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CHAPITRE XVII

Avec sa grosse tête ronde, sonnez camus, ses épaisses lèvres promptes au rire, ses échappées de gaîté populaire, Pierre Manceau, maintenant qu'il en avait revêtu le costume et le nom, semblait au père Diogèneune manière deréincarnationdu vieux Ménippe, cynique et satirique.

La conversation du Ménippe moderne restait peu philosophique. Il rabâchait avec obstination les insolences du chef de brigade; les mouchardages du commisprincipal; la façon sans façons dont Adèle plantait des cornes sur son front de brave homme et de fidèle mari. Il répétait, avec

toujours le même mélange d'indignation et d'écrasement :

— Tout est mensonge dans les P. T. T.

Parfois, il reculait devant une généralisation aussi hardie et, usant de l'argot postal :

— Tout est mensonge — gémissait-il — dans les Ambulants.

Le père Diogène écoutait avec patience.

Il poussait la complaisance fraternelle jusqu'à se pencher et rapprocher son oreille des geigneries du petit geignard. Il avait toujours l'air, le bon écouteur, d'entendre une anecdote pour la première fois. Il attendait, pour répondre, que le récit fût terminé, terminées aussi les réflexions et les lamentations. Alors, d'un zèle inlassé, il s'appliquait à tirer de tout cela une instruction utile. Tantôt, il expliquait de nouveau que la vie sociale est construite entièrement sur le même modèle. D'autres jours, il proposait au malheureux <le s'exercer à oublier les maux passés et les méchants qui l'avaient fait souffrir; il conseillait, éloquent, de rejeter le fardeau inutile pour jouir, dans un renouvellement des choses, de la vie et de la liberté.

— Gesse vaillamment d'être Pierre Man-

ceau et vaillamment deviens Ménippe.

Manceau-Ménippe secouait la moins vaillante des têtes. Il avait pu, dans une griserie de courage, jeter au fleuve son complet presque neuf et le voir disparaître à jamais. Ses souvenirs étaient des ennemis plus obstinés. Plusieurs fois déjà il les avait chassés; toujours ils étaient revenus.

L'insuccès de ces premiers elforts lui faisait affirmer l'inutilité de tout effort. Le pauvre ivrogne se résignait à roter éternellement ses vieilles aigreurs.

— Sans ces salauds et cette salope, j'aurais pu avoir une si belle vie !

— Mais, malheureux! tu leur dois la plus profonde reconnaissance...

— Tu dis?...

— Ils ont contribué à te jeter dans la seule vie qui soit belle et noble.

— Sais-tu que j'aurais pu devenir. commis-principal et peut-être, trois ou quatre ans avant ma retraite, chef de brigade... Ah! les cochons, ah! la garce, comme ils ont démoli mon avenir.

Le père Diogène haussait ses puissantes épaules. *

Et Ménippe soupirait:

— Enfin, pensons à autre chose.

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Puis il demandait:

— Pourquoi tu me racontes pas ton histoire ? Je t'ai déjà dit la mienne tant de l'ois.

Pour n'avoir pas l'air de refuser une marque de confiance, dans l'espoir aussi que l'exemple aurait quelque vertu éducatrice, le philosophe contait sa vie. Il narrait peu d'événements, et en peu de mots. Mais il détaillait avec complaisance ce qu'il appelait le lent, le trop lent épanouissement de sa pensée. Pourtant il ne négligeait pas tout à fait ses succès de professeur ni les applaudissements qui avaient accueilli telles de ses leçons. Il affirmait qu'il aurait pu obtenir, dans quelques années, une chaire à la Sorbonne ou au Collège de France.

Grandeurs trop étrangères au monde de Pierre Manceau pour le toucher beaucoup.

— Qu'est-ce que ça gagne, — demandaitil, — un professeur de cette Sorbonne ou de ce collège? ça touche-t-il autant de bonne galette comme un chef de brigade dans les Ambulants? Un chef de brigade, tu sais, chaque mois, à la Sainte-Touche, ça vous empoche des cinq cents balles. Et, chaque

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trimestre, il y a l'indemnité de déplacement. Et n'oublions pas ce qu'on peut gratter sur les frais de bureau.

