Lettre inédite
son domicile. — Le 10 au matin, il partit pour Corbara. Il lui fallut neuf heures de voiture à travers la montagne, avant d'arriver au terme de son voyage. Il était tard, quand l'exilé sonna à la porte du couvent. Il fut très aimablement accueilli par le prieur, et, pendant toute la durée de son séjour, il n'eut qu'à se louer de la bonté simple et discrète du supérieur auquel il avait à obéir. 11 y avait en ce moment, au couvent de Corbara, onze religieux, tous italiens, à l'exception d'un seul, qui était Français et remplissait les fonctions de maître des novices. On donna au P. Didon une petite cellule, avec une fenêtre à l'Orient, et aux jours de lumière transparente, assez fréquents en Corse, il pouvait voir, par cette fenêtre, les cimes neigeuses des Alpes maritimes, et plus loin... les montagnes du Dauphiné et le foyer maternel... // Ce couvent de Corbara se dresse à mi-côte, sur
les flancs d'une montagne assez élevée. En face du monastère, à quatre kilomètres s'étend la mer; à droite le village de Corbara, à gauche le hameau de Pigna; entre le couvent et la mer de beaux jardins avec des oliviers, des orangers, des arbousiers, des lentisques, des lauriers roses. Le rocher de Sant Angelo domine l'ensemble du paysage, qui a, en même du temps, du charme et de la grandeur. Le monastère est un immense bâtiment carré, avec un jardin à l'intérieur. Du temps du P. Didon, trois ailes seulement pouvaient être
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habitées, la quatrième était inachevée et a été entièrement bâtie depuis. Une belle et spacieuse église forme une des quatre faces du quadrilatère. L'ancien cloître fut incendie en 1792. Le cloître actuel était destiné aux Franciscains, mais en avril 1857 le P. Besson, un des premiers disciples du P. Lacordaire, Tacheta à la famille Savelli; et le P. Bourard, l'un des martyrs d'Arcueil, pendant la commune de 1871, en fut le premier prieur en 1861. Quand le P. Didon arriva à Corbara, on était aux premiers jours de printemps. La température était délicieuse. Des jardins plantés de citronniers et d'orangers montaient des brises parfumées; les rossignols, les merles, les loriots s'en donnaient à cœur joie; et l'exilé consola sa mère en lui dépeignant les charmes de sa solitude. Au fond de son àme cependant il souffrait. Il soutirait d'être enseveli vivant dans ce toaibeau de Corbara, lui qui était habitué aux rumeurs de la foule et au brait de la bataille. Il souffrait d'être la victime d'ennemis invisibles qui avaient travesti sa pensée et dénaturé la pureté de ses intentions. Il souffrait d'avoir été condamne sans avoir commis de faute, et bien qu'il fût fier d'être torturé pour la cause sainte, à laquelle il avait voué sa vie, et de s'immoler pour le salut du monde moderne auquel il tenait si profondément, il avait de la peine par moments à contenir ses sentiments humains. Qui donc oserait l'en blâmer?
Il s'était soumis, et chez le P. Didoii, la soumission du chrétien s'alliait à la fierté et à la dignité de riiomme. Par moments, la joie de souffrir l'emportait sur toutes les autres émotions! 11 vivait en esprit avec son Maître et il essayait de comprendre la grande àme du Christ à la clarté terrible du feu de l'immolation. Il nous livre le véritable état de son âme, dans une lettre qu'il écrivait, non pas à sa tendre vieille mère, qu'il était obligé de ménager et de consoler, mais à sa mère adoptive, en qui il avait pleine confiance et à laquelle il ne cachait rien.
Corbara, 29 avril 1880.
« Vous êtes une vraie mère. Vous ne tremblez pas. Vous avez la foi tranquille en votre fils. J'aime les amis qui n'ont pas peur. Ma destinée sera orageuse, et si mes fidèles s'effraient à la moindre tempête, comment voulez-vous que j'emporte ces timides?
(( Voici en deux mots mon histoire.
« La nature de mes prédications, l'action qu'elles exerçaient ont ameuté contre moi, à Paris et peut-être ailleurs, certaines personnalités.,. Ces rjersonnalités ont agi avec une habileté singulière, soit à Paris, auprès du cardinal, soit à Rome auprès de mon général, et sans doute auprès du pape. Le cardinal archevêque de Paris a com-
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mencé par suspendre mes conférences du Divorce, il aurait voulu suspendre celles de la Trinité. Alors, c'est mon général qui est intervenu. Il m'a mandé à Rome; il m'a dit en résumé que je faisais plus de mal que de bien, que j'étais un tribun et pas un apôtre, etc. Je n'ai rien répondu. J'ai dit seulement : « Alors, mon Révérendissime Père, que dois-je faire? » 1) a repris : <( Vous allez partir pour Corbara, en Corse. Vous ne confesserez pas, vous ne prêcherez pas, vous prierez et vous étudierez, vous prierez surtout. >> — Je me suis incliné toujours en silence, et je suis parti, et me voilà dans mon exil, Tàme tranquille, la conscience heureuse du devoir accompli, le co3ur presque lier de souffrir pour la grande et sainte cause à laquelle j'ai voué ma vie. Je ne serais pas sincère si je ne disais pas que j'ai dû comprimer tous mes sentiments humains en me voyant traité comme un coupable, avec une sévérité que mes adversaires eux-mêmes n'auraient pas eue. Dieu m'a donné cette force, et quoi qu'il arrive, je ne reculerai jamais devant l'austérité de mon devoir. Au milieu des circonstances les plus délicates, j'essaierai d'allier toujours à l'esprit d'abnégation personnelle qui fait le chrétien, la dignité et la tierté du caractère qui fait l'homme. Vous n'en doutez point, vous.
(f L'épreuve n'a pas alTaibli ma foi en l'évangélisation possible, nécessaire, urgente de notre
société moderne; au contraire, elle Ta grandie. Ce n'est pas avec de la logique, de la littérature et du sentiment qu'on peut accomplir cette œuvre. La logique, la littérature et le sentiment ne t'ont que des académiciens, des philosophes et des poètes : il nous ïâut des apôtres, des hommes en qui vit l'esprit du Christ et d'où il s'échappera comme la foudre. L'apôtre doit avoir dans ses veines du sang des martyrs. Je ne vais pas aux hommes qui n'ont pas été labourés par l'épreuve. Ouand sortirai-je d'ici? Que m'importe de le savoir? Dieu le sait. S'il veut me choisir pour porter la foi à ce monde qui ne l'a plus, il saura bien me trouver sur mon rocher. Je l'attends bien tranquille. Ceux que Dieu choisit, qui donc les arrêtera?
« Adieu, ma chère mère '.
u Fr. H. DiDON. »
Le P. Didon ne tarda pas à organiser sa vie, de façon à remplir utilement ses journées. Il se traça un programme d'études et songea dès lors à composer un ouvrage important sur Jésus-Christ. Sa vie devint la vie d'un chartreux doublé d'un bénédictin. Sa journée active était de quatorze ii quinze heures. Il se levait à cinq, et il se couchait à dix. Son temps était partagé, à peu près en