‹ Le père DiogèneChapitre 13 sur 39 · LA MENDICITÉ EST INTERDITE SUR LE TERRITOIRE DE LA COMMUNE · texte numérisé non relu

LA MENDICITÉ EST INTERDITE SUR LE TERRITOIRE DE LA COMMUNE

Il s'arrêta, branlant la tête et haussant les épaules.

— Si j'avais ce qui est nécessaire à un tel travail, je changerais un mot dans le texte officiel et municipal. J'effacerais « mendicité » pour écrire « vertu ».

Mais il n'avait pas ce qui est nécessaire à un tel travail. Il se rua à coups de bâton sur l'inscription. C'était, au coin d'un mur, solide plaque de métal. Elle resta insensible aux premières attaques. Le quatrième coup fendit légèrement son bleu épais. Mais le cinquième porta à faux et c'est le bâton qui vola en éclats.

102 LE PÈHE D10GÈNE

Le père Diogène regarda avec un rire nerveux ses mains désarmées.

La maison qui portait la plaque était inhabitée et personne n'avait vu l'insolent personnage détériorer un monument public.

Si quelque lecteur est tenté de trouver le mot « monument » un peu ambitieux, je ne rappellerai pas que c'est le terme employé par le Gode, livre que Stendhal même n'accuse pas de grandiloquence. Je préfère remarquer que la plaque contre quoi s'était acharné le cynique est, dans sa simplicité, une de nos grandes conquêtes modernes, une des plus belles affirmations qu'on puisse rêver des dr<its de l'homme, un monument — non, je ne trouve pas d'autre mot — de la noblesse d'âme et de la générosité contemporaines, un rayonnement matériel et, si j'ose dire, métallique, de notre beauté intérieure.

Cependant la faim devenait pressante.

Le philosophe se répétait toutes ses raisons de la satisfaire par la mendicité, seul moyen immédiatement pratique.

Il les résumait en une manière de litanies :

— Soyez louées dans les siècles des siècles, paresse et mendicité,

« Vertus calomniées,

« Noblesses vêtues de bure,

« Sourires de la sagesse,

«Fiertés sans insolence,

« Générosités cachées,

« Gestes de l'amour qui accepte,

« Remèdes nécessaires du grand mal moderne, l'haletante, la suante surproduction ».

Ainsi il persuadait son esprit à mesure que la faim, de plus en plus éloquente, persuadait son estomac.

Une porte ouverte laissa voir une jeune paysanne qui débarbouillait un marmot.

Le père Diogène répéta quelques-unes de ses plus émouvantes oraisons jaculatoires et fit un pas vers la porte ouverte.

Mais il s'arrêta en grommelant:

— Hier, j'avais trouvé beaucoup mieux, beaucoup mieux.

La faim devint en lui comme hurlante et le philosophe s'ordonna :

— Quand tu es dans les ténèbres, obéis à la résolution que tu avais prise dans la lumière.

Il se trouva sur le seuil et il demanda, tête basse :

— Auriez-vous un morceau de pain à me donner?

Sa voix était le plus indistinct des murmures. Mais le marmonnant marmottement des mendiants n'est-il pas, presque toujours,;deviné plus qu'entendu 1 Et le costume parut significatif à la jeune femme.

Elle fouilla dans la poche de son tablier, remuant un bruit de métal. Parmi les clés, les dés, les étuis, elle trouva un petit sou. Et, portant l'enfant sur son bras gauche, elle offrit la menue monnaie.

Le cynique secoua une tête qui refuse :

— Pas d'argent, — dit-ii, — pas de faux biens... Du pain, je ne demande que du pain.

Il ajouta, souriant et pourtant emphatique, comme s'il eût repoussé un trésor :

— Pecunia tua tecum sit.

La jeune femme approuva:

— Je comprends. Vos vœux...

Et, déposant le marmot sur le lit, elle coupa, dans la miche entamée, une large tranche.

— Priez le bon Dieu pour que mon mari cesse de boire.

L'affamé ne prit pas le pain qu'on lui offrait. Il eut un long ricanement et il déclara :

— Je ne prie jamais que moi-même.

La paysanne regarda avec effarement' cet homme costumé en ermite ou en capmin, qui mendiait comme un capucin ou m ermite, qui avait fait vœu de ne pas accepter d'argent, qui parlait latin comme un curé et à qui la seule pensée de la prière arrachait des ricanements.

Peut-être éprouva- t-elle' une peur superstitieuse, comme il arrive devant l'incompîéhensible. Peut-être ce grand diable aux traits heurtés, à la physionomie hilare, lui parut-il une incarnation de Satan lui-même.

Elle eut hâte de voir l'effrayant personnage loin d'elle, loin de son enfant, loin de sa maison.

Elle lui mit le pain dans la main et, le poussant presque :

— Prenez tout de même.

Pendant qu'elle refermait la porte avec la brutalité de la terreur, une formule de mendiant vint, à peine modifiée, aux lèvres du père Diogène :

— Que la bonne Nature vous le rende!

Et il s'éloigna en mordant à belles

dents.

Un prêtre le considérait depuis quelques instants, sourcils froncés. Violent,

rapide, du vent dans la soutane, le prêtre marcha sur le mendiant :

— Si je vous faisais arrêter pour mendicité?...