Le père Diogène disait en riant les traitements dans l'Enseignement Supérieur.

— Bougre de bougre! — admirait Pierre Manceau. C'est bien vrai ? Tu as lâché dix mille balles? Sais-tu que ça vaut au moins une place de directeur de département dans les P. T. T... Et tu as lâché ça, comme ça, sans raison?...

— Pour des raisons philosophiques.

— C'est bien ce que je dis : Sans raison. . Sans que personne t'ait fait des grosses mistoufles... Ton doyen, comme tu appelles, mais c'était une crème de brave homme.

Ah ! si j'avais eu un chef de brigade de la même pâte... Et pas la moindre Adèle dans ton affaire?

— Pas la moindre Adèle, — affirmait en riant le père Diogène.

Il se gardait de conter le rôle joué par Lucie Mortaly dans son évolution. Peutêtre l'avait-il oublié. Peut-être croyait-il sincèrement que la philosophie s'était développée en lui, de plus en plus impérieuse et plastique, sans l'aide d'aucune influence extérieure.

Ce bon gros garçon de Ménippe acquérait bien lentement les qualités proprement cyniques. Mais le père Diogène espérait:

— Il y a de la ressource. Cet homme a du cœur. Cet homme ?...

« Plutôt un pauvre chien qu'on a désespéré en le rudoyant de façon trop brutale et trop continue. Il s'attache à moi, qui ne suis pourtant guère aimab'e, comme il se fût attaché à une Adèle souriante et discrète dans ses perfidies. Il m'aime trop pour que je ne réussisse pas à le former, à dégager l'homme contenu dans le dévoué caniche. »

Il lui adressait des caresses de paroles. Parfois aussi, parce que le chien n'admet guère une vie toujours exempte de coups et de rudesses, il grondait d'une voix âprement autoritaire.

Il se disait :

— Voici un de ces êtres qui se forment par le dehors. En l'agenouillant et lui faisant prendre de l'eau bénite, Pascal en ferait un dévot. La continuité de la vie cynique lui modèlera une pensée cynique.

Et il répétait le dicton espagnol :

— Laissons le temps au temps.

A cause des qualités de bon chien qu'il

accordait, peut-être généreusement, à son disciple, le père Diogène ne prononçait guère son nom qu'accompagné d'une épithète flatteuse. Il l'appelait: « le fidèle Ménippe. »

Les prévisions du père Diogène semblaient se réaliser. Le passif Ménippe se faisait peu à peu à la vie cynique. Ainsi se fût-il adapté à n'importe quelle existence pourvu qu'elle ne fût pas accompagnée de persécutions trop tatillonnes.

Pourtant, avant de s'endormir, il songeait quelquefois à son beau complet presque neuf. Sur le matin, le souvenir d'Adèle le tourmentait. Pour chasser certains frémissements de sa chair, il se répétait : « C'était la salope des salopes. C'était la plus dégoûtante des putains. » Il arrivait que ces paroles irritaient, au lieu de les calmer, le frémissement et la révolte de sa chair.

Il s'était accoutumé sans peine à la commodité de la tunique et du manteau. Il pensait toujours, avec simplicité et bonne volonté, ce qu'il avait dit une fois : « Puisque je veux être un homme-nature, il faut bien que je porte le costume. » Pourtant un détail le gênait, le faisait rougir. Parfois vaguement il songeait à perdre sa

besace. Mais il avait peur et horreur de cette pensée; il la chassait, fantôme encore et vapeur, avant qu'elle eût le temps de prendre corps et de nettement se formuler.

Un soir, les deux hommes entrèrent, pour y coucher, dans une masure en ruines.

