‹ Le père DiogèneChapitre 16 sur 39 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Gomme le père Diogène sortait de Tours, un ivrogne aux mouvements incertains vint le heurter, puis tomber et s'allonger à ses pieds. Le cynique porta l'ivrogne au bord de la route et s assit auprès de lui. Il craignait que l'homme, reprenant trop tôt sa marche, fût victime de quelque accident.

L'ivrogne ronflait. Quand i] s'éveilla, il demanda, parmi des hoquets :

— Où suis-je?

— Tu es, — dit le père Diogène, — dans un cauchemar de pourceau.

Et il commença un long discours contre l'ivresse.

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L'homme regardait avec des yeux ronds, hébétés, comme fumeux.

Sans doute, le philosophe fut éloquent.

L'ivrogne finit par pleurer.

— Je suis qu'un salaud — disait-il parmi les larmes et les sanglots — je suis qu'un salaud... Mais tous les hommes sont des salauds, excepté toi. Et Adèle est la salope des salopes... Je te connais: tu es l'Homme-Nature. Je voudrais être un homme-nature. Veux-tu que J'aille avec toi et que j'essaie d'être un homme-nature ?

— Viens, — dit simplement le cynique.

Les jambes de l'ivrogne restaient flageolantes et sa marche chancelait. Le père Diogène lui donna le bras. On ricanait au passage du couple.

Le compagnon que venait d'acquérir le père Diogène paraissait avoir une trentaine d'années. Il était vêtu comme un petit employé. Sa taille se tassait, lourde et basse. Sa grosse tête ronde et sans traits, rougeaude sous le reflet des cheveux roux, faisait songer à une citrouille mûre. Mais ce qui frappait surtout chez lui, c'étaient ses yeux. Bleu d'ardoise, saillants, semblables à des billes humides, on avait presque

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peur de les voir rouler et tomber. Us regardaient tout avec ahurissement.

Dans leurs longues marches, le maître, penchant sa longue taille vers le disciple, exposait la doctrine cynique ou contait l'histoire de ceux qui l'avaient professée et pratiquée. Le gros petit hom me écoutait, bouche bée, regards ébaubis. Rarement il faisait une réflexion, une question ou une objection.

Quand il parlait, c'était plutôt pour dire les méchancetés insolentes de certain chef de brigade, les cafarderies de certain commis principal et les infidélités d'Adèle. Ses narrations confuses amenaient toujours les mêmes conclusions :

— Tout est mensonge dans l'amour ; tout est mensonge dans le mariage ; tout est mensonge dans l'Administration des Postes.

— Toute la vie sociale est mensonge, mon pauvre ami. Tu l'as constaté dans le peu que tu connais. Le reste ne vaut pas mieux.

Des récits historiques et des anecdotes variées démontraient la proposition générale.

— Tout ça, — protestait l'employé, — c'est des histoires de l'autre temps. Au-

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jourd'hui, au xx« siècle, en République, tu ne me feras pas croire que ça se passe encore comme ça. Il n'y a que dans le mariage et dans les P. T. T...

— - A n'importe quelle époque, tu aurais dit : « Ça ne se passe plus comme ça ». A toutes les époques, tu aurais su que ça se passait comme ça dans le peu que tu connaissais directement. Pour le reste, tu aurais répété avec confiance les mensonges officiels. Toutes les époques se sont louées avec la même impudence.

Le père Diogène, dont la mémoire était merveilleusement riche, rapprochait des faits monstrueux et des citations adoratrices. Les crimes les plus odieux et les ridicules les plus grotesques étaient enguirlandés d'éloges enthousiastes par les poètes à pension et des prosateurs à bénéfices. Aujourd'hui cette végétation morte laisse voir la hideur de ce qu'elle entourait. Mais sa fraîcheur touffue trompait les contemporains.

Après huit jours de vie commune, le Tourangeau parut au père Diogène, malgré ses refus de croire qu'aujourd'hui ça se passait comme ça, un disciple intéressant. Le postier remarqua que l'Homme-

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Nature modifiait sa conduite sur un point important :

— Avant tu ne voulais pas les sous. Maintenant tu les prends quand on t'en donne.

— Bientôt tu verras mes raisons.

— Oh ! si on veut faire attention aux raisons, il y en a toujours, des raisons. Je croyais que la philosophie c'était de pas faire attention aux raisons.

Le maître, sourit avec indulgence; mais il ne s'expliqua pas ce jour-là.

Quand il eut recueilli assez de menue monnaie, il dirigea sa marche vers une ville. Je crois que le hasard voulut que cette ville fût Orléans. Dans divers magasins, le père Dio^ène acheta les objets nécessaires. Sous un pont de la Loire, il prit les mesures du disciple, se mit à tailler et à coudre. L'autre regardait de ses yeux gros, bleus et roulants avec un mélange d'appréhension et de désir.

