CHAPITRE XI
Le père Diogène marchait à travers champs, consultant parfois sa boussole. Il se dirigeait vers Paris lointain.
Souvent, à haute voix, avec de grands gestes et de grands éclats de rire, il se parlait à lui-même. A rapprocher les paroles éparses et à les mettre en ordre, on eût obtenu un discours plus grandiloque qu'éloquent. On eût pu le diviser, ce discours, comme un sermon, en deux points.
Premier point : ma résolution fera le salut de l'humanité. Deuxième point: je jouirai de la plus magnifique et de la plus légitime des gloires.
Le père Diogène pensait souvent à la
gloire. Chaque fois, il se rappelait un mot de son maître, celui que maintenant il distinguait de lui-même en l'appelant Diogène l'ancien : « La gloire ? On l'obtient en la méprisant ». Cette parole le grisait comme un puissant élixir.
Il affirma, en frappant la terre de son bâton :
— Plus tard on ne dira pas : le 27 février 1913. On dira: le premier jour de l'an I de l'Ere Heureuse.
Il faisait peu de rencontres dans la campagne d'hiver. Les quelques personnes qui l'apercevaient regardaient de loin ce fou, sans doute redoutable, qui agitait, en si grands gestes, un si gros bâton.
Depuis quelques instants il sentait les sollicitations de la faim. Il trouva une source. Il s'assit auprès, mangea la moitié de son pain, de ses olives et de ses oignons. Il disait, tout en mâchant :
— Je me suis accordé un jour avant de mendier... Ces imbéciles qui me croient fou!... Est-ce qu'un fou ménage les transitions ?
Son estomac satisfait, il resta encore assis quelques instants, tournant et retournant sa petite lampe électrique, l'ai-
lumant et l'éteignant. Et il affirmait :
— Un fou n'adapte pas les moyens aux circonstances. Je sais être de mon temps dans la même mesure que Diogène l'ancien était de son époque. Je ne me suis pas encombré de l'incommode luminaire à la clarté de quoi il cherchait ironiquement un homme... Un fou? Ce serait, par exemple, l'érudit qui, sans tirer profit pour sa conduite de la doctrine cynique, s'inquiéterait de reconstituer exactement la lanterne du grand ironiste.
Vers trois heures de l'après-midi, il fit la rencontre de deux gendarmes. De loin, ils regardaient le chemineau avec inquiétude. Ils s'arrêtèrent devant lui et, d'un ton brutal, exigèrent :
— Montrez vos papiers.
— Rien de plus facile, — répondit le cynique souriant.
Il tira d'abord de sa besace sa nomination à l'Université de Platanople. Puis il présenta, roide parchemin, son diplôme de docteur ès-lettres.
Les agents de l'autorité épelaient avec stupéfaction. De tels papiers convenaient si peu à un tel vagabond. L'un d'eux demanda :
LE PÈRE MOGÈNE 87
— C'est tout ce que vous avez?
— Auriez-vous mieux vous-même? — interrogea aimablement le père Diogène.
Les deux gendarmes se regardaient, hésitants. Ils ne se rappelaient nul précédent qui conseillât l'arrestation ou l'abstention. Quand il n'a pas de précédent pour le guider, un fonctionnaire se sent bien malheureux.
Ils demandèrent enfin :
— D'où venez-vous?
— De Platanople.
— Où allez-vous?
— Peut-être à Paris.
— Pourquoi : peut-être ? Vous foutez de nous ?...
— Peut-être, parce que je suis un homme libre; parce que rien ni personne ne me force d'aller ici plutôt que là ; parce que j'ai le droit de changer d'idée pendant la route.
Et, avec un sourire mélancolique :
— Mais ne faut-il pas toujours dire :
« peut-être » quand on parle de l'avenir?
— C'est bien loin, Paris.
— C'est bien long, le temps.
Ils le laissèrent passer, à regret.
L'un d'eux dit :
— Arrêter, ça risque d'être la gaffe... Laisser libre, c'est pas sans danger... Attention, mon vieux poteau. Faudra rien dire de tout ça. Faire comme si nous aurions pas rencontré le particulier. Les collègues qui le verront après nous, qu'ils se débrouillent.
— T'as raison.
Mais l'idée du devoir est puissante au cœur d'un gendarme. Un remords ramena ceux-ci sur leurs pas. Se glissant derrière les broussailles, ils suivaient de loin et ils guettaient l'inquiétant personnage.