Le père Diogène regarda avec mépris le mufle ecclésiastique :

— Tu veux dire « pour concurrence déloyale », petit faiseur de quêtes.

— ... Ou pour porter un costume religieux, — continuait l'autre sans écouter la remarque du cynique.

Le père Diogène lit entendre, déroutant, un vaste éclat de rire.

Il venait de se rappeler certaine page de Rabelais, et sa joyeuse malice l'engageait à imiter une docte plaisanterie de Panurge.

Parmi ses rires, il répondit en latin :

Les capucins avaient volé leur costunu aux anciens cyniques. Le restaurateur du cynisme reprenait son bien à des pillards.

— D'ailleurs, — continuait un latin à la fois souriant et véhément — qui peut enlever à un homme le droit naturel de s'habiller selon sa fantaisie? Prêtre d'une religion sociale et menteuse, respecte, quelque costume qu'il porte, le prêtre de la Nature.

Parce que les idées exprimées lui étaient trop nouvelles et parce que le latin qui les exprimait était noblement cicéronien, le pauvre liseur de bréviaire ne comprit pas ce qui était dit. Toutefois il parla latin, ou à peu près, lui aussi :

— Seriez-vous prêtre, — demanda-t-il, — et chargé de quelque mission singulière?

Mais le cynique répondit en grec. Sa phrase ne contint ni le mot kyrie ni le mot eleison : le prêtre, cette fois, n'ignora pas seulement ce qu'on pouvait dire, il ignora aussi quelle langue on pouvait bien parler.

— La nature m'a chargé, en effet, — disait en grec le philosophe, — de la plus singulière et de la plus salutaire des missions.

— Non intelligOy — soupira le prêtre.

Et il eut ce grand geste d'ignorance qui écarte les deux mains, semble disperser l'homme dans l'infini.

Le père Diogène dit en allemand :

— La Nature, encore que personne n'observe plus sa religion, a voulu avoir aujourd'hui son prêtre et son apôtre.

— Je ne comprends pas.

Le malicieux cynique déclara en anglais :

— Je parlerais français ou latin de sacristie, que vous ne comprendriez pas davantage.

Le prêtre, qui avait appris, au petit séminaire, quelques bribes d'anglais, interrogea :

— Are you english?

Mais le cynique répondit en espagnol :

— Si je consentais à appartenir à une nationalité, je ne choisirais certes pas la plus brutale et la plus stupidement orgueilleuse des patries.

— Parlez français ou latin.

Le mendiant répliqua en hébreu.

— Quoique je ne sois pas pressé, — insista le prêtre, — je vous serai reconnaissant de cesser cette farce et de parler français ou latin.

— Je parlerai français, — dit gravement le philosophe. Afin que mon obscurité soit faite de lumière et que votre aveuglement soit éblouissenïent.

— Pourquoi ce ton de prophète? Qui êtes-vous ?

— Je ne suis ni citoyen romain ni fidèle catholique, quoique je parle le latin de Cicéron et que j'entende le patois d'Akempis ou de Pie X. Je ne suis pas juif, quoi-

que je lise Isaïe dans le texte: Je ne suis pas grec, malgré mon amour pour les moralistes grecs, les seuls moralistes, ceux auxquels vous avez emprunté, pauvres chrétiens, tant de bonnes choses que vous avez salies et gâtées. Je ne suis ni espagnol, ni italien, ni anglais, ni allemand, quoique je connaisse les langues de ces peuples.

Un cercle grossissant de paysans entourait les deux hommes. Le prêtre écoutait tout ensemble ce que disait son interlocuteur et les réflexions échangées par les spectateurs.

On se moquait àprement de son ignorance. Pour la naïveté du paysan, « le curé » doit être un savant. Et qu'est-ce qu'un savant qui ne sait pas tout ?

Le malheureux abbé était agacé, énervé.

Il haussa les épaules.

— Vous êtes français, — dit-il.

Un peu affolé par l'aventure et par les commentaires qui bourdonnaient et piquaient, il ajouta naïvement :

— Gomme tout le monde.

— Je ne daigne pas être français, — déclara l'inconnu en redressant sa taille.

— Qu'êtes-vous donc ?

— Citoyen du monde et fils de la Nature*

Il fit un geste pour écarter les paysans, Et il passa en criant :

— Sequere Naturam.

Le prêtre, mains levées, répliqua :

— Sequere Christum.

Mais le cynique, se retournant :

— Si Christ a suivi la nature, que peutil désirer sinon que j'adopte le même guide? S'il s'est écarté de la nature, il s'est trompé de route. Dans aucun cas, je n'ai à me préoccuper de ton Christ et des chemins qu'il a pu prendre.

Le prêtre, avec un geste de prédicateur :

— Il a dit : « Je suis la voie, la vérité et la vie. »

— Il a dit tant de choses et vous lui avez fait dire tant de choses ! — répliqua le père Diogène en continuant sa marche.

Le prêtre désirait avoir le dernier mot. Pourtant il se tut.

Il écoutait deux paysans échanger d'aimables réflexions :

— Ils sont aussi fous l'un que l'autre.

— Oui, mais le curé est plus bête.

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