C'était une maisonnette isolée dansla campagne, sans étage, composée d'une seule pièce. Du toit où manquaient quelques ardoises, un serpent mal réveillé par le printemps, tomba demi déroulé. Ménippe recula, pâle comme la peur. Le père Diogène sourit à l'inoffensive couleuvre. Son bâton frappa bruyamment à côté du reptile qui s'allongea et s'enfuit.

— Pourquoi tu as pas tué cette méchante vipère? — s'étonna le fidèle Ménippe.

— Parce que ce n'est pas une vipère.

Le poltron haussa les épaules:

— Si on prend le temps de regarder, on donne le temps de se faire piquer. Moi, c'est seulement quand la bête est morte que je regarde qui elle est.

Le maître fit un beau discours sur les rapports de la justice et du courage. Eloquence perdue. L'auditeur n'écoutait pas.

Emu et tremblant, il regardait de tous

côtés, croyant voir, dans l'ombre à chaque instant plus épaisse, mille rampements, entendre mille sifflements.

Le père Diogène s'étendit sur la terre battue qui tenait lieu de plancher.

Le fidèle Ménippe déclara qu'on étouffait dans la ruine, qui n'avait plus pourtant ni porte ni fenêtre. Il préféra dormir au grand air. Il resta debout une grande partie de la nuit. Enfin la fatigue triompha de la terreur.

Au départ, il oublia sa besace. Le père Diogène s'en aperçut vers le milieu du jour. En vain, le fidèle Ménippe déclara d'abord que « ça ne valait pas la peine », puis qu'il avait abandonné l'objet volontairement parce que « la vipère » avait eu la malice de s'enrouler dedans. Le père Diogène fut implacable. Il fallut revenir pour chercher « le bagage nécessaire de tout cynique. »

Le long du retour, à chaque croisement de sentiers, le disciple prenait celui qui éloignait du but, affirmait que le père Diogène se trompait de chemin. Il réussit plus d'une fois à faire douter le maître, à l'entraîner dans Terreur. On arriva pourtant. Mais la nuit était déjà tombée.

La besace n'avait séduit aucun passant.

Le idèle Ménippe refusait de la toucher. D'après lui, toutes les vipères du canton avaient élu domicile dans les deux poches redoutables. Le père Diogène les retourna en riant.

— ^ois, celle-ci est vide comme une tête deprêtre et celle-là, comme une tête d'académicien.

Piem Manceau passa une nuit pire que la précédente. Le lieu lui paraissait de plus en plus formidable. Il sentait en outre une sorte de châtiment et d'humiliation à ccucher une seconde fois dans le même erdroit.

Le lendemain, il maugréait:

— Une besace pour deux, ça me semble bien assez. On la porterait chacun son tour. Ça n'est pas si philosophique que ça, de traîner une besace de trop. Laissons ce bagage inutile comme celui que tu appelles Diogéne l'ancien jeta son écuelle.

Mais le père Diogène exaltait le mélange de fraternité et de liberté qui fait l'essence et la noblesse de la vie cynique. Il glorifiait, dans la besace individuelle, le magnifique symbole de l'indépendance. D'ailleurs, une philosophie a une tradition, que ses sectateurs doivent respecter. Toujours

chaque cynique a porté sa besace e1 son bâton.

Il citait emphatiquement les vers grecs que Gratès a consacrés à louer la tesace. Ménippe, bouche bée, écoutait les laroles étrangères comme le chant d'un oiseau inconnu. Mais il secouait une tête p3U convaincue lorsque le père Diogène. parmi des gestes d'admiration, traduisait:

« Besace, île riante parmi la sombre mer des illusions ;

Besace, pays superbe, libre et suis souillure.

Nul écornifleur ne pousse son vaisseau dans ton port;

Nul méchant n'y vient étaler des séductions vénales.

Mais tu produis des oignons, des figues et des croûtes de pain.

Jamais les hommes- ne se disputent ta possession en de furieux combats:

Chez toi la lutte tumultueuse ne se déchaîne pas pour les honneurs et les richesses. »

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