CHAPITRE XIV
Sorti du village où son bâton, chose naturelle, avait détérioré une inscription sociale et s'était brisé contre elle, le premier soin du }>ère Diogène fut de se faire, aux dépens d'un chêne, un nouveau gourdin.
Il marcha deux jours sans rencontre intéressante. Il dormit une nuit sous un pont, l'autre dans une masure abandonnée. Couché ou en marche, il se parlait souvent, tantôt à demi-voix, tantôt d'un accent élevé et oratoire. Quand il s'en apercevait, il souriait, songeant que le vulgaire voit en de tels monologues une marque de folie. A cette opinion ridicule, il opposait
lia LE PÈKE DiOGÈNE
le sentiment d'Antisthène. Chaque fois qu'on interrogeait le premier des cyniques sur ce que lui rapportait l'étude de la philosophie, il répondait : « J'y ai gagné de savoir converser avec moi-même. »
Le père Diogène mendiait quand il avait faim. A cause de son costume, il était rare qu'on lui refusât un morceau de pain.
Mais on s'étonnait qu'il ne fît point de signes de croix, qu'il ne donnât point de bénédictions, qu'il ne promît point de prières. Parfois en lui disait :
— Priez Dieu pour moi.
Il répopdait :
— Les vrais biens, c'est à soi-même qu'il faut les demander.
Ou encore :
— Tu es le seul dieu assez puissant pour te rendre heureux.
Le troisième jour, il' se heurta à deux gendarmes qui lui réclamèrent ses papiers.
— Je ne daigne plus avoir de papiers.
Il regardait les agents de l'autorité d'un air railleur.
— Ils sont trop verts, — remarqua un gendarme qui avait des lettres. Et quels sont vos moyens d'existence !
LE PÈRE DlOGÈiNE H3
— Est-ce que je m'inquiète des vôtres?
Est-ce que je vous reproche la solde que vous touchez pour embêter les gens?
Les gendarmes comprirent qu'ils avaient affaire à un fou. Quel homme dans son bon sens trouverait injustifiées l'existence et la solde du gendarme?
— Gomment vous appelez-vous ?
— Le père Diogène? Ça n'est pas un nom.
— C'est le mien, puisque c'est celui que j'ai choisi...
— Ah!
— ... E]n souvenir du plus grand homme de tous les temps et de. tous les pays.
— Manie des grandeurs, — souffla tout bas le gendarme qui, outre qu'il avait des lettres, avait été quelque temps gardien dans un asile d'aliénés.
Puis ce savant déclara très haut, non 3ans ricaner un peu :
— Un grand homme qui s'appelle Diogène ?... J'ai lu quelques bouquins dans ma vie, et je puis dire que ça n'existe pas. Si vous vous appeliez Napoléon ou Poincaré, je comprendrais.
— Si vous compreniez, — répliqua dou-
cernent le cynique, — c'est moi qui cesserais peut-être de comprendre.
Il fit entendre, après cette déclaration folle, le plus clair des rires et le plus fou.
— Avant de vous appeler le père Diogène, comment vous appeliez-vous?
— Lepère-Duchêne.
— Drôle de nom !... Où avez- vous travaillé en dernier lieu?
— J'étais professeur de littérature étrangère à TUniversité de Platanople.
— Mince de manie des grandeurs! — murmura l'ancien gardien.
— Quand on prend du galon, — fit son camarade, — on n'en saurait trop prendre.
Les deux gendarmes conduisirent « le pauvre fou » jusqu'au village proche, expliquèrent le cas à leur brigadier. Ce chef courut tout conter à M le maire
— Si c'est nous qui le dirigeons vers un asile, - remarqua le magistrat municipal, — on réclamera de l'argent à la commune qui n'est déjà pas si riche. Sans compter que ça fera des histoires à n'en plus finir et mille papiers difficiles à rédiger. Envoyez plutôt ce pauvre diable se faire pendre ailleurs.
Le brigadier ne crut pas pouvoir se dis-
penser de télégraphier à Platanople. La réponse fut rassurante et on envoya le père Diogène se faire pendre ailleurs.
Ce genre d'aventures devint de plus en plus rare à mesure que la réputation du cynique se répandait.
Partout où il passait, le bruit public l'avait précédé. On se répétait qu'il s'agissait du plus inoffensif, du plus spirituel et du savant des fous. Une atmosphère de rieuse et méprisante sympathie l'entourait. La plupart des femmes savaient maintenant que l'étrange mendiant n'était ni ermite ni capucin. Le nom que lui avait donné Platanople était trop savant pour les simples auxquels d'ordinaire il s'adressait.
Gomme l'éloge de la nature revenait dans toutes ses paroles, on l'appela l'Homme- Nature.
Il accepta ce titre avec sa coutumière facilité. Quand des gendarmes ou d'autres ignorants l'interrogeaient sur son identité, il répondait :
— Je suis l'Homme-Nature.
Le mélange de folie et de sagesse qui composait ses discours n'amusait pas longtemps les paysans. En vain il faisait effort pour se mettre à la portée de ses audi-
teurs; en vain il s'appliquait à éviter toute allusion historique ou littéraire. Les pensées qu'il retenait jetaient sur celles qu'il exprimait des reflets d'étrangeté et mille fausses lueurs. Tout était papillotant pour les yeux faibles, frémissant et fuyant. Ses réticences compliquaient sa simplicité même.
En revanche, les lettrés et les demi-lettrés s'égayaient à sa parole ingénieuse. Ils trouvaient également piquant de rire d'un homme supérieur et d'admirer un fou. Le soir, dans les villages, on l'invitait à dîner et on faisait venir, pour discuter avec lui, l'instituteur, le juge de paix ou la receveuse des Postes.
Au commencement, il fut aussi pour quelques jeunes vicaires une occasion d'exercer un zèle encore intact et d'étaler des arguments encore frais dans leur esprit. Ces messieurs renoncèrent bientôt à des controverses trop dangereuses. Dans ses bons jours, l'Homme-Nature était poli avec tous et son ordinaire civilité était la fleur ou la lumière d'une bienveillance profonde.
Mais devant les prêtres sa courtoisie devenait hautaine, distante, méprisante, hérissée de malices. Il lançait sur eux, avec
le plus aimable des sourires, des sarcasmes pénétrants ou écrasants. Et ce diable d'homme, grâce à son érudition, à l'ingénieuse souplesse de son esprit, à la vivacité brusque de tels de ses arguments, avait toujours pour lui — lorsque, bien entendu, il ne s'attaquait pas à la Société elle-même — les rires et les mouvements de tête qui approuvent.