‹ Le père DiogèneChapitre 11 sur 39 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

L'inquiétant personnage ne se doutait pas qu'il était suivi ou, comme disent messieurs les policiers et messieurs les feuilletonistes, « filé ». Il marchait avec une lenteur tranquille, homme que rien ne presse, naïf qui ne craint rien puisque sa conscience est en parfait repos. Voici que sa marche s'alentit encore. Sous le poids de la pensée peut-être.

Maintenant les gendarmes le voient faire des gestes. Ils l'entendent qui parle haut. Ils sont trop loin pour savoir si le monologue forme un discours suivi ou une alternance de paroles jaculatoires et de

silences. Quelques mots seulement leur parviennent distincts :

— Lâche concession!... Papiers ridicules!... Peau d'âne bonne pour les ânes!...

Et l'inquiétant personnage s'arrête, s'assied au bord de la route, les pieds dans le fossé sans eau.

Les gendarmes se rapprochent, double rampement prudent. Ils se tapissent derrière une épaisse touffe de genêts.

L'un des gendarmes a une main sur le bras de son compagnon. Le compagnon a un doigt sur les lèvres. Leurs yeux se fixent sur l'inquiétant personnage qui se présente de trois quarts. Leurs yeux qui brûlent de la fièvre de comprendre... ohî pas de comprendre à des profondeurs inutiles... de comprendre ce qu'il faut faire pour ne mériter ni blâme ni reproche, pour obtenir peut-être l'agréable chatouillement d'un éloge : « Gendarmes, je suis content de vous. Dans des circonstances nouvelles, et par conséquent difficiles, vous avez fait preuve d'intelligence et de décision ».

L'inquiétant personnage a mis sa besace sur ses genoux. Il fouille dans une poche. Il a sur les lèvres un sourire qui donne

aux gendarmes la chair de poule. S'ils osaient parler, ils l'appelleraient, ce sourire, — grâce au souvenir d'un magnifique procès-verbal établi l'an dernier par leur capitaine, — « un rictus aussi lâche que cruel ».

Qu'est-ce que le prétendu professeur va sortir de cette besace, bagage si étrange pour un homme qui affiche de telles prétentions?...

— C'est un anarchiste t — souffle un gendarme à l'oreille de l'autre.

— Nous avons eu tort de pas le fouiller. Pour sûr, il a quelque bombe.

L'inquiétant personnage sort de la besace des instruments qui, à distance, à travers les ramilles remuées de vent, semblent aussi menaçants que singuliers.

Les signes que se font les deux gendarmes recommandent silence, prudence, immobilité. Ils disent, ces signes : « S'il nous sait là, nous sommes foutus. Il n'aurait qu'à lancer sur nous une de ces petites machines. Voyez débris qui sautent ».

Les braves pandores songent avec attendrissement à leur femme et à leurs enfants. Ils voient, comme dans un rêve,

des veuves qui pleurent sous de longs voiles, des petits qui rient, trop jeunes pour comprendre le malheur.

L'inquiétant personnage sort aussi de la besace deux papiers, les papiers sans doute qu'il a exhibés tout à l'heure.

Il renferme les instruments terrifiants:

boussole et lampe électrique. Les gendarmes, s'ils osaient soupirer, pousseraient un soupir de soulagement.

L'inquiétant personnage ouvre les papiers. Il les regarde « d'un drôle d'air ». Il hausse les épaules. « Le rictus aussi lâche que cruel » cesse d'être silencieux, devient un ricanement sourd mais terrible.

Et les mains déchirent le papier qu'ennoblit une signature de ministre, déchirent le parchemin qui résiste et qui crisse.

— Papiers volés! — souffle un gendarme.

— Le misérable! Il détruit les pièces à conviction.

— Faut l'arrêter.

— Pas en ce moment... Trop dangereux.

Les débris volent au caprice du vent.

L'inquiétant personnage se lève, charge

sa besace. Mais il ne part pas immédiatement. Appuyé des deux mains sur son bâton, il regarde voleter les papiers légers,

il regarde tournoyer et tomber les fragments du lourd parchemin.

— Nature, qui utilises tout, je te les donne. Tu en tireras pour le moins, à la longue, un peu de fumier. Mais peut-être l'oiseau au printemps fera à l'un de ces débris ridicules l'honneur de l'employer dans la construction de son nid.

Dès qu'il reprend sa marche, les deux gendarmes, rampant sur le ventre, recueillent quelques morceaux de papier. Puis ils se concertent, ces guerriers, et font leur plan :

— Je me jette sur lui par derrière. Je lui tiens les deux bras collés contre le corps. Toi, tout de suite, tu lui arraches son bâton et sa besace.

L'inquiétant personnage marche sans inquiétude. Ah! comme il est loin de soupçonner les terreurs qu'il cause et les vaillantes dispositions prises contre lui...

Les gendarmes réussissent leur coup.

D'ailleurs le choc ne déclenche chez l'inquiétant personnage d'autre réflexe qu'un grand rire. Un rire prolongé, nerveux, secoué, comme de quelqu'un qu'on chatouille :

Et il dit:

— Ce sont les mêmes! Aussi je les trouvais bien intelligents pour des gendarmes. ..

— Outrage aux agents de l'autorité dans l'exercice de leurs fonctions. Ça sera sur le procès-verbal.

Mais l'autre agent de l'autorité:

— Vous avez déchiré ces papiers!

— Ah! ah! — - dit l'inquiétant personnage, — vous avez volé la nature, le fumier et les oiseaux.

— Pourquoi avez-vous déchiré ces papiers?

— Un philosophe ne demande qu'à tout expliquer à tous. Mais tous sont-ils faits pour tout comprendre?

— Nous comprenons mieux que tu vaudrais, mon vieux. Tu ]>eux en raconter tant que tu voudras, de tes histoires. C'est pas à nous qu'on fait prendre des vessies pour des lanternes.

L'inquiétant personnage eut beau rire comme une petite folle et raconter, en effet, « des histoires que ça veut rien dire du tout ». Les gendarmes le conduisirent à la gendarmerie. Le brigadier l'interrogea à son tour. Il nota celles des réponses qui lui parurent les moins ridicules et télégraphia à Platanople.

LE PEHh D10GENE 95

Platanople répondit: « Fou inoffeisif».

Le lendemain matin on relâcha le fou inoffensif. Mais on l'avertit sévèrement :

— Tâchez qu'on ne vous revoie jamais par ici. Vous ne vous en tireriez pas une seconde fois à aussi bon compte.

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