « homme auquel je veux rendre ici un témoi- <( gnage, dont je veux prononcer le nom ici.
<• Claude Bernard n'est plus : c'était un des pre- (^ miers savants de notre âge, je dis le preaiier. ^( Eh bien! savez-vous comment il est mort? Il ^< est mort dans la foi de ses pères. Je vous le dis (< moi-même parce que j'en ai été témoin et afin (( qu'on le sache; je vous le dis, parce qu'il faut « que la grande science dont cet homme était le « représentant et la foi divine scellent leur « alliance. Cette science et cette foi se sont em- « brassées sur le lit de mort de cet homme. Pour (< moi, il y a là une grande espérance, et je
« remercierai Dieu toute ma vie de m'avoir donné (' de connaître la plus grande intelligence scien- <( tifique de ce temps, comme je le remercierai (( de m'avoir fait contempler Claude Bernard « mourant dans la foi chrétienne.
« Va, Claude Bernard, va! Tu n'as pas élé (( connu dans ta beauté par beaucoup d'âmes; re- (( gois du moins dans cette Eglise le témoignage d'un « moine qui t'a aiaié à l'égal de tes meilleurs (( disciples, et qui rend hommage à la simplicité, (( à la grandeur de ta iin. ïu as donné un exemple « a tous les hommes qui ne veulent pas s'empri- « sonner dans leurs propres idées; ta as voulu (( mourir en regardant plus haut que la terre, « vers Dieu qui attend la vertu pour la récom- « penser. »
Ces conférences sur ia Science cttlièe^ prêchées tous les dimanches, de quatre à cinq heures du soir, eurent un succès prodigieux parmi les hommes. Le P. Didon parlait depuis longtemps de les réunir en volume. 11 y réussit enhn pendant rautomnede cette même année.
Outre ces prédications dominicales, le P. Didon faisait, tous les mercredis, de huit à neuf heures du soir, une conférence plus intime à des jeunes gens choisis, sur les Rapports de la science et de lareligion. Le sujet était très vivant et les titres des discours prononcés nous disent assez haut que ces réunions privées de la rue Jean-de-Beau-
vais ne manquaient pas d'intérêt. Voici la liste et Tobjel; des conférences intimes : 1" Causes (lu conflit actuel de la science et de la religion ; 2° Classification des sciences ; 3" Nécessité de la science crpériinentale dans toute théologie ; 4' Utilité de la science expérimentale dans la théologie ; 5" Des critériums de vérité. C'était une belle étude de synthèse totale, au profit de la théologie. — Les sciences de la matière et les sciences de la raison devaient se subordonner à la science de la foi et s'harmoniser avec elle. Ce grand rêve hantait depuis longtemps Tesprit du P. Didon.
Au mois de mai, le vaillant apôtre fut malade pendant une quinzaine de jours. Ce mal était un peu périodique. Au lendemain des longues campagnes de Tavent et du carême, lorsque le feu de Faction s'éteignait, et que le corps se retrouvait comme livré à lui-même, une crise se produisait, forçant le Père à garder un repos absolu pendant plusieursjours, et le retrempant pour de nouvelles luttes. Ce n'était rien ou plutôt c'était excellente Le malade ne tarda pas à reprendre ses travaux, puisqu'il prêcha dans la petite chapelle de son couvent, tous les dimanches de juin, sur la Lecture de rÉvangile. « N'est-ce point là le livre par <( excellence? Celui qu'il faudrait lire sans relâche? « nous traçant en lignes inelfablesle portrait vivant