Enfin le maître offrit au disciple un beau costume de cynique, et les sandales, et la besace.

— Je comprends — dit le postier déserteur — que, pour être homme-nature, il faut porter le costume. Mais qu'est-ce que

Je vais faire de mes habits?

— Laisse-les ici pour le premier pauvre à qui ils feront envie.

Le petit homme, un doigt sur son petit nez, regardait son complet avec désolation :

— C'est qu'il est encore presque neuf!

— Tu as fait de plus grands sacrifices : ton emploi, ta femme...

— Oh t jusqu'à présent, j'ai sacrifié que des choses qui m'embêtaient.

— Rejette, — dit le maître avec dégoût — rejette des vêtements dans lesquels tu t'es enivré. Dépouille cette peau de porc; revêts-toi d'humanité, de noblesse et de courage.

La voix devenait de plus en plus sévère.

Le disciple obéit. Il semblait, plutôt qu'un homme convaincu, une pauvre bête domptée et frémissante.

— J'ai peur — murmura-t-il et sa rougeur* coutumière rougissait encore, citrouille vide dans laquelle s'allume une flamme — j'ai peur qu'on se foute de moi.

— Qui ça, on'... Des gens dont j'espère bien que tu te moques toi-même. Rappelletoi combien <!e fois tu as dit que tous les hommes sont des salauds.

— Ça n'est pas une raison.

- T. es cyniques ont toujours su mépri-

ser l'opinion publique. Ils appellent l'honneur « un vain bavardage de fous ».

— Ça n'est pas une raison ! — répétait le postier en serrant désespérément sur son cœur ses vêtements presque neufs.

— C'est bien. Remets ton complet et vat-en parmi les hommes qui te ressemblent. . . Que je ne te revoie jamais.

Le père Diogène faisait un pas pour s'éloigner.

Le malheureux disciple supplia, rouge cette fois comme tout un incendie :

— Ne me laisse pas! ne me laisse pas! Brusquement, il se dressa à la hauteur

des gestes héroïques. S?s mains généreuses s'écartèrent de son cœur vaillant et jetèrent les vêtements dans le fleuve.

En même temps son esprit s'élevait jusqu'au symbole.

— Avec tout mon passé et toutes mes fautes, — dit-il.

Et il jetait rageusement, à la suite du beau complet, son chapeau cabossé, ses souliers, ses chaussettes puantes.

Mais il luttait contre un douloureux déchirement. Ses gros yeux humides se détournaient pour ne pas voir, qui flotte et s'éloigne, le beau complet presque neuf.

Le père Diogène embrassa sur les deux joues une telle vaillance :

— Maintenant — affirma-t-il, — tu es un homme.

Puis il posa une question peut-être tardive :

— Gomment t'appeîles-tu ?

— Pierre Manceau.

— Ça n'est pas un nom pour un cynique.

— Oh! moi, je m'en fous: je m'appellerai comme tu voudras.

Le maître répétait à demi-voix :

— Pierre Monceau, Pierre Manceau.

Il cherchait si quelque légère modification ne ferait pas des syllabes banales une appellation digne d'un philosophe.

Mais il ne trouvait pas. Il eut, lui aussi, le geste de jeter quelque chose parmi le fleuve. Et, tournant ses recherches dans une autre direction, il songea aux noms des cyniques anciens.

Il écarta Antisthène. Pouvait-on décemment donner à un disciple, et qui s'annonçait médiocre, le nom du maître de Diogène, du fondateur de la secte glorieuse?...

Un autre nom mit sur ses lèvres, un instant, un sourire amusé. Mais il secoua la tête :

— Impossible.

Et, avec la plus sérieuse conviction:

— Quel malheur que tu ne sois pas bossu t

— Pourquoi? — interrogea le néophyte dans un sursaut.

— Je t'appellerais Cratès. C'est le plus célèbre des élèves de Diogène. Seulement, voilà, il était bossu. Impossible de donner son nom à quelqu'un qui n'a même pas les épaules trop hautes.

— J'ai connu un bossu — dit Pierre Manceau — qui s'appelait Jean. Et j'ai connu plusieurs Jean qui n'étaient pas bossus.

Il était visible que le nom de Cratès lui plaisait.

Après un silence, il demanda, visage cramoisi comme la pudeur de dix vierges rousses :

— Si je m'appelais « Cratès le bien taillé »?

— Il vaut mieux — dit le père Diogène, — que tu t'appelles Ménippe.

— Va pour Ménippe. Comme ça, si un bossu entre dans la congrégation des hommes-natures, nous savons d'avance comment rappeler